‹ Les pamphlets de MaratChapitre 57 sur 86 · D'Alembert était mort en · texte numérisé non relu

D'Alembert était mort en

toujours en augmentant, au lieu que celle de ses détracteurs tombe chaque jour. Celle de Voltaire a déjà baissé de moitié, D'Alembert et Diderot ont eu la douleur de survivre à celle qu'ils avaient usurpée. La Harpe et Marmontel n'en ont jamais eu qu'une assez mince. Otez les petits contes du dernier et la noire tragédie du premier, ils n'ont mis au jour Tun et l'autre que des avortons, semblables à ces femmes infécondes, qui font tous leurs efforts pour avoir un héritier, et qui n'ont plus ensuite que des fausses couches. Quoi qu'il en soit, la réputation de Rousseau sera éternelle, et si elle pouvait encore augmenter, elle recevrait aujourd'hui un nouvel éclat; car c'est à lui surtout que nous devons l'heureuse révolution qui se prépare dans le gouvernement : si cet illustre philosophe revenait à la vie, il triompherait de voir comment ses leçons ont fructifié parmi nous; et si la mort n'avait enlevé Voltaire, D'Alembert et Diderot, témoins de son triomphe, ils mourraient de douleur. Jugez des angoisses qu'il doit causer au fretin encyclopédique. — Je vois bien, reprit-il, que vous ignorez le coup qu'ils ont porté à sa mémoire. — J'ai ouï dire qu'ils ont insulté à ses cendres dans le parc d'Hermenonville. —Non, non, sachez qu'ils ont falsifié ses Confessions] et que, pour mieux le diffamer, ils y ont intercalé tous les traits dont la lecture révolte. — Ce que vous dites-là paraît violent : non que je ne les croie capables des dernières noirceurs; mais encore faut-il des preuves, quand on se permet de pareilles imputations. — L'ouvrage en offre mille aux yeux d'un lecteur qui connaîtrait Rousseau comme je l'ai connu. Je ne vous parlerai pas de la maladie qu'il contracta pour , avoir fait chambrée... ni de l'anecdote de la cuillère... Je i ne vous parlerai ni de la scène des Tuileries, ni de celle de] Notre-Dame; je ne vous parlerai que de celle du ruban, et^ de celle des amours de madame de Varens. Quelque absurdes que soient les premières, elles n'annoncent que des faiblesses dont un jeune homme dans le besoin n'est pas toujours exempt; mais celle du ruban décèle la noirceur d'âme

d'un scélérat endurci dans le crime; et peut-on en soupçonner le cœur d'un homme sensible : peut-on en soupçonner le cœur de Rousseau? L'histoire de madame de Varens porte encore l'empreinte de la falsification, toutes les autres anecdotes ne tombaient que sur lui, et il était le maître d'exposer au grand jour ses faiblesses : mais qu'à l'âge de la sagesse il ait de gaîté de cœur sacrifié une femme aimable, dont il n'avait jamais eu à se plaindre, dont il avait toujours eu à se louer, et qui lui avait servi de mère; que de sang-froid il se soit couvert d'un crime dont il avait tant d'horreur, c'est ce qui n'entrera jamais dans l'esprit d'un homme sensé, d'un homme qui a vécu avec l'auteur d'ftmile. — J'avoue que voilà des raisons bien fortes. — Elles ne sont pas les seules. Vous n'ignorez pas qu'il passe pour constant qu'il a remis à diverses personnes des copies de ses Confessions-^ on nomme même un gentilhomme d'Edimbourg et un membre du Parlement d'Angleterre : j'ai été aux informations pendant dix années, et il ne s'est pas encore trouvé un seul homme nanti de ce prétendu dépôt. Qu'en penser? si ce n'est que c'est là un bruit répandu par ses ennemis pour accréditer leurs impostures; car après avoir intercalé ces anecdotes scandaleuses dans ses Confessions, après avoir répandu le bruit qu'il en existait diverses copies, le moyen de soupçonner que tant de personnes se soient accordées pour les falsifier? et comment n'y pas ajouter foi, tant qu'elles n'auront pas été démenties par ces prétendus dépositaires?

