Il s'agit sans doute de Miromesnil
6. Vergennes, qui, après avoir été ministre pléaipotentiaire à Constantinople en 1754, puis ambassadeur à Stockholm en 1771, devint, en 1774, ministre des Affaires étrangères.
7. Pour enchaîner les Suédois, il rendit leur chef despotique. Pour mettre dans les fers une poigQée de Républicains, il fit
marcher contre eux une armée de Français, et ne craignit pas de faire passer son Maître pour un tyran. .
Pour asservir les Anglais au pouvoir arbitraire, il fomenta chez eux la dissension, et tenta de renverser leur gouvernement. [Note de Marat)
Nation lui ont fait des blessures profondes : elles saignent encore, et peut-être saigneront-elles toujours.
Dans la vue d'écraser l'Angleterre, il fomenta la dissension dans leurs colonies, et il engagea la France dans une guerre malheureuse qui a épuisé ses finances, et dont elle ne se relèvera jamais. Prompt à souffler les feux de la discorde chez les Peuples qu'il voulait asservir, il se mettait peu en peine si l'incendie s'étendrait jusqu'à nous, et si nous ne serions pas enveloppés dans leur ruine. Sans sagacité, sans profondeur, sans prévoyance, il méconnaissait les ressources qu'un Peuple libre sait toujours se ménager, l'énergie qu'il déploie en se relevant, et la sagesse avec laquelle il rachète quelques moments de délire; il ignorait le grand art de lire dans l'avenir, de calculer les événements; il voyait les coups qu'il portait, et ne voyait point ceux dont nous allions être écrasés. Bornant tous ses desseins à nuire, il nous épuisa pour arracher à nos ennemis l'Amérique, et ne songea pas même à nous l'attacher, et à nous faire recueillir les fruits de cette alliance. Que dis-je? il fit tout pour nous faire abhorrer. Les Insurgents s'étaient jetés dans nos bras; au lieu de nous montrer à eux comme des amis sûrs et fidèles, il nous montra comme des aventuriers sans foi et sans loi. Ils manquaient de munitions, au lieu de commettre à des négociants honnêtes le soin de les approvisionner, il en chargea un vil intrigant ', un Beaumarchais, l'homme du monde le mieux fait pour décrier la Nation, et lui faire perdre le prix de tant de sacrifices '.
1. On prétend que c'est ce vieux enfant, qui deux fois régenta la France, qui fit donner cette commission à son protégé, pour le récompenser de quelques services secrets. Au demeurant, c'est un fait que le sieur Garon de Beaumarchais a accaparé tous les fusils de rebut tirés des arsenaux de France, au prix de trois livres la pièce, et qu'il les a vendus aux Insurgents sur le pied de cent vingt livres. [Note de Marat)
2. On n'a pas encore oublié ce trait insultant pour la Nation. Un
Après nous avoir épuisés pour humilier nos rivaux, il nous ruina par le traité de commerce qu'il conclut avec eux* : traité funeste, qui a porté parmi nous l'angiomanie à son -comble, qui a fait tomber nos manufactures, et qui a réduit à la mendicité une multitude innombrable d'ouvriers précieux.
La conduite qu'il avait tenue à l'égard des Anglais, il la tint à l'égard des Hollandais; et ces nouvelles brouilleries achevèrent de faire perdre à la Nation sa force et sa considération politique. Pour ôter à l'Angleterre l'appui de la Hollande, il excita des troubles dans les Provinces-Unies, il souleva une faction puissante contre le Stadhouder, et s'efforça de Tanéantir. Aussi peu prévoyant qu'il était remuant, il ne vit aucune des ressources du parti qu'il croyait accabler. Frédéric 11, sur le bord de la tombe, craignant de compromettre ses lauriers, cherchait à rétablir les choses par la voie des négociations. Ce motif ne pouvait enchaîner son successeur, dont l'attachement pour une sœur chérie n'était pas douteux, sans parler des raisons d'Etat qui devaient rapprocher les Prussiens, les Hollandais et les Anglais, unir leurs forces, et resserrer leurs liens. Rien ne fut même prévu au cas d'une rupture : point de plan d'opérations, point d'armée prête, point de magasin sur les frontières, point d'argent économisé pour les frais de la guerre; et loin d'avoir mis de l'ordre dans les finances, il avait aidé lui-même à les dissiper. L'état d'impuissance où la France était réduite engagea ses ennemis à frapper un coup décisif. En une nuit, vingt-sept mille Prussiens pénètrent dans la Hollande : à leur approche, les factieux prennent la fuite, les portes s'ouvrent, et le
vaisseau bostonien, richement chargé, mouillait dans le port de Nantes. La paix venait de se conclure, la nouvelle lui en parvient, à rinstant il lève Fancre et va la jeter dans la Tamise. [Note de Marat)
1. C'est en 1786 que Vergennes conclut un traité de commerce avec l'Angleterre.
Stadhouder, replacé sur le trône, devient plus puissant que jamais. Bientôt son ressentiment contre la France, son amitié pour FAngleterre, sa reconnaissance envers la Prusse, forment et cimentent la triple alliance. Alliance fatale à la Nation, et qui l'aurait déjà mise à deux doigts de sa perte, si le Ciel, jetant sur elle un regard de pitié, n'avait enchaîné les forces de ses ennemis par une saison rigoureuse, et par Tabsence d'esprit de Georges III ^
0 ma Patrie, ma chère Patrie! toi que la nature a pris plaisir à combler de ses dons, quelle est ta destinée, quand la faveur et l'intrigue nomment tes conducteurs, s'il faut aujourd'hui que tu portes envie aux peuples de ces contrées sauvages à qui le ciel semble avoir tout refusé! toi que Ton comptait autrefois à la tête des nations florissantes et redoutables, à quel degré d'abjection je te vois réduite! A peine comptée dans le système politique de l'Europe, sans force, sans nerf, sans appui, te voilà livrée sans défense aux entreprises de tes ennemis, maîtres d'insulter impunément à tes malheurs, maîtres de te démembrer, maîtres de te faire disparaître d'entre les puissances. Et, comme si le poids de tes maux n'était pas assez accablant, de nouveaux malheurs te menacent encore : les Corps chargés de l'exécution des lois aspirent à l'indépendance ; la Noblesse et le Clergé se séparent de toi, tu es prête à être déchirée par tes enfants, et livrée aux horreurs d'une guerre civile '. A la vue de tant de calamités, de quels remords cuisants ne
i. Peut-on douter du ressentiment des Anglais et des Hollandais, et peut-on douter qu'ils ne nous eussent déjà enlevé nos colonies, sans la maladie de Georges III, et les rigueurs de l'hiver? {Note de Marat)
2. Liés par le sang et des intérêts communs, le Clergé et la Noblesse ne font qu'uQ Corps, toujours prêt à s'élever contre le peuple ou le monarque. L'odieuse résistance qu'il oppose actuellement au vœu de la Nation et aux desseins du Roi, devrait faire sentir au gouvernement combien c'est une politique dangereus^e que de réuair dans les mains d'une seule classe de sujets tous les
doit pas être déchiré le sein de ceux qui t'ont donné d'aussi indignes administrateurs? Réveillé par les cris de la discorde, ton chef tourne avec effroi ses regards vers toi; il regrette avec amertume le malheur de s'être reposé des soins du Gouvernement sur des Ministres infidèles; il déplore l'abus qu'ils ont fait de son autorité, il voudrait tenir seul les rênes de FÉtat : mais accablé sous la multitude des fonctions du Ministère, sous le poids des affaires publiques, il sent que pour remplir les devoirs sacrés du trône, les forces d'un mortel ne suffisent pas. Il sent que le despotisme, toujours à charge à lui-même, finit par tout détruire, et qu'un gouvernement modéré sert d'asile même au Despote, dans les temps de confusion et de trouble ; il sent
emplois, de verser sur elle toutes les grâces, et de lui remettre aiûsi des forces qu'elle tourne enfin contre ses bienfaiteurs.
Les voilà conjurés avec les Parlements contre l'État, et déterminés à le plonger dans les horreurs d'une guerre civile, plutôt que de se relâcher de leurs injustes prétentions.
Ils calculent leurs forces ; mais au lieu de compter leurs têtes, ils comptent les légions de mercenaires dont ils croient pouvoir disposer avec de l'argent. Beau calcul 1 si le peuple venait aujourd'hui à les traiter comme leurs aïeux traitèrent autrefois les malheureux habitants des provinces qu'ils envahirent; s'il commençait par piller leurs maisons, et se partager leurs terres. Comment ne sentent-ils pas que, lorsque le frein des lois est rompu, uq chef ne peut compter un instant sur des stipendiés, maîtres de mépriser ses ordres, de l'égorger lui-même, et de ravir ses dépouilles? Comment ne sentent-ils pas que bientôt écrasés par le nombre, ceux qui auraient échappé au fer seraient réduits à fuir comme des proscrits, ou à gémir dans les liens? Gomment ne redoutent-ils pas les jeux de la fortune, lorsqu'une nation belliqueuse a les armes à la main? Qui peut répondre que le propriétaire ne sera pas à son tour attaché à la glèbe? Qui peut répondre qu'un prélat, un comte, un marquis, un duc, un prince ne sera pas à son tour assujetti à son laquais ou à son palefrenier? Considérations bieu propres à faire trembler les oppresseurs, et à faire sentir aux grands et aux riches qui jouissent paisiblement de tous les avantages de la société, de ne pas pousser au désespoir un peuple immense et courageux, qui ne demande encore qu'un soulagement â ses maux, qui ne veut encore que le règne de la justice. [Note de Marat)
que pour rendre à la Nation sa puissance et son lustre, il faut lui rendre sa liberté et la rétablir dans ses droits; il sent combien il importe à un roi, que des ministres ambitieux cherchent à distraire par de vains amusements, et que les flatteurs cherchent à corrompre, de ne s'entourer que de Ministres habiles et vertueux; il sent combien il est difficile à un Roi de découvrir par lui-même les hommes de son royaume les plus dignes de sa confiance, et -combien il est rare que dans une cour corrompue la vérité approche du trône, qu'elle seule peut fixer son choix, et qu'elle ne se fait entendre que chez un peuple libre; il sent, d'après la fragilité de l'humaine nature, que le Ministre le plus vertueux est encore moins jaloux de la gloire du monarque et du bien de la Nation, que la Nation elle-même; il sent que le seul moyen de sauver l'État est de charger du soin de son salut les représentants de son peuple, et de commettre à leur contrôle l'emploi des deniers publics ; il le sent, et il veut que la Nation jouisse à jamais de ces biens inestimables. Béni soit le meilleur des Rois! L'espérance renaît dans nos cœurs. Détournons nos yeux de dessus nos pertes, pour les porter sur nos ressources. Non, non, de puissants ennemis ne partageront point nos dépouilles, de cruelles factions ne déchireront point notre sein. Loin de nous la mésintelligence et les dissensions. Que le Sacerdoce et la Noblesse continuent à jouir des distinctions honorables ; mais que tous les Ordres de l'État se rapprochent, que l'intérêt de notre salut commun nous rassemble, que la raison décide de nos prétentions respectives, que la justice éternelle fixe nos droits, et que la qualité de citoyen unisse pour toujours les membres divisés de l'Empire.
GiNOULÈME Discours
La constitution de la Monarchie Française n'a point de lois fondamentales, point de base fixe ; et il lui en faut une inébranlable, sur laquelle elle repose à jamais. C'est dans TAssemblée de la Nation, source sacrée de toute autorité légitime, qu'elle sera posée.
Tout est perdu, mes chers com.patriotes, si la Nation assemblée par ses représentants, ne commence par assurer sa souveraineté et son indépendance de toute autorité humaine. Pour cela, il est indispensable que les États-Généraux, élus convenablement, s'assemblent de droit \ dans un lieu choisi comme siège, et qu'ils s'assemblent au moins une fois de trois en trois ans.
La Nation représentée étant le Souverain légitime, le Législateur suprême, doit seule faire les lois fondamentales de l'État, rectifier la constitution, et veiller à la conservation de son ouvrage. C'est donc à elle que les Ministres doivent être comptables de leur administration ; celui des affaires étrangères, des traités et des alliances contraires au bien public ^ ; celui de la guerre ou de la marine, des opérations militaires contraires à la liberté publique ; celui des finances, de l'emploi des deniers publics; celui de la police, des coups d'Etat. C'est à elle de demander le reclressementdes griefs nationaux, le renvoi des Ministres ineptes, la punition des Ministres corrompus. C'est à elle de fixer le choix des matières soumises à son examen, et la police
1. C'est-à-dire, sans avoir besoin d'être convoqués par le Gouvernetnent. {Note de Maral)
2. Tous les bons patriotes espèrent bien que les États-Généraux prendront en considération le traité de commerce conclu avec
lV\ng[eterre. {Noie de Marat)
de ses assemblées. Première loi fondamentale du royaume, sans laquelle les États-Généraux ne seraient qu'un vain fantôme. Convoqués dans quelques circonstances désastreuses, pour combler Tabîme de la dette publique, leur existence momentanée dépendrait de la volonté du gouvernement; et leur souveraine puissance se bornerait à la rare prérogative d'accourir de tous les coins du Royaume à la voix du Chancelier, et de fouiller dans la poche de leurs com~ mettants, pour remplir le Trésor royal, et fournir aux folies de l'Administration, aux rapines des courtisans, aux déprédations des Ministres, et aux friponneries des commis, des régisseurs, des employés. Pour consolider leur existence, ils ne doivent donc consentir les impôts que pour trois ans.
