‹ Les pamphlets de MaratChapitre 35 sur 86 · Le sieur Perronet. ÇSote de Marat · texte numérisé non relu

Le sieur Perronet. ÇSote de Marat

destination, et auxquels on recommandait en partant d'arrêter aux barrières à leur retour, et de venir prendre l'ordre à la ville; en un mot, toutes ces manœuvres ténébreuses attestent à la fois et les craintes de ces ouvriers d'iniquité, et la perfidie de l'administrateur des Finances, et l'infamie de la Municipalité, qui a prêté son ministère pour perpétuer ces affreuses malversations, et qui s'est elle-même avilie jusqu'au mensonge pour les voiler aux yeux des citoyens ^

Dans ces découvertes des commissaires de Saint-Martindes-Ghamps, tout est fait pour alarmer, tout est fait pour jeter l'effroi dans lésâmes. Encore n'est-ce là qu'un aperçu pris sur les lieux : que serait-ce, s'ils avaient approfondi l'affreux mystère, s'ils avaient eu communication des registres d'entrée et de sortie, dont le directeur en chef leur avait d'abord offert l'examen, et qu'il leur a refusé ensuite, sous prétexte de travailler à un relevé pour le Comité des subsistances!

Mais rien n'est plus propre à faire sentir toute l'horreur^ de ces manœuvres que les dépenses énormes où l'on a constitué l'état pour en dérober la connaissance au public.

Les transports de Rouen à cet entrepôt se sont faits par terre, et ont coûté 80 livres le millier, au lieu de 12 liv. qu'ils auraient coûté par eau : ce qui fait une perte de 68 liv. par millier; et sur 70 milliers qui formaient l'envoi dont cet aperçu est tiré, une perte de 4.760 liv.

On a établi à l'Ecole-Royale-Militaire 98 moulins à bras,

1. Yoici [voir] sa déclaration du 5 ou 6 octobre, sur l'emploi des moulins de FEcole Royale Militaire, et Fordonnance dérisoire du mois d'août, signifiée aux meuniers de moudre même les fêtes : tandis qu'ils se lamentaient de n'avoir rien à faire. [Note de Marat)

2. Si de pareilles malversations avaient été commises à Londres, les employés à l'Ecole Militaire, le premier ministre des finances, les Leleu, le comité municipal des subsistances, et peut-être toute la municipalité, auraient été aux fers le même jour, et on ]eur aurait fait leur procès comme à des empoisonneurs publics. {Note de Marat)

qui occupent 1.592 hommes, chacun à raison de 30 s. : ce qui fait une dépense journalière de 2 388 liv.

De compte réglé, la mouture d'un setier revient à 25 1. ; elle n'aurait coûté que 30 sous aux moulins ordinaires, et elle aurait été infiniment supérieure : ainsi le 16 dix-septième des frais sont en pure perte.

Ces moulins en action toute la journée ne rendent pas 200 septiers de farine, dont les frais ordinaires n'iraient qu'à 300 liv., et dont les frais extraordinaires sont portés à 2.388 liv., ce qui fait une perte journalière de 2.088 liv., et une perte annuelle de 772.320 liv.

A cette somme qu'on ajoute au moins 300.000 1. pour l'excédent des frais de transports, et 300.000 pour les appointements des chefs, sous-chefs, maîtres, contremaîtres, meuniers, gardes-moulins, engraineurs, portefaix, frais de bureau et de caisse, entretien des moulins, sans parler de leur construction, on aura 1.370.328 liv. en frais perdus.

Cette somme, uniquement relative aux manipulations de l'Ecole Militaire, serait au moins décuplée, si on y ajoutait celles qu'exigent les manipulations de l'entrepôt de l'Abbaye Saint-Martin, et de vingt autres pareils tripots répandus dans les provinces. Voilà donc une dilapidation de 13.723.200 liv., dans un temps de calamité, où l'administrateur des finances n'a pas honte d'arracher aux malheureux leur dernière ressource, par une contribution vexatoire.

