‹ Les pamphlets de MaratChapitre 11 sur 86 · Epîtres, I · texte numérisé non relu

Epîtres, I

2. In-S» de 62 pages; s. L ; Au Temple de la Liberté, 1789. i

3. Par une suite de la faiblesse humaine, les Princes ne sont que' trop portés à prêter l'oreille à ces funestes maximes, et il n'est' pas rare de les entendre répéter, qu'ils ne tiennent leur autorité que de Dieu et de leur épée. Comment ne s'est-il jamais trouvé un Ministre assez courageux pour leur faire sentir l'absurdité de cet adage gothique? Que pourrait le Monarque seul contre la Nation i entière, qui l'a placé sur le Trône, si elle venait à Fabandooner?' Corrompra-t-il l'armée par l'appât du pillage, pour la faire mar-'cher contre ses sujets? Mais que pourrait la plus nombreuse sol-.datesque contre une Nation qui voudrait se défendre? Laissons làa ces tristes réflexions. Le temps n'est plus où les Princes disposaient*! aveuglément des armées : les Militaires sont les défenseurs de^ l'État, ils le savent, et ils s'honorent de ce titre; on ne les verrai donc plus prêter leur bras pour égorger leurs frères, qui les nour4 rissent. L'officier surtout rougirait d'être regardé comme une bêtet

comme un berger est maître de ses moutons, quil faut faire mourir le Peuple de faiiïi, pour quil les fasse vivre, qu'il faut l'aveugler pour qu'il obnsse, et que plus il est foulé, plus il est soumis. Insensés ! ils ignoraient que la patience a ses bornes, qu'une nation généreuse, lasse de souffrir, secoue toujours le joug, que les gémissements du désespoir se changent en accès de fureur, et que les cris de la liberté sont toujours prêts à sortir des feux de la sédition.

Grâces aux lumières de la Philosophie, le temps est passé, où l'homme abruti se croyait esclave. Honteux de leurs funestes maximes, les suppôts de la tyrannie gardent le silence ; de toutes parts les sages élèvent la voix, ils répètent aux Monarques, quen tout État, la souveraiiie puissance réside dans le corps de la Nation, que de lui émayie toute autorité légitime^ que les Princes ont été établis pour faire observer les Loix, qu'ils y sont soumis eux-mêmes , qu'ils ne régnent que par la justice, et qu'ils la doivent au dernier de leurs sujets. Vérités consolantes ! faut-il qu'on les perde si-tôt de vue dans les temps prospères, et qu'on ne s'en souvienne que dans les temps de calamité?

Ici, quel tableau déchirant s'offre à mes regards ! 0 ma Patrie ! des vautours insatiables ont dévoré ta substance, des mains barbares ont plongé le fer dans ton sein : affaijDlie par tes pertes, exténuée par le jeûne, je te vois encore couverte de blessures et baignée dans ton sang.

eroce, que le Prince lâche à son gré sur de paisibles citoyens. Béni soit le Ciel, Je jour est enfin venu où les Monarques "euxnêmes seront réduits à l'heureuse nécessité d'être les pères de eurs peuples, après en avoir été si longtemps les tyrans. Rois de a terre, renoncez désormais au pouvoir arbitraire, devenu odieux : )ientôt vous ne régnerez plus que par la justice, la sagesse, la louceur. Mais qael plus glorieux empire pourriez-vous désirer, que le commander à des nations généreuses, qui se feront un devoir le vous obéir? Gomme un lion terrible qui flatte l'homme qu'il •ourrait dévorer, on les verra plier leur tête sous votre joug paernel, et rendre hommage à votre Trône, qu'elles seraient maîresses de renverser. {Note de Marat)

Accablée sous le poids de tes maux, longtemps tu gémis en silence : l'excès de tes tourments t'a enfin arraché des cris de désespoir; ils ont retenti aux oreilles de ton Roi, et son cœur paternel a été ému de compassion ; il a sondé tes plaies, et ses entrailles ont tressailli de douleur : il vole à ton secours. Indigné de l'abus que des serviteurs infidèles ont fait de sa puissance, il veut lui-même enchaîner l'audace criminelle de ceux qui seraient tentés de les imiter, il veut lui-même t'élever un boulevard contre leur fureur.