Si j'ai indiqué l'époque de leurs assemblées à ce terme, c'est afin qu'elles ne fussent ni trop rapprochées, pour devenir onéreuses, ni trop éloignées, pour que les affaires longtemps accumulées devinssent embarrassantes.
Les États-Généraux ne pouvant veiller au salut de l'État, qu'autant qu'ils sont assemblés, il est indispensable qu'ils établissent un Comité qui siégera continuellement en leur absence. Ce Comité sera chargé de veiller au maintien de la constitution et à l'observation des lois; de demander le redressement des griefs publics et la réforme des abus ; de réclamer contre les coups portés à la liberté, etc. Il doit être peu nombreux, mais composé des hommes les plus distingués par leurs lumières et leurs vertus ; et afin qu'il ne soit jamais tenté de se laisser corrompre, nul de ses membres ne pourra accepter aucun autre emploi, et il sera tenu de rendre compte de sa conduite. Seconde loi fondamentale DU ROYAUME.
Quelques hommes assemblés ne sauraient veiller sur tout un Empire, et être instruits des atteintes portées aux lois, si les plaintes des opprimés ne parviennent jusqu'à eux. Et comment celles des malheureux, intimidés par leurs oppresseurs, réduits à la misère, privés de tout appui, ou détenus en prison, leur parviendront-elles, si ce n'est p.ar
des hommes assez courageux et assez généreux pour les rendre publiques ? Il imporle donc que la Presse soit libre. Troisième loi fondamentale du royaume.
Ici j'entends les suppôts du despotisme, du charlatanisme et de la licence, s'élever contre une loi qu'ils redoutent. Pour confondre leurs clameurs, je ne leur opposerai qu'un simple parallèle.
C'est que la France, où l'on ne peut, sans la permission du directeur de la Librairie, et sans l'approbation d'un Censeur, imprimer qu'il fait jour en plein midi, est, de tous les pays du monde, celui où l'on abuse le plus de la presse. Quelle multitude de livres obscènes n'en sortent pas clandestinement chaque jour! Chose bien rare en Angleterre, où l'on imprime librement tout ce qu'on veut, et si rare, que Londres fournit à peine une seule de ces viles productions, contre cent qui éclosent à Paris.
En France, la Presse n'est pas seulement un instrument de scandale, elle devient aussi un instrument de diffamation dans la main des méchants. Voyez cette multitude de libelles révoltants qui circulent sans cesse dans le public, et où l'on n'épargne ni le trône, ni le mérite, ni la vertu. Abus sans exemple en Angleterre, où les écrits anonymes ne font aucune impression, où la calomnie avérée est toujours punie, et où chacun peut attaquer ouvertement ses ennemis % quand il a pour lui la vérité constatée par des preuves.
1. Le dernier des Anglais a-t-il à se plaindre de quelqu'un, et ce quelqu'un fût-il un homme puissant, un Ministre, un Monarque? Les tribunaux lui sont ouverts, et il obtient justice. Mais, comme il faut s'y renfermer dans le simple exposé des faits à l'appui de l'accusation, s'il croit tirer meilleur parti d'un Mémoire sanglant, où la raison s'arme des traits du ridicule, il le fait imprimer; puis, avant de le jeter dans le public, il en adresse un exemplaire à sa partie adverse, avec une lettre qui contient les conditions auxquelles il attache le sacrifice de l'édition entière : moyen qui n'a jamais manqué de produire son effet. Or, la calomnie étant toujours réprimée chez les Anglais, ces Mémoires ne dégénèrent pas en libelles. {Note de Marat)
En France, la Presse est encore un instrument d'oppression dans la main des hommes puissants, des Corps, des Censeurs eux-mêmes et de leurs amis. Veut-on écraser un individu isolé, sans manège, sans appui? On le calomnie dans un libelle; puis on l'empêche de publier sa justification, soit en mettant l'autorité en jeu à Tégard des imprimeurs *, et des journalistes, ce qui arrive assez souvent; soit en le faisant morfondre après une approbation qu'on lui refuse d'abord, et qu'on ne lui accorde que lorsqu'il n'est plus temps de faire revenir le public; ce qui arrive plus souvent encore. Chose impossible en Angleterre, où l'innocence peut toujours faire entendre sa voix, oi^i les lois répriment toujours l'oppression, et où le public embrasse toujours la cause des opprimés.
Enfin, la Presse est en France un instrument de séduction dans la main des hommes en place et des intrigants fortunés. Veut-on faire prendre un projet ruineux ? Pour en imposer au public, on le fait annoncer avec enthousiasme, et on ferme la bouche aux critiques. Chose inouïe en Angleterre, où chaque citoyen a droit de scruter les vues des Ministres eux-mêmes, d'éplucher leurs projets, et de les dénoncer à la Nation.
A tant d'abus criants, ajoutez-en un autre quia des suites fâcheuses, bien plus générales encore ; c'est qu'en France, la Presse favorise le despotisme des Académies, toujours occupées à persécuter les talents distingués qui les offusquent, à éterniser les erreurs, à empêcher les vérités nouvelles de percer, à retenir le public dans l'ignorance, et à le priver du fruit des découvertes utiles ; car les Académies n'en font point. Une Compagnie savante est-ellejalouse de
1. Combien de fois n'ai-je pas vu affiché sur le mur, dans les imprimeries de la capitale : De par le Roi, défense d'imprimer aucun Mémoire en faveur d'un tel; défense d''impri7ner aucune critique d\m tel projet, d'un tel ouvrage'1 Et, pour me borner à un exemple frappant, je citerai celui du nouveau brigandage encyclopédique. [Sote de Maral)
quelque brillante invention, ce qui n'est pas rare? elle enchaîne et Censeurs et Journalistes ^ ; et l'inventeur infortuné qui a sacrifié ses veilles, sa santé, sa fortune à avancer le progrès des connaissances, s'épuise ensuite sans succès, pour tâcher de faire connaître son travail au public. Chose inconcevable en Angleterre, où chacun peut librement faire valoir ses droits, et démasquer les charlatans lettrés.
Le dirai-je? Telle est en France la prostitution de la Presse, qu'il n'y a pas jusqu'aux Censeurs eux-mêmes qui ne s'en fassent une arme pour vexer leurs ennemis, ou favoriser leurs amis.
En faut-il davantage pour confondre les clameurs de ceux qui s'efforcent d'éterniser ces horreurs ?
Rendue libre, point d'abus à redouter : pour prévenir la licence, il suffira d'obliger tout auteur de signer ce qu'il publie, et de le rendre responsable des faits faux ou hasardés; d'obliger tout imprimeur de ne rien mettre au jour d'anonyme, sous peine de perdre son état; enfin, de punir rigoureusement tout libraire et colporteur qui viendraient à débiter des ouvrages clandestins.
S'il n'y a point d'abus à redouter de la liberté de la Presse, que d'avantages n'a-t-on pas à en attendre? Une fois établie, tout bon citoyen veillera à l'observation des lois, et contiendra dans le devoir les hommes chargés de leur exécution. Sont-elles violées? tout homme courageux sonnera l'alarme, et sollicitera la vindicte publique.
1. Il arrive bien quelquefois en Angleterre que les Ministres, voulant empêcher la sensation que doit faire un ouvrage saillant, publié contre leurs projets, corrompent les journalistes ; mais leur influence n'a lieu que dans quelques circonstauces extraordinaires, et ne dure qu'un moment. Il est d'ailleurs très rare qu'ils parviennent à s'emparer de tons les papiers publics, surtout si l'auteur connaît le terrain, et s'il peut primer Penchère. Ajoutez que l'auteur a toujours la voie de faire débiter son ouvrage par les libraires et colporteurs, de faire courir des annonces dans tous les endroits publics. {Note de Marat)
Ainsi que d'abus odieux réformés ! que de jugements iniques redressés^ ! que de projets désastreux culbutés!
Mais ce n'est pas là où se bornent les avantages attachés à la liberté de la Presse : elle anéantira à la fois tous les maux que traînent à leur suite les Censeurs royaux; machines inventées pour étouffer les cris de la liberté contre la tyrannie, ceux de l'innocence contre Foppression, ceux de la raison contre le fanatisme, ceux du mérite contre le charlatanisme; machines inventées pour empêcher les esprits de s'élever, les talents de percer, et le génie de déployer ses forces.
Après avoir assuré la souveraineté de la Nation et la liberté publique, il faut assurer la liberté de chaque citoyen, par l'abolition des lettres de cachef", et la proscription des coups d'autorité. Que si, dans certaines circonstances où l'État est en danger, le Prince doit user d'autorité pour éviter les longueurs qu'entraînerait le recours aux tribunaux, il sera tenu de les remettre, dans un terme prescrit, à une Cour de Justice, pour faire leur procès. Quatrième loi fondamentale du royaume.
Il ne suffit pas d'assurer la liberté des citoyens contre les coups d'autorité ; pour couronner le grand œuvre de la législation, il faut encore assurer leur innocence contre Tignorance ou la corruption des Juges.
Le Gode criminel est le boulevard de Finnocence : car on ne saurait punir un homme, quand on ne. peut lui faire
1. On n'a pas oublié, ea Angleterre, comment un seul citoyen (le judicieux Ramsai), arrêta l'exécution d'un jugement inique, et empêcha le sang innocent de couler. {JSiote de Marat)
2. Sans doute il est intéressant au repos de certaines familles que le Prince puisse soustraire de mauvais sujets aux tribunaux; mais cette impunité de quelques individus devient funeste au public, parce qu'elle multiplie le mal auquel elle prétend remédier; parce que les membres de l'État doivent être tous également soumis aux lois ; parce que le dérèglement de vie ne doit être le privilège d'aucune classe de citoyens, et que le glaive de la justice doit frapper indistinctement les coupables. {Note de Marat)
un crime d'une action permise; mais pour cela, il faut qu'il ait des Juges intègres et impartiaux. Ce qui ne fait que trop sentir la nécessité indispensable de la refonte de nos lois criminelles, et de la réforme de nos tribunaux.
Trois raisons majeures doivent faire proscrire nos Cours de Justice.
La première raison, c'est que des Juges qui instruisent un procès à huis clos peuvent à leur gré absoudre le coupable et condamner l'innocent.
La seconde raison, c'est que des Juges à vie se noircissent rame à la longue, par la vue continuelle des forfaits, et s'accoutument enfin à la cruauté, par le spectacle journalier des supplices, lors même qu'en débutant ils auraient un caractère doux et humain. Que sera-ce, s'ils sont d'un naturel dur ou léger! Que sera-ce, s'ils ont acheté le pouvoir de disposer de la vie de leurs semblables! Aussi les Parlements de France passent-ils, avec raison, pour des tribunaux de sang.
La troisième raison, c'est que des Juges par charge manquent des lumières nécessaires aux fonctions délicates de la Magistrature, et contractent nécessairement un esprit' de corps, si contraire à l'administration de la Jus-
1. Alarmés de ce que la Nation a enfin ouvert les yeux, et humiliés de l'état d'abjection où ils sont tombés, les Parlements du royaume se livrent à la douleur. Celui de Paris surtout est dans la consternation : mais les têtes saines de la Compagnie (car elle en a encore, et beaucoup) ne se départent point des règles de la modération; au lieu que les têtes chaudes s'abandonnent à la rage, et ne respirent que la vengeance. Fureur aveugle ! elle ne servira qu'à combler la lacune.
Leurs coups sont trop priacipalement dirigés contre le Ministre actuel des Finances. On sait que deux conseillers frénétiques avaient formé le projet de le dénoncer à leur Corps? Et pourquoi? ' Pour avoir, par une dernière ressource (uniquement due à la confiance qu'inspire son intégrité), soutenu le crédit chancelant de' l'administration, sauvé l'honneur du Monarque et retardé la ruine ■ des sujets, la ruine de l'État. Cet odieux projet aurait excité l'indignation de tous les bons Français; il a occasionné celle des;
tice, que souvent le Monarque lui-même ne peut obtenir satisfaction. Nos Parlements en ont donné mille exemples; et pour en citer un tout récent, je rappellerai le jugement rendu par le Parlement de Paris, au sujet des libelles publiés contre la Reine. Qui doute encore que si un président à mortier de cette compagnie ne se fût trouvé impliqué dans l'affaire, ses complices n'eussent été déclarés coupables?
Parlerai-je de cette affreuse coalition^ des Parlements du Royaume, qui a éclaté en tant de circonstances, et notamment dans celle du malheureux Lally. Quel spectacle plus révoltant que de voir des Magistrats, conjurés contre la Justice, dévouer sans pitié au fer des bourreaux tant d'innocentes victimes, plutôt que de fermer leur cœur à la voix de l'intérêt personnel ou à celle de l'amour-propre !
Il est temps de faire cesser ces abus odieux.
Membres estimables de la Compagnie, et bientôt étouffé dans le sein même de ses auteurs, il n'a osé se montrer au grand jour.
