Dans le n" 97 de VAyni du peuple (14 janvier
2. Deux témoins oculaires m'ont assuré que ce aécret était décerné à la requête du sieur de Joly. [Note de Marat)
journal, comme peu respectueux pour le ministre chéri et pour le chef de la municipalité. Sur une aussi plaisante dénonciation, le tribunal de police me fit assigner devant lui, sous le faux prétexte que ce numéro était contraire aux règlements, et ce qu'il y avait de curieux, le procureur syndic se réservait de prendre contre moi telle conclusion qu'il lui plairait. Le piège était trop grossier pour trouver une dupe : mais je ne savais ce que je devais admirer le plus de la gaucherie ou de l'audace de ce prétendu tribunal, qui s'érigeait en arbitre de la liberté de la presse, et en juge dans sa propre cause, car le maire le présidait. En le récusant, je lui écrivis une lettre \ où je lui témoignai toute ma surprise, lui fis sentir la barbarie de son invitation par huissier, dans un temps où j'étais sous un décret de prise-de-corps, comme s'il avait voulu m'attirer sous le glaive du Ghàtelet, et je relevai l'indécence de la menace de faire prendre contre moi telles conclusions qu'il lui plairait, comme s'il était libre d'en prendre d'autres que celles qui découlent de la nature des choses; si tant est qu'il soit libre d'en prendre même aucune, car les mandataires provisoires de la commune n'étant que de simples administrateurs municipaux, n'ont pas plus le droit de s'ériger en tribunal de police, que leur comité des recherches n'a le droit de s'ériger en tribunal d'inquisition contre les patriotes qui ont favorisé la révolution, ou qui en ont démasqué les ennemis. Le tribunal de police renonça donc à l'espoir de me voir paraître devant lui ; cependant le sieur Boucher d'Argis se concerta avec le procureur-syndic pour me dénoncer à l'assemblée générale des mandataires. Il avait cru me faire trembler, en faisant marcher contre moi les alguasils du Ghàtelet, soutenu d'un détachement nombreux; je le remplis de terreur en le démasquant aux yeux du public; et, quoiqu'il eût
1. V. Lett7^e au Tribunal de police (13 janvier 1790), dans la Cor respondance de Marat^ pp. 121-122.
rassemblé autour de lui son bataillon, il ne se crut pas en sûreté, il se fit accompagner à la ville, pour implorer la protection des mandataires; ils le comblèrent des témoignages de leur estime, et le mirent sous la sauvegarde de la commune, après avoir pris un arrêté fulminant contre moi et les autres écrivains, qui avaient eu l'effronterie de déchirer le voile dont les ennemis de la patrie s'étaient enveloppés'. En protestant contre cet arrêté, aussi indécent qu'illégal, j'attaquai l'incompétence de leur juridiction, et leur demandai en vertu de quel pouvoir ils s'étaient érigés en tribunal de judicature, tandis que leur mission se bornait à préparer un plan d'administration municipale ; à quel titre ils avaient donné charge à leur procureur de poursuivre un écrivain patriotique qui les avait traduits eux-mêmes, comme ayant abusé de la confiance de leurs commettants; de quels fronts ils dénonçaient au Châtelet
1. -Voici la délibération de la commune de Paris, du 15 janvier 1790, à laquelle Marat fait allusion. Nous l'empruntons au Moniteur (réimpression, t. 111, p. 166) :
« L'As&emblée, profondément affectée de la lecture que lui a faite M. Boucher d'Argis, conseiller au Châtelet, de plusieurs articles d une feuille périodique portant pour titre VAmi du peuple, par M. Marat, et justement indignée de toutes les atrocités auxquelles se livre cette feuille contre un magistrat qui, depuis tant d'années, ne cesse de donner des preuves de son intégrité, de son zèle, de ses lumières, de son dévouement à la chose publique et particulièrement à la défense des citoyens indigents; convaincue que sa conduite, comme magistrat et comme rapporteur dans l'affaire de M. Bezenval, est irréprochable ;
« A arrêté qu il serait ordonné au procureur-syndic de la commune de dénoncer, par devant le tribunal qui en doit connaître, les feuilles dudit écrit, et nommément le n» 97, et de suivre avec toute l'activité possible l'effet de cette dénonciation ;
<( A consigné dans son procès-verbal les témoignages honorables qui sont dus à la conduite et au patriotisme de M. Boucher d'Argis, et a déclaré le mettre sous la sauvegarde de la commune de Paris.
« Signé : Bailly, maire; Vermeil, -président-^ Moreau, Mulot, Cellier, Guillot de Blakcheville, Bertolio, secrétaires. »
sa feuille comme incendiaire, au moment où l'assemblée nationale, qu'ils singeaient, venait de repousser pareille dénonciation, portée contre lui par les ennemis de TÉtat ; de quel front ils clabaudaient contre la liberté de la presse, faite pour démasquer les administrateurs infidèles, les mandataires vendus, les lâches prévaricateurs ; de quel front ils cherchaient à me la ravir, au moment même où l'assemblée nationale me Pavait conservée en refusant de délibérer. Non seulement je protestai contre Pillégalité de leur juridiction; mais je les dénonçai eux-mêmes comme usurpateurs d'un pouvoir qui ne peut point leur appartenir, et dont ils ne se serviraient bientôt plus que pour enlever à la patrie ses défenseurs, la remettre sous le joug, et la replonger dans l'abîme '.
Ma dénonciation contre M. Necker paraissait à peine; la première feuille, enlevée par les soldats qui étaient d'abord venus pour m'arrêter, l'avait annoncée, et elle était attendue eivec empressement. L'inculpation du principal ministre, comme auteur de la famine qui a désolé le royaume, confident des conspirations formées contre la patrie, et chef des conjurés, était faite pour piquer la curiosité, autant que pour répandre l'alarme et l'effroi; l'accusé sentit qu'il était perdu, s'il ne me perdait, et son parti fut bientôt pris.
Le district des Cordeliers, indigné des atteintes portées en m,a personne à la sûreté individuelle, songea à mettre un frein à l'audace des agents du pouvoir ; il nomma des commissaires, conservateurs de la liberté des citoyens, arrêta que nul décret ne serait mis à exécution qu'ils ne l'eussent visé. Les ennemis de la révolution en frémirent; ils tinrent conseil, résolurent d'envelopper ce district dans ma ruine, et ne négligèrent rien pour la consommer. Quelques députés à la ville s'efforçaient de soulever contre moi les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel, en me repré-