Chapelain
à ces ignorants qui veulent à toute force nous endoctriner; mais comme la chose est impraticable, et comme personne au monde n'a même le droit d'attenter de la sorte à leur liberté, je ne vois d'autre moyen que d'ériger un tribunal sévère d'hommes instruits et d'hommes intègres, devant lequel le beau et le bon seul trouve grâces, si tant est que de tels hommes ne soient pas eux-mêmes impossibles à trouver'.
Je t'annonçais dans ma dernière la décadence prochaine des lettres et le bouleversement des sciences, suite infaillible de la démangeaison d'écrire et du charlatanisme des auteurs en crédit. Cher Camille, ce moment est déjà arrivé ; il y a longtemps que nous n'avons plus Montesquieu, nous venons de perdre Rousseau, Buffonnous échappe. Et que nous reste-t-il aujourd'hui pour remplacer Molière, Racine, La Fontaine, Boileau, Bossuet, Fénelon? Un Marmontel, un Lemierre, un Garât, un Beaumarchais^!
Et ne crois pas que nous soyons plus riches en savants! A quelques novateurs près, qui viennent de paraître sur l'horizon, je n'en connais aucun qui ait du génie. Tristes
RELIQULE DaNAUM.
Lettre VIII
Tu ne me laisses pas respirer avec tes questions éternelles : permets, Camille, que je te demande relâche, et que sans donner le change à ta curiosité, je la tienne quelque temps en haleine.
1. Je vois bien un autre moyen, c'est de rendre la presse libre; et peut-être le Français jouira-t-il, sous peu, de ce précieux avantage. {Note de Marat)
2. A voir les fatras sortis de sa plume depuis dix ans, je parierais cent contre un qu'il n'est pas l'auteur des mémoires contre Mme de Goesman. {Note de Marat)
Hier j'allai passer un quart-d'heure au grand club où tant de sots tiennent bureau d'esprit. J'y trouvai une nombreuse compagnie, divisée en petits pelotons; je m'approchai d'une croisée où siégeait le plus bruyant. Apprenez, Monsieur, que j'ai l'honneur d'être de l'Académie des sciences, disait (en ajustant sa perruque) un vieillard vêtu de noir. — Hé! que prétendez-vous en conclure, lui répondit un jeune homme, en relevant sa culotte; que vous êtes infaillible, sans doute? Mais apprenez à votre tour que, loin de croire à l'infaillibilité de l'Académie, je ne crois ni à ses lumières, ni à sa judiciaire. Qu'il y ait encore dans ce bas monde des hommes instruits, judicieux, profonds, des génies créateurs, des sages; c'est ce que l'on ne saurait nier, sans un peu d'humeur; mais ils sont très clairsemés comme ils le furent de tout temps; et à coup sûr on ne les ira point chercher dans votre corps. — • Bravo, bravo! s'écria d'une voix glapissante un ample abbé; parbleu, elle l'a bien fait voir à la manière dont elle a reçu mon ouvrage. — Que diable voulez-vous, répliqua le voisin, vous avez tort d'être venu si tard : trente ans plus tôt, toute l'Académie était cartésienne, et elle faisait la guerre à xNewton; aujourd'hui elle est newtonienne, et elle fait la guerre à Descartes. — Tout est de mode, opinions et systèmes, comme vous voyez, reprit le jeune homme en s'adressant au vieillard; mais puisque les contraires ne peuvent exister à la fois, vous conviendrez. Monsieur, que ceux qui composaient alors l'Académie étaient grossièrement dans l'erreur, ou que ceux qui la composent aujourd'hui s'abusent étrangement; néanmoins, elle se crut toujours infaillible, et toujours elle prétendit décider. Mais s'abuser sur un point de physique, qui n'est pas au-dessus de notre portée, n'est-ce pas être incapable de l'examiner, de Téclaircir? Que pensez-vous.de l'induction? Je crois peu nécessaire d'en appeler ici aux annales historiques de la compagnie. Qui ignore qu'elle ne pensa jamais par ellemême? Quelque système qu'elle ait affiché, toujours elle
fit le triste rôle d'écho : se traînant de fort loin sur les traces des grands hommes, qui, bien ou mal, ont endoctriné le monde, elle ne s'attacha même à leur char qu'après être lasse de les persécuter. Voilà donc ces oracles qu'on voudrait nous faire révérer. Ils peuvent abuser le stupide vulgaire : mais quelle confiance pourraient-ils inspirer à l'homme qui réfléchit? Au demeurant, pour cultiver les sciences avec succès, il faut un grain de philosophie, jamais il n'y en eut moins dans vos têtes académiques. Pour elles, la chimie, l'astronomie, la physique, ne sont qu'un tissu d'illusions, de merveilleux, de prodiges. On y voit le feu à la glace, l'eau changée en air et devenue le plus admirable des combustibles ; les couleurs produites par un nombre infini de rayons colorés et néanmoins insuffisant pour former toutes les teintes connues ; le cours des astres s'altérant à la longue, et ayant besoin d'être réformé, comme si un ouvrier maladroit eût construit le monde, ou qu'il fût conduit par l'aveugle destin.
Encore si ces Messieurs se contentaient de rêver! mais malheureusement ils veulent agir; et vous avez là un bel échantillon de leur savoir-faire. Il tenait à la main le Journal de Paris où l'on rend compte de la malheureuse catastrophe arrivée à Essone\ Vraiment, ajouta-t-il, nous avions grand besoin que ces bienfaiteurs de l'humanité s'étudiassent à renchérir sur la poudre à canon I Comment leur cœur compatissant a-t-il pu en former l'idée? Comment leurs mains innocentes ont-elles pu se prêter à ce cruel ministère? Mais que dis-je? La voix de la nature avait beau retentir à leurs oreilles : hypocrites sans pudeur, ils multipliaient leurs funestes essais, tout en déclamant contre cette invention meurtrière. Ce qui me confond, c'est qu'ils trouvent toujours quelque bas valet pour donner le change au public, et tourner à leur gloire jusqu'à leur ineptie; écoutez le journaliste vanter leur courage héroïque, et