Qu'y avons-nous gagné? C'est dans les ténèbres maintenant qu'ils trament contre un ministre digne de leur admiration, et qu'ils respecteraient, s'ils pouvaient respecter la vertu. Déjà ils ont travaillé à le dénigrer. Ne pouvant faire soupçonner son désintéressement, ils ont cherché à inspirer de la défiance sur ses intentions. Dans un libelle ridicule (dont la voix publique les nomme pères), ils ont tronqué, altéré, falsifié plusieurs passages extraits de ses précieux écrits, ils les ont rapprochés, et se sont flattés de le représenter, par ce tableau infidèle, comme le plus terrible suppôt du despotisme. Lâches et insensés détracteurs! Ils peuvent amuser un instant la malignité des ennemis du bien public : mais comment en imposer aux amis de la patrie, comment en imposer à la Nation? Gomment lui rendre suspects les desseins d'un sage qu'elle voit à genoux aux pieds du trône, pour demander le règne de la justice; d'un sage, qui n'aspire qu'au bonheur de la faire Jouir des vues bienfaisantes du Roi; d'un sage, l'ami du peuple et l'appui des malheureux, qui sacrifie au salut de l'État et ses veilles, et son repos? {Note de Mavat)
2. Cette affreuse coalition existe dans tous les départements de l'Administration, et, par un abus qui fait frémir, chaque administrateur se trouve juge dans sa propre cause. [Note de Marat)
Le meilleur moyen de les couper par la racine, serait d'adopter la jurisprudence criminelle des Anglais.
Mais si on n'établit pas les jugements par jurés, que l'instruction du procès soit publique ; que l'accusé ait un avocat; que les portes de sa prison soient ouvertes à ses parents, à ses amis; qu'on ne le traite pas comme un mal- ,faiteur, avant de l'avoir convaincu de crime ; et que son jugement soit rendu à la face des cieux et de la terre. Cinquième, loi fondamentale DU ROYAUME.
Enfin, lorsqu'on aura statué sur ces grands objets, on s'occupera de celui des impôts, sur lequel je n'ai qu'un mot à dire : c'est que leur répartition doit être proportionnelle aux fortunes. Sixième loi fondamentale du royaume.
Telles sont, mes chers concitoyens, les' lois fondamen-
1. Je me contente d'indiquer ici les points indispensables du premier travail des États-Généraux : car il en est plusieurs autres sur lesquels il faudra statuer, pour perfectionner la constitution.
Un des principaux est de bien déterminer les limites des ditïérents pouvoirs de l'État.
Le pouvoir législatif leur appartient exclusivement : mais la multiplicité des affaires qui se succèdent sans cesse dans un grand Royaume ne leur permet de rex:ercer que sur les objets d'un intérêt général : sur tout le reste, ils doivent donc en confier l'exercice au monarque, à qui le pouvoir exécutif, relatif aux affaires politiques et à l'administration intérieure, a été confié, de même que la nomination aux emplois.
Quant au pouvoir judiciaire, en matières civiles et criminelles, il sera confié aux Tribunaux. C'est au Conseil du Roi qu'on se pourvoira en cassation des arrêts et sentences, d'un tribunal quelconque, contraires aux lois ; et il aura le droit de renvoyer l'affaire devant un autre tribunal.
Mais c'est devant la première Cour de Justice du Royaume que le comité des États-Généraux poursuivra la punition des Ministres ' et des Juges qui auront prévariqué. Le Prince ne pourra ni les soustraire à leur jugement, ni leur faire grâce avant qu'il soit prononcé.
Un autre point capital, qui mérite particulièrement d'occuper les États-Généraux, c'est la refonte des lois criminelles. Ils doivent rassembler sur cet important objet toutes les lumières éparses dans un grand nombre de bons ouvrages, et inviter les hommes
taies qui doivent former la base de la constitution, et qui assureront votre bonheur. Lois sacrées que la nature a gravées au fond du cœur des sages, et dont la voix consolante parle au cœur de tout homme vertueux.
Et qui sera tenté de s'élever contre elles, si ce n'est d'ambitieux ministres qui craignent la lumière, de scandaleux prélats qui se rient de la sainteté, d'iniques magistrats qui redoutent la justice ; ou des fripons qui tremblent d'être obligés de renoncer à leurs rapines, et de devenir gens de bien?
Que ces ennemis de la patrie crient aux innovations, au renversement de la monarchie. Nous répondons que nous n'innovons point, et que nous ne voulons point renverser le trône ; mais rappeler le gouvernement à son institution primitive, et corriger ses vices radicaux, prêts à perdre pour toujours le monarque et ses sujets ^
S'il faut dans un siècle de lumières prendre pour modèle l'ouvrage des siècles de barbarie, l'ouvrage des brigands; qui ignore qu'à l'origine de la Monarchie, la souveraine puissance résidait dans l'Assemblée nationale; qui ignore que le Roi n'était que le chef de l'armée et de la justice? Si par de longs abus de l'autorité qui lui fut confiée pour faire respecter les lois, des Ministres audacieux l'ont enfin élevé au-dessus de leur empire, ce n'est qu'à force d'attentats et de crimes; comment donc le pouvoir arbitraire serait-il un titre sacré? Ce n'est donc rien retrancher des
instruits da royaume à leur communiquer leurs vues et leurs observations. Concours généreux et. sublime, où l'auteur s'oubliant lui-même, pour n'être plus que citoyen, ne doit aspirer pour toute récompense qu'à la douce satisfaction de travailler au bonheur de rhumanité, et à la gloire de servir la Patrie ! {^ol.e de Marat)
1. Ce n'est point une grande chartre qu'il s'agit d'obtenir du Roi, mais un gouvernement légitime que la Nation doit établir. Et en ceci la constitution française sera supérieure à la constitution anglaise : car, dans tout État bien ordonaé, la Nation ne tient point ses droits du Prince, mais le Prince tient de la Nation ses prérogatives. {Note de Marat)
prérogatives augustes de la Couronne, que de ne pas lui attribuer les moyens de ruiner la nation, et d'opprimer les sujets. Mais quel prince pourrait ambitionner de tels privilèges? Quel prince oserait les réclamer? Et peut-on douter que Louis XVI n'applaudisse lui-même aux généreux efforts de la Nation pour sortir d'esclavage, et à sa ferme résolution de recouvrer sa liberté, par tout ce qu'il a fait pour rompre les fers des Insurgents ; à moins de prétendre que lui seul a le droit de tyranniser les Peuples? Prétention insensée, que son cœur bienfaisant repousse avec horreur.
Ainsi l'intérêt du Roi, la sûreté de sa couronne, et l'affection de ses sujets, sont autant de puissants motifs qui le pressent de consacrer les lois fondamentales du royaume : ajoutons son amour pour ses peuples, son zèle pour le bien public, et la douceur qu'il goûtera en se reposant désormais du contrôle des fonctions du Ministère, sur le Conseil national, seul jaloux de la prospérité de l'État et de la gloire du monarque.
Que si, contre toute justice et contre toute apparence, le Gouvernement subjugué par des conseillers perfides refusait de ratifier solennellement ces lois fondamentales, sans lesquelles la France ne se relèvera jamais, il reste à la Nation un moyen décisif pour le ramener à la raison, c'est de lui refuser tout secours, de défendre dans chaque province la levée des impôts, et de sévir avec rigueur contre tout délinquant. S'exposera-t-il à révolter les esprits par un refus injuste, qui pourrait allumer une guerre civile, et renverser le trône? S'exposera-t-il à inviter les puissances étrangères à en agir envers la France comme la France elle-même en a agi envers les Insurgents? Exemple terrible, qu'il doit sans cesse avoir sous les yeux ; et d'autant plus terrible, que l'Angleterre avait encore des armées à envoyer contre ses colonies, au lieu que le Gouvernement français n'en aurait point à faire marcher contre la Nation. Une défection soudaine lui enlèverait bientôt tous les militaires citoyens, tous les militaires dignes d'estime, qui refuse-
raient d'assassiner leurs frères ; et où prendrait-il de quoi payer les vils mercenaires qui lui resteraient attachés?
Grâces au Ciel, nous n'avons pas ce malheur à redouter : le ministère actuel est composé d'hommes sages et vertueux : affligés eux-mêmes des calamités publiques, ils désirent sincèrement que Tceuvre de justice soit enfin consommé.
En attendant ce jour si désiré, où la nation, livrée aux transports de sa joie, pourra s*écrier : Je suis libre! quelle émotion délicieuse coule dans mes veines, et pénètre mon cœur!
0 ma Patrie, que je te vois changée! Où sont ces malheureux dévorés par la faim, sans foyers, sans asiles, et livrés au désespoir, que tu semblais repousser de ton sein? Où sont ces infortunés à demi-nus, épuisés de fatigue, pâles et décharnés, qui peuplaient tes campagnes et tes villes? Où sont ces essaims nombreux d'exacteurs qui fourrageaient tes champs, bloquaient tes barrières et ravageaient tes provinces?
Le peuple ne gémit plus sous le poids accablant des impôts. Déjà le cultivateur a du pain, il est couvert et il respire; déjà Touvrier et le manoeuvre partagent le même sort; déjà Partisan ne souffre plus du besoin, et le ministre assidu des autels ne languit plus dans la pauvreté.
Du temple delà liberté jaillissent mille sources fécondes. L'aisance règne dans tous les états ; l'amour du bien-être anime tous les cœurs. Sûr de recueillir le fruit de son travail, chacun s'évertue et cherche à se distinguer : les arts se perfectionnent, les ateliers se montent, les manufactures prospèrent, le commerce fleurit ; la terre enrichit ses possesseurs, ils connaissent l'abondance; et une multitude d'époux qui sacrifiaient la postérité à la peur de l'indigence ne craignent plus de te donner des enfants.
Que de nouveaux bienfaits accordés à tes vœux! Des lois odieuses ont fait place à des lois justes, mais inflexibles. Déjà le crime ne compte plus sur l'impunité, l'innocence
rassurée commence à reposer en paix, les méchants effrayés songent à (ievenir gens de bien, et les noirs cachots ne reteotissent plus des sourds gémissements de cette foule de coupables que le désespoir y précipitait.
A la voix de la sagesse, ont disparu ces administrateurs inhabiles, ces dévastateurs, ces concussionnaires, ces déprédateurs qui dévoraient tes entrailles; ces juges corrompus qui te vendaient la Justice, ou qui la faisaient servir à leurs passions criminelles ; ces lâches diffamateurs qui affligeaient la vertu; ces effrontés spéculateurs qui dépouillaient la simplicité crédule, ces intrigants désœuvrés qui enlevaient les récompenses du génie laborieux. Déjà le mérite se montre, les talents percent, ils se consacrent au bien public, et se disputent à l'envi l'honneur de faire fleurir l'État.
Plus de préférences déplacées, le monarque appelle à lui de toutes parts le mérite personnel.
Il éloigne des autels les prêtres scandaleux; il ne veut plus que le pain du pauvre soit la proie des ouvriers du luxe., des femmes galantes, des prostituées; il demande des Ministres de l'Evangile, du zèle et des mœurs. Quelle forme dans l'Église i Déjà ses dignitaires ne s'enivrent plus de délices et de voluptés ; déjà ils se distinguent par leurs lumières et leurs vertus.
Une Noblesse nombreuse, qui attendait dans l'oisiveté et la dissipation les grâces du Prince, comme un patrimoine, se réveille de sa léthargie: déjà elle a renoncé à l'indolence. Humiliée du mérite des classes moins élevées, elle cherche à en acquérir; elle se livre à l'étude, elle cultive les arts, les sciences, et ne veut plus de repos, qu'elle n'ait brillé à son tour.
Combien de sujets distingués remplissent les divers emplois î A la tête des armées et des flottes se montrent la valeur et les talents. Dans les tribunaux brillent le savoir et l'intégrité; dans les Académies, l'amour de l'étude, Tesprit de recherche, la science, le génie. L'Assemblée
nationale, illustrée par son patriotisme, sa noble émulation, devient le berceau d'une multitude d'hommes d'État ; et le Monarque, qui trouvait à peine un sujet digne de sa confiance, n'est plus embarrassé que du choix de ceux que lui nomme la voix publique pour chaque département, tous capables d'occuper le premier poste, tous jaloux de servir leur Pays et leur Roi.
Chère Patrie, je verrai donc tes enfants réunis en une douce société de frères, reposant avec sécurité sous l'empire sacré des lois, vivant dans l'abondance et la concorde, animés de l'amour du bien public, et heureux de ton bonheur ! Je les verrai formant une Nation éclairée, judicieuse, brillante, redoutable', invincible, et leur Chef adoré au faîte de la gloire !
A ce tableau touchant, ô mes Concitoyens, qui de vous n'a point tressailli d'allégresse, qui de vous n'a point partagé mes transports?... Mais quelle triste réflexion vient en suspendre le cours I Ne vous abusez point : ce bonheur dont l'image vous enchante, ne doit être le prix que de votre sagesse et de votre courage. Si vous en manquez, il s'évanouira comme un songe, et un affreux réveil vous retrouvera dans la misère et dans les fers. Puisse le feu divin de la liberté, qui toujours brûla dans mon sein, enflammer le vôtre! puisse-t-il redoubler vos efforts, et ne faire de tous les bons Français qu'une âme et qu'un cœur!
4. Il n'est poiat de climat plus heureux que celui de la France, point de naturel plus heureux que celui de ses habitants. A une organisation qui les rend très propres aux exercices du corps, et qui favorise au mieux le développement des facultés intellectuelles, s joignent Tamour de la gloire, et on a droit d'en attendre les plus grandes choses, lorsqu'ils ne seront plus légers par air et frivoles par éducation. {Note de Marai)
[Avril 1789)
C'est éfijalement avant l'ouverture des États-Généraux que parut le Supplément de l'Offrande à la Patrie, en avril 1789. Cette nouvelle brochure, comme la précédente, fut publiée sans nom d'auteur, et elle porte la même épigraphe : Quiquid délirant Reges, plec^untur Achivi. En voici le titre complet : Supplément de V Offrande a la Patrie, ou discours au Tiers-État, sur le plan d'opérations que ses députés aux États-Généraux doivent se proposer ; sur les vices du Gouvernement, d'où résulte le malheur public ; sur la lettre de convocation, et sur le règlement qui y est annexé^.
