Le texte porte pour. Peut-être faut-il lire puis
place de député, et de prendre parti parmi ses ennemis, en attendant le moment de venir fondre sur elle. Cet infâme lui avait cependant prêté quatre fois serment de fidélité : Peuple imbécile, fie-toi à leurs serments, ils travaillent à t'égorger.
Riquetti l'aîné, au nom du comité diplomatique, a proposé ce plan de décret relatif au pacte de famille entre la France et l'Espagne :
« 1° Tous les traités précédemment [conclus] continueront à être respectés par la nation Française, jusqu'au moment où elle aura revu ou modifié ces divers actes, d'après le travail qui sera fait à cet égard et les instructions que le roi sera prié de donner à ses agents auprès des différentes puissances de l'Europe.
« 2° Que préliminairement à ce travail et à Texamen approfondi des traités que la nation croira devoir conserver ou changer, le roi sera prié de faire connaître à toutes les puissances avec lesquelles la France a des engagements, que la justice et l'amour de la paix étant les bases de la constitution française, la nation ne peut en aucun cas reconnaître dans les traités que les stipulations purement défensives et commerciales.
« Décrète en conséquence que le roi sera supplié de faire connaître à Sa Majesté Catholique que la nation française, en prenant toutes les mesures propres à maintenir la paix, observera les engagements que son gouvernement a contractés avec l'Espagne.
« Décrète en outre que le roi sera prié de charger son ambassadeur en Espagne de négocier avec les ministres de sa majesté catholique, à l'effet de resserrer, par un traité national, des liens utiles aux deux peuples, et de fixer avec précision et clarté toute stipulation qui ne serait pas conforme aux vues de paix générale, et aux principes de justice, qui seront à jamais la politique des Français.
« Au surplus, l'Assemblée nationale, prenant en consi-
dération les armements des différentes nations de l'Europe, leur accroissement progressif et la sûreté de nos colonies et du commerce national, décrète que le roi sera prié de donner des ordres pour que nos flottes en commission soient portées à 30 vaisseaux de ligne, dont 8 au moins seront armés dans les ports de la Méditerranée. »
Sur les observations de MM. Pétiou et Boutidoux, les deux premiers articles, tendant à jeter de Tinquiétude sur les dispositions des cabinets de l'Europe, ont été retirés par la majorité du comité, contre Tavis de Riquetti.
Le troisième article a été adopté, après y avoir ajouté les mots défensifs et commerciaux après celui d'engag-ement s.
Le quatrième article a passé sans modification.
Le cinquième a passé de même, après avoir porté, d'après la motion de M. Ricard, à 45 le nombre des vaisseaux à armer indépendamment d'un nombre proportionné de frégates et bâtiments légers.
Et le projet de décret a passé presque à l'unanimité.
Adresse au Peuple
Le voilà donc enfin, ce sinistre projet que l'infernal Riquetti machinait dans les ténèbres. Le voilà, cet affreux décret qui, bientôt, fera fondre sur nous les fléaux redoutables de la guerre, unique ressource laissée à nos agents atroces pour nous remettre aux fers. Où étiez-vous, Barnave, Lameth, d'Aiguillon, Robespierre, Menou, quand on a osé le proposer? Vous sommeilliez sans doute, puisqu'il a passé sans vos réclamations, ou bien le serpent infernal est parvenu à vous séduire par son langage trompeur. Chère patrie, n'as-tu donc plus pour te défendre que quelques cœurs honnêtes sans défense contre l'astuce des fripons soudoyés par le despote? Citoyens trop crédules! naguère encore vous chantiez vos victoires : enivrés d'un
faux triomphe, vous criez, avec transport : « Nous sommes libres », et cent mille voix perfides répétaient à l'envi : « Vous êtes libres », pour vous plonger dans une fatale sécurité. Ils vous ont présenté la main de paix, en vous jurant fidélité; ils ont lié les bras à vos défenseurs séduits par leurs faux airs de fraternité, et ils sont parvenus à vous enchaîner sur l'autel même de la liberté : vous dormez sur leur sein : encore quelques jours, et un affreux réveil succédera à ce repos funeste, et vous reconnaîtrez, en frémissant, que ce triomphe glorieux dont on vous berçait, n'était qu'un songe imposteur.
