SECOND CHEF D INCULPATION
L'approvisionnement de la capitale et des autres grandes villes du royaume était confié aux intendants des provinces, et à une compagnie ministérielle d'accapareurs^, lors du rappel de M. Necker au ministère, en 1788. On prétendait
1. Voyez les mémokes pour les boulangers, par ]e chevalier Rutledge. {Note de Mac ai) . .
que l'avidité des monopoleurs, Tiacurie du gouvernement^ sur Fexportation immodérée des grains, et la médiocrité de la dernière récolte, menaçaient d'une disette prochaine : le directeur général des finances ne négligea rien pour accréditer ces bruits alarmants. Un orage affreux avait dévasté quelques cantons; mais quoiqu'il n'eût frappé que soixante et quelques lieues carrées, sur trente mille que contient la surface du royaume, le ministre s'empressa de publier, « qu'une grêle désastreuse ayant ravagé une vaste étendue de terrain, il manquait peut-être la juste quantité nécessaire de grains pour entretenir le pain dans la juste mesure qui serait désirable, et que S. M. ne pourrait garantir que le prix de cette denrée ne fût constamment cher cette année ^ » Après être parvenu à répandre l'alarme sur les craintes d'une famine prochaine, bientôt il chercha à en tirer parti. Cependant il annonça des ordres pour faire venir des grains de tous côtés, et des primes pour encourager l'importation. Soit friponnerie de ses agents, soit friponnerie des marchands étrangers, il ne nous arriva que des grains avariés et des farines gâtées. Il prétendait les avoir achetées à très haut prix, et il eut l'art de ne pas tarir sur les tendres soins, les généreux sacrifices du monarque, pour pourvoir à la subsistance de son peuple; comme si ces soins n'étaient pas le premier des devoirs du gouvernement; comme si le gouvernement avait quelque chose en propre. Mais ces maximes d'État n'étaient pas encore reçues.
1. Je serais bien curieux de voir les preuves que l'on donne de cette exportatioa immodérée des grains : je crains fort que le bruit n'en ait été répandu à dessein de favoriser le plan d'accaparement du ministre. Il faut bien qu'il y ait eu à ce sujet un odieux tripotage, car on a soupçonné, sur des apparences très fortes, que les primes étaient touchées plusieurs fois par les agents ministériels, et pour ]a même cargaison, qui était successivement présentée dans différents ports. {Note de Marat)
2. Voyez son arrêt du Conseil du 27 nov. 1788. [Note de Marat)
A cette époque, déjà le désordre des finances, qu'il avait si bien préparé, était extrême. Les frais énormes du gouvernement, les dépenses inouïes de la Cour, les affreuses déprédations des administrateurs, et les friponneries incroyables des employés, avaient mis le trésor public à sec. Il fallait de l'or; et le ministre, toujours fertile en expédients, en trouva un qui promettait une moisson abondante, une moisson sûre, une moisson journalière, — moisson attrayante, à laquelle il n'a pu encore se résoudre de renoncer. Il avait déjà sous lui une compagnie d'accapareurs^ pour l'approvisionnement de la capitale; il en eut d'autres qui accaparèrent les grains du royaume. Pour les revendre à un prix arbitraire, pour colorer la hausse du
1. La Compagnie Leleu, qui tenait tous les moulins de Corbeil. Le 19 février, les boulangers de Paris présentèrent un mémoire au lieutenant de police, où ils ?e plaignaient de ce que la compagnie des sieurs Leleu, pour mettre, sous différents prétextes, un prix plus haut à la denrée, avait subitement restreint ses "ventes et livraisons ; qu'ayant écrémé les halles circonvoisines, les boulangers qui s'y étaient transportés pour faire leurs achats, s'étaient vus réduits à revenir dans la capitale, à la merci de ladite compagnie, la supplier de les approvisionner à tous prix; et par contre-coup avaient été forcés d'enchérir le pain, en raison de la hausse des farines : ce qui leur avait attiré l'amende de la police.