Avertissement
On ne peut qu'applaudir au zèle des publicistes qui ont épousé la défense des intérêts de la Nation : mais je ne sais si ce déluge d'écrits futiles, dont le public est inondé depuis quelque temps, n'a pas nui plus qu'il n'a servi à une si belle cause. Le moyen de douter qu'en fatigant et
1. S. i. ; Au temple de la libeité, 1789 ; in-S» de 62 pages.
dégoûtant le lecteur, ils n'aient du moins empêché les ©uvrages solides do faire une aussi forte impression; reproche que je craindrais pour moi-même, si l'accueil favorable fait a l'opuscule dont celui-ci est la suite, ne m'avait un peu rassuré.
Parmi le petit nombre d'écrits qui méritent d'être distingués de la foule, à peine en est-il quelques-uns où Fon n'ait recours à une simple réforme d'administration, four remédier aux abus et aux désordres de tous genres, qui ont mis le comble aux calamités publiques ; remède bien faible contre de si grands maux, ou, pour mieux dire, vues Men fausses aux yeux du penseur qui a observé de près les lessorts du gouvernement et le jeu de la Politique.
Quand l'histoire du passé ne servirait pas à nous instruire sur l'avenir et à nous rendre sages, il faudrait peu connaître les hommes pour attendre de la réforme du ministère le salut de TEtat, et abandonner au gouvernement les destinées de la Nation. Quoi! toujours supposer aux Princes Famour du bien public qu'ils devraient 'avoir et qu'ils n'ont presque jamais! Fussent-ils nés avec les plus heureuses dispositions, et eussent-ils reçu l'éducation la plus sage, ©ncore y aurait-il de l'imprudence à leur confier l'autorité suprême : quelle vue assez ferme ne serait pas éblouie du faux éclat d'un pouvoir sans bornes, quel cœur assez pur pourrait y résister? Quand ils seraient au-dessus de Titus, de Trajan, de Marc-Aurèle', ils ne peuvent ni tout voir, ni tout faire par eux-mêmes. Or, leurs ministres sont hommes, ©t trop souvent avec toutes les imperfections de l'humanité : ainsi, se reposer sur les soins d'une bonne administration serait bâtir sur le sable; au premier souffle, l'édifice croulefait, et la nation se verrait replongée dans l'abîme.
1. Marc-Aurèle ne sacrifia-t-il pas le bonheur de son peuple à som Sis Commode, dont il connaissait le caractère atroce? Il le nommsu son successeur, et il pouvait en adopter un autre, comme il avaiÉ été adopté lui-même. {Note de Marat)
SUPPLÉMENT DE L'OFFRANDE A LA PATRIE 3â
Que faut-il donc pour cimenter la félicité publique? Trois choses : aux sujets des droits sacrés, à TÉtat des lois inflexibles, au gouvernement des barrières insurmontables; et comment réussir à leur en donner, si la Nation n'a en main le pouvoir de corriger les abus, si elle ne prend soin elle-même d'assurer son repos, et de veiller à son bonheur? Il faut donc à la France un Conseil national, revêtu de la souveraine puissance, et (pour tout dire en peu de mots) une constitution sage, juste et libre, au lieu d'un gouvernement absolu.
Tels sont les moyens que j'ai osé proposer, comme les seuls efficaces: en vain aurait-on recours à tout autre, une triste expérience en démontrerait bientôt l'insuffisance et l'inutilité. Quant à l'exécution, je le sens trop, l'entreprise est aussi difficile qu'elle est noble et hardie: mais avec de la sagesse et du courage on surmonte les plus grandes difficultés.
Ce plan de réforme, j'en conviens, pourrait occasionner quelques commotions à la machine politique ; aussi estil peu du goût de ces citadins imprudents qui ont aventuré toute leur fortune sur la foi du Prince, de ces hommes timides qui tremblent de compromettre leur repos, et d© ces lâches égoïstes qui ne veulent que jouir en paix des douceurs de la vie. Pleins de patience pour les maux di£ peuple qu'ils ne ressentent point, ils ne prêchent que la résignation ; et trouvant toujours dans les calamités publiques matière à leurs vains discours, ils clabaudent contre toute mesure énergique propre à régénérer l'État, ils proposent mille petits tempéraments, et ils s'efforcent de sacrifier la Nation à leurs vues pusillanimes.
Chercher à ramener les esprits est toujours une tentative louable ; mais se flatter de réussir est souvent le rêve d'un homme de bien. Comment se le dissimuler? Les intérêts des Compagnies, des Corps, des Ordres privilégiés, sont inconciliables avec les intérêts du peuple; c'est sur l'abaissement, l'oppression, l'avilissement et le malheur de
la multitude, que le petit nombre fonde son élévation, sa domination, sa gloire et son bonheur. Or, si le peuple n'a rien à attendre que de son courage, pour l'engager à rompre ses fers, il ne fautpas exténuer à ses yeux les torts, l'injustice, les outrages de ses tyrans: dans la crainte que de sots ménagements pour les ennemis du bien public ne tournassent contre lui, je n'ai donc point cherché à retenir ma plume; mais en l'abandonnant au sentiment, je l'ai soumise au frein de la raison et de la justice: peut-être pouvais-je me mettre à mon aise, quelque chargé que fût le tableau, il serait encore au-dessous de l'original.
Je n'ignore pas que ces hommes apathiques, qu'on appelle des hommes raisonnables, désapprouvent la chaleur avec laquelle j'ai plaidé la cause de la Nation; mais est-ce ma faute s'ils n'ont point d'âme ? Insensibles à la vue des calamités publiques, ils contemplent d'un œil sec les souffrances des opprimés, les convulsions des malheureux réduits au désespoir, l'agonie des pauvres épuisés par la faim, et ils n'ouvrent la bouche que pour parler de patience et de modération. Le moyen d'imiter leur exemple, quand on a des entrailles ? Et comment le suivre envers fies ennemis incapables d'aucun retour généreux, envers des ennemis sourds à la voix de la justice, et dont le cœur est fermé à celle des remords ? Depuis tant de siècles qu'ils oppriment le peuple, qu'a-t-il gagné à ses paisibles réclamations? se sont-ils relâchés de leur barbarie à l'aspect de ses misères? se sont-ils laissé toucher à ses gémissements? Forts de sa faiblesse, ils s'élèvent avec fureur contre lui, et crient au meurtre sitôt qu'il parle de leurs prérogatives. Pour avoir la paix, faudra-t-il donc toujours qu'il se laisse dépouiller en silence, et qu'il les invite, par sa lâcheté, à toujours s'abreuver de son sang?
Renonçons aux suffrages de ces censeurs timides : les seuls que j'ambitionne sont ceux des hommes sages, fermes et généreux, qui s'oublient sans regret pour sacrifier au devoir. C'est à eux que j'offre avec déférence ces légères^
marques démon dévouement à la Patrie et je m'applaudirai de mes faibles efforts, si je parviens à développer quelques moyens d'assurer la félicité publique.
Au surplus, en cherchant à transmettre au lecteur le zèle qui m'anime, je n'ai point cherché à lui faire illusion ; j'ai dédaigné et réticences et sophismes, armes toujours indignes des défenseurs de la liberté, et qui n'en imposent point à des adversaires clairvoyants: je n'ai donc rien dissimulé ; j'ai découvert l'abîme, j'en ai sondé la profondeur, mais j'ai fait voir aussi nos ressources ; j'ai compté sur le courage du Tiers-État, sur la sagesse et la vertu de ses représentants, et je ne désespère point du salut de l'Empire.
Définitions exactes
de termes dont on abuse continueUement^ accompagnées
de quelques notions élémentaires^ indispensables pour iin-
telligence des ouvrages politiques bien écrits^ et propres
à servir de pierre de touche à la logique des Auteurs.
Le Souverain d'un État est la Nation elle-même, assemblée en corps ou représentée par ses Députés.
La Constitution d'un État est l'ensemble des lois fondamentales qui règlent les différents pouvoirs du corps politique et les droits des sujets.
Le Législateur est le souverain exerçant le pouvoir législatif.
Le Gouvernement' est le corps dépositaire du pouvoir
1. On donne aussi le nom de Gouvernement à la forme de la constitution, qui peut être ou démocratique, ou aristocratique, ou monarchique, ou mixte; mais quelque forme qu'elle ait, le Gouvernement est toujours absolu, lorsque le pouvoir législatif est entre les mains des Nobles ou du Prince. [Noie de Marat)
exécutifs il comprend le Prince^ ses Ministres et ses Conseillers.
h' Administration est Texercice des fonctions du Gouvernement.
Les Tribunaux sont les Corps chargés du pouvoir judiciaire.
Dans un État bien constitué, ces différents pouvoirs doivent être chacun dans des mains différentes.
On voit du premier coup d'œil que le Souverain serait soumis à son Ministre, et la Nation à la merci de son Chef, si le Prince réunissait la puissance législative à l'executive; réunion qui ne peut avoir lieu que par l'usurpation de l'autorité suprême; car jamais peuple ne se remit volontairement à la discrétion de ses conducteurs. Une Nation n'est donc libre qu'autant qu'elle conserve la souveraineté, qu'elle peut réprimer le gouvernement, et qu'elle le surveille. Mais comme les droits des Nations ne sont pas moins sacrés et imprescriptibles que ceux de l'homme, elle peut toujours y rentrer, ou plutôt elle ne les perd jamais; l'usurpation ne devenant jamais un titre valide, eût-elle dix mille siècles de possession.
On voit aussi du premier coup d'œil que dans un État bien constitué, les Tribunaux doivent toujours être indépendants du Prince, et toujours indépendants l'un de l'autre, mais tous subordonnés au Souverain.
Enfin on voit du premier coup d'œil que dans un État bien constitué, le Prince doit être soumis aux lois comme le dernier des sujets, et, loin de pouvoir soustraire à leur empire ses Ministres, ses favoris, ses créatures, il ne doit pas pouvoir s'y soustraire lui-même.
Premier Discours
Dans les temps de désordre et de confusion, c'est le devoir des amis de la Patrie de lui consacrer toutes leurs pensées: aussi, tant qu'il me restera quelque observation importante à faire, ne croirai-je jamais m'être acquitté de ce devoir sacré. Mes chers compatriotes, le désir de vous voir libres et heureux enflamme mon sein, et comme un feu dévorant, il le consume nuit et jour.
Défaisons-nous des préjugés de la vanité. L'étendue, la force, la puissance et la gloire de l'Empire peuvent flatter l'orgueil du Monarque : mais que font-elles au bonheur des Peuples; ils n'y ont aucun intérêt... Ce qui les intéresse véritablement, c'est de jouir en paix de leur fortune ou du fruit de leurs travaux, c'est d'être gouvernés avec justice et modération. Le dirai-je? nos malheurs viennent uniquement de l'incapacité et des vices de ces hommes superbes, chargés d'assurer notre bonheur. Et qui peut en douter encore?
C'est à l'incurie du Gouvernement que nous devons la longue, la trop longue durée de ces lois iniques et barbares qui nous tyrannisent au nom de la justice éternelle.
C'est à la malheureuse ambition du Gouvernement que nous devons ces dépenses énormes qu'ont entraînées tant de projets insensés, tant de folles entreprises, tant de guerres désastreuses.
C'est à l'orgueil et à la faiblesse du Gouvernement que nous devons ce faste scandaleux de la Cour, ces rapines des Courtisans, ces prodigalités du Prince, qui nous ont appauvris et qui nous appauvrissent chaque jour.
C'est à rinconduite du Gouvernement que nous devons ces emprunts onéreux, ces expédients calamiteux, ces déprédations criminelles qui notis ont épuisés et qui nous épuisent continuellement.
C'est à l'ineptie et aux vices du Gouvernement que nous devons ce mode ruineux de percevoir les impôts, ce brigandage affreux des traitants, ces concussions, ces extorsions, ces dévastations qui ne cessent de nous dévorer.
Ah! s'il peut enfin recevoir une utile leçon, qu'il jette les yeux sur les désastres que traînent à leur suite l'orgueil, le dérèglement, et la soif ardente d'un pouvoir sans bornes; qu'il contemple toute l'étendue de nos malheurs, les Peuples épuisés de misère, l'État sur le bord de sa ruine; qu'il veuille le bien, et qu'il le veuille sérieusement.
Comment remédier à nos maux, comment en tarir la source? Par une meilleure administration, direz-vous peut-être : mais quelle forme lui donner? En est-il quelqu'une sur laquelle on puisse faire fonds, lorsque le Prince n'est en état ni de bien choisir, ni de surveiller ses Ministres? Voyons toutefois.
Un Monarque peut remettre à un seul la conduite des affaires, et lui confier toute son autorité, comme faisaient autrefois nos Rois aux Maires du Palais, et comme font aujourd'hui les Sultans aux Vizirs. Mais cette forme d'administration est quelquefois fatale au Prince lui-même, et cela seul a suffi pour la proscrire. D'ailleurs, qu'on ne s'y trompe pas, elle est presque toujours funeste aux Peuples; et pour quelques moments brillants de sagesse et de gloire qu'ils pourraient espérer, ils ont toujours à craindre des siècles de désordres et de calamité.
Un Monarque peut partager les différentes fonctions du Gouvernement entre plusieurs ministres, comme font généralement les Princes de l'Europe. Mais c'est la forme d'administration sous laquelle nous gémissons depuis si longtemps.