Heureuse, si ses intentions bienfaisantes ne sont pas rendues vaines par les ennemis de ton repos. Plus heureuse encore, si ton sein n'était pas déchiré par tes enfants. Scandaleux sybarites, les uns font vœu de pauvreté, et ils consument dans le faste et les voluptés mondaines le bien des pauvres; ils font vœu d'humilité, et ils réclament les distinctions de l'orgueil; ils se disent les Ministres du Dieu de paix, et ils soufflent partout les feux de la discorde. Ridicules paladins, les autres (dans un accès de délire) cherchant à alarmer le Monarque, et lui offrant leurs bras pour t'égorger, appelaient sur toi la destruction et la mort \ Armée de confiance, tu as conjuré l'orage, et tu as accablé ces factions criminelles sous le poids de la raison. Déjà l'une est déconcertée par l'exemple héroïque d'un Prélat^ vénérable, j qu'elle n'a pas la force d'imiter ; elle garde le silence, et^ elle attend son sort des événements : tandis que l'autre, | humiliée par l'exemple généreux des plus illustres -person- j nages, laisse dormir ses prétentions injustes, et cherche à 1

1. Nous n'enveloppons point dans ces factions les deux premiers | Ordres de l'État, qui renferment encore dans leur sein un grand \.| nombre d'hommes vertueux, dignes de nos hommages, et dont les j noms chéris passeront avec éloge à nos derniers neveux. {Note de\ Marat)

2. Jean-Georges le Franc de Pompignan, Archevêque de Vienne en Dauphiné, en ne se réservant sur les revenus de son Archevêché* que deux mille écus, a donné à ses confrères un bel exemple à suivre, mais difficile à imiter. {Note de Marat)

te donner le change par des actes d'une fausse générosité.

0 Français! vos maux sont finis, si vous êtes las de les endurer: vous êtes libres, si vous avez le courage de Fêtre. L'Europe entière applaudit à la justice de votre cause; convaincus de la légitimité de vos droits, vos ennemis mêmes ont cessé de s'inscrire contre vos réclamations ; et pourvu que vous abandonniez le dessein de les consacrer dans l'Assemblée Nationale, loin de refuser de subvenir aux besoins de l'Etat, dont ils ont été jusqu'ici les sangsues, ils offrent d'en acquitter seuls la dette. D'en acquitter seuls la dette ! mais le peuvent-iis? et où prendraient-ils de quoi combler l'abîme ? Libérateurs présomptueux, en est-il cent dans le nombre qui ne soient ruinés par le luxe, par les prodigalités, par le jeu, par le brigandage de leurs gens d'affaires? en est-il cent qui ne soient eux-mêmes obérés? Voyez leurs terres en décret, en friche, ou en vente ; voyez leurs biens en saisie réelle, ou en direction. Mais quand ils ne s'abuseraient pas, quand ils pourraient, quand ils voudraient libérer le Gouvernement, leur pompeux sacrifice ne serait qu'une ressource précaire, et l'État a besoin de ressources assurées. Défiez-vous du piège qu'ils vous tendent. Ils consentent à payer un jour sans mesure, pour ne plus payer de la vie ; et s'exécutant une fois pour toutes, ils resteraient maîtres du champ de bataille, ils vous tiendraient abattus pour toujours, ils appesantiraient vos fers, et continueraient à s'engraisser de votre sueur, à se gorger de votre sang.

Ils avaient arrêté de ne pas vous reconnaître pour l'Ordre principal de la Nation * ; et quoiqu'ils ne tiennent plus les mêmes discours, leur conduite n'a point changé. Ne voyant qu'eux dans la nature, ils se comptent pour la Nation entière.

1. Allusion aux longues discussions des derniers mois de 1788, quand la noblesse et le haut clergé s'opposaient à ce que le Tiers- État eût, à lui seul, autant de représentants aux États-Généraux que les deux autres ordres réunis.