Gravement inculpés par ce mémoire, les sieurs Leleu répandirent dans le public deux imprimés, sous les titres « d'observations et de compte-rendu sur l'établissement des moulins de Gorbeit », 011 ils invoquent le témoignage de M. Necker sur leur désintéressement et leur dévouement patriotique. Ces accapareurs ministériels produisent une lettre, oii l'administrateur des finances leur dit : « Soyez persuadés qu'en toute occasion vous me trouverez prêt à vous donner des preuves d'estime et d'intérêt. » Ils produisent aussi un arrêt du Conseil, sans date, sans signature, sans affiche, et de façon, sans doute, de M. Necker, par lequel le premier mémoire des boulangers est supprimé comme calomnieux et diffamatoire. Ainsi, nul doute que les accapareurs ministériels n'aient affamé la capitale depuis le retour de M. Necker, en 1788, jusqu'au moment de la révolution, et qu'après la révolution ils ne l'aient encore affamée; car ils étaient l'âme du comité des subsistances de rhô tel-de-ville. [Noie de Marat) -
pain, il fit venir à grand bruit de la Hollande, de l'Angleterre, de TAmérique, plusieurs cargaisons de farines et de grains avariés, tandis qu'il laissait passer par l'Alsace et la Lorraine nos excellents grains dans le pays de l'Empereur ^
Le pain fait de farines gâtées avait une saveur détestable ; il s'agissait de la masquer : il était d'une ^ qualité vénéneuse ; il s'agissait d'en pallier les funestes effets. On construisit donc des moulins à bras dans l'Ecole militaire, où se fit le mélange des mauvaises farines avec de bonnes, et d'où elles furent portées à la halle, pour être distribuées aux boulangers, comme le témoignage unanime des employés, des charretiers, des porte-sacs et des curieux ne l'a que trop appris. Mais ce qu'on refusera de croire, et ce qui n'est pas moins ^constant, c'est que ces malversations odieuses ne sont pas prêtes à finir.
Tant qu'on a pu prétexter le manque de blé, il a fallu, pour ne pas mourir de faim, se contenter de celui qu'on avait ; et personne n'était en droit de se plaindre. Mais depuis la moisson ; mais après la plus abondante récolte, priver les peuples des dons du ciel ! les tenir dans la disette ! leur ôter la consolation de savoir qu'ils auront du pain ! et cela pour continuer un trafic honteux, qui les réduit à la
1. M. Necker est rentré au ministère dans le mois d'août 1788, c'est-à-dire sur la fin de la récolte. {Note de Marat)
2. C'est contre toute vérité que les représentants de la commune, violemment suspectés de conniver avec le gouvernement, ont prétexté que ces moulins étaient établis pour occuper de pauvres ouvriers. Que la charité municipale est une belle chose ! Elle ne veut rien voir, et elle couvre tout. Ayons donc des yeax sur elle; et s'il se peut, ouvrons ceux du public.
C'est contre toute vérité pareillement, que les représentants de la commune ont déclaré, le 5 octobre, que le pain fait de ces farines gâtées n'était pas malfaisant : déclaration dont ils ont euxmêmes reconnu le faux quelques jours après, en faisant jeter à la rivière aue grande quantité de farines, qu'ils n'ont pas voulu vendre aux amilonniers, crainte qu'elles ne revinssent aux boulangers. {Noie de 21a!-at)
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misère, en détruisant leur santé : voilà un de ces phénomènes réservés à l'histoire de nos jours, à l'apologie du gouvernement français, à l'éloge du ministre des finances. Il est constant que ce pain cause des maux de gorge opiniâtres, des ardeurs d'estomac, la perte de l'appétit et des forces': indispositions qui sont extrêmement communes, et qui seraient devenues extrêmement graves, sans la salubrité dont l'air a été toute l'année. Quelle infamie, bon Dieu ! que de faire une spéculation de lucre, dont tout le poids retombe sur les malheureux, par la perte de temps qu'ils sont obligés de passer chaque jour à la porte des boulangers ^ encore plus que par le haut prix du pain! Quelle cruauté, que de réduire ainsiune infinité de pères de famille
1. De ceux qui en ont fait leur principale nourriture, aucun n a échappé. [Note de Marat)
2. Un pain de sept sols ne pèse cju'une livre et demie; c'est donc à raison de quatre sols et demi la livre. Si on y ajoute le salaire au moins d'une demi-journée perdue pour se procurer ce pain d'une livre et demie, les jours oii il manque, on trouvera qu'il revient aux malheureux ouvriers à 27 ou 28 sols. Encore n'est-ce pas le petit peuple de la capitale qui a le plus souffert de la disette. La crainte des révoltes dans une ville aussi immense a toujours forcé la police d'y tenir le pain à bas prix. Aussi, lorsqu'il n'y valait que 3 s. 6 d. la livre, valait-il 6 et 7 s. en province, même dans la Picardie et dans la Normandie, qui sont des pays de grains. Ainsi, tout le poids de cette honteuse spéculation tombe donc sur les pauvres. C'est pour eux pareillement que sont les plus grands dangers, réduits, comme ils le sont, à faire de pain sec leur principale nourriture. Et, pour les consoler de leur sort déplorable, la digne, la bienfaisante, la vertueuse assemblée de l'hôtel-de-ville n'a trouvé d'autre moyen que de leur tenir la bayonnette sur la gorge, en vertu d'une loi barbare, qu'elle vient d"arracher à nos timides députés. Les lâches ! si j'avais eu le droit de tonner dans le sénat national, j'aurais fait rougir mes collègues, et d'un mot replongé dans la fange le fantôme ridicule qui enchaînait leur vertu. Au demeurant, ne croyez pas que ce soit dans ce cas seul que l'administrateur des finances a sacrifié les pauvres : il est dans ses principes de toujours les immoler aux riches : nous en verrons ci-après plusieurs exemples. Suivez ses opérations, vous les trouverez toutes entachées de ce crime. {Note de Marat)
à l'impuissance de nourrir leurs enfants ! Quelle barbarie, que de ne laisser à un peuple immense qu'un aliment insalubre', qui délabre la santé, et produit des épidémies!