Deux jours avant que ces mystères odieux eussent été découverts, l'assemblée nationale avait dissous son comité des subsistances, et fait remettre au premier ministre l'approvisionnement du royaume, dont il a refusé de se porter garant^ ; tandis que la municipalité a paru prendre quelques mesures pour assurer enfin celui de la capitale. Mais l'administrateur général, loin de renoncer à l'infâme

1. Il n'aurait pu s'en porter garant qu'il n'eût mis ses malversations d'accapareur à découvert. [Note de. Marat)

trafic de ces tripots, y a fait construire de nouveaux moulins \

Je Lai accusé de nous avoir réduits à la cruelle alternative de périr de faim, ou de vivre d'un aliment dangereux, portant le germe de plusieurs maladies redoutables; et j'ai inculpé la Municipalité parisienne d'avoir connivé avec lui. Dès lors les preuves juridiques ont été acquises, elles sont complètes" aujourd'hui : mes inculpations à cet égard

1. Voyez la page 18 du procès-verbal de Saint-Martin-des-Ghamps ; j'apprends que depuis peu ils ont été transportés dans les environs de Paris. {Note de Marat)

2. Une multitude de faits connus aurait conduit à la source de la disette qui a désolé la capitale, les mandataires provisoires de la commune, s'ils avaient été fidèles à leurs commettants, et s'ils n'avaient pas été vendus au cabinet. En voici quelques-uns.

Les sieurs Leleu, dans leur réponse à la municipalité sur la lettre de M. Necker, relative à l'approvisionnement de Paris, affirment avoir abandonné les moulins de Corbeil, le 22 juillet 1788; leur traité avec le gouvernement pour 1789, étant plus que rempli > de sorte qu'ils ont laissé la capitale totalement dépourvue trois mois entiers. Or, il était du devoir de la municipalité d'enjoindre aux sieurs Leleu de produire les ordres en vertu desquels ils avaient anticipé les fournitures aux termes de leur traité, sous peine d'être poursuivis comme accapareurs de grains, et auteurs de la disette qui a été la suite de cette anticipation : ce qu'ils n'ont point fait.

D'où vient ce silence criminel des administrateurs municipaux 1 Faut-il le demander? De leur connivence avec le cabinet.

Un autre point bien essentiel à éclaircir, c'est la mixtion dangereuse des farines fournies par les sieurs Leleu : la municipalité devait donc leur enjoindre parallèlement de produire les ordres en vertu desquels ils les avaient altérées, et faute par eux d'en justifier, elle devait les poursuivre comme accapareurs et empoisonneurs publics : ce qu'elle n'a point fait. — D'où vient ce silence criminel des administrateurs municipaux? De leur connivence avec 1 e cabinet.

Parmi les papiers trouvés sur le sieur Berthier, après son arrestation, était une lettre du comte de Ravillac, en date du 5 juillet dernier, dans laquelle il demandait à cet intendant de toucher des onds sur le produit de la vente des grains faite par le gouverneent; péculat dont il était du devoir de la municipalité de demander

étaient donc bien fondées ; mon crime est donc d'avoir été trop clairvoyant.

Je viens de donner la clef des manœuvres secrètes de Tadministration des finances, et des attentats de la municipalité.

A son rappel au ministère, M. Necker ayant trouvé le

publiquement raison à M. Necker : ce qu'elle n'a point fait. — D'où vient ce silence criminel des administrateurs municipaux"? De leur connivence avec le cabinet.

Dans l'interrogatoire que M. Rivière, avocat au Parlement, a subi au Ghâtelet dans l'affaire du baron de Bezenval, il a déposé sur la f«i du serment, que le sieur Berthier lui avait déclaré que son portefeuille (qu'il croyait égaré) contenait une lettre de M. Necker, par laquelle ce ministre lui ordonnait de faire couper les blés verts dans la géuéralité de Paris. Cette déposition, dont il est impossible de révoquer en doute la vérité, vu les dangers auxquels s'exposait son auteur, une fois devenue publique, il était du devoir de la municipalité d'en prendre acte pour dénoncer le ministre des Suances, et l'amener en jugement : ce qu'elle n'a point fait. — D'oii vient le silence des administrateurs municipaux? De leur connivence avec le cabinet.

Que dis -je? N'ont -ils pas eu la clef du portefeuille qui renfermait cette lettre importante : mais loin d'avoir fait aucune démarche pour se procurer cette pièce de conviction, ils ont laissé le portefeuille entre les mains du neveu de l'intendant de Paris ; ils en ont renvoyé la clef au président de l'Assemblée nationale, dont les sentiments leur étaient connus, et ils ont tout fait pour étouffer cet horrible attentat, pour empêcher l'affreuse vérité de percer.

Et dans l'affaire de Vernon, n'ont-ils pas également mis en œuvre le vert et le sec pour donner le change au public et le tromper sur tous les points?