Qu'ils prennent donc à jamais sur eux seuls toutes les char^'es de l'État, qu'ils le soutiennent, le défendent et le fassent fleurir; qu'ils fécondent les champs, qu'ils bâtissent les villes, qu'ils exploitent les mines, qu'ils conduisent les ateliers, qu'ils dirigent les manufactures, qu'ils fassent le commerce, qu'ils rendent la justice, qu'ils instruisent la jeunesse, qu'ils construisent les vaisseaux, qu'ils équipent les flottes, qu'ils forment les armées. Et vous. Citoyens malheureux, fuyez une patrie ingrate qui vous doit tout, et qui vous rejette de son sein. Mais où m'emporte un saint zèle? Non, non, ne quittez point vos foyers, et sentez ce que vous pouvez. C'est vous qui faites la force et la richesse de l'État. A votre tête, le Roi sera toujours le plus puissant Monarque de l'Univers; mais sans vous, à la tête de la noblesse et du clergé, i! ne serait jamais qu'un simple Seigneur au milieu de ses vassaux ; et, semblable à ces petits Princes de l'Empire, forcé de mendier la protection d'un voisin puissant, crainte d'en être écrasé, il cesserait bientôt d'être compté parmi les Potentats. Que dis-je? sans vous, la France, arrosée de votre sueur et de vos larmes, cesserait de se couvrir de moissons, elle ne serait plus qu'un désert : sans vous, la source de sa fécondité serait tarie, et le Monarque lui-même périrait de faim. Qu'ils vantent avec faste leurs exploits, leurs services ; que sont-ils, comparés aux vôtres? Forcé de faire un choix entre eux et vous, le Roi pourrait-il balancer un instant? Mais, grâces au Ciel, il n'en sera point réduit à cette dure extrémité; et la Nation ne sera point divisée, dissoute, anéantie. Au flambeau de la raison s'évanouiront peu à peu les ténèbres qui fascinent les yeux de vos ennemis : rentrant en eux-mêmes, et consultant leurs vrais intérêts, ils cesseront de s'armer contre la justice. 0 mes Concitoyens ! l'excès de vos maux a fait sentir la nécessité du remède. Une occasion unique se présente de rentrer dans vos droits : connaissez une fois le prix de la liberté, connaissez une fois le prix d'un instant. Que la sagesse dirige toutes vos démarches, mais soyez inébranla-

blés ; et quelque avantage qu'on vous propose, dussent vos ennemis se charger seuls du fardeau des impôts, refusez tout... tant que vos droits n'auront pas été fixés d'une manière irrévocable. Or, c'est dans l'Assemblée Nationale, où vous devez les établir solennellement, et les consacrer sans retour.

A quoi n'avez-vous pas droit de prétendre, et de quoi n'avez-vous pas besoin ? Dans Tétat où je vous vois, vous ne devez pas seulement exiger de quoi vous nourrir, vous vêtir, vous loger, élever vos enfants et les établir convenablement ; mais vous devez assurer la liberté de vos. personnes contre les attentats du despotisme ministériel, votre innocence contre des Juges iniques, Thonneur de vos femmes et de vos filles contre les entreprises des séducteurs titrés, votre réputation contre les atteintes des calomniateurs en crédit, obtenir justice contre des oppresseurs puissants, et vous procurer les facilités de développer vos talents, et de les cultiver pour votre bonheur. Vous le devez à vous, à vos enfants, à votre Patrie, à votre Roi. C'est le seul moyen de rendre la Nation florissante, respectée, redoutable, et de porter au comble de la gloire l'honneur du nom Français.

Second Discours

Non, mes chers compatriotes, il n'est rien que vos ennemis ne mettent en œuvre pour éviter cette Assemblée auguste où vous prendrez la qualité de citoyens. Chaque jour ils vous tendent de nouveaux pièges. Hier, ils essayaient de vous subjuguer, aujourd'hui ils s'efforcent de vous diviser : efforts impuissants, tant qu'il vous restera quelque vertu.

Déjà toutes les classes du Tiers-État, unies par leurs intérêts communs, se sont rapprochées, et correspondent.

Mes chers compatriotes, jetez les yeux sur vos forces, moins pour les calculer (elles sont immenses, irrésistibles) que pour connaître vos faux frères, et savoir sur qui vous devez compter.

Vos ennemis cherchent à détacher de votre Ordre les Financiers ; mais ces hommes fortunés sont trop judicieux pour se couvrir de ridicule, en se parant de vains titres ; pour faire corps avec une classe d'hommes qui ne s'allient à eux que par la soif de l'or, pour prendre parti dans une faction qui les méprise, et dont ils ne connaissent que trop les prétentions tyranniques.

Vos ennemis cherchent à détacher de votre Ordre les , nouveaux Nobles, les Gens du Roi, les Officiers Municipaux des Villes ; mais ces hommes estimables sont trop supérieurs aux petitesses de la vanité, pour ne pas se glorifier du titre de Citoyens, pour abandonner leurs frères qui les honorent, et prendre parti dans une faction dont ils ont souvent éprouvé les prétentions tyranniques.