Ici, quelle scène affreuse s'ouvre devant moi! Livrés à votre frivolité naturelle, bientôt vous détournerez les yeux des affaires du dedans sur les affaires du dehors; vous abandonnerez vos plus chers intérêts pour de folles nouvelles; des mensonges de gazetier vous feront oublier le soin de faire régner dans vos murs la justice, l'abondance et la paix. Pour hâter votre ruine, les scélérats qui vous gouvernent vous cherchent des ennemis en tous lieux, et s'efforcent de vous engager dans des guerres désastreuses. Hors d'état de tenir devant les forces ennemies, vos flottes seront écrasées et détruites; des milliards seront dissipés en quelques années, et les biens du clergé, qui devaient servir à libérer l'Etat, à soulager le peuple, n'auront servi qu'à vous rendre vos fers, qu'à appesantir sur nos têtes le joug de la servitude et de la misère. Loin des yeux de leurs concitoyens, bientôt les soldats ne songeront plus à leurs droits, et finiront par oublier la patrie. Au milieu du tumulte des camps, ils ne connaîtront plus que la voix de leurs chefs; mille séductions seront employées pour les asservir; enfin, ramenés dans leur terre natale, ils seront prêts, au moindre mot, à fondre sur leurs concitoyens. Chère patrie, te voilà prête à être méconnue par tes enfants, en attendant qu'ils te déchirent et te remettent aux fers. Que dis-je? un simple signe du despotisme suffira pour les transformer en bourreaux, qu'animeront encore
les cris de fureur de vos implacables ennemis. Eux-mêmes, plongeant à l'envi leurs mains homicides dans votre sang, déchireront vos entrailles palpitantes, sur le sein livide de vos femmes et de vos enfants. — Voilà donc les fruits de vos privations, de vos jeûnes, de vos travaux, de vos dangers, de vos blessures, de vos combats, de vos victoires, ou plutôt voilà les fruits amers de votre aveugle confiance, de votre stupide sécurité.
Peuple échappé à ce sort effroyable, un seul moyen vous reste, c'est de vous lier étroitement à vos frères d'armes des troupes de ligne, c'est de leur faire jurer, sur l'honneur, de ne pas marcher contre l'ennemi, que la liberté ne soit établie dans vos murs, que les ennemis de la patrie ne soient écrasés ; c'est de faire tomber sous la hache vengeresse la tète criminelle de vos ministres; et, avant tout, c'est de vous assembler sans délai, de remplir le sénat, et de demander à grands cris la révocation du funeste décret, que les pères prétendus de la patrie se sont hâtés, sans doute, de présenter à la sanction... Mais, hélas! l'Ami du Peuple vous prêchera-t-il toujours en vain? Prends conseil de tes malheurs, peuple lâche et stupide; et si rien ne peut te rappeler au sentiment de tes devoirs, coule tes jours dans l'oppression et la misère ; termine-les dans l'opprobre et l'esclavage.
Marat, rAmi du Peuple.
(31 aoiU 1790)
Des troubles, qui n'étaient à Torigine que des troubles d'ordre disciplinaire, avaient éclaté, au début du mois d'août, dans la garnison de Nancy*. Malgré les efforts de Dénoue, commandant de la garnison, les trois régiments de Nancy, le Régiment--du-Roi, Chàteauvieux et Mestre-de-Camp, se trouvaient en pleine insurrection. Tout le mois d'août s'écoula au milieu de l'anxiété générale, et c'est dans ces graves circonstances que, le 28 août, l'Assemblée générale entendit la lecture d'une lettre dans laquelle le marquis de Bouille insistait sur la gravité de la situation. C'est à cette occasion que Marat écrivit V Affreux Réveil, petite feuille de 8 pages, in-S*^^.
A VAmi du Peuple.
Le 29 août 1790.
Vous ne l'aviez que trop prévu, monsieur; nous touchons au moment de notre ruine, si les gardes nationaux ne rentrent enfin en eux-mêmes, pour se souvenir qu'ils sont
1. On trouvera un excellent récit des incidents de Nancy dans Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, liv. V, ch. II.
2. S.l.n.d.; à la p. 8, cette mention : « De l'imprimerie de Marat. »
citoyens, et si le peuple ne retrouve son énergie du 14 juillet.
Les ennemis de la révolution ont levé le masque, ils se croient sûrs de leur triomphe, ils parlent en vainqueurs. Jugez-en à ce discours tenu hier soir aune table où quelques royalistes, enragés, faisaient éclater une insolente joie. Je refuserais de le croire, si je ne l'avais ouï de mes deux oreilles : « Grâces au ciel, les choses vont rentrer dans « l'ordre, ou le sang coulera à grands flots. Mais nous « sommes bons, nous voulons l'épargner. S'il y a moyen; c( nous capitulerons ; voici notre plan ». Nous offrons de payer toutes les dettes de l'Etat. Les fonds de deux milliards sont faits en Hollande et en Angleterre; ceux de deux autres milliards cinq cents millions seront faits sous six mois. Nous demandons en retour que les choses soient remises sur le pied où elles étaient à l'ouverture des Etats-Généraux. Il ne sera plus question d'assemblée nationale; le roi, chef absolu de la nation, en sera le législateur suprême, la noblesse sera réintégrée dans ses privilèges, le clergé rentrera dans ses biens, les Parlements seront rappelés, la finance sera maintenue, le gouvernement corrigera les abus, et le peuple aura des assemblées provinciales.
Une amnistie plénière sera publiée dans tout le royaume, mais on nous livrera six têtes du côté gauche, et tous les écrivains incendiaires.
Voilà, messieurs, la médaille; en voici le revers. Si vous refusez, trois cent mille hommes, prêts à entrer en campagne, nous feront raison de vous : ils vous asserviront et riveront vos fers; c'est le droit de la guerre, c'est le droit du vainqueur.