Enfin, qu'on me cite un seul cas oii ces administrateurs n'aient pas employé tour à tour contre le peuple l'hypocrisie, la fourbe, la violence et la trahison. Je lésai accusés de conniveravec le gouvernement, et j'en ai donné cent preuves irrésistibles pour tout autre lecteur que des Parisiens. Lorsque j'ai dit que le maire et ses confrères ne sont, dans les mains du principal ministre, que des instruments dangereux; qu'ai-je donc dit qui ne soit conforme à la plus exacte vérité?

Cette connivence criminelle qui remettra la nation dans les fers, qui la retiendra sous le joug, et qui la replongera dans l'abîme, je la dénonce aujourd'hui à l'Assemblée nationale, s'il reste encore à la

trésor public épuisé, et les finances extrêmement délabrées, sentit bien qu'il ne pouvait tenir en place sans argent, et comme il voulait s'y maintenir à quelque prix que ce fût, il forma l'horrible projet de faire, d'un trafic honteux sur les grains, une source abondante de richesses.

On voit maintenant pourquoi sa première opération fut de répandre l'alarme en annonçant les dangers d'une disette chimérique, pour en amener une réelle.

On voit pourquoi voulant vendre le pain à très haut prix, il débuta par afficher la crainte que le Roi n'eût pas le pouvoir d'empêcher qu'il ne fût cher toute l'année ; pourquoi, ayant un si grand intérêt d'aveugler le peuple sur les moyens employés à l'affamer, il l'entretenait éternellement de ses inquiétudes au sujet des subsistances.

On voit pourquoi il fit d'abord venir, à grand bruit, quelques grains avariés de l'étranger; pourquoi il fit ensuite annoncer, avec tant d'apparat, qu'il [allait] travailler à en

majorité de ses membres quelque intérêt pour le salut public, quelque sentiment honnête, quelque pudeur. Suspendre plus longtemps la recherche des coupables auteurs de nos maux, serait trahir la partie et consommer sa perte.

Il est constant que le ministre des finances et les administrateurs municipaux ont prévariqué dans leur gestion, et abusé de leur pouvoir pour ruiner la liberté publique. L'information doit être également dirigée contre eux, le devoir et l'honneur leur imposent également la loi de se justifier complètement. S'ils ne sont pas coupables, ils ont mille moyens de faire triompher leur innocence, de confondre leurs détracteurs; et ils doivent être les premiers à demander qu'on leur fasse leur procès, qu'on l'instruise en public. Mais, hélas! qu'attendre de l'Assemblée nationale, lorsque nous la voyons conniver elle-même avec le cabinet, lorsque nous voyons échapper tous les criminels d'Etat, lorsque nous n'avons pu obtenir encore que le ministre favori comparût comme accusé devant le Ghâtelet, lorsque les juges et les municipaux réussissent toujours à éluder cette demande; lorsqu'ils s'enfoncent eux-mêmes dans les ténèbres; et que pour perdre la patrie, ils emploient tour ^ tour impunément l'astuce, l'imposture et les outrages. Qu'attendre d'hommes esclaves de leurs vices, d'hommes dont la conscience st à prix? {Note de Marat)

NOUVELLE DÉNONGIATIOX CONTRE NEGKER 185

tirer encore à tout prix, et que le Roi ne cessait de faire les plus grands sacrifices, afin de pourvoir aux besoins de ses sujets.

On voit pourquoi les provinces étaient inondées de ses agents qui couraient les fermes, mettaient partout l'enchère, et enlevaient tous les grains, sous prétexte d'approvisionner Paris; pourquoi voulant ménager à ses agents les facilités de tout accaparer, il invitait les boulangers et les marchands à s'approvisionner eux-mêmes dans le temps, qu'il leur en ôtait les moyens, dans le temps qu'il se jouait d'eux, et qu'il les forçait de revenir des marchés les mains vides.

On voit pourquoi, ayant besoin d'entrepreneurs stylés pour effectuer un accaparement général, il prenait un si tendre intérêt aux sieurs Leleu ; pourquoi il forgea un arrêt du conseil pour déclarer calomnieux les mémoires du chevalier Rutledge, qui avait dévoilé leur turpitude; et pourquoi, présumant trop de la crédulité publique, il se flatte de les réhabiliter en les couvrant de son estime.