On dit aussi que deux notaires de Paris ont entre leurs mains ce prétendu dépôt. Comme on ne les nomme pas, je n'ai pu aller à la source : mais quand il existerait, je n'en serais pas surpris ; il est si facile à des intrigants de s'arranger à cet égard. Pour y croire, il faudrait une preuve irrésistible qu'il a été fait par Rousseau, c'est-à-dire que le manuscrit fût tout entier de sa main, car il n'avait point de copiste; et comme son écriture m'est connue, je suis bien sûr qu'on ne m'en imposerait pas. » .

Nous en étions là, lorsqu'un garçon du café nous fit passer Le Porteur d'eau\ — Est-il possible, s'écria mon homme, qu'il y ait des écrivains assez peu sensés pour nuire à la cause publique par des pasquinades? Il faut avoir bien peu de ressources dans l'esprit pour donner à de bonnes choses un cadre aussi ridicule! — Vous savez l'offre du clergé et de la noblesse, dit un voisin nouvelliste, c'est admirable, parbleu, c'est admirable. — On peut encore, répondit mon homme, attendre d'eux quelques généreux sacrifices : mais c'est un sacrifice généreux de la finance et du Parlement que je serais curieux de voir. Si l'Etat n'avait pour se libérer d'autres ressources que leurs dons gratuits, je crois qu'on serait réduit à porter la couronne au Mont-de-Piété.

L'Anglais que j'aperçus au bout de la salle, me fit signe; j'allai le rejoindre, et il me conduisit chez sa belle cousine, où nous avons dîné.

Lettre X

Tu me demandes des renseignements sur l'Académie: royale des sciences; parce qu'ayant beaucoup vécu avec: ses membres, personne, dis-tu, n'est plus en état que moii de t'en donner d'exacts : mais tu devrais savoir aussi que s personne n'aime moins que moi ces sortes de détails, et tut as besoin de toute ma complaisance pour n'être pas refusé.?

Ainsi que les autres corps, l'Académie des sciences ai ses mœurs, ses usages, son régime, ses maximes et sai politique, dont aucun membre ne peut s'écarter sans se rendre suspect à tous les autres : mais laissons là ce qu'elle a de commun avec les autres sociétés savantes,, pour ne parler que de ce qui la caractérise.

1. Brochure qui parut sur les affaires du temps en janvier 1789. (Note de Marat)

Elle a pris pour symbole un soleil radieux, et pour devise, cette modeste épigraphe ; Invenit et perfecit; non qu'elle ait jamais fait aucune découverte, ou qu'elle ait jamais rien perfectionné; car il n'est sorti de son sein qu'une lourde collection de mémoires avortés*, qui servent quelquefois à remplir un vide dans les grandes bibliothèques. En revanche, elle s'est assemblée 11.409 fois; elle a publié 380 éloges, et elle a donné 3.956 approbations, tant sur de nouvelles recettes de fard, de pommades pour les cheveux, d'emplâtres pour les cors, d'onguents pour les punaises, que sur la forme la plus avantageuse des faux toupets, des têtes à perruque, des canules de seringue, et sur mille autres objets de pareille importance : travaux glorieux, bien faits pour nous consoler des sommes immenses qu'elle nous coûte annuellement.

Prise collectivement, elle doit être regardée comme une société d'hommes vains, très fiers de s'assembler deux fois par semaine, pour bavarder à leur aise sur les fleurs de lys: ou, si tu l'aimes mieux, comme une confrérie d'hommes médiocres, sachant peu de choses, et croyant tout savoir, livrés machinalement aux sciences, jugeant sur parole, hors d'état derien approfondir, attachés par amour-propre aux anciennes opinions, et presque toujours brouillés avec le bon sens.

Elle est divisée en plusieurs classes, dont chacune se met sans façon au-dessus de toutes les autres, et fait bande à part.

Dans leurs séances publiques