Cornette (Claude-Melchior
Tu connais Beaumé par son vin de groseilles, Cornette par sa belle expérience d'Essone, Sage par son beau laboratoire, ses petites manipulations, et son babil éternel.
Mais il fallait placer à la tête Lavoisier, le père putatif de toutes les découvertes qui font du bruit \ Comme il n'a point d'idées en propre, il s'arrange de celle des autres : mais ne sachant presque jamais les apprécier, il les abandonne avec autant de légèreté qu'il les a prises, et il change de systèmes comme de souliers. Dans l'espace de six mois, je Tai vu s'accrocher, tour à tour, aux nouvelles doctrines du feu. principe, du fluide igné, de la chaleur latente. Dans un espace plus court encore, je l'ai vu s'engouer du phlogistique pur et le proscrire impitoyablement. Il y a quelque temps que, d'après Cavendish, il trouva le précieux secret de faire de l'eau avec de l'eau. Ensuite, ayant rêvé que ce liquide n'est que de l'air pur et de l'air inflammable, il le métamorphosa en roi des combustibles. Si tu me demandes ce qu'il a fait pour être tant prôné, je te répondrai qu'il s'est procuré 100.000 liv. de rentes, qu'il a donné le projet de faire de Paris une vaste prison, et qu'il a changé le terme d'acide en celui d'oxygène, le terme de phlogistique en celui d'azot, le terme marin en celui de muriatique, le terme nitreux en ceux de nitrite et nitrate. Voilà ses titres à l'immortalité. Fier de ses hauts faits, il s'endort maintenant sur ses lauriers, tandis que
1. Rien de si commode pour racadémicien plagiaire que les Mémoires de la compagnie. A l'instant qa'il a vent d'une découverte qui lui plaît, il en accroche ce qu'il peut, sur des relations souvent erroné^^s, et toujours incomplètes : puis il se met à brocher un mémoire ; et sans s'inquiéter s'il déraisonne sur le sujet en question, il se contente d'y consigner les term -s qui le caractérisent; ensuite, pour prendre date, il s'empresse de le lire dans quelque séance particulière; lorsque l'ouvrage original paraît, il refond son mémoire; et comme le volume où ce mémoire est inséré ne s'imprime que plusieurs années après la date qu'il porte, il vient effcontément, ce volume à la main, disputer à l'inventeur l'honneur de la découverte. {Note de Mafat)
ses parasites relèvent jusques aux nues, et que son petit disciple Fourcroy fait les quatre coins de Paris pour propager ces belles découvertes.
Astronomes. Ils ont à leur tête Gassini* et Lalande*.
Lalande, non moinsf ameux par sa galanterie grotesque, sa fureur de prophétiser ^ que par son acharnement contre les novateurs. Gomme il ne fait point de découvertes, il ne veut pas que les autres en fassent. Tu ne me demanderas pas sans doute à quelle hauteur vont ses talents : tu n'as pas oublié qu'il en fit preuve au sujet de la fameuse comète de 1774.
Je ne connais Gassini que par ses commentaires sur les étoiles doubles et les étoiles colorées \ Il y a loin, dit-on, de lui à Dominique, son aïeul, et je Taccorde : ce qui démontre assez clairement qu'il n'en est pas d'une race
1. Gassini (Jacques-Dominique), 1747-1845, arrière-petit- fils du célèbre Jean-Dominique Gassini (1625-1712).
2. Si tu es curieux de le connaître, va à Ruggieri, et si tu vois un sapajou crotté, menant en laisse trois ou quatre jouvencelles de l'autre siècle, c'est là ton homme.
Tu pourrais aussi le voir à Popincourt, car il y joue souvent la comédie ; mais comme il n'y paraît qu'en habit de caractère, voici son signalement. Demi-nain très décharné, et d'un âge plus que mûr; portant surtout merde-d'oie, k basques fort courtes; veste olive, à basques fort longues ; culottes lie de vin n'atteignant pas le genouil: petit chapeau; grande bourse, énormes manchettes; bas jonquille; souliers carrés. Cet habillement, jadis de mode, n'est pas tout à fait de son goût ; mais il le porte par devoir : c'est un bien de famille substitué. M. son père en hérita du dernier maître qu'il servit; à sa mort, il le légua à l'aîné de ses enfants mâles, à la charge de l'endosser les jours de représentation. {Note de Marat)
3. Les Parisiens ont tant de confiance ea ses prédictions que lorsqu'il leur annonce la pluie, ils se mettent en bas blancs, et qu'ils prennent leur parapluie, lorsqu'il leur annonce le beau temps. [Note de Marat)
4. Cette rare découverte se réduit tout bonnement à la déformation de l'image des étoiles par les iris du télescope d'Herschel, à travers lesquelles il les aperçut. {Noie de Marat]
d'astronomes transportée en France comme d'une race de chiens de chasse.
Physiciens. Petits amateurs à grandes prétentions, parmi lesquels on compte Rochon et Leroi.
Rochon n'inventa jamais rien; mais il a le mérite de s'approprier les inventions d'autrui. A peine eut-il entendu parler du micromètre à deux prismes de Maskeline, qu'il s'en attribua l'invention. A peine eut-il entendu parler de la lunette aquatique de l'architecte de Galscroon, qu'il s'en attribua l'invention. Il ne dédaigne même aucun genre de gloire. Un habile ouvrier lui avait fait une lunette passable, et vite il s'attribua l'honneur de l'avoir construite. Un pauvre ouvrier lui avait soudé des morceaux de verre, comme il en soudait pour les lunettes ; et vite il s'attribua l'application de ce procédé à l'optique. Cher Camille, il faut bien lui pardonner sa nullité, en considération de son envie de bien faire.
