Cf. Moniteur, Réimp., Y, pp
212 LtS PAMPHLETS DE MARAT
Marat publia sa Dénonciation à la Nation contre M. Maloue.t,par M. Marat, auteur de V Offrande à la Patrie, du Moniteur, et du Plan de Constitution, etc.*.
Cher ami du peuple, recevez quelque consolation, en apprenant à quel point vous êtes aimé de tous les bons citoyens.
A l'ouïe de la dénonciation faite, samedi soir, par Tinfâme Malouet, contre vous et Desmoulins, un air de jubilation éclatait sur la face des noirs ; mais un morne silence, mêlé d'inquiétude, régnait dans les tribunes. A la lecture du funeste décret, les acclamations des noirs et des impartiaux étaient bruyantes ; rien n'égalait la sombre tristesse qui s'était emparée du public.
Nos prétendus pères de la patrie n'ont point examiné votre feuille, n'ont point constaté si elle est réellement de vous : cependant vous avez été déclaré criminel de lèsenation. Jamais le sénat romain, sous Auguste et Tibère, donna-t-il des marques plus éclatantes d'asservissement et de prostitution ? La légèreté avec laquelle l'Assemblée nationale, sur la parole d'un de ses membres flétri dans l'opinion publique, vient de livrer au glaive d'un tribunal 'de sang, deux citoyens intacts, pour fait de leur zèle patriotique, glace d'effroi tous les esprits. Une pareille témérité serait inexcusable dans des polissons de collège ; comment l'excuser dans de graves sénateurs? Ils diront qu'ils étaient ivres ; mais que penser de leur sagesse !
Quel poids terrible ne doit pas mettre dans la balance du Ghâtelet le jugement de l'Assemblée nationale, abstraction faite des raisons concertées entre les ennemis de la révolution qui remplissent ces deux corps. Ou je suppose pour un moment que, malgré la préoccupation défavorable, donnée par le législateur, le juge ne trouve dans les écrits
1. Ia-8o de 8 p.; s.l.n.d.; à la p. 8 : « De rimprimerie de Marat. »
dénoncés aucune charge de nature à constituer un crime de lèse-nation, que voulez-vous que la nation pense de la judiciaire de ses représentants ? Qu'au lieu de s'en rapporter à un tribunal plus que suspect, le public juge par luimême, et que, loin de voir deux ennemis de la nation dans Marat et Desmoulins, il les reconnaisse pour ses plus zélés défenseurs ; que prétendez-vous que la nation pense du patriotisme de ses représentants ? Enfin, je suppose qu'au lieu d'absoudre les accusés, le Châtelet. saisi du même esprit de vertige que l'Assemblée nationale, les ait fait jeter dans des cachots, en attendant qu'elle leur fasse expier par un supplice infamant les crimes de leurs persécuteurs, quelle matière à d'éternels regrets ! Quand on pense aux dispositions anti-patriotiques de ces juges iniques, aux prévarications dont ils se sont rendus coupables dans toutes les causes qui regardaient la liberté publique, comment l'Assemblée nationale ne frémit-elle pas d'horreur, d'avoir tenu sous le glaive des bourreaux deux citoyens irréprochables, parce qu'ils sont trop chauds patriotes.
Suivons maintenant les dispositions et les conséquences de son alarmant décret.
Je ne relèverai pas ici le ridicule d'avoir fait un crime de lèse-nation du colportage des écrits nommés inflammatoires; ridicule si choquant que les colporteurs eux-mêmes se sont amusés de la sagesse de nos législateurs.
Je ne dirai rien non plus dé l'absurdité de rendre responsables et imprimeurs et publicateurs d'un écrit dont l'auteur se nomme, surtout lorsque l'auteur est un homme connu : car les rendre responsables de l'écrit, c'est les rendre arbitres des sentiments et des opinions de l'auteur; or dès cet instant, la liberté de la presse est anéantie pour toujours.
Mais je demande si ce n'est pas le comble de la stupidité d'ériger en crimes de lèse-nation les conseils donnés au peuple de veiller à son salut, d'ôter aux méchants les moyens de l'affamer, de le ruiner, de l'asservir et de l'en-
chaîner; de punir ses agents infidèles, ses mandataires perfides, et d'exterminer ses implacables ennemis, traîtres et conspirateurs.
