Bières
3. Pour justifier ces ordres barbares, le marquis de La Fayette,
mettre bas les armes à la milice nationale de Vernon, déposa la municipalité élective, réinstalla la municipalité royale, sévit contre les citoyens qui s'étaient montrés patriotes, en fit traîner plusieurs en prison, et commit cent atrocités. Crainte que la nouvelle de ces horreurs ne parvînt à Paris, on intercepta les lettres à la poste, on prévint même leur arrivée, en faisant publier une fausse missive, où Plantère jouait le rôle d'un négociant chargé de faire des approvisionnements sur les lieux pour la capitale, et où la punition de ce vil agent était représentée comme un assassinat commis par des brigands, dont les habitants de Vernon eux-mêmes demandaient vengeance. Bientôt les barbouilleurs de papier à gages répandirent de toutes parts des contes faits à plaisir. Cependant le fatal secret fut enfin dévoilé par les députés de cette ville, et il vient d'être consigné dans des mémoires en réclamation des outrages commis par le féroce d'Hières. Vaine réclamation, repoussée sans pudeur par les municipaux parisiens, dont elle dévoile l'iniquité, et que l'Ami du Peuple ne cessera d'appeler en témoignage, en attendant qu'on puisse un jour la porter au tribunal de la Nation.
Passons à d'autres faits non moins constants, quoique moins connus.
Vers la mj-octobre, le sieur Desnissart, fermier à Meaux en Brie, ayant été sommé de fournir des grains aux marchés de Tournon et de Chaumes, petites villes voisines, il n'en conduisit qu'au premier marché, que fréquentaient ies accapareurs, et où était cantonné un détachement de milice parisienne. Les habitants de Chaumes et des environs se plaignant à lui de ce qu'il les laissait manquer de grain, il leur répondit : « Vous ch trop blanc, si vous
l'âme damnée du ministère des finances, avait supposé un faux décret de TAssemblée nationale. Voir les mémoires des députés de Vernon. [Note de MaraL)
mangiez de mon blé. » Irrités de son insolence, ils se rassemblèrent en plus grand nombre le dimanche suivant, et ils accoururent en foule pour Tarrêter. Il s'était réfugié dans une église, d'où il informa l'Hôtel-de-Ville de Paris de ce qui se passait. A Tinstant partit Tordre au détachement de Tournon de se transporter à Chaumes. Desnissart fut reconduit chez lui, et deux canons placés à sa porte furent braqués contre le peuple.
Le sieur Robert, marchand de blés et propriétaire de trois moulins situés à Lisi-sur-Ourgue, près Meaux, accaparait les grains de tous les marchés et de toutes les fermes du voisinage. Pour faire cet infâme trafic avec moins de danger, il avait loué une chambre au Soleil d'Or (auberge de Lisi), où les fermiers des environs lui apportaient des échantillons, et où il leur comptait le montant des parties qu'il achetait. Sur la fin d'octobre, s'étant rendu un jour de marché à la Ferté-Milon, pour enlever grand nombre de voitures de blé, sous prétexte de les expédier à Paris, les habitants ne voulurent point les laisser partir. Outrés de l'audace de cet accapareur, ils le poursuivirent jusque dans Tasile où il s'était retiré, et d'où il réclama la protection de la Municipalité parisienne, qui lui envoya sur le champ [une] garde avec deux pièces de canon prises en chemin dans une petite ville voisine, où elles avaient été déposées. On voit que, pour protéger les accapareurs partout où elle pouvait étendre son influence, la prévoyante Municipalité avait envoyé des détachements et du canon, dans tous les marchés considérables fréquentés par ces agents ministériels de famine et de désolation.
Enfin, rappelons ici un trait dont le simple souvenir fait frissonner d'horreur; c'est que le sieur Berthier, après son arrestation, a déclaré à M. Rivière, avocat en Parlement, qu'il avait dans son portefeuille une lettre de M, Necker, où ce vertueux ministre lui ordonnait de faire couper les blés dans l'étendue de la généralité dé Paris; déclaration articulée en pleine audience et sous la foi du
serment, dans l'interrogatoire que cet estimable citoyen subit au Châtelet, relativement au baron de Bézenval.
Tant de faits constatés développent les causes secrètes de la famine qui nous assaille depuis si longtemps. D'autres faits constatés vont dévoiler les horribles manœuvres employées à altérer la qualité du pain, qui continue à répandre par tout le royaume des germes de mortalité.
M. Necker ayant fait une double spéculation sur l'aliment le plus nécessaire à la vie, et dont aucun Français ne peut se passer, mit tout en œuvre pour masquer ses opérations.
D'abord il essaya de rejeter sur les boulangers le mécontentement public. A l'entrée de l'hiver 1788, les ayant rassemblés pour leur demander une déclaration religieuse de leurs provisions, u il dit aux uns qu'ils étaient assez approvisionnés, aux autres qu'ils Vêtaient trop; à tous^ que le pain était trop beau ; et il leur demanda s'ils ne pourraient pas mélanger leurs farines ». Bientôt il leur en épargna la peine. Il est certain que les sieurs Leleu faisaient moudre aux moulins de Saint-Jean des faverolles et de la vesce, dont ils mêlaient les farines à celle du blé.
Mais ce sont surtout les perquisitions des commissaires du district de Saint-Martin-des-Ghamps qui ont dévoilé ces œuvres de ténèbres. Il est constant par leur procèsverbal du 16 octobre, dressé à TEcole-Royale-Militaire, qu'ils y ont trouvé des tas de blé, d'orge et de seigle % dont plusieurs étaient de mauvaise qualité; des sacs et des tonneaux de farine pelotée, d'une saveur désagréable, et dans un tel état de fermentation, qu'elle exhalait une odeur infecte.
Ils y ont surpris des manœuvres occupés à faire le
1. D'après le relevé, il y avait 910 septiers d'orge, 1.011 de froment, et 7.550 de seigle : ainsi le seigle était au froment ce que 7
est à 1. [Note de Maint)
mélange de ces farines gâtées ; et après avoir reçu la déclaration du commis chargé par le Comité municipal des subsistances de diriger cette manipulation*, ils ont été requis de lever les scellés qu'ils avaient mis sur ces tonneaux. L'examen du registre du principal inspecteur des farines a prouvé que du premier au 16 octobre, il en a été envoyé chaque jour à la halle ^ 60 sacs, plus ou moins, chacun de 217 liv.
Dans ce registre, ouvert au hasard, ils ont vu (sous la date du 28 août) l'entrée de 7.948 liv. de marons; et (sous la date du 27) la sortie de 7.854 liv. de farine de marons; sans doute de marons d'Inde, à en juger par les mauvais grains et les farines gâtées qui ont servi à l'approvisionnement de la capitale.
Ainsi, tandis que l'administrateur des Finances laisse passer la fleur de nos grains chez l'Empereur, il nous fait manger du pain d'orge et de seigle, du pain de féveroles et de vesce, du pain de végétaux que les pourceaux rebutent, du pain de farines gâtées, du pain détestable, uniquement propre à délabrer la santé, et à produire diverses maladies épidémiques.
Ces honteuses opérations se faisaient clandestinement. Les réticences, les tergiversations, les déclarations contradictoires des employés, les mensonges des chefs boulangers ^ des principaux commis* et des inspecteurs % qui tous s'efforçaient de dérober aux commissaires patriotes le fatal secret, les précautions du Comité iMunicipal des subsistances, pour faire conduire les convois à l'Ecole-Royale- Militaire, par des guides qui en ignoraient eux-mêmes la