Je ne sais quel nom donner à ces crimes odieux: de quelque prétexte qu'on les couvre, ils font horreur ; et Lliomme atroce qui en est coupable est digne du dernier supplice ^
Mais cette infâme spéculation a tant d'appas pour M. Necker, qu'il y tient plus que jamais. Outre les moyens qu'elle lui donne de se soutenir, en faisant face aux dépenses du gouvernement et de la maison royale, elle le rend maître de l'estomac du peuple ; elle lui fournit l'occasion de le mettre en fureur à volonté, en lui retirant sa nourriture ; et elle lui ménage le prétexte d'avoir à son commandement des forces suffisantes pour l'asservir, en feignant de vouloir l'apaiser ; et pour enchaîner ensuite la capitale, d'après laquelle tout le royaume reçoit son impulsion.
L'odieuse spéculation de l'administrateur des finances n'est qu'un tissu d'horreurs, et ces horreurs sont encore loin de leur terme.
1. Comme le pain est encore d'une qualité détestable par tout le royaume, il est impossible que Ton ait tiré de l'étranger assez de grains gâtés pour l'infecter depuis onze mois.
Il y a donc là-dessous quelque mystère d'iniquité. Les districts patriotiques ne doivent rien négliger pour le percer, soit en faisant saisir les 'grains à leur entrée dans l'Ecole militaire, «t dans les autres dépôts ministériels, soit en y faisant des perquisitions exactes. Que penser du soin que met le comité des recherches à le dérober au public? comme s'il était vendu à l'accapareur général, comme s'il conoivait avec lui! \^Note de Marat)
2. Si se jouer de la vie des hommes, après les avoir réduits à la misère, est un crime atroce; pallier ou dissimuler ces abus, travailler à les perpétuer par une basse prostitution aux vues de l'administrateur des finances, est un crime affreux, qui rend ses coupables auteurs indignes à jamais de la confiance publique, et qui doit porter la commune à les couvrir d'opprobre. Mais à la manière dont ils prennent en patience les maux du peuple, ne dirait-on pas qu'ils onttrouvé le moyen de ne pas y être exposés ? {Note de Marat)
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Il est certain que la France entière est remplie rPaccapareurs; il est certain que ces accapareurs font monter très haut le prix du blé ' ; il est certain qu'ils en exportent une énorme quantité dans la Flandre Autrichienne, et il est certain que le gouvernement n'a pris aucune mesure sérieuse pour empêcher ces accaparements, pour s'opposer à ces exportations. Or, ne faut-il pas renoncer au sens commun, pour prétendre que ces coupables manœuvres sont des spéculations individuelles ! Le seul but des accapareurs est le gain considérable qu'ils se promettent sur le blé, lorsqu'ils auront amené la disette. Mais est-il naturel qu'ils commencent par faire d'énormes sacrifices, dans l'espoir d'un profit plus que douteux, tant que leurs manœuvres ne seraient qu'une entreprise à leur compte, et tant qu'elles n'auraient pas l'appui "" du pouvoir exécutif? Et est-il concevable que pour l'appas d'un gain si douteux, de simples particuliers eussent la témérité de s'exposer à la juste fureur du peuple, s'ils n'étaient sûrs de l'administration, qui a malheureusement enchaîné toutes les municipalités du royaume, au moyen des aristocrates qui les composent? Est-il probable que des monopoleurs fussent assez stupides pour enlever des grains à la France, et les aller revendre chez TEmpereur à un prix fort au-dessous '^ de celui qu'ils
1. A Soissons, ils ont fait monter le prix du septier, de 130 à 240 livres. {Note de Marat)
2. Ils seraient plus qu'incertains, si c'étaient des entreprises privées, parce qu'il est plus que probable que les accapareurs deviendraient eux et leurs magasins la proie du peuple; que le gouvernement lui-même, de concert avec les municipalités, prendrait, pour réprimer ces abus criants, de si bonnes mesures, qu'aucun n'échapperait.