Le comble de la stupidité? Ah! disons plutôt le comble de la tyraunie; car les despotes n'ont pas tous recours à de pareilles lois ; elles ne sont faites que parles tyrans : oui, la plus affreuse tyrannie est celle qui impose silence à la patrie, pour métamorphoser en crimes de simples opinions. Vérité toujours admise dans la théorie, mais trop souvent méconnue dans la pratique.
Quel plus affreux attentat que d'empêcher les hommes ; de se servir de leur raison dans les affaires publiques, celles du monde qui les intéressent le plus : quelle plus cruelle oppression que de leur donner notre volonté pour règle de la leur, et de les empêcher de réveiller des infortunés que nous allons faire périr; quelle conduite plus révoltante que de réclamer pour nous un droit dont nous prétendons les priver? Et puis n'est-ce pas une injustice criante que de ne pas distinguer l'homme de sa manière de voir; de confondre ses intentions avec ses moyens, et de condamner l'écrivain pour ses erreurs? La liberté de tout dire n'a d'ennemis que ceux qui veulent se réserver la liberté de tout faire. Oui, je ne crains pas de le dire : il n'est pas d'opinions dangereuses, point d'opinions incendiaires, tant qu'elles sont libres; ces mots vagues et insignifiants, qui laissent à chacun la faculté d'en faire une application arbitraire, ont été inventés par les agents du , despotisme, comme le plus sûr moyen de proscrire, à ce titre, tout ce qui s'opposerait à leurs desseins. Comment les entend-on répéter sous l'empire de la liberté? Sans; doute ce sont de simples opinions qui ont fait si souvent le i malheur du monde : mais ces opinions n'auraient eu aucune ^ influence redoutable, s'il avait été permis de les combattre. Quand il est permis de tout dire, la vérité parle toujours eti son triomphe est assuré; ici le remède résulte du mail même; or, si la liberté enfante les opinions insensées, ellej
enfante aussi la vérité qui les étouffe. L'erreur ne règne que parce qu'il n'est pas permis de mettre la vérité aux prises avec elle. Nou, il n'est point de plus grand fléau pour l'humanité que Tignorance; c'est d'elle que naquirent tous les préjugés funestes, les préjugés destructeurs. Empêchez la libre communication des idées, bientôt le champ de la politique ne se couvre plus que des plantes vénéneuses qu'il plaît aux tyrans d'y laisser germer. Car, apvès avoir établi qu'il est des opinions criminelles, ils érigent aussitôt un tribunal pour les réprimer; dès lors, ce n'est plus ce qui est dangereux qui est puni, mais ce qui offusque ce tribunal : inconvénient terrible qui perdit toujours la liberté.
Il est donc souverainement important de n'opposer d'autre barrière aux opinions insensées, aux faux systèmes, que les armes d'un esprit éclairé. Que toutes les opinions aient donc le champ libre; peu à peu la vérité germera au milieu d'elles ; puis, s'élevant tout à coup comme une reine majestueuse, elle régnera seule avec l'empire irrésistible de la raison.
Ainsi, les discours et les écrits les plus indécents, les plus emportés, les plus violents, les plus atroces, les plus scandaleux, ne peuvent jamais faire des crimes de lèsenation; pour commettre ces crimes, il faut agir contrôla nation, il faut travailler à lui enlever sa souveraineté, ruiner ses intérêts, porter atteinte à sa liberté, ou mettre son salut en péril.
Concluons de là que les criminels de lèse-nation ne peuvent jamais se trouver parmi les écrivains patriotiques, si souvent l'épouvantail de ces criminels; mais ils se trouvent à la cour, dans le cabinet ministériel, dans l'assemblée nationale, où ils se montrent avec insolence et impunité. Si on veut des exemples, je citerai la plupart des Capets, tous les ministres, toute l'engeance maudite des noirs et des demi-noirs, notamment les comités de constitution et des finances; tous les membres du Ghâtelet,
toute Tadministration municipale, tout l'état-major de la milice parisienne.