Enfin, un Monarque peut confier les fonctions du Gou-
vernement à plusieurs conseils, comme font toutes les Républiques.
Sans doute cette forme d'administration a de grands avantages sur les deux autres.
D'abord, elle ne met pas de même la liberté publique en danger.
Ensuite, elle va plus sûrement au bien général, qui doit être le but de tout bon Gouvernement; car il n'est pas si aisé à ceux qui font le rapport des affaires de les déguiser et de les altérer devant une Assemblée où se trouvent presque toujours quelques témoins des faits, que devant un Prince qui n'a rien vu que par les yeux de ses Ministres : les résolutions de l'État sont donc beaucoup mieux fondées. Les impôts sont aussi portés à un excès beaucoup moins insupportable, lorsque le Prince peut être éclairé sur la véritable situation de ses peuples et sur ses véritables besoins; lumières qu'il trouve plus facilement dans un conseil dont les membres n'ont aucun maniement des finances, ni aucun ménagement à garder, que dans un Ministre intéressé à fomenter les passions de son Maître, à ménager les fripons en faveur, pour enrichir ses créatures et s'enrichir lui-même. D'ailleurs, les affaires, moins souvent suspendues ou bouleversées par le déplacement des Ministres, sont encore plus exactement expédiées, lorsque leur exécution est confiée à plusieurs Conseillers qui ont chacun leur département, que lorsqu'elles doivent sortir d'un même bureau
Si cette forme d'administration paraît la moins susceptible de célérité et de secret dans la conduite des affaires, elle y apporte plus d'exactitude et de soins, plus de justice et de confiance. Elle a même peu besoin de secret et de célérité, avantages * toujours plus nécessaires dans un
1. Elle pourrait, au besoin, se procurer ces avantages par des commissions extraordinaires, si l'exemple de l'ancien Sénat de
mauvais que dans un bon Gouvernement; car l'esprit d'ordre et de prévoyance qui la caractérise, prévenant les maux, en a peu à réparer.
Elle n'attaque pas non plus le principe de la constitution politique, comme font les deux autres formes qui, corrompant et dégradant sans cesse les classes inférieures, exigeraient pourtant des hommes parfaits dans ce premier rang, où l'on ne peut guère monter et se maintenir qu'à force de crimes, ni bien se comporter qu'à force de vertus.
Enfin elle n'engendre pas les vices qui corrompent le Gouvernement, qui minent et détruisent l'État.
Tels sont les avantages de cette forme d'administration dans les Républiques ; mais dans les Monarchies, c'est toute autre chose. Voyez-la sous le Régent, quel bien procura-t-elle à la Nation? La manière dont il s'y prit pour l'établir, fit assez voir qu'il s'était peu soucié qu'elle allât mieux, et qu'il avait moins songé à donner aux Membres du Parlement l'autorité qu'il feignait de leur confier, qu'à les faire mépriser du Peuple, en les rendant ridicules à ses yeux : aussi fut-elle réformée au bout de quelques mois, après avoir achevé de tout gâter.
Au demeurant, vouloir que des Conseils remplacent des Ministres, c'est vouloir donner au Gouvernement une marche rétrograde. Les trois formes d'administration que j'ai développées se rapportent manifestement aux trois formes spécifiques du Gouvernement suprême. Et comme toute Démocratie tend naturellement à l'Aristocratie, toute Aristocratie à la Monarchie, et toute Monarchie au despotisme ; de même, l'administration par Conseils tend à l'administration par Ministres, et l'administration par Ministres au Yizirat. C'est cette pente éternelle de la force publique
Rome et celui de Venise ne prouvait que ces commissions ne sont pas toujours nécessaires pour expédier promptement et secrètement les affaires les plus importantes. [Note de Marat)
vers le relâchement, qui oblige de tendre ainsi tous les ressorts de l'autorité; et comme on n'arrive au despotisme qu'après que tous les autres ressorts sont usés, le moyen de prétendre abandonner cette forme pour une autre, lorsque aucune autre ne suffit plus à une Nation qui a pu supporter celle-là? Ainsi, toujours en butte à lui-même, le Gouvernement engendre continuellement les vices qui le dépravent, et consumant l'État pour se renforcer, il le renverse enfin comme un édifice qu'on voudrait relever avec des matériaux tirés de ses propres fondements.
Mais quand l'administration par Conseils serait du choix du Monarque, et qu'il lui confierait réellement son autorité ; sous un Roi puissant, ses Membres seront-ils moins susceptibles de corruption, seront-ils moins de concert entre eux contre le bien public? D'ailleurs, uniquement propre aux Rois laborieux, ne serait-elle pas plus souvent nuisible que favorable à l'expédition des affaires? Et quelle sûreté de sa durée pourrions-nous avoir, que la volonté du Monarque régnant?
Si, par quelque miracle de la Providence, un grand homme se trouvait appelé au trône, et qu'il tint les rênes de l'État, n'y aurait-il pas aussi des temps de lassitude, d'épuisement, d'indisposition, de maladie, d'infirmité, de vieillesse, de décrépitude, qui ne laisseraient souvent à la tête de l'Empire qu'un simulacre de Roi? Enfin l'ordre établi pour la succession et la mauvaise éducation des héritiers de la Couronne, donnant toujours dix imbéciles pour un vrai Monarque, l'État serait bientôt replongé dans le désordre, et les peuples dans la servitude et la misère.
Laissons là les vains rêves; à part quelques moments de crise, toujours le choix des Ministres dépendra des intrigues de la Cour; et leur marche, changeant sans cesse avec
les vues, les desseins, les projets du Cabinet, sera sans cesse assujettie aux caprices d'une politique versatile. Ainsi, ne cherchons plus dans aucune forme d'administration le remède aux abus effroyables d'un ministère inhabile, vicieux et corrompu. Après la longue, la cruelle, la déplorable expérience que nous en avons faite, et nos pères ^
i. Les maux qui nous travaillent ont travaillé nos pères : tant le Gouvernement a toujours été fidèle à ses maximes d'oppression, de vexation, d'inconduite et de mauvaise foi. Entre mille exemples de cette triste vérité que présente la longue histoire de nos malheurs, je choisirai celui des troubles qui précédèrent la guerre de la Fronde.
A la fin du règne de Louis XIII, et au commencement du règne de Louis XIV, le désordre des Finances excita, parmi la noblesse, la magistrature et le peuple, la même fermentation qu'il excite aujourd'hui; époques si frappantes de nos annales, que les mêmes personnages paraissent y figurer sous des noms différents, Philippe joue le rôle de Gaston conduit par Puilaurens; Gonti, celui de Gondé ; le duc de Chabot, celui du duc de Beaufort; d'Arles, celui du cardinal de Retz; le Goigneux, celui de son aïeul; d'Epréménil, celui de Broussel, etc.
Quant aux événements, ils sont communs la plupart. Les Parlements s'élevèrent contre les acquits comptants, frondèrent l'administration désastreuse d'Emeri, et le firent renvoyer par leurs clameurs, comme ils ont fait renvoyer Galonné. Ivres de ce premier succès, ils s'opposèrent à la taxe des aisés, comme ils se sont opposés à Vimpôt territorial; les payements de l'Hôtel-de- Ville furent arrêtés, et peu s'en faut qu'ils ne le soient à présent. Le Sénat parisien tint de continuelles séances, o£i les Princes et les Pairs invités se trouvèrent quelquefois. La populace ayant rempli l'enceinte du Palais, enhardi par sa présence, il parla en maître, et força le Roi de déclarer q'u'il ne ferait plus usage des lettres de cachet. Le premier ministre et le garde des sceaux déplaisaient : l'un fut obligé de fuir, l'autre fut renvoyé, comme ils l'ont été de nos jours. Les esprits s'échauffèrent de plus en plus. Ici finit le parallèle; mais achevons le tableau. Le monarque abandonna sa capitale; le Parlement arbora l'étendard de la révolte, établit des impôts, leva une armée, et la bataille de Saint-Antoine se donna. Au milieu de tant de scènes de fureur, ce Sénat ambitieux, qui n'avait cessé de vanter son amour respectueux pour le Roi, osa traiter avec lui d'égal à égal, et bientôt il foula sous ses pieds ceux qui l'avaient élevé. Déjà la dureté de cette domination aristocra-
avant nous, quel espoir nous reste-t-il de tarir la source de nos maux, si ce n'est de nous réfugier dans le temple de la liberté, et de donner à l'État une constitution inébranlable, fondée sur la raison et la justice?
Second Discours
Enfin elles paraissent, mes chers Concitoyens, ces lettres de convocation, ces lettres si vivement désirées, si longtemps attendues.
Que d'empressement à les lire! Mais, hélas! quel sentiment de tristesse s'empare de mon âme en les parcourant 1 J'y cherche ce ton simple et vrai d'un père tendre qui ne veut que le bien de ses enfants, qui s'émeut à l'aspect de leurs misères, qui s'indigne contre les coupables auteurs de leurs maux, qui se prépare à les tirer d'oppression, à leur rendre la liberté et la paix; ce ton qui va au cœur et qui fait couler des larmes d'admiration : mais je n'y trouve que le langage trop ordinaire d'un Prince impérieux, dont les affaires sont dérangées, et qui veut bien recevoir les suppliques de ses sujets, pourvu qu'ils lui donnent, à leur tour, les moyens de sortir d'embarras; je n'y vois que le
tique paraissait insupportable; les ministres proscrits reparurent; ils furent reçus avec acclamation, et la multitude insensée, courant au-devant du joug, reprit ses fer?.
Tirons le rideau sur ces cruelles dissensions, dont le peuple n'a jamais su profiter pour recouvrer sa liberté. Flatté tour à tour par le Gouvernement et le Corps de la Magistrature, tant qu'ils ont eu besoiû de son appui; à peine ont-ils cru pouvoir sen passer, qu'ils ont oublié leurs promesses, et qu'il s'est vu à leur merci. Il est temps qu'il ouvre enfin les yeux, qu'il reconnaisse la fausseté de leurs serments, qu'il cesse d'être leur dupe éternelle, qu'il sente que toutes ses ressources sont dans ses mains, et qu'il revendique avec courage ses droits sacrés et imprescriptibles. [Note de Maral)
projet vague de rétablir l'ordre; en un mot, j'y retrouve ce ton si lourdement employé dans tous les édits et ces promesses si décriées, que le peuple gémit d'avance, lorsque ses Maîtres lui parlent de leurs soins paternels. Est-ce donc là le langage d'un Prince juste, qui n'ignore plus que l'abus seul de son autorité a plongé l'État dans l'abîme? Avec combien peu d'âme ses Ministres l'ont fait parler! et quel motif peu généreux ils lui prêtent! Ce ne sont point les calamités publiques, les tristes gémissements de ses sujets réduits au désespoir, qui troublent sa tranquillité; c'est le mauvais état de ses finances qui l'inquiète, c'est l'épuisement de son trésor qui lui ôte son repos.
S'ils ont compromis la dignité du monarque, ils n'ont pas moins compromis les droits de ses sujets. Ah! ce ne sont point des doléances, mais des griefs que nous porterons aux pieds du trône; ce ne sont pas des plaintes, mais des cris d'indignation que nous élèverons contre les auteurs de notre misère ; ce ne sont pas des souhaits que nous ferons entendre, mais la réclamation des droits de l'homme et du citoyen; ce n'est point une grâce que la Nation implore, c'est justice qu'elle demande et qu'elle attend.
Père du Peuple, rétablissez-nous dans ces droits sacrés que nous donna la nature; aidez-nous à rompre nos fers, rendez-nous la liberté, et puis demandez-nous notre sang; les sacrifices les plus durs, dictés par l'amour, ne coûteront plus rien à nos cœurs.
Ici, mes chers Concitoyens, je ne puis me défendre d'une réflexion douloureuse. A la vue de la Nation entière en mouvement, et de ces immenses préparatifs pour faire le bien, je me demande à moi-même, le bien est-il donc si difficile à faire, quand on le veut sincèrement?
Le trésor public a été livré aux rapines, dirai-je au Prince, faites un exemple terrible des déprédateurs. Les finances sont en désordre; rétablissez-les par votre économie. Les revenus publics sont la proie des traitants; anéantissez ces vampires odieux. Le temple de la justice
est habité par des oppresseurs ; réformez les lois criminelles et les tribunaux. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'il ne faudrait au dépositaire de la force publique qu'un sens droit, de la bonne volonté, et de la fermeté, pour réformer tous ces abus criants, et donner au Gouvernement la marche qu'il doit avoir. Et les factions nombreuses des méchants intéressés au mal? que peuvent-elles, quand on a pour soi la masse du peuple, corps de la Nation? Montrez-lui donc, par des effets, et non par des paroles, que vous voulez réellement son bien ; commencez par réformer ce faste, cette vaine pompe qui n'ajoutent rien à la majesté du trône, à la dignité du monarque, et qui épuisent vos provinces; tranchez dans le vif : cessez ensuite de prodiguer les grâces à vos favoris; rappelez cette multitude de pensions qui ont été surprises par l'intrigue, ou arrachées par la faveur; modérez celles qui sont excessives, quoique méritées; faites rendre gorge aux traitants, aux exacteurs, aux concussionnaires, aux déprédateurs de l'État; livrez-les à l'indignation publique; et puis, sans avoir besoin d'accabler du poids de votre autorité ces factions odieuses, elles disparaîtront à votre aspect, comme des vapeurs légères disparaissent aux rayons de l'astre du jour. Après de pareilles marques de zMe pour le bien de vos peuples, si vous avez besoin de secours, cornez sur vos fidèles sujets.