On voit pourquoi, ayant besoin d'une exportation réelle, pour effectuer une importation simulée, et ne pouvant se passer d'entremetteurs qui eussent des correspondants, et dans les provinces et dans les ports de mer, il attachait tant d'importance aux services des sieurs Leleu; pourquoi, lorsqu'ils furent balayés avec l'ancien comité des subsistances, il essaya d'effacer cette avanie, en donnant le change au public; pourquoi, lorsqu'on les poursuivait pour les amener en compte, il les consola si affectueusement de cette humiliation.

On voit pourquoi n'étant pas sûr des municipalités des provinces, où quelques-uns de ses agents avaient failli d'être accrochés, il refusait de faire exécuter rigoureusement les décrets sur la libre circulation des grains, et pourquoi il en arrêta l'envoi si longtemps.

On voit pourquoi, ayant fait une seconde spéculation de la vente du pain d'orge et de seigle pour pain de froment, et même d'en altérer la qualité avec des farines de féve-

rôles, de vesce, de marons d'Inde, avec des farines gâtées, il constitua l'Etat dans des dépenses énormes pour la construction, l'entretien et le travail imparfait d'une infinité de moulins à bras; tandis que Paris était environné d'une infinité de moulins à eau et à vent, qui restaient dans l'inaction.

La capitale étant le grand marché de consommation, cette entreprise honteuse d'accaparement général, ce projet infernal d'afi*amer et d'empoisonner le peuple pour remplir les coffres ministériels, ne pouvant s'exécuter depuis la révolution, sans le concours de la municipalité, il en capta les chefs ^ qui firent entendre raison aux intéressés, et amenèrent la troupe moutonnière à souscrire aveuglément à toutes les délibérations.

On voit maintenant pourquoi la municipalité était si jalouse du privilège de nommer ses administrateurs, et pourquoi le bureau des représentants s'est permis tant de supercheries pour tromper le vœu des districts.

On voit pourquoi le maire s'est efforcé si longtemps de conserver les membres de l'ancien comité des subsistances, afin de ne pas rompre la chaîne des opérations, comme il le disait si ingénument.

On voit pourquoi les Leleu étant l'âme de ce comité, les districts n'ont jamais pu lui faire rendre compte, et pourquoi le nouveau comité n'a jamais fait à ce sujet que des efforts simulés. On voit pourquoi, et l'ancien et le nouveau comités ont toujours concouru aux manœuvres clandestines de l'Ecole-Royale-Militaire et de l'abbaye Saint-Martin, pourquoi tous les grains qui arrivaient à la halle étaient portés à ces tripots, malgré les réclamations des boulangers; pourquoi la municipalité a cherché tant de fois à

1. C'est cette vérité bien sentie qui m'a porté à inculper la municipalité, dans un temps où le public était à genoux devant elle, dans un temps où je n'avais d'autres preuves de ses malversations que l'indifférence avec laquelle elle se portait au bien, que le refus de remplir ses devoirs. [Note de Marat)

rejeter sur eux tout le blâme de la disette; pourquoi elle leur a fait tant de fois des offres dont elle connaissait toute l'inutilité; pourquoi elle était si soigneuse de faire marcher des détachements de la milice parisienne, contre les milices provinciales, pour soutenir les accapareurs; pourquoi elle tenait du canon et des troupes dans les marchés qu'ils fréquentaient, pourquoi elle était si empressée de soustraire au châtiment les accapareurs dont on s'était servi; pourquoi elle a fait marcher des troupes à 20 lieues pour accrocher [arracher] des mains des habitants de Vernon le sieur Plantère, dont elle redoutait les aveux indiscrets : tandis qu'elle n'a rien fait pour sauver les malheureux boulangers égorgés à sa vue; pourquoi elle a soudoyé tant de folliculaires ^ pour donner le change au public sur les causes du manque de pain; et pourquoi la disette n'a cessé qu'après que les honteuses manœuvres de l'administrateur^ des finances ont été dévoilées, et qu'il a craint les traits de quelques plumes qui ne sont pas à vendre.

1. C'est avec regret que je trouve dans la liste de ces écrivains complaisants ou vendus le nom de M. Brissot de Varville. En vain chercherait-on dans sa feuille une seule réclamation contre les attentats de la municipalité; un seul mot patriotique en faveur du marquis de Saint-Huruge, dont l'absolution a bien montré l'injustice de la détention; un seul mot en faveur de MM. Rutledge, Martin et Duval, indignement sacrifiés à la vengeance du corps municipal. Mais en revanche, on y verra qu'il n'a pas laissé échapper une seule occasion de donner le change au public, en propageant des bruits faux et ridicules contre les boulangers et des accapareurs privés imaginaires, pour cacher les accapareurs ministériels; voilà les manœuvres du Comité des subsistances, les délits du Comité de police, et les lenteurs du Comité des recherches, dont il est membre.