Vos ennemis cherchent à détacher de votre Ordre le Corps des Avocats, les Magistrats des Tribunaux subalternes ; mais ces défenseurs intrépides de l'innocence, ces vengeurs des lois ne connaissent point d'autre noblesse que celle des sentiments : fidèles a leurs principes, on ne les verra point prendre parti dans une faction dont ils répriment si souvent les prétentions tyranniques.

Vos ennemis cherchent à détacher de votre Ordre le Corps des- Curés ; mais ces Ministres respectables de la Religion, qui savent que tous les hommes sont frères, et qui leur prêchent sans cesse l'humilité, n'iront pas afficher des distinctions mondaines, que l'Évangile réprouve, et prendre parti dans une faction dont ils déplorent chaque jour les prétentions tyranniques.

Vos ennemis cherchent à détacher de votre Ordre les Lettrés, les Savants, les Philosophes ; mais ces hommes précieux qui consacrent leur vie à vous éclairer, à vous instruire de vos droits, qui plaident votre cause avec tant de

zèle, et qui disent si bien que les hommes ne s'illustrent que par leurs talents et leurs vertus, pourraient-ils devenir de vils déserteurs, et prendre lâchement parti dans une faction dont ils combattent eux-mêmes les prétentions tyran niques ?

Ainsi le Tiers-État de France est composé de la classe des Serviteurs, de celles des Manœuvres, des Ouvriers, des Artisans, des Marchands, des Gens d'affaires, des Négociants, des Cultivateurs, des Propriétaires fonciers et des Rentiers non titrés ; des Instituteurs, des Artistes, des Chirurgiens, des Médecins, des Lettrés, des Savants, des Gens de Loi, des Magistrats des Tribunaux subalternes, des Ministres des Autels, de l'armée de terre et de mer : légion innombrable, invincible, qui renferme dans son sein les lumières, les talents, la force et les vertus.

A sa tête se mettent ces Gentilshommes, ces xMagistrats, ces Seigneurs, ces Prélats, ces Princes généreux et magnanimes qui oublient leurs prérogatives, épousent votre cause, et se contentent d'être de simples citoyens.

A sa tête devraient aussi se mettre ces Sénateurs trop longtemps exaltés, qui prétendent être les pères du Peuple et les dépositaires des Lois ; mais les Parlements ont abandonné le Tiers-État, et le Tiers-État les abandonne à son tour.

Qu'y perdra-t-il ? On leur reproche de s'être toujours peu souciés du Peuple, mais d'avoir toujours été fort jaloux de certains privilèges et des honneurs patriciaux.

On leur reproche de se donner à la ville pour les défenseurs des opprimés, et d'opprimer eux-mêmes à la campagne le faible qui a le malheur d'être leur voisin.

On leur reproche de n'avoir jamais fait justice à qui que ce soit contre le moindre de leurs Membres.

On leur reproche de n'avoir rejeté l'impôt territorial, que parce qu'ils craignaient de supporter leur part des charges publiques.

On leur reproche de ne s'être élevés contre les lettres de

cachet, que lorsqu'elles ont commencé à frapper sur leurs têtes.

On leur reproche d'avoir demandé les États-Généraux, pour sanctionner la levée de nouveaux impôts ; et de se donner, eux, les Pairs et le Clergé, pour les États- Généraux', dès qu'il est question d'y faire entrer le Tiers-Êtat.

On leur reproche d'avoir poussé le Tiers-Éîat à réclamer ses droits, et d'avoir étouffé sa voix lorsqu'il a voulu faire entendre ses réclamations.

On leur reproche d'avoir rendu des Arrêts contre les attroupements, et d'avoir eux-mêmes excité en secret des émeutes.

On leur reproche d'avoir réclamé sans relâche deux de leurs Membres arrêtés par lettres de cachet, et de n'avoir qu'une fois fait mine de venger la mort de tant de Citoyens égorgés militairement.

On leur reproche d'avoir demandé la liberté de la presse, dans l'espoir d'être flagornés ; puis d'en avoir demandé la suppression, dans la crainte d'être censurés.