A quoi donc en veut-on venir? A demander de l'argent, et promettre satisfaction. Je ne vous entretiendrai point ici, mes chers compatriotes, de ces dispositions du règlement sur la qualification des députés de la noblesse, de ces étranges compliments faits à tous les membres de l'Ordre, qui annoncent la faveur où il est; de ce mode vicieux de remettre les cahiers, qui rend le Gouvernement arbitre suprême des réclamations et des droits des citoyens, de ce pouvoir^ général exigé de tous les électeurs pour
1. Gomme le Directeur actuel des Finances fait faire l'analyse de
leurs députés, qui décèle le dessein de l'administration de prévenir tout ce qui pourrait s'opposer à ses vues; de cette tenue des États sous les yeux de la Cour, qui menace la liberté des délibérations de vos Représentants. Je laisse de côté tous ces objets inattendus, bien propres à inspirer de la défiance, et je ne vous parlerai que des desseins avoués du Roi. Il veut s'aider des conseils de la Nation, afin que les abus de tout genre soient réformés et "prévenus par de bons et solides moyens qui assurent à jamais la félicité publique. Voilà de magnifiques projets; mais, hélas! ces projets magnifiques, à quoi se réduisent-ils? D'après les événements qui ont nécessité la convocation des États, on ne peut guère espérer qu'un nouveau plan de finances*. Or, la réforme générale qu'on nous promet ayant été sollicitée par le Ministre qui les dirige, il est peu probable
tous les écrits publics sur les affaires nationales, on pourrait croire qu'un article du V® Discours de V Offrande à La Patrie a donué lieu à cette disposition du Hèglement. Je suis bien éloigné de chercher à élever des obstacles aux opérations de ce sage Ministre, dont je respecterai toujours les bonnes intentions; mais je plaide pour la Patrie, et elle seule a tous mes vœux. Or, s'il serait insensé d'arrêter inconsidérément la marche des opérations, il ne le serait pas moins de ne prendre aucune mesure pour qu'elles aillent au bien général : car, quel que soit le désir du gouvernement de rendre les sujets heureux, ce désir perdrait sans doute beaucoup de sa vivacité, si l'on commençait par consentir les impôts, et les États seraient immanquablement dissous avant d'avoir rien fait pour assurer la félicité publique.
11 importe donc à la nation d'imposer à ses représentants le devoir de ne délibérer, ni sur le déQcit, ni sur la dette royale, ni sur les impôts, que les lois fondamentales du Royaume ne soient consacrées. Pour tout le reste, carte blanche : car s'ils ont besoin de sagesse et de vertu, c'est pour élever l'édifice d'une constitution juste et libre. [Note de Marat)
1. Ce nouveau plan ayant pour but de répartir les impositions ; entre les citoyens proportio'inellement à leurs facultés, sera extrê- i mement avantageux sans doute; mais sera-t-il général, s'étendra-; t-il aux pays d'État, dont le Règlement ne dit pas un mot? [Note] de Marat) \
qu'elle s'étende à tous les départements, moins encore à la refonte des lois criminelles, au rétablissement des jurés, à la proscription des coups d'État! Comment se permettre d'en douter encore après la déclaration expresse du Monarque'? D'en douter? Et ne voyez-vous pas qu'elle doit se borner à V établissement d'un ordre constant et invariable dans toutes les parties de V administration^ ce qui réduit en fumée tous ces beaux projets; car cet ordre constant et invariable, toujours dépendant de la volonté du Ministre dans chaque département, sera bouleversé à la première mutation, et peut-être ne durera-t-il pas deux jours.
Proposer un pareil établissement, c'est ne rien faire pour le soulagement des peuples, pour le bonheur de la Nation. Comment donc ressentirions-nous à jamais les effets salutaires que nous avons droit d'attendre de l'Assemblée des États-Généraux ?
« Le sage, s'il en est sur le trône, renonce à l'empire, i( ou le partage; il consulte ses forces, et mesure sur elles « les fonctions qu'il veut remplir. » Mais ce que ferait le sage n'est point ce que fera le gouvernement. Il veut le bien, dit-on, je le crois. Quelle illusion cependant de s'imaginer qu'il sacrifiera à ses devoirs, au salut de l'Etat,
1. Depuis la publicité des lettres de convocation, mes espérances sont un peu moins vives, mais je n'ai point changé de sentiment sur le compte de l'homme d'État qui est à la tête des Finances. Il s'en faut de beaucoup qu'il soit le maître d'arranger les choses au gré de ses désirs, en butte, comme il l'est, à l'horrible conjuration du Clergé, de la Noblesse, des Parlements et de la Finance. D'ailleurs on lui doit beaucoup de reconnaissance pour la manière dont il remplit tous les devoirs de sa place, et, sans sa vigilance extrême, peut-être la famine aurait-elle désolé la capitale.
Au reste, si sa vertu venait im jour à se démentir, je cesserais à l'instant d'être son apologiste; mais ce qui ne changera point en moi, c'est mon zèle pour la Patrie, cest mon amour pour la justice et la liberté. {Note de Marat)
o4 LES PAMPHLETS DE MARAT
au bonheur des peuples, l'amour d'un pouvoir illimité; qu'il circonscrira son autorité dans des bornes légitimes! Au lieu de nous rendre la liberté, la paix, le bonheur, on cherchera donc de petits palliatifs à nos maux, et on nous proposera quelque légère réforme.
Ce que vous ne sauriez obtenir de la vertu, mes Concitoyens, vous pouvez robtenir de la nécessité. Je l'ai dit', et je ne saurais trop le redire; point de salut pour l'État, point de bonheur pour ses membres, sans un Conseil suprême, permanent, et chargé de donner de bonnes lois à la Nation, d'établir les droits des citoyens, de circonscrire l'autorité du Prince, et de surveiller les Ministres : ce qui nous ramène à la souveraineté des assemblées nationales, comme à la seule forme d'une constitution légitime, sage et heureuse.
Rejetez donc hautement le mode de procéder par cahiers; mode vicieux qui anéantirait la liberté laissée en apparence aux États, rendrait nulles leurs délibérations, et remettrait le sort des peuples à la décision du Cabinet. Malheur à qui se repose sur de vaines promesses : la réforme des abus ne sera effective, et vous ne rentrerez dans vos droits, qu'autant que vos députés transigeront solennellement avec le Monarque. Sans cela, dût-il accéder à toutes vos demandes, et les confirmer par autant d'édits, il n'y aurait rien de fait pour votre repos. Bientôt un nouvel édit anéantirait ces vains titres. Vous vous seriez dépouillés pour secourir le Prince, et vous vous retrouveriez enfin plus malheureux que jamais.
Ainsi, sans la ferme résolution de n'écouter aucune proposition sur l'article des impôts, et de n'accorder aucun secours au Gouvernement, qu'il n'ait consacré dune manière solennelle les lois fondamentales du royaume, vous êtes perdus sans retour. Cette ferme résolution, vous
1. Voyez le cinquième Discours de VOffrande à la Patrie. [Note de Marat)
devez l'imposer comme un devoir inviolable à vos représentants; leur tracer à cet égard un plan de conduite; les lier par le* serment, la conscience, l'honneur; et désavouer à l'instant le lâche qui vous aurait manqué de foi.
Mais quoi! le spectacle continuel de tant de pièges odieux, de tant de lâches trahisons, de tant de noirs forfaits, enfants de la politique, n'aurait-il pas fasciné ma vue; et mes craintes cruelles ne seraient-elles point de vaines alarmes? Un rayon d'espérance vient luire à mon cœur. Mes chers concitoyens, que l'horreur des méchants ne nous rende pas injustes... Non, les Princes ne se font pas tous un jeu de tromper leurs peuples. Il est encore des vertus sur le trône. La bonne foi, la véracité, la justice ont placé leur sanctuaire dans l'Ame de Louis XVI. Il ne veut se montrer à ses sujets que comme un père tendre et généreux. Puisse-t-il bientôt renouveler, aux yeux de l'Univers, l'exemple trop longtemps délaissé des Titus et des Trajan.
Troisième Discours
Le voici qui s'approche, ce jour à jamais mémorable dans les annales de la France, ce jour à jamais fortuné pour le peuple et à jamais glorieux pour le Monarque. Non, mes chers compatriotes, il ne vous trouvera point endormis, mais préparés au combat, armés de courage, et sacrifiant à la nature, à la justice, à la liberté, sur les autels de la sagesse.
1. Ils doivent s'engager, par un serment solennel, de se conformer aux vœux de leurs commettants, de n'écoLiter aucune promesse, et de n'accepter aucun emploi, ni pour eux, ni pour leurs proches, ni pour leurs amis, tant qu'ils auront la gloire de représenter la Nation. {Note de Marat)
C'est par les représentants de la Nation que doivent être faites les lois qui assureront votre bonheur, et quoique chaque membre de l'Assemblée nationale puisse y développer ses vues, c'est au Président de fixer les matières sur lesquelles elle doit statuer.
Le droit de la présider est une des prérogatives de la Couronne; prérogative sans inconvénients chez une nation barbare qui a toujours les armes à la main', mais dangereuse chez une nation paisible et civilisée. Car l'Assemblée nationale étant le Législateur suprême, qui ne voit que dès l'instant où le Prince seul peut lui assigner les objets de délibération, maître d'enchaîner son activité, il l'empêche de connaître des abus qu'il a faits de sa puissance, des atteintes qu'il a portées aux lois, et il ne lui laisse plus de liberté que celle d'écouter ses demandes, de satisfaire à ses besoins, et de concourir à ses projets ambitieux. Dès cet instant, le Souverain est lié par son mandataire, et l'État est dans la dépendance de son chef.. Il importait donc à la souveraineté de l'Assemblée nationale que le Prince ne pût jamais la présider", ni par lui-même, ni par ses ministres; et si la constitution lui laissait quelque part au pouvoir législatif, ce devait être uniquement par le droit de consentir ou de rejeter les lois qui seraient passées, comme cela se pratique aujourd'hui chez les Anglais.
La liberté des délibérations exigerait que les États- Généraux fussent présidés par un membre indépendant; mais ils ne sauraient se flatter de jouir de cet avantage ;
1. Chez une nation guerrière, cette prérogative appartient naturellement à la couronne; car le Prince n'étant que le chef de l'armée, il est simple quil propose les expéditions projetées, et qu'il soit l'âme des conseils. [Note de Marat)
2. Les Monarques dédaignent maintenant de présider les Assemblées nationales : ils ne croient représenter dignement qu'à la tête de leur conseil. Que serait-ce si le Souverain ne leur avait laissé le droit de paraître à ces Assemblées augustes qu'en qualité de simples membres de l'État? [Note de Marat)
SUPPLÉMENT DE L^OFFRANDE A LA PATRIE ol
car lors même qu'il ne leur serait pas contesté par le xMonarque, sur qui feraient-ils tomber le choix? Partagés comme ils le sont en trois Ordres, qui n'ont ni les mêmes intérêts, ni les mêmes vues, chacun d'eux réclamerait la prééminence; bientôt FAssemblée nationale, agitée par la discorde, dégénérerait en cohue tumultueuse, et le bien public serait sacrifié à de vains débats. Ainsi, en vertu de l'usage antique, les États-Généraux seront présidés par le premier Prince de la Maison royale, ou par le premier Officier de la Couronne. Laissons donc à la couronne la prérogative de les faire présider, et occuponsnous des objets qui seront mis en délibération.
C'est ici, mes chers concitoyens, que paraîtront au grand jour les projets du Cabinet, et c'est ici que doit briller la sagesse de vos Députés.
On ne cesse de nous prêcher la subordination', en nous recommandant de nous presser autour du trône, de nous confier à 7ios défenseurs naturels. Sans doute il ne faut ni suspecter les vues salutaires de Fadministration, ni accuser la sagesse du Monarque, ni repousser la main tutélaire du Gouvernement: mais ce sont les actions seules qui manifestent la pureté des intentions, et c'est aux bienfaits que se reconnaît le bienfaiteur.
i. Point de liberté sans ordre, nous dit-on; point d'ordre sans subordination; point de subordination sans autorité; point d'autorité sans un Législateur provisoire. Or, en France, le Législateur provisoire, te fondé de procuration par VEtat, le représentant suprême, le mandataire universel de la Nation dispersée, c'est le Monarque. Fort bien; mais avec ces quatre mots, ordre, subordination, autorité, législateur provisoire, la Nation liée par son chef sera précipitée dans l'abîme.
Au demeurant, ne confondons point les cas ; il ne s'agit point ici de la marche ordinaire d un Conseil, mais d'un traité de la Nation avec son chef, puisqu'elle est réduite à capituler avec lui : or, ce traité une fois conclu solennellement, les délibérations de l'Assemblée nationale prendront un cours réglé, par la police qu'eliç aura établie. {Note de Marat)
Si le Gouvernement n'a en vue que le bonheur des peuples, il doit lui être indifférent que l'on commence à délibérer sur un point plutôt que sur un autre point, lorsque tous deux vont également au bien public ; ce qui ne serait pas indifférent à la Nation. Que dis-je? Si le Gouvernement n'a en vue que le bonheur des peuples, il doit se hâter d'apporter remède aux maux les plus pressants et d'en extirper la cause. Au lieu de commencer par rompre les fers de la Nation, par en assurer la liberté et le repos, s'il débutait par proposer Texamen des finances, par chercher à faire consentir des impôts, pour combler le, déficit, acquittera dette publique et remplir le trésor-, s'il opposait des subterfuges ou une résistance opiniâtre au vœu de l'Assemblée; s'il prétendait faire marcher ses intérêts particuliers avant le salut de l'Empire : serait-ce manquer de respect au Législateur provisoire^ que de refuser d'aller en avant? Serait-ce s'arroger une autorité perturbatrice^ que de ne pas se soumettre à V autorité providentielle du Mandataire universel de la Aation dispersée ? Serait-ce arborer Vétendard de la révolte sur les remparts de la liberté \ que d'opposer aux desseins du Cabinet une fermeté invincible?