Ses premiers écrits ne l'avaient pas fait placer dans la classe des écrivains distingués; mais ils l'avaient fait regarder comme un patriote, titre glorieux qu'il a sacrifié à des vues particulières, et peut-être à de vaines promesses. {Note de Marat)

2. Ces manœuvres honteuses durent encore, seulement on a soin de mêler une moindre quantité de mauvaises farines à de bonnes, afin de rendre la qualité du pain moins détestable. [Note de Marat)

On voit pourquoi le Ministre et la Municipalité, tremblants de voir leurs malversations exposées au grand jour, ont été si empressés de se mettre à co.uvert derrière le rempart d'une loi martiale; pourquoi ils ont ensuite été si ardents à persécuter les auteurs qui les avaient démasqués; pourquoi VAmi du Peuple a été décrété; pourquoi le chevalier Rutledge a été emprisonné; pourquoi MM. Martin et Duvar ont été jetés dans des cachots. On voit pourquoi ils ont si violemment attenté à la liberté de la presse; pourquoi ils ont arrêté tant de colporteurs, enlevé tant d'écrits patriotiques, gratifié tant d'espions, et pourquoi, voulant enchaîner pour toujours la plume des amis de la patrie, ils viennent de corrompre la foi des imprimeurs, et de les transformer en vils délateurs par l'appât du gain^

Les attentats ministériels de M. Necker n'ont point de terme; ils se succèdent continuellement, comme les flots pressés d'une mer orageuse.

Pour réduire le peuple au désespoir, et le forcer, par la crainte de la misère, à se rejeter dans les bras du despotisme, c'est trop peu de l'accaparement des grains, il a aussi recours à l'accaparement du numéraire, devenu déjà si rare par la perte du crédit public^

1. Jean-Marie Martin et Pierre Duval de Stains étaient, l'un commissaire du district de Saint-Martin-des-Ghamps, l'autre citoyen du même district. Tous deux furent arrêtés le 24 octobre 1789 et ne furent remis en liberté qu'en février 1790 (Cf. Sigismon]> Lacroix, Actes de la Commune de Paris, II, pp. 432-436).

2. Le Comité de police vient de faire proposer à tous les imprimeurs qui trahiront la confiance des auteurs, et livreront leurs manuscrits, un salaire double de ce qu'ils auraient compté pour leurs frais d'itEpression : raffinement de politique digne du spécu-| lateur genevois, et dont les grands inquisiteurs de Sartine et Lenoir] ne s'étaient pas encore avisés. {Note de Marat)

3. Je ne sais si la plupart des causes auxquelles on attribue la > rareté du numéraire ont beaucoup de solidité : quoi qu'il en soit, il est certain qu'il a disparu tout à coup du milieu de nous, peu;

Depuis longtemps le Ministre travaillait à effectuer cet horrible projet, par l'établissement d'une banque nationale, qui devait mettre en circulation des billets de différentes valeurs, jusqu'à ce qu'elle eût absorbé tout l'or du royaume. Il en présenta le plan à l'Assemblée nationale; et, dans la crainte que de trop justes sujets de défiance ne le fissent rejeter, il engagea les membres du Comité des finances à le reproduire avec de légères modifications, presque au moment même oîi il avait engagé l'un des chefs de la maltote' à en proposer un autre peu différent, dont il approuva les bases en feignant d'en critiquer les détails. Aucun de ces plans ne fut adopté : mais loin de perdre courage, il redoubla d'efforts, marcha plus ouvertement à son but, se tourna du côté de la caisse d'escompte, fit entrer les administrateurs dans ses vues, et eut recours à une suite d'opérations désastreuses qui enlèvent chaque jour l'argent échappé à l'avarice des capitalistes, et qui finiront par ne pas nous laisser un écu.

Tant que le crédit de la caisse se soutient, rien de si facile à un ministre des finances, que d'inonder le public de billets, d'absorber tout le numéraire, et de ruiner la nation. Mais quoique le crédit de la caisse soit tombé, le Ministre peut encore aller à son but, en donnant un cours forcé aux billets. Ce parti violent était laissé à M. Necker, et il l'a pris sans balancer.