On vient de voir avec scandale le zèle qu'ont déployé contre les habitants de Vernon les Représentants de la Commune pan sienne, pour sauver un homme suspecté d'être un accapareur ministériel : taudis qu'ils n'ont rien fait pour sauver le pauvre boulanger. [Note de Marat)
3. Le prix du blé dans les Pays-Bas autrichiens est fort au-dessous de celui qui se vend à la Halle de Paris. [Note de Marat)
les auraient payés, s'ils n'étaient amplement dédommagés par le ministère ? C'est en vain qu'on chercherait à se faire illusion, à disputer contre l'évidence: or, il est incontestable que ces accaparements ne peuvent se faire ni à l'insu ni contre la volonté du gouvernement; et il n'est pas moins incontestable que ces exportations ne peuvent se faire que par ses ordres.
Ces infâmes manœuvres tarissent les sources de l'abondance, et livrent les peuples aux malheurs de la disette, aux horreurs de la famine. Or, à qui les imputer qu'à celui qui nous empêche depuis la récolte de manger le pain que nous a donné la nature ; qu'à celui qui nous empoisonne depuis onze mois avec les farines gâtées de l'étranger ; qu'à celui qui tient dans ses mains les sources de l'abondance, et qui semble ne les avoir fait couler pendant quelques jours ', que pour nous convaincre qu'il les ouvre et les ferme à son gré ? Et quel autre motif lui prêter, que le dessein perfide de faire sentir aux peuples les inconvénients de la liberté, et d'amener "" les municipalités à lui rendre d'elles-mêmes les subsistances qui seules peuvent le remettre en possession du talisman mystique, auquel tient son existence, son crédit, sa réputation?
D'après cela, est-il un homme de sens qui n'inculpe avec moi le premier ministre des finances ? Qu'il reste donc chargé de ces inculpations, ou qu'il dénonce les infâmes qui les ont méritées. Fameux magicien, nous connaissions vos rubriques, vous les avez si souvent déployées sous nos yeux ! Vos chers confrères des Filles-Saint-Thomas ont beau vanter vos prouesses, votre coup de maître n'est pas d'avoir, comme eux, soutiré de la poche des rentiers l or
1. Dès le lendemain de la translation de la famille royale à Paris. {Note de Marat)
2. Je ferai voir à la fin de cet écrit, cfu'elles ne sont jamais sorties des mains du ministre ; que le Comité de la Ville n'a été qu'un instrument aux volontés de l'accapareur général; mais je n'ai point encore les pièces qu'on m'annonce. [Note de Marat)
dont vous avez rempli vos coffres ; c'est d'avoir rendu nuls pour nous les dons de la nature, c'est de nous avoir escamoté nos moissons, c'est de nous faire périr d'inanition au sein de Tabondance, c'est d'avoir enchaîné par la crainte de la fm^ un peuple entier qui vous adorait.
TROISIÈME CHEF D'lNCULPAÏION
Qu'on épluche toutes les opérations de M. Necker, et on trouvera sans cesse le parfait jésuite, l'heureux jongleur, l'ami des grands, l'ennemi du peuple".
Sous sa funeste administration, les malheurs de la France n'auront point de terme.
Voyez son projet de la contribution^ du quart des revenus. Il y fait le tableau, malheureusement trop vrai, du désordre d^s finances, le piteux récit des besoins du gouvernement, et le pronostic des événements sinistres qui nous menacent « si par de grandes et vigoureuses mesures, Tassem- « blée ne vient au secours du cabinet ; si elle ne soutient c( le rocher chancelant, dont, à ses yeux, le roi seul, depuis <( si longtemps, retient et suspend la chute ». — Mais peut-