Et qu'on ne dise pas que les besoins urgents de l'État forceront le Gouvernement de suivre cette marche; on a si tôt terminé les plus grandes affaires, lorsqu'elles doivent faire le bonheur de ceux à qui on les propose! Or, que
1. L'écrivain estimable (et à plus d'un titre) dont j'ai cité quelques mots, s'est élevé avec raison contre les gens cVun parti qui ne considèrent qu une chose ou qu'un moment : il a cherché àcomhiîier Vensemhte et ravenir, et il a cru embrasser tout le tableau; mais De pourrait-on pas lui reprocher de n'en avoir examiné qu'un seul coin? Je l'invite à reprendre sa plume éloquente, à développer un peu plus ses idées, et à joiodre ses efforts à ceux des vrais amis de la Patrie, pour achever de fixer l'opinion publique sur quelques points d"oii doit dépendre le salut de l'État. {Note de Marat)
feront quelques jours de plus ou de moins avant que de s'occuper de Texamen des finances? Car de donner à rÉtat une constitution qui fasse à jamais son bonheur sera l'affaire de quelques jours, si le Cabinet n'y apporte point d'obstacle.
Quel sera donc le plan de conduite des Députés du Tiers- État? Celui que prescrit la prudence.
Porter à l'Assemblée un esprit calme, également éloigné et d'une aveugle confiance et d'une défiance injurieuse, mais éclairé sur tous les points, mais en garde contre toute surprise; puis voir venir le Prince.
S'il a réellement dessein de rétablir la Nation dans ses droits, qu'ils bénissent sa bienfaisance, qu'ils l'invitent, l'engagent, le sollicitent de commencer par le grand œuvre de la régénération de l'État, et qu'ils s'empressent de le consacrer.
S'il ne parle que de réformer l'administration, qu'ils fassent, avec respect, valoir le vœu des peuples.
S'il persiste dans ses projets, qu'ils lui opposent une fermeté inébranlable.
C'est une hydre à cent têtes que la tyrannie sous ses différentes formes; pour l'abattre, il faut la vertu d'Alcide. Vos Députés, mes chers compatriotes, seront les chevaliers de la Nation : pour eux le Conseil suprême se changera en champ de Mars; mille ennemis puissants viendront tour à tour les assaillir; mais l'amour de la Patrie en fera des héros.
Peut-être la Noblesse et le Clergé, cherchant à rendre nulle la convocation de l'Assemblée nationale, ou à la faire tourner à leur avantage, demanderont-ils que chaque Ordre délibère séparément. Gardez-vous de ce mode gothique que la raison réprouve, qui n'a été suivi que dans les temps de Tanarchie féodale, et qui ramènerait le règne désastreux de la barbarie.
Si le salut de l'État exige que l'on commence par délibérer sur les lois fondamentales du royaume, l'unité des
décisions exige que les trois Ordres se réunissent pour délibérer sur toutes les affaires de quelque importance; usage seul conforme à la raison, et constamment suivi pendant plusieurs siècles*, où les Assemblées de la Nation étaient vraiment nationales. Et quel autre mode pourrait-on sérieusement proposer? Quoi! chaque Ordre délibérerait séparément sur des choses d'un intérêt commun! Mais en demandant à se séparer du Tiers-État, le Clergé et la Noblesse voudraient-ils paraître moins empressés que lui de concourir à la liberté, au repos, à la prospérité de la Nation; ou pourraient-ils se résoudre à se déclarer de la sorte les ennemis jurés de la félicité publique?
Enfin la Noblesse et le Clergé prétendront peut-être, sous prétexte d'établir l'égalité, que chaque Ordre soit compté pour une voix. Rejetez de même ce mode inique et absurde, qui rendrait illusoire la justice que vous avez obtenue d'avoir un nombre de Députés égal au leur, et d'en pouvoir contrebalancer l'influence.
Si Tunité des décisions exige que les trois Ordres délibèrent en commun, la raison veut qu'ils opinent par tête; sans cela point d'équilibre dans les suffrages. Vainement auriez-vous cherché à peser les prétentions et les prérogatives, à balancer les avantages et les désavantages des différentes classes de citoyens. Vainement auriez-vous fait parler l'intérêt public. Vainement vous seriez-vous assemblés pour assurer le repos et le bonheur des peuples; la
1. Ea 1355, les trois Ordres demandèrent à délibérer ensemble. En 1356, les trois Ordres délibérèrent ensemble, et le Tiers-État composait la moitié de l'Assemblée, En 1440, les trois Ordres délibérèrent ensemble. En 1483, les. trois Ordres délibérèrent ensemble. Et ce mode de délibérer fut constamment suivi depuis 1355 jusqu'en 1560, époque à laquelle les dissensions intestines de l'anarchie féodale dénaturèrent le Gouvernement, mirent le royaume en feu, et livrèrent la Nation aux horreurs des guerres civiles. {Note de Marat)
liberté qu'on vous aurait laissée de faire valoir leurs droits, ne serait qu'une dérision insultante; le Tiers-État, sans défense, se verrait à la merci des deux Ordres privilégiés, et la Nation gémirait à jamais sous le joug d'une poignée d'oppresseurs, sans aucun espoir de le secouer.
Telles sont les principales règles à suivre dans le travail des États-Généraux; règles dont la justice et la sagesse doit sauter aux yeux de tout homme qui n'est pas aveuglé par la passion ou esclave des préjugés; car elles sont fondées sur les premières notions du simple bon sens et sur les premiers principes de la simple équité. Espérons qu'enfin et Nobles et Prélats ne se refuseront plus de les avouer. Rendus au vœu de la Nation, devenus citoyens, et n'écoutant que la voix de la raison, du devoir, de l'honneur, ils se réuniront à vous comme à des frères, et ne verront plus dans l'Assemblée nationale que les enfants d'une même famille, dont le Monarque se montrera ie père.
Écartons ici, mes chers concitoyens, tout triste présage; mais si le ciel, sourd à nos prières, n'étouffait dans l'àme des méchants ni projets désastreux, ni prétentions injustes, il vous reste la vertu pour vous distinguer par une conduite sage, ferme, héroïque, et par un plan aussi mûrement réfléchi qu'unanimement adopté, faire échouer lès projets des ennemis de la Patrie... 0 vous sur qui elle aura porté ses regards, vous à qui elle aura confié ses intérêts les plus chers, Députés du Tiers-État, illustres dépositaires de ses dernières espérances, montrez-vous dignes de son choix. Supérieurs aux petitesses de l'amour-propre, accordez à l'âge, aux rangs, aux dignités, les égards consacrés par l'usage; dédaignez les préséances, et ne voyez que les grands objets qui doivent vous occuper.
Le temps qui vous sera laissé pour servir la Patrie est mesuré; gardez-vous de le consumer en discours oiseux, en disputes frivoles, en vaines discussions; remettez à une conjoncture moins sérieuse le désir si naturel de briller; qu'avant la tenue des États, chacun de vous se réunisse à
ses collègues, s'entende, et se concerte avec eux. Tous animés du même esprit, choisissez parmi vous, pour porter la parole, un homme sage, ferme, éloquent. Ne souffrez point que TAssemblée se dissolve avant d'avoir statué sur les LOIS FONDAMENTALES DU ROYAUME, et ne soudoz les plaies du Gouvernement qu'après avoir rompu les fers de la Nation ^ Ah! si la foi religieuse du serment, si la loi imposante du devoir, si la voix impérieuse de l'honneur ne suffisent pas pour armer votre vertu, que le plaisir délicieux de devenir les libérateurs de vos concitoyens s'unisse encore à la gloire éternelle de sauver l'État. Trop fortunés mortels! la France en pleurs attend de vous ses destinées, et l'Europe étonnée a les yeux attachés sur vous.
Quatrième Discours
Je voudrais, mes chers compatriotes, vous offrir le ravissant tableau des avantages qui résulteront infailliblement des Assemblées nationales devenues permanentes; mais je ne puis qu'en tracer une esquisse légère.
Ne cessons de le répéter : le seul but légitime de tout Gouvernement est le bonheur des Peuples qui y sont soumis, but qu'il atteindrait toujours sans le défaut de capacité, d'intégrité, et de désintéressement de ceux qui sont à la tête des affaires. Or, on doit trouver plus de lumières et de vertus dans le Conseil de la Nation, où l'intérêt public appelle des hommes de mérite, que dans le Conseil du Prince, où la faveur n'appelle que des intrigants.
Mais quand on y trouverait tout aussi peu de désintéressement et d'intégrité, on y perdrait peu encore.
1. Ce plan de conduite devrait être arrêté par les Électeurs dei Députés du Tiers-État. {Note de Marat)
Lorsqu'un ministre propose dans le Cabinet quelque projet conçu pour son avantagé personnel, il lui est facile de séduire le Prince, presque toujours ignorant ou borné, et de l'engager aux entreprises les plus funestes, par ces grands mots àlionneur de la couronne^ de gloire de l'Etat : d'autant plus intrépide dans ses malversations, qu'il se flatte de les dérober au grand jour, ou de les couvrir du voile de l'intérêt public, si même il ne se met effrontément au-dessus de l'opinion, des murmures, et des clameurs.
Dira-t-on que le Prince porte constamment dans le Conseil les résolutions prises dans le Cabinet? Quand cela serait, est-il donc si difficile à un ministre entreprenant d'en imposer par des exposés falsifiés, des prétextes spécieux, des raisons captieuses, à des hommes qui n'ont aucun intérêt de rechercher la vérité, et qui sont toujours prêts à favoriser les projets désastreux d'un collègue toujours disposé à favoriser les leurs à son tour : ce qui ne saurait arriver dans le Conseil national.
Quoi donc, les membres de ce Conseil ne sont-ils pas des hommes comme les ministres du Prince? et qui doute qu'ils n'aient souvent des intérêts opposés à ceux de la Nation? Soit; mais dans une Assemblée nombreuse, dont les membres, tirés des différents Ordres de l'État, sont généralement instruits, attentifs, clairvoyants, et dont aucun n'a les mêmes vues, chacun entreprendrait en vain d'amener les autres à ce qui lui convient personnellement; il ne ferait que se rendre suspect de corruption et d'intidélité. Qu'en résultera-t-il? Les intérêts particuliers, trouvant de toutes parts une opposition invincible, cesseront de balancer l'intérêt général, et la voix du bien public sera seule écoutée : ainsi, chacun faisant de nécessité vertu, sacrifiera ses projets de fortune au soin de sa réputation; et, soit feinte, soit réalité, l'effet en sera le même pour le bonheur commun.
Sans cesse abusé par l'apparence des choses, le Prince
sacrifie à ses vues ambitieuses les intérêts du peuple. Est-il sans ambition? il abandonne le timon des affaires, pour se reposer aveuglément sur ses ministres, et le peuple n'y gagne rien. Des ministres soigneux à tirer parti de tout, et déterminés à perdre l'Etat s'il le faut, plutôt que leur place, travaillent sans relâche à se rendre nécessaires; et trop souvent le moyen qu'ils choisissent pour réussir est de plonger l'État dans le désordre et la confusion, ou d'engager le Prince dans quelque guerre dont il ne puisse se tirer sans eux, et qui leur fournisse Toccasion de vexer le peuple sous prétexte des nécessités publiques, d'assouvir leur avarice, de gagner sur les marchés, de faire mille odieux monopoles, etc. ; désordres qui disparaîtront par l'établissement du Conseil national : chargé de surveiller l'administration, il contiendra le Cabinet, et l'empêchera de sacrifier perpétuellement le bien de l'État aux projets du Prince ou aux vues particulières des ministres. Ainsi les guerres n'étant plus provoquées, seront et beaucoup plus rares et beaucoup moins cruelles : de là tous les avantages attachés à une paix plus solide et plus durable; l'épargne des frais de la guerre, qui, après avoir absorbé les revenus publics, sont encore à charge à l'État, et ne cessent d'épuiser les peuples; de là aussi tous les avantages attachés à la libre continuation du commerce; de là encore tous les avantages qui tiennent aux soins que le Gouvernement pourra porter à faire fleurir les Arts, les Manufactures, l'Agriculture; à former des établissements utiles, qui augmenteront et ses propres ressources et la richesse du peuple.
Il y a plus; les Ministres surveillés consulteront à leur tour le bien public; il y aura donc un plan d'opérations arrêtées après mûr examen; chaque nouveau venu ne se fera plus un point d'honneur de détruire tous les établissements de son devancier; les mêmes projets, sous cent formes différentes, ne seront plus quittés et repris avec une légèreté révoltante, et une entreprise ne sera plus
abandonnée, que lorsqu'elle aura été reconnue défectueuse, mauvaise, ou impossible.
Les Ministres eux-mêmes auront plus de stabilité, et on ne verra pas sans cesse des novices appelés au timon des affaires, puis renvoyés lorsqu'ils commencent à acquérir des lumières.