Les sommes immenses que le gouvernement a puisées à différentes fois dans la caisse d'escompte, ont toujours été remplacées par du papier : Dieu sait avec quelle profusion ! La perte du crédit public ayant mis les administrateurs

après le rappel de M. Necker au ministère : ce qui doit provenir de ce que les capitalistes l'ont enfoui. {Note de Marat)

1. Le plan de M. de la Borde établissait des billets au-dessous d'un louis. S'il eût passé, on se mettrait aujourd'hui à genoux devant un écu. {Note deMarat) — Il s'agit de Laborde de Méréville, député à l'Assemblée constituante, qui proposa, le 5 décembre 1789, la conversion de la caisse d'escompte en une banque nationale.

dans la gêne, ils ont profité d'un édit du Conseil attribuant force de monnaie aux billets, et autorisant à ne donner en espèces qu'un à compte sur ceux d'une certaine valeur, édit funeste, qui leur a ménagé les moyens de retenir la plus igrande partie du numéraire, représenté par le papier en circulation. Le cours naturel des choses a fait le reste. L'embarras des administrateurs ayant excité des craintes, chacun s'est empressé de réaliser des effets discrédités, et l'on s'est porté en foule à la caisse. Pour éviter le tumulte, ou plutôt pour empêcher qu'on ne connût la quantité énorme des billets qui circulaient, et prévenir la banqueroute qui en était la suite infaillible de leur présentation, il fallait en retarder le paiement. Diverses rubriques furent mises en usage. D'abord on obligea les porteurs de se faire inscrire, puis de se pourvoir de cartes d'admission. Mais tandis que le public se morfondait aux portes, l'accès était; ouvert aux administrateurs, aux actionnaires, aux agents ministériels; pour être admis, leurs domestiques même n'avaient qu'à se présenter; de la sorte, l'administration avait souvent l'air de payer, sans que l'argent sortît de ses mains. Au milieu des peines incroyables qu'on avait à toucher de légers à comptes, arrivèrent les spéculateurs sordides de l'agiotage : des intrigants empressés de profiter du malheur des temps, offrirent d'escompter les billets à 3, 4, 5, 6 pour cent de perte, et les citoyens se virent impitoyablement rançonnés.

Ils ne l'étaient encore que par des hommes privés ; ils le furent bientôt par des hommes publics; sous prétexte de venir à leur secours, on les invita de s'adresser à des commissaires chargés de leur faire passer le montant de leurs billets : les demandes en étaient faites par lettres; elles restèrent la plupart sans réponse; et pour être expédié promptement, il fallut capituler, comme on l'avait fait pour l'escompte.

Cependant l'agiotage allait son train, il augmentait même chaque jour, et la chronique scandaleuse assure qu'il se fai-

sait presque tout pour le compte du gouvernement; chose possible, mais improbable; s'amuse-t-on à glaner quand on peut moissonner?

Un nouveau mode d'accaparer le numéraire, pratiqué soudain par tout le Royaume, ne permet pas de douter que M. Necker, pressé de consommer ses projets, n'ait mis sur la place une énorme quantité de papier. En vertu de ses ordres, on donnait des billets de caisse pour comptant au trésor, aux barrières, à la ville; mais on refuse de les y recevoir; et comme si les rentrées étaient trop lentes au gré de ses désirs, ses agents vont attendre les marchands, les voituriers, les routiers, à quelque distance des villes de commerce, pour leur proposer, avec remise, des billets contre de Targent. Ces faits sont de notoriété publique. De quelque vernis qu'on les couvre, il est certain que l'accaparement du numéraire ne peut se faire par les agents de la caisse et des fermes, sans l'appui du ministère; comme l'accaparement des grains ne peut se faire par les monopoleurs, sans l'appui des municipalités : il se fait donc pour le compte du gouvernement.

C'est par le moyen des agioteurs que le ministre a mis son projet à exécution. Quand on se rappelle les principes austères qu'il n'a cessé d'afficher; quand on se rappelle le zèle avec lequel il a frondé la gestion de ses prédécesseurs ; quand on se rappelle ses sorties contre les funestes spéculations de l'agiotage; on est un peu surpris et de l'intimité de ses liaisons et de la multiplicité de ses opérations avec les administrateurs de la caisse d'escompte : mais en réfléchissant que l'hypocrisie est un de ses traits caractéristiques, et la soif de commander sa passion dominante, on conçoit qu'un ambitieux déterminé à Paris, plutôt que d'abandonner le timon des affaires, n'est guère retenu par la crainte puérile de passer pour inconséquent. Quoi qu'il en soit, après avoir accaparé tout le numéraire et converti nos fortunes en papier sans valeur, M. Necker nous réduira donc à la cruelle nécessité de mourir de faim à