On leur reproche de s'être tournés tantôt vers la Nation, tantôt vers le Gouvernement, suivant les circonstances ; et d'avoir essayé tour à tour de faire du Monarque et^ du

1. S'ils son!: les États-Généraux, eux, les Pairs et le Clergé, pourquoi en avoir demandé la convocation? Ne sont-ils pas toujours assemblés en Parlement? N'est-ce pas se jouer effrontément delà Nation, que d'en agir de la sorte? Et l'auteur patelin qui essaie de les justifier a-t-ii bonne grâce de chercher à inspirer de la défiance sur la pureté des intentions du Roi, tout en balbutiant sur leur arrêt relatif à la Pétition des six corps, et à leur défense aux notaires de recevoir des signatures? {Note de Marat)

2. Faut-il en croire la renommée? Hélas! le fait n'est que trop certain. Oui, à la honte éternelle de ]a Magistrature, le Parlement de Rennes, qui s'était si distingué en frondant les expéditions militaires ordonnées contre le Peuple, vient lui-même d'envoyer une députation à Versailles, pour demander des troupes contre le Tiers-Etat, qui lui conteste d'injustes prétentions. Juste Ciel! sont-ce là les pères de la Patrie? Changés en bourreaux, ils sont prêts aujourd'hui à déchirer ses entrailles. Leur masque est tombé:

Peuple un instrument de fureur contre celui qui s'opposerait à leurs vues secrètes, à leurs projets ambitieux.

On leur reproche d'aspirer à Tindépendance, et de ne s'opposer au Roi que dans Tespoir de partager un jour son autorité.

On leur reproche un esprit ' de corps insoutenable, une odieuse partialité.

On les accuse d'ambition, d'insubordination, de révolte, d'injustice, de tyrannie ; et ils ne se justifient sur aucun point. Que penser de ce silence? A voir leurs beaux discours et leurs horribles procédés ; leur morale si douce dans la théorie, et si dure dans la pratique ; leur politique si sage en apparence, et si perfide en effet; tant de modestie sur les lèvres, et tant d'orgueil dans le cœur ; tant d'humanité dans les maximes, et tant de cruauté dans les actions ; des hommes si modérés et des Magistrats si ambitieux, des Juges si intègres et des jugements si injustes, on ne sait plus à quoi s'en tenir ; et le titre touchant de pères du Peuple, dont ils se parent avec ostentation, ne semble plus qu'un litre dérisoire, destiné à désigner avec ironie des sujets dangereux, d'inhumains égoïstes.

malheureux Peuple, connais enfin tes protecteurs, et gémis de ta sotte crédulité, gémis du sang versé pour leur défense. {Note de Marat)

1. L'esprit de corps est une tache indélébile, même dans un homme de bien. Un Président à mortier que le public s'était toujours plu à regarder comme un sage, demandait, il y a quelques jours, à des Libraires-Imprimeurs... Et votive communauté ira-t-elle aussi signe?' la Pétition? Belle demande! Qu'il jette les yeux sur cette multitude d'écrits patriotiques que chaque jour voit éclore, et puis quil doute encore du patriotisme de ces hommes estimables, qui dans tous les temps ont contribué à la propagation des lumières. ['Note de Marat)

Troisième Discours

Je me rappelle toujours avec amertume la joie peu discrète du Public, à la nomination de TArchevêque de Toulouse an Ministère \ Cest un homme d'esprit, c'est un homme de génie, disait-on tour à tour avec enthousiasme; et l'on partait de là pour concevoir les plus grandes espérances. Mais suffit-il d'avoir de l'esprit pour être à la tête du Gouvernement, si l'on manque des talents de l'homme d'État, si l'on n'est exercé au maniement des affaires? Et où, je vous prie, ce Prélat sémillant avait-il puisé les lumières nécessaires à un premier Ministre? Dans des cercles brillants, à la toilette des femmes galantes, dans des intrigues de Cour?

D'ailleurs, quand il aurait eu tout le génie qui lui manquait, les talents ne suffisent pas, il faut des vertus; et que pouvait-on attendre d'un courtisan consommé, d'un de ces hommes dont l'âme est continuellement en proie à l'ambition, à la cupidité, à l'avarice, et qui font métier de fausseté, d'astuce, de rapines et de trahisons?