Signé : Un membre du club des jacobins.
A Vauteur.
Du 31 août 1790.
J'étais assis hier soir aux Tuileries, fort proche de deux nouvellistes qui s'entretenaient des menées atroces des officiers de la garnison de Nancy, de l'affreuse démence du comité militaire, de Faveugle fureur de l'assemblée nationale; et j'entendis très distinctement l'un d'eux qui disait : « Mon ami! La fusée est prête à se dévider; « vous entendrez dire sous quinze jours que Necker et <( La Toiir-du-Pin, ces deux coquins fieffés, ont pris la fuite « pour aller à Metz, où Bouille les attend. — Gela est-il « croyable? — Oh! très croyable, et je puis vous dire entre « nous que je tiens cette nouvelle du général. » Un groupe, qui se formait à quelques pas, attira mes nouvellistes, et je restai sur ma chaise à réfléchir tristement sur notre cruelle position. Je me rappellerai avec douleur qu'il y a longtemps que vous nous annoncez cet événement comme inévitable, de même que la fugue de la famille royale. Je le sens trop, monsieur, nos ministres nous échapperont : l'orage terrible qui se prépare en Lorraine doit amener leur chute nécessairement : mais je ne saurais me figurer que le général, futé et dissimulé comme il l'est, ait pu faire cette confidence et commettre une pareille indiscrétion : car il n'ignore pas qu'il nous répondrait sur sa tête et de la fuite de la famille royale et de celle des ministres. Dieu le préserve de nous trahir, la garde nationale peut bien sommeiller encore quelques moments, quoique une très grande partie ait déjà commencé à se réveiller. Mais à l'instant où elle ouvrira les yeux, c'en est fait de lui, à moins qu'il n'eût déjà cherché son salât dans la fuite.
Quoi qu'il en soit, le ton affirmatif avec lequel cette nouvelle fut donnée m'imposa l'obligation de vous la faire passer ; je croirais mériter de sanglants reproches si j'avais
négligé une seule fois d'engager les citoyens à se tenir sur leur garde.
Signé : A. B...., citoyen du district des Prémontés.
Ces nouvelles n'étaient que les avant-coureurs de l'horrible catastrophe : en voici le prélude.
Dans la séance d'hier on a donné lecture de cette lettre du ministre de la guerre :
« M. le Président,
« Je crois n'avoir rien à ajouter à la lettre de M. de Bouille, sur les tifconstances malheureuses de la rébellion de la garnison de Nancy; je désire, pour le salut de la patrie, je fais des vœux pour que l'assemblée veuille bien adopter les dispositions de ce commandant. »
Le Tartuffe !
Lettre du sieur de Bouille.
« J'ai l'honneur de vous informer que le régiment de Châteauvieux persiste dans son insubordination ; qu'il s'est porté aux derniers excès; que les régiments du roi et de Mestrede-Camp se sont réunis à lui.
« Une partie des gardes-nationales et du peuple s'y est jointe, l'autre partie des citoyens est menacée des plus cruelles catastrophes. La municipalité et le directoire se trouvent dans la plus triste situation; les habitants courent la campagne et portent l'alarme partout ; hier la garnison a pris les armes; M. de Malseigne a pris la fuite, il a été poursuivi par cent cavaliers de Mestre-de-Camp ; les carabiniers de Lunéville sont venus à son secours, le combat
s'est engagé, un grand nombre a été tué, le reste est dans les prisons de Lunéville. M. de Noue, commandant de la place, a été saisi par les rebelles et jeté dans un cachot; un aide-de-camp de M. de La Fayette a subi le même sort. Demain toutes les gardes nationales et les forces du département seront rassemblées au nombre de quinze mille hommes, 28 pièces de canon; j'emploierai tous les moyens possibles pour rétablir le calme et la tranquillité, épargner le sang. Je crains que la municipalité de Nancy ne se refuse à ces dispositions ; je croirais qu'il serait à propos que je fusse accompagné de deux députés de l'assemblée. »
Extrait du procès-verbal des officiers municipaux de Nancy :
« Du dimanche 29, quatre heures du matin.
« Nous sommes dans la position la plus cruelle ; nous n'ignorons point les dangers qui menacent nos têtes ; mais, semblables aux vieillards du Capitole, nous sommes résolus de périr dans nos chaires curiales. Dans ce moment toute la garnison de Nancy, au nombre de plus de trois mille hommes, est aux mains avec les carabiniers de Lunéville, La municipalité a pris tous les moyens pour ramener le régiment suisse. Rien n'a réussi. »
La lecture de ces pièces a été faite par le sieur Emery, qui a conclu par un projet de décret tendant à approuver la conduite du sieur Bouille, à s'en rapporter aux mesures qu'il a prises, et à supplier le roi de donner de nouveaux ordres pour le rassemblement des forces et la réduction des régiments rebelles.
Un député* a fait un long discours pour disculper la municipalité de Nancy.