côté de nos capitaux dénaturés, car si les receveurs des deniers publics refusent les billets de caisse, comment le boulanger et le boucher s'en chargeront-ils? Ainsi les Français pris par leur bourse et leur estomac, seront tenus par les deux plus forts liens qui puissent enchaîner les hommes. Jusqu'ici les vampires fiscaux avaient cherché à couvrir leurs concussions d'un simulacre de justice : mais il était réservé à l'agioteur insigne, à l'accapareur général, de fouler aux pieds, scrupules, pudeur, remords, pour dépouiller les citoyens et arracher aux infortunés leur dernière ressource, afin d'alimenter le faste de la cour, fournir aux prodigalités des proscrits, payer les plaisirs des. hommes en place qui Tappuient, et gorger les sangsues de l'État qui secondent ses projets.

N'en doutons pas; remettre la Nation aux fers, et régner sur elle sous le nom du monarque, fut toujours le but du ministre adoré : mais le moyen d'y parvenir sans argent ! Aussi la seule chose qui l'ait crucifié au milieu des calamités publiques était l'épuisement du trésor. L'inconduite du cabinet, le discrédit des effets royaux, la peur d'une banqueroute, et la diminution des revenus ne lui laissaient entrevoir aucun moyen de faire face aux événements, et il ne cessait de solliciter l'Assemblée nationale de rendre au Prince le pouvoir de forcer la perception des impôts, et de lui présenter des plans pour égaler la recette à la dépense. Désespéré de voir repousser ses spéculations désastreuses, malgré le vernis séducteur dont elles étaient couvertes, malgré les tentatives du comité des finances pour les faire adopter, malgré les efforts du fidèle Dupont \ malgré les éloges éternels des folliculaires à gages ; alarmé delà résolution prise" d'éclairer toutes les parties de son

1. Il s'agit du député de Nemours à la Constituante, qui avait appuyé le plan de Necker sur la Caisse d'escompte.

2. Voyez la motion de M. Freteau, du [2J octobre. [Note de Marat)

administration, tremblant de voir enfin ses malversations exposées au grand jour, il a joué de son reste; et couronnant sa carrière par le dernier des forfaits, il a tout mis en œuvre pour fatiguer les citoyens de leur liberté naissante, pour les travailler par les terreurs de la famine, pour les soulever par des vexations inouïes, pour les réduire au désespoir, pour intimider l'Assemblée nationale par la crainte des dissensions civiles, pour faire abandonner aux pères de la patrie le dessein généreux de porter le flambeau dans les détours ténébreux de l'antre ministériel, pour leur arracher des décrets qui consolident ses nouvelles spéculations, et raffermissent dans sa place. Mais pour empêcher les ressorts usés de la machine politique de rompre, aller en avant et rester maître de l'Etat, il fallait remplir les coffres. D'abord il entreprit le monopole des grains; puis il imagina la contribution patriotique, nouveau genre d'impôt', dont presque tout le poids porte sur le peuple qu'il voulait écraser ; enfin il eut recours à l'accaparement du numéraire, qui lui offrait le double avantage, et d'avoir à ses ordres une armée de satellites dévoués %

1. Pour pouvoir l'appliquer à ses desseins, il lui importait que le produit n'en fût pas connu, et il a pris des mesures pour le cacher. Les dons patriotiques présentés à l'Assemblée nationale se trouvent-ils bien couchés sur ses registres : mais ceux qui ont été portés directement à la monnaie, en connaît-on le montant? S'il est vrai, comme on l'assure, que les préposés refusaient d'en donner des reçus.

Au demeurant, que sont devenus les dons faits à l'Etat? Pères de la Patrie, vous en avez laissé le maniement au ministre des finances qui en a disposé à son gré, vous lui avez remis les clefs du trésor publie, et vous vous êtes bornés au triste rôle de receveurs. [Note de Marat)

2. Il est constant que le corps entier des officiers de l'armée, à quelques individus près, est au désespoir de la révolution. J'ai, là-dessus, des preuves non équivoques. Heureusement les soldats sont presque tous dans des dispositions contraires. [Note de Marat)

lorsque le moment serait venu, et d'ôter aux citoyens les moyens de résister.

Ces perfides projets sautaient aux yeux de tout observateur clairvoyant ; il était du devoir de tout vrai patriote de les dénoncer, et mille faits connus (je le répète) auraient conduit à la preuve les mandataires provisoires de la commune, s'ils avaient été fidèles à leurs commettants, s'ils ne s'étaient pas vendus au cabinet.