Funeste présage! fallait-il que l'événement le justifiât si tôt? Vous l'avez vu, oui, vous l'avez vu, ce déprédateur insatiable, débuter au Ministère par assouvir sa soif de l'or, se couvrir des dépouilles de la Nation, et lui arracher ses derniers lambeaux, lorsque le Peuple affamé lui demandait du pain. Par une fatalité sans exemple, l'illusion s'est perpétuée jusqu'au dernier moment; et pour revenir sur son compte, il a fallu qu'avouant lui-même son incapacité, et tremblant à l'approche de l'orage, il prît la fuite, laissant

1. Il s'agit de Loménie de Brienne, qui succéda à Galonné en avril 1787, et resta à la tête du ministère jusqu'au retour de Necker^ en août 1788.

à découvert le nouvel abîme où il venait de précipiter la Nation ^

Mes chers Concitoyens, que le passé vous serve de leçon pour l'avenir; armez-vous de prudence, et soyez sévères sur le choix de vos Représentants à l'Assemblée nationale, comme vous le seriez aujourd'hui sur le choix d'un ministre d'État.

Écartez de l'arène la jeunesse imprudente et fougueuse, les hommes affichés par leur légèreté et leur enjouement, les hommes portés à la dissipation, au faste, à la débauche, à l'avarice, à l'ambition.

Lumières et vertus, voilà les qualités indispensables d'un Représentant du Tiers-État. N'élevez à cette dignité que des hommes d'un sens droit, d'une probité reconnue, et dont les talents ne soient pas équivoques; des hommes zélés pour le bien public, versés dans les affaires, et dont les intérêts soient inséparables des vôtres ; des hommes graves, d'un âge mùr, ou dont la vieillesse respectable couronne une vie sans reproche. Et afin que leur vertu soit à couvert

1. On dit qu'il s'est réfugié à Rome, où il attend le chapeau de cardinal pour prix de ses attentats : on assure même qu'il a la parole du Roi. Quoi! la pourpre romaine deviendrait la récompense de l'ineptie, de l'inconduite et des forfaits? Mais où est le Monarque assez dépourvu de bon sens pour consommer cet odieux mystère? Et ce serait Louis XVI, le Père du Peuple, qui en donnerait le scandale au monde entier! Loin de nous ces bruits ridicules. Trop sage, trop vertueux pour récompenser des crimes, le Roi n'ignore point qu'après uq pareil exemple, une Nation judicieuse ne pourrait plus avoir de confiance dans son chef. Il est vrai qu'il a d'abord soustrait le coupable au châtiment, et ce fut bonté compatissante; mais aujourd'hui qu'il est instruit, il fera paraître à l'Assemblée des États ce serviteur infidèle, pour rendre compte de sa conduite, et il sollicitera lui-même la vengeance des lois. Là aussi s'est vanté de paraître cet autre déprédateur, qui a cherché un asile en Angleterre, administrateur doublement criminel, et d'avoir livré au pillage le Trésor public, et d'avoir fait passer chez l'étranger le fruit de ses propres rapines. Puissent-ils y recevoir tous deux la peine due à leurs forfaits ! {Note de Marat)

14 LES PAMPHLETS DE MARAï

de toute tentation, choisissez des hommes au-dessus des besoins par leur fortune ou leur travail; des hommes indépendants par leurs emplois, ou dont les places ne dépendent, ni de la faveur, ni des Grands, ni d'un Ministre. Du choix de vos Représentants dépend votre bonheur, votre salut. Le soin de vos fortunes, de votre liberté, de votre honneur; l'amour pour vos familles, pour votre Patrie, pour votre Roi; la Religion et la gloire de l'État se réunissent en ce moment pour solliciter votre prudence, armer votre vertu. Lorsque de si grands intérêts se font entendre, les petites passions oseront-elles élever leurs voix? Tremblez qu'en méprisant les conseils de la sagesse, et en prêtant l'oreille aux appâts de la séduction, vos propres mains ne creusent un abîme sous vos pieds. Tremblez que vos enfants ne vous reprochent un jour d'avoir rivé leurs fers, et qu'en déplorant les fruits amers de la servitude, et gémissant sur leurs maux,^ ils ne maudissent un jour la vénalité de leurs pères.

Quatrième Discours

La fortune des Empires, comme celle des particuliers, dépend d'une sage administration; et la ruine de l'État le plus florissant est aussi tôt consommée par un ministère corrompu, que celle d'une maison opulente par un dissipateur. Triste vérité, dont nous venons défaire une si cruelle expérience!

Il semblait que depuis vingt ans le génie tutélaire de lai France eût disparu, et que pour punir la Nation de [soni aveugle obéissance, il Teût livrée sans retour à des^ Ministres* ineptes, insensés et déprédateurs.

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