Et, s'il fallait donner des exemples individuels, parmi les principaux criminels de lèse-nation, je citerais Bailly, Mottier,Brunville\Varien', Montlausier, Maury, Montmorin, Gazalès, Target, Desmeuniers, de la Luzerne, d'Albert de Rioms, la Tour-du-Pin, Necker et Riquetti l'aîné, les plus redoutables de tous, enfin Malouet, le plus scélérat de^tous.
Rappelons ici le sujet de cette longue épître.
Le simple décret lancé contre les plumes patriotiques suffit pour rendre ses indignes auteurs criminels de lèsenation.
A l'audace avec laquelle ils ont eux-mêmes foulé aux pieds la déclaration des droits de l'homme, et renversé les fondements de la constitution, que voulez-vous que l'on pense, si ce n'est qu'ils sont les plus perfides ennemis de la nation qui leur a confié ses pouvoirs pour assurer ses droits, son repos, son bonheur; preuve évidente qu'ils ne croient pas à la révolution.
Je le répète, le honteux décret lancé contre les écrivains patriotiques est l'ouvrage des ennemis de la constitution, siégeant dans l'Assemblée nationale, qu'ils déshonorent. Cet attentat contre la liberté de la presse suffit seul, pour anéantir la liberté de penser et d'écrire, le plus beau des droits de l'homme: tache flétrissante pour le législateur, tant qu'il subsistera : il est de son devoir de l'anéantir, et de son honneur de ne pas différer un instant de le proscrire avec ignominie.
Et qu'on ne pense pas que l'Ami du peuple fasse ici le plus petit retour sur lui-même; ses principes sont connus, et sa conduite ne les a pas démentis.
1. François-Antoine de Flandres de Brunville, procureur du roi au Châtelet.
2. Il s'agit, selon toute vraisemblance, du comte de Virieu, député du Dauphiné.
Il était libre avant Texistence de l'Assemblée nationale, il sera libre en dépit de ses infâmes décrets; et tant qn'il croira sa plume utile au salut du peuple, rien au monde ne sera capable d'arrêter sa plume. De tout temps il fit profession de mépriser les menaces des tyrans. Sûr de la justice de sa cause, et reposant sur son innocence, il brave également et le sceptre du monarque, et le glaive du Chàtelet, et les foudres du sénat. Il ne confondra point le petifc nombre de sages, dignes de toute la confiance de la nation, qui honorent encore l'Assemblée nationale, avec les adversaires de la révolution qui la déshonorent. Les premiers ont toujours eu ses hommages; les derniers ne méritèrent jamais que ses mépris. Ignorants, hautains, avides et lâches oppresseurs, ils ne lui parurent jamais que des ennemis de la liberté, intéressés à défendre leurs usurpations contre le peuple qu'ils opprimaient. Longtemps il s'efforça de les faire chasser du sénat où ils n'ont aucun droit de siéger ; longtemps il chercha à dévoiler leurs perfides projets, il est parvenu à leur arracher le masque dont ils se couvrent. Malgré les beaux dehors qu'ils affichent, déjà on ne voit en eux que des fourbes, des fripons, des parjures, des perfides; bientôt on ne verra en eux que des conjurés, des traîtres, des conspirateurs; ils paraîtront dans toute leur turpitude, et l'inviolabilité qu'ils réclament lâchement à grands cris ne les garantira pas de la vindicte publique.
Marat, VAmi du Peuple.
(9 août 1790)
Dans la séance du 7 août, Boucher d'Argis, procureur du roi au Ghâtelet, était venu rendre compte à l'Assemblée nationale de la procédure suivie contre les individus inculpés dans les événements des 5 et 6 octobre 1789, au cours desquels les appartements royaux, à Versailles, avaient été envahis par le peuple. C'est à l'occasion de ce rapport de Boucher d'Argis et de la discussion qui suivit, que Marat .publia le surlendemain, 9 août, On nous endort, prenons-y garde ^.