Forcés de s'observer, ils cesseront de se reposer sur leurs commis, ils deviendront appliqués, prendront des connaissances nettes et approfondies des affaires, et seront enfin en état de corriger les abus que les passions ou les préjugés ont introduits dans l'administration. Leur gestion pouvant être recherchée, ils seront intéressés à surveiller leurs subalternes, crainte d'être taxés de négligence ou de connivence ; ce qui préviendra encore les malversations des commis S qui auront moins le temps de s'arranger pour leurs friponneries, et qui, se voyant à la discrétion de leurs maîtres, seront plus réservés à ne pas commettre des infidélités qui pourraient les perdre. Ainsi, l'œil attentif du Conseil national contiendra dans le devoir tous les départements du ministère, et leurs opérations en iront mieux au bien général.
Mais, pour mieux sentir les avantages attachés à l'établissement du Conseil national, opposons-les aux inconvénients d'une administration arbitraire.
D'un côté, mutations perpétuelles dans chaque département; politique versatile, soit au dedans, soit au dehors; nul plan d'opérations qui tende au bonheur public.
Nulle sûreté personnelle contre les abus de l'autorité.
Nulle sûreté personnelle contre la prévarication des Magistrats.
1. Sans un horrible brigandage, comment un petit commis à cent pistoles lors de son entrée dans un bureau de la guerre, de la marine, ou des finances, etc., se ferait-il, dans l'espace de douze à quinze ans, quarante, cinquante, soixante mille livres de rente, en vendant aux fournisseurs la préférence, c'est-à-dire le privilège de voler l'État? [Note de Marat)
Nulle assurance de jouir du fruit de ses propres travaux, continuellement dévoré par un essaim d'exacteurs, de concussionnaires, et de déprédateurs ; découragement de tous les sujets laborieux, oppression d'une multitude d'infortunés, désolation continuelle des peuples.
Affaiblissement de l'État, et impossibilité de jamais établir un bon Gouvernement.
De l'autre côté, suppression de toute exaction, concussion, et déprédation.
Anéantissement de toute oppression.
Sûreté entière des biens et des personnes.
Diminution des impôts, et augmentation des revenus publics.
Progrès de l'Agriculture, des Arts, du Commerce, et de la population.
Facilité de tous les établissements qui peuvent augmenter la gloire du Prince, les ressources de l'État, et le bonheur des peuples.
Si jamais vérité morale fut démontrée, c'est l'utilité des États-Généraux rendus permanents; le bien qu'ils produiront est évident, incontestable, immense : qu'on réalise leur existence pendant quelques années, c'en est assez pour la rendre éternelle, tant chacun trouvera' son intérêt particulier dans l'intérêt commun.
Je ne m'étendrai pas ici sur la forme à donner à la constitution, pour la rendre solide et durable : j'observerai simplement qu'elle dépend d'une sage distribution des différents pouvoirs de l'État, distribution qui doit être telle qu'en laissant au Gouvernement toute son activité et le secret de ses délibérations, elle circonscrive néanmoins l'autorité arbitraire, et assure aux citoyens la liberté civile, la paisible jouissance de tous leurs droits ; ce qui fera du corps politique un tout parfait, et le chef-d'œuvre de la Législation.
Mais ce chef-d'œuvre ne peut se réaliser aujourd'hui que par le concours de la Nation et du Prince.
Comme il est à Tavantage réciproque des parties contractantes, rien ne peut s'opposer à son exécution, que les conseils perfides des traîtres à la Patrie qui assiègent le Trône. En effet, diront-ils, c'est enlever au Monarque ses prérogatives que de transférer au Conseil national le pouvoir suprême, le droit de faire les lois, de contrôler Tadministration, de surveiller les Ministres, de gêner' la gloire des conquêtes : et quel sera le prix de tant de sacrifices?
1. « Si la guerre est le plus cruel des fléaux, c'est un malheur affreux pour une Nation d'avoir à sa tête un Prince ambitieux, dévoré de la soif des conquêtes, et maître de disposer à son gré du trésor et des armées. »
(( Un conquérant ne fait pas moins la guerre à son peuple qu'à se^ ennemis : ses lauriers, toujours arrosés du sang de ses sujets égorgés, le sont encore des larmes de ses sujets épuisés de misère; et quel que soit le sort des armes, la condition des vainqueurs n'est guère meilleure que celle des vaincus. J'ai battu les Romains, écrivait Annibal aux Carthaginois, envoyez-moi des troupes; fai mis l Italie à contribution, envoyez-moi de Vargent : voilà l'éternel refrain des généraux victorieux. Après cela, que pensez-vous de la stupide allégresse que les peuples font éclater à la nouvelle des triomphes de leurs maîtres? »
« Indépendamment de la surcharge des impôts que la guerre nécessite, de la suppression du commerce et de l'épuisement des finances qu'elle entraîne, de la dépopulation qu'elle cause, de la multitude innombrable d'infortunés qu'elle livre à l'indigence; elle elle est toujours fatale à la liberté publique. »
« D'abord elle distrait les citoyens, dont l'attention se porte des affaires du dedans aux affaires du dehors ; et le Gouvernement n'étant plus surveillé, fait bientôt circuler ses projets. »
« Ensuite, elle donne au Prince les moj'-ens d'affaiblir des sujets indociles, et de se défaire des sujets remuants. Gomme il aime mieux commander à un peuple pauvre et soumis, que de régner sur un peuple florissant et libre, le degré de puissance qu'il a en vue ne se mesure pas toujours sur des succès; quelquefois il lui est utile d'essuyer des revers, et en politique habile, il sait tirer parti de ses propres défaites. Jaloux de commander pour s'enrichir, et de s'enrichir pour commander, il acrifie tour à tour l'un et l'autre de ces avantages à celui des deux qui lui manque ; mais c'est afin de parvenir à les réunir un jour, qu'il les poursuit sépa-
Comment? ce serait enlever au Monarque ses prérogatives, que de ne lui pas attribuer un pouvoir qui ne lui fut jamais confié ! Ce serait lui enlever ses prérogatives, que de ne pas lui laisser les moyens d'abuser de l'autorité, d'être injuste quand il lui plaît, et de faire mourir ses sujets de faim, pour grossir son trésor, gorger ses favoris, et fournir aux déprédations de ses Ministres! Ce serait lui enlever ses prérogatives, que de rendre les guerres plus rares, et de réprimer la fureur des conquêtes, cette rage meurtrière, dont tant de Rois tirent leur gloire et leur bonheur! Ce serait lui enlever ses prérogatives, que de le mettre dans Theureuse impuissance de souiller son règne d'exactions, de rapines, de violences, de sang, de meurtres, de carnage; en un mot, de le mettre dans Theu-
reuse nécessité d'être sage, juste, bon Et Ton demande
quel sera le prix de tant de sacrifices!
Mais, demanderai-je à mon tour à ces lâches ennemis de la Patrie, n'est-ce pas se rendre coupable du crime de lèse-majesté, que de mettre le Prince à la place de l'État? et n'est-ce pas attenter à l'honneur du Prince lui-même, que de le représenter comme un insensé qui préfère le plaisir de commander à des esclaves, au bonheur de ré-
rément; car, pour devenir le maître de tout, il faut avoir à la fois et l'or et l'empire.
« Enfin, la guerre et le despotisme s'entr'aident mutuellement : on prend à discrétion, chez un peuple d'esclaves, de l'argent et des hommes, pour en asservir d'autres : la guerre, à son tour, fournit un prétexte aux exactions pécuniaires, et au desir d'avoir toujours sur pied de grandes armées, pour tenir le peuple en respect.
« Ainsi il est plus important au bonheur des Nations qu'on ne le pense, de ne laisser au Gouvernement la liberté de faire la guerre, que dans les cas où elle est purement défensive. »
Ce tableau est tiré d'un ouvrage anglais, intitulé Les Chaînes de VEsclavage, ouvrage également remarquable par son énergie et par sa profondeur. On dit qu'une société patriotique s'occupe actuellement du soin de le faire traduire, pour mettre la Nation,; en état de profiter des grandes leçons qu'il contient. {Note de Marat)
gner sur des hommes libres ; comme un tyran odieux qui regrette de ne pouvoir, à son gré, livrer ses peuples à l'oppression, au pillage, à la famine, aux horreurs de la guerre, et comme un monstre furieux qui s'afflige de n'avoir personne à massacrer?
Ainsi, le seul .sacrifice que la Nation demande au Monarque, est de renoncer à des droits qu'il n'a point, et qu'il ne peut avoir.
Ce nouvel ordre de choses ne diminuera donc en rien les prérogatives de la Couronne, et, en cimentant la félicité publique, il assurera pour toujours Pautorité, le repos, et le bonheur du Roi.
Trop souvent un Prince ambitieux s'indigne à l'idée de renoncer au pouvoir arbitraire, semblable à un pilote insensé qui aimerait mieux flotter entre des écueils durant la tempête, que d'assujettir son vaisseau par des ancres. Pour augmenter sa puissance et ses revenus, il continue donc à employer les ressources trompeuses qui l'éojarent depuis si longtemps, et il a enfin recours à des moyens qui le perdent à jamais; car il est un excès d'inconduite et d'oppression qui réduit les sujets au désespoir, pousse les peuples à la révolte, renverse le trône, et livre l'État sans défense aux entreprises des ennemis. Combien d'infortunés Monarques ont regretté trop tard, dans leur exil ou leur prison, d'avoir tout sacrifié à cet état d'indépendance absolue qui les soustrait à l'empire des lois, pour les soumettre aux caprices de la fortune M Ce sont ces malheurs que les limites données à la puissance royale peuvent seules prévenir. Ainsi, tout Prince qui consulte ses véritables intérêts, doit être prêt à souscrire aux sages précautions qui empêchent l'autorité de dégénérer en tyrannie, faibles sacrifices qui ne supposent qu'un peu de raison
1. Tarquin, Arminius, Marobodius, Catnalda, Vannius, Italus, Childéric, père de Clovis, Ghildéric l'Insensé, Charles l" et Jacques II en ont été de tristes exemples. {Note de Marat)
pour sentir ce qui est utile, et un peu de courage pour vouloir son propre bonheur.
Mais, quoi! est-ce donc dans un siècle éclairé qu'il faut prouver qu'un gouvernement doux et juste est préférable, même pour le Prince, à un gouvernement injuste et violent; et montrer au meilleur des Rois les moyens d'assurer la félicité publique, sera-ce (comme on le dit) l'exciter à s'y opposer? Laissons, mes chers concitoyens, aux ennemis de l'honneur de Louis XVI cette défiance injurieuse ; sa belle âme ne connaît point le crime, il abhorre les plaisirs odieux des tyrans, il n'a besoin que de gloire, et il sait que le meilleur moyen de se distinguer de la foule des Monarques est de faire régner la justice et de rendre ses peuples heureux.
(18 janvier 1790)
La confiance que Marat accordait à Necker avant l'ouverture des États-Généraux avait peu à peu fait place, au cours de l'année 1789, à une défiance et à une hostilité croissantes. A plusieurs reprises, dans VAmi du Peuple, Necker avait été l'objet de ses attaques. Mais, ainsi que Marat le raconte luimême dans la Notice dont il a fait précéder sa Dénonciation contre Necker, le public le mettait en demeure de produire ses preuves. îl rédigea donc, contre le ministre des Finances, en octobre 1789, une brochure destinée à préciser et à expliquer ses accusations. Aucun imprimeur n'osa la mettre sous presse, et Marat dut l'imprimer lui-même \ Mais, pendant que se poursuivait l'impression, il était en butte à des persécutions acharnées. Le Ghâtelet lançait contre lui de véritables expéditions militaires ^ Ce ne fut que le 18 janvier 1790 que la Dénonciation contre Necker fut enfin imprimée et rendue publique^.
1. V. plus loin, p. 72 (note), ce que Marat dit lui-même à ce sujet.
2. V. les détails de ces incidents dans notre Correspondance de Marat, pp. 115-122.
3. Dénonciation faite au tribunal du Public, par M. Marat, l'ami du peuple, contre M. Necker, premier Ministre des Finances. S. i. n. d., in-8o de 69 pages, avec, en épigraphe, la devise de Jean- Jacques Rousseau : Vitam impendere vero. -
Notice
J'ai publié, dans rAmi du Peuple, plusieurs inculpations très graves contre le premier ministre des finances, et je croyais en avoir assez dit pour les lecteurs qui pensent. Je me suis trompé, apparemment, puisqu'on m'adresse de tous côtés des lettres, où Ton me somme de produire mes preuves, sous peine de passer pour calomniateur, si je garde le silence. Me serait-il arrivé, au sujet de M. Necker, ce qui doit m'arriver souvent, — d'avoir parlé à mon bonnet? Je ne veux point laisser suspecter ma véracité. Hé bien, messieurs, puisque vous l'exigez, je vais m'expliquer de manière à être entendu de tout le monde : vous serez contents de moi ; et si par hasard vous regrettiez que le grand homme, le favori de la nation, le père du peuple, ait disparu, pour ne plus laisser voir qu'un administrateur inepte, un chevalier d'industrie, un ennemi public, j'aurai fait de mon mieux, sans doute; mais ne vous en prenez pas à moi*.
Paris, ce 21 octobre 1789.
« M. Necker s'est rendu hier, pour la première fois, i son district, qui est celui des Filles-Saini-Thomas. Il a éti
1. Ce mémoire a été remis, depuis le 4 Dovembre dernier, à dix imprimeurs ; aucun n"a osé le mettre sous presse. Il a été présenté au comité municipal des recherches, le 5 décembre, jour de monC arrestation : pour le faire paraître, il a fallu que je me fisse impri-l
meur. {Note de Marat) I