A l'égard de Le Roi, c'est le répertoire ambulant de toutes les erreurs, de toutes les sottises, de toutes les extravagances physiques, publiées depuis deux siècles. Prodige de curiosité autant que de mémoire, on ne fesse pas un chat à l'un des bouts de la capitale, qu'il ne soit de la fête. Le talent de se multiplier, qu'il possède si éminemment, lui a valu l'emploi honorable de factotum de sa compagnie, et il s'en acquitte à ravir. Ses amis les plus familiers ne savent s'il aime autant la flagornerie que la table ; et c'est là un problème que je n'ai pas la présomption de vouloir résoudre. En attendant la solution, voici ses titres à la célébrité. Depuis trente ans il a rédigé, vaille que vaille, 233 rapports; il a fait 850 fois antichambre chez les hommes de la cour : il a dîné 1.119 fois en ville ; et il a eu 1.119 indigestions.
Tels sont les coriphées de l'Académie. Sois content, cher Camille, et n'en demande pas davantage; tu connais, comme moi, le romancier de l'Atlantide, et il y aurait conscience à te parler des autres.
Observation de l'éditeur
Quoique la lettre suivante ne soit pas de la même plume, je me fais un devoir de l'insérer ici, parce qu'elle contient des faits piquants, très propres à faire sentir la parfaite inutilité des sociétés scientifiques, et à dévoiler le charlatanisme effronté de leurs membres.
Lettre XII
Il n'est que trop ^rai, Monsieur, que les académies n'ont jamais fait de découvertes, bien que leurs membres se soient souvent approprié celles des autres. Je pourrais, à ce sujet, vous citer cent traits d'infidélité de MM. les Académiciens de Paris, cent abus de dépôt, cent inventions revendiquées publiquement par leurs auteurs, et ce qui est plus étrange encore, cent mémoires escamotés et publiés sans façon, sous le nom de ces déboutés plagiaires : mais je ne veux point vous faire broyer de noir ; je me bornerai donc à fixer vos doutes par deux anecdotes qui vous amuseront, et dont vous pouvez acquérir la preuve très facilement, puisqu'elles viennent de se passer sous nos yeux.
Vous vous souvenez de l'enthousiasme qu'excita Tenlève- ! ment du premier globe aérostatique, et de Tengouement ^ du public pour ce genre de spectacle : vous vous souvenez, aussi des merveilleuses découvertes dont cette nouvelle! expérience devait être la source ; vous vous souvenez encore des tentatives aussi vaines que multipliées faites pour diriger les ballons. Hé bien ! des sots qui croient que
le génie s'est réfugié à l'Académie des sciences lui ont remis douze mille livres pour travailler à découvrir quelque moyen de direction. Qu'est devenu cet argent? Vous pensez peut-être qu'il est allé à sa destination? Détrompez-vous. Vous pensez qu il a été employé à quelque rectierche utile? Que vous êtes simple ! Apprenez que nos savants en ont fait entre eux le partage, et qu'il a été mangé à la Râpée, à l'Opéra et chez'lès filles. Vous rougissez pour eux : mais ce n'est là qu'un bibus, écoutez une autre gentillesse un peu plus gaillarde.
Il y a quelques mois qu'un député à l'Assemblée nationale, soufflé par un auteur, proposa de décréter l'égalité des poids et mesures pour tout le royaume. La proposition fut accueillie et renvoyée à l'Académie des sciences, pour déterminer les moyens d'exécution. Aussitôt, MM les scientifiques de se rengorger, puis de mettre leurs scribes à l'œuvre, et d'accourir au sénat, pour annoncer que l'Académie avait trouvé que la meilleure méthode de remplir les vues de l'Assemblée était de déduire toutes les mesures de celle de la circonférence du globe terrestre; méthode que des plumes vénales ont aussitôt annoncée comme une superbe découverte de nos docteurs. Mais d'où croyez-vous que vienne cette méthode sublime? Des Egyptiens. C'était pour la transmettre aux siècles à venir, que furent élevées ces fameuses pyramides que tant d'ignares voyageurs ont prises pour des monuments éternels de la grossièreté de ces peuples. Ehl d'où croyez-vous que nos académiciens ont tiré ce magnifique système? Ils l'ont tiré mot à mot du traité sur les poids et mesures des Anciens, publié par Rome de l'Isle, savant distingué, dont ils ont eu soin de taire le nom, pour le piller impunément depuis sa mort, après l'avoir persécuté toute sa vie. Mais le beau du jeu, c'est que, sous prétexte de mesurer un degré du méridien (si bien déterminé par les anciens, et dont il serait impossible d'altérer aujourd'hui la mesure, sans renverser cet admirable système), ils se sont fait accorder par le ministre
cent mille écus pour les frais de l'opération; petit gâteau qu'ils se partageront en frères.
Jugez maintenant de Tutilité des académies et de la vertu de leurs membres. Celles de la capitale, qui n'ont jamais rien fait pour les progrès des connaissances humaines, que de persécuter les hommes de génie, seront conservées par les pères conscrits, par cela seul qu'elles sont à charge à la nation et qu'elles sont composées de vils suppôts du despote, de lâches preneurs du despotisme.