La séance d'hier a été terminée par l'admission du sieur Boucher d'Argis à la barre. Voici la substance de son discours à l'assemblée :
« Nous venons enfin de déchirer ce voile impénétrable qui couvrait ces forfaits horribles qui ont souillé le palais de nos rois dans la journée du 6 octobre. Pouvions-nous croire, lorsque vous nous remettiez toute votre confiance, que nous deviendrions nous-mêmes les victimes de la plus noire calomnie? Tant d'efforts, dirigés contre le tribunal que vous aviez choisi, ne tendaient qu'à nous faire perdre le fil de ces événements désastreux; mais, ainsi que Mars, Thémis
1. In-8o de 12 p.; s.l.n.d.; avec cette mention, à la p. 12 : « De l'imprimerie de Marat. »
a ses* héros : dans cette procédure à laquelle nous avons été provoqués, nous avons su distinguer les citoyens généreux qui ont volé à la défense de leur souverain, de ces coupables qui se sont masqués du voile du civisme pour tenter les plus horribles forfaits. Quelle est notre douleur, messieurs, de nous voir obligés de vous annoncer que deux des membres de cette auguste assemblée se trouvent compromis de la manière la plus formelle M Ah! sans doute ils ne balanceront point de descendre dans l'arène de la justice pour s'y justifier. Nous venons déposer sur le bureau toutes les pièces de la procédure; le paquet cacheté contient plusieurs décrets lancés contre différents particuliers; nous sommes redevables d'une partie de l'instruction à votre comité des recherches; mais nous n'avons pas également à nous louer du comité des recherches de la municipalité, qui, au mépris de vos décrets, nous a refusé communication des pièces que nous savions être en sa puissance. La compagnie a pris à cet égard un arrêté qu'il soumet à votre sagesse.
« Le S"" Boucher s'est retiré.
a Le sieur Malouet a proposé que tous les décrets lancés contre des personnes étrangères à l'assemblée fussent mis à exécution, que lecture de toutes les charges fût faite à l'assemblée pendant les séances du soir, et que durant cette lecture les portes de toutes les tribunes seront fermées, et que les membres qui ont été entendus comme témoins ne pussent assister aux délibérations que comme spectateurs.
« Après beaucoup de discussions relatives à la démarche
1. Le faquin! Et qui sont donc au Châtelet ces héros de Thémis? Assurément, ce n'est pas le sieur Boucher d'Argis, lui qui paye ses créanciers en les menaçant du cachot, et que sa compagnie vient de repousser de la place de lieutenant criminel. Ce n'est pas non plus le sienr de Flandre, qui a fait renfermer son père, pour disposer de sa fortune. (Note de Marat)
"2. Le duc d'Orléans et le comte de Mirabeau.
du Chàtelet et la conduite du comité des recherches de la ville, sur la motion de Riquetti l'aîné, il a été décrété que le comité des rapports lui rendra compte des charges qui existent contre les deux membres impliqués dans la procédure du Ghâtelet, à l'effet qu'il soit décidé s'il y a lieu à l'accusation.
« L'assemblée ordonne en outre que le paquet remis ne sera ouvert qu'en présence de deux commissaires nommés par le Chàtelet.
« Sera tenu le comité des recherches de la ville de remettre au procureur du roi au Ghâtelet toutes les pièces relatives à cette affaire. »
Que de ressorts les ministériels ne font-ils pas jouer contre le peuple ! Que d'artifices n'emploient-ils pas pour Tamuser, l'endormir, le tromper, le séduire et le perdre! L'astuce, l'hypocrisie, la fourbe, la trahison, le poison sont leurs armes favorites ; ils n'ont recours à la force que lorsque leur partie est bien liée, et que tout est prêt pour frapper les derniers coups.
L'histoire de l'établissement du despotisme n'est que l'affreux tissu de leurs perfidies, de leurs trames, de leurs complots. Mais quand tous les monuments historiques nous manqueraient, le simple exposé des événements qui se sont passés sous nos yeux, depuis l'instant où Ton fit avancer des troupes sanguinaires, pour réduire la capitale en cendres, après en avoir égorgé les habitants, suffirait pour nous offrir la chaîne des moyens qu'emploie la politique pour mettre le peuple aux fers.