Oublions le Corps Municipal, il ne joue ici qu'un rôle subalterne : il pouvait aspirer à l'honneur de servir la patrie, sans doute, mais aucun de ses membres n'est fait pour prétendre à la célébrité, pas même son chef, quia sacrifié sa petite réputation d'auteur à la fortune d'un bas valet. Mais vous, Monsieur, vous, fameux parvenu, vous, premier Ministre des Finances, vous, que la nation plaçait à la tête de ses défenseurs, et qui lavez trompée si indignement, après en avoir imposé à toute l'Europe ; vous, qui avez lâchement sacrifié uti peuple entier qui vous adorait à des hommes superbes ({ui vous méprisent ; vous, qui pouviez jouir de la gloire immortelle de sauver la France, et qui avez préféré d'en être le fléau ; quels fruits attendezvous de vos manœuvres criminelles? — Rester l'âme du cabinet, vous faire nommer Régent du royaume, et régner sous le nom du Monarque? Ne vous en flattez pas ; à peine aurez-vous relevé les ennemis de la Patrie, qu'ils vous renverront sans pitié. — Laisser la réputation d'un grand homme? Ne vous en flattez pas; les temps sont passés où l'on admirait uu adroit fripon; aujourd'hui il faut des vertus, et l'horrible entreprise d'affamer et d'empoisonner un peuple qui implorait vos soins paternels, vous rendra pour toujours l'exécration des Français, l'opprobre du genre humain.

Quant aux hommes qui pensent, il y a longtemps qu'ils vous ont apprécié ; ils vous regardent comme un heureux intrigant, un adroit faiseur d'affaires : mais vous venez de déchirer le voile qu'ils ont soulevé ; vous vous êtes mis à

votre place, et vous n'êtes plus à leurs yeux qu'un fourbe du premier ordre, le Tartuffe par excellence, le Roi des Charlatans.

Aveuglé par votre folle passion, vous avez renoncé aux jouissances de l'administrateur intègre, pour le clinquant de l'homme en place ; aux hommages d'une nation puissante, pour les cajoleries des ennemis de l'Etat ; aux bénédictions du public, pour les sourires de la Cour : votre règne est uni, votre chute est prochaine, vos grandeurs s'évanouiront comme un songe : aucune douce réflexion ne vous consolera dans votre disgrâce ; il ne vous restera de votre élévation aucun souvenir, que celui des maux que vous avez faits ; et vous n'emporterez dans votre retraite que les malédictions des infortunés, le mépris des sages, la haine des gens de bien.

Mais en attendant que vous y alliez ensevelir votre honte et votre désespoir, les amis de la patrie doivent sans cesse avoir les yeux ouverts sur vous. Redoutable ennemi de notre liberté, quel autre posséda comme vous l'art d'en imposer sous le masque de la bonne foi, quel autre que vous aurait assez d'assurance pour tromper perpétuellement le peuple, quel autre que vous aurai! assez d'astuce pour l'enchaîner, quel autre que vous aurait assez de tenue pour ne point lâcher prise? Vous l'avez immolé à votre ambition. Que nos ennemis consentent à laisser dans vos mains les rênes de l'Etat, et vous êtes prêt à renouer les fils de leur trame odieuse, et vous êtes prêt à rétablir les ordres privilégiés, et vous êtes prêt à sacrifier les deniers de l'Etat à la foule innombrable des déprédateurs, des concussionnaires, des satellites, des espions, et vous êtes prêt à payer des dons faits à la patrie, les hommes atroces qui cherchent à l'anéantir, à remettre au monarque le sceptre de despote, . à nous replonger dans l'abîme.

Si cet écrit ne suffisait pas pour dessiller les yeux de nos aveugles concitoyens, ma plume est libre encore, et tant

que vous serez au timon des affaires, elle vous poursuivra sans relâche : sans cesse elle dévoilera vos malversations, sans cesse elle éventera vos projets funestes, sans cesse elle publiera vos attentats ; pour vous ôter le temps de machiner contre la patrie, elle vous arrachera au repos, elle rassemblera autour de votre chevet les noirs soucis, les chagrins, les craintes, les transes, les alarmes, jusqu'à ce que laissant tomber de vos mains les chaînes que vous nous préparez, vous cherchiez vous-même votre salut dans la fuite.

Page 1