Sous prétexte de tarir la source des maux qui désolaient la France, mais à dessein d'engager les représentants de la nation à se charger de la dette du gouvernement, et à sanctionner le privilège qu'il s'arrogeait, de soutirer des peuples leur dernière obole, le ministère avait convoqué les États -Généraux. Lassé des divisions éternelles des trois ordres, ou plutôt soufflant dans le cœur des privilégiés les feux de la dissension, afin d'avoir un prétexte de dis-
soudre les Etats, et de fouiller dans nos poches sans leur permission, il avait fait bloquer la capitale; une nombreuse armée menaçait les Parisiens, prête à les écraser, s'ils faisaient résistance. Leur insurrection soudaine déconcerta ces barbares projets, en rompant les fers de la nation. Bientôt la ruse succéda à la violence; et pour la première fois depuis deux siècles, le langage soumis de la crainte vint se placer sur les lèvres du despote. Au ton menaçant de la séance royale du 23 juin succéda Thumble supplique de la scène d'abandon du 16 juillet : l'effroi glaçait encore les ennemis de l'Etat, les trois ordres se réunirent sans distinction; la noblesse et le clergé semblaient aller audevant des vœux du peuple, et le monarque tremblant consentit à tout. Cependant les ministres perfides tramaient de nouveaux complots.
On allait enfin travailler au grand œuvre de la constitution. La déclaration des droits de l'homme et du citoyen devait en faire la base. Revenus de leurs transes, les ordres privilégiés, poussés par le cabinet, s'efforçaient de tirer en longueur : tandis que, pour distraire le peuple, le cabinet lui-même ne l'occupait que de la crainte de périr de faim. L'accaparement général des grains, qui avait rendu le ministre adoré maître de Testomac de tous les Français, lui fournissait encore un moyen de remplir journellement le trésor public, de soulever le peuple à force de vexations, et de faire rendre au prince le commandement des troupes, sous prétexte d'apaiser les mouvements populaires. Depuis le premier jour il s'était fait un appui des courtisans, il cherchait à corrompre les fidèles représentants de la nation, et il s'était assuré des mandataires de la commune parisienne. Déjà il avait gagné les administrateurs municipaux et leur chef, qui n'étaient plus occupés qu'à conniver avec lui, à seconder ses agents, à les mettre à couvert de la fureur du peuple, à leur assurer l'impunité, et à punir les bons citoyens qui travaillaient à dévoiler ces mystères d'iniquité, ou qui s'opposaient à ces vexations. Déjà il
avait capté le commandant et Tétat-major de la milice bourgeoise qui s'appliquaient à favoriser leurs projets, et qui s'occupaient à organiser l'armée parisienne, de manière à faire abandonner la patrie aux soldats citoyens, pour les rendre des instruments d'oppression dans les mains de leurs chefs. Déjà ils disposaient du Ghâtelet, chargé d'absoudre les ministériels traîtres et conspirateurs, et défaire périr les patriotes zélés qui s'opposaient à leurs attentats.
Tandis que le maire de Paris et le général disposaient de toutes les forces de la capitale et des provinces à 50 lieues à la ronde, les ministres paralysaient celles de la nation entière, par une loi martiale, proclamée pour protéger tous les traîtreis à la patrie qu'ils feraient entrer dans leurs complots. Ils venaient de tramer une nouvelle conspiration, ils y firent entrer les principaux chefs de l'armée, ils garnirent la Lorraine, la Flandre, l'Alsace, de troupes allemandes, de tous temps dévouées à la cour : le roi devait aller les joindre pour fondre à leur tête sur la capitale; tandis qu'un régiment réfractaire aux ordres de l'assemblée, attiré à Versailles sous prétexte de maintenir le calme, devait se joindre aux gardes- du-corps pour protéger la fuite de la famille royale. Tout était disposé pour sa fugue à Metz. Il s'agissait de justifier cette fuite aux yeux de la nation : les mesures étaient prises; une bande de chenapans soudoyés devait pénétrer dans le château, blesser quelques gardes-du-corps, faire croire que le roi et le dauphin avaient échappé à des meurtriers, attirer le soupçon sur nos fidèles représentants, et sur les Parisiens, révolter contre eux l'armée et les royalistes, les engager à tondre sur la capitale, dissoudre le corps législatif et massacrer nos plus fidèles défenseurs.
Deux orgies, célébrées par les satellites royaux, dans lesquelles on avait foulé aux pieds la patrie, au milieu d'horribles exécrations contre les décrets de l'assemblée nationale, ne laissaient aucun doute sur les noirs desseins du cabinet. Elles avaient répandu l'alarme dans Paris,
quelques feuilles énergiques firent courir aux armes, soixante mille citoyens de tout état marchèrent à Versailles, malgré les efforts des municipaux, du général et de l'étatmajor. Tout fléchit devant le saint amour de la liberté : les complots désastreux des ministres perfides avortèrent, quelques satellites royaux expièrent leurs forfaits dans leur sang; on s'empara de toutes les avenues. Cependant les assassins ministériels, cachés dans les jardins, viennent à la faveur des ténèbres se présenter aux portes du château, ils découvrent les dangers qui les menacent, et ils prennent la fuite.
Revenu de ses transes, le ministère ne songea plus qu'à tirer parti de sa défaite, en tournant contre la patrie les armes de ses propres défenseurs; il jeta avec art le voile du ridicule sur les machinations des conjurés, et oublia la conspiration trop réelle formée contre la nation, par l'annonce d'un complot imaginaire formé contre la famille royale : il travailla à faire passer pour traîtres à la patrie ses propres défenseurs, auxquels il prêta ses projets d'assassinat. Il répandit l'or à pleines mains, fit accuser par des espions soudoyés les d'Aiguillon, les Duport, les Lameth, de s'être déguisés en femmes pour assaillir l'appartement du roi, il engagea les comités national et municipal des recherches à faire des enquêtes contre les braves Parisiens qui avaient puni les satellites royaux le 5 octobre; il acheta^ le Châtelet, et le chargea d'instruire leur procès, dans lequel il compromit quelques-uns de nos fidèles représentants, en faisant déposer contre eux les noirs et les ministériels, à la fois traîtres et parjures. C'est avec ce ridicule fantôme, que les ennemis de la révolution réus-
1. J'ai en mains une dénonciation, dûment signée et contrôlée sn janvier dernier, contre le ministre des finances, otiil est accusé d'avoir fait donner une pension de douze mille livres à Bachois, une pareille pension à BrunviLle, et une de trois mille livres à un conseiller du Châtelet. Il y a cent à parier contre un que cette dénonciation est bien fondée. {Note de Marat)
sirent toujours à distraire le public et à lui donner le change, toutes les fois que quelqu'une de leurs conspirations est venue à être découverte, et que les traîtres à la patrie allaient être démasqués aux yeux de la nation.
Un affreux projet de contre-révolution, tramé par un officier général des armées de France, le traître Maillebois, et conduit par un ministre du roi, le traître Guignard, est présenté à Capet, dit d'Artois, et mis à exécution par Capet, dit Gondé.
Une correspondance secrète s'établit entre les cabinets de Paris et de Turin; un de leurs agents principaux, le traître Savardin, porteur de lettres hiéroglyphiques, cachées dans un nécessaire, est arrêté au pontBeauvoisin', et transféré dans une prison de la capitale. Un autre agent principal, le traître Riolles ', confident du ministre favori et porteur de lettres hiéroglyphiques, cousues dans la ceinture de sa culotte, est arrêté à Bourgoin, et transféré à Pierreen-Gise. Un troisième agent principal, le sieur Gouvelot, porteur de lettres hiéroglyphiques, cousues dans la coeffe de son chapeau, aussi est arrêté à Bourgoin et conduit à Pierre-en-Gise. Quel corps de preuves! A la nouvelle de ces captures, l'épouvante est jetée parmi les conspirateurs; cependant l'Assemblée nationale ne prend aucune mesure et le Ghâtelet ne fait aucune poursuite, pour amener les prisonniers en jugement. Le seul comité municipal, forcé de prendre connaissance du conspirateur Savardin, publie enfin son rapport : depuis plusieurs jours, il faisait la matière- de toutes les conversations. Des agents du pouvoir exécutif enlèvent ce conspirateur de sa prison, et ni le procureur-syndic de la commune, ni le procureur du Ghâtelet ne font la moindre démarche : ce n'est que lorsque leur silence criminel est dénoncé à l'Assemblée nationale qu'ils
1. Le Pont-de-Beauvoisin, sur la limite du Dauphiné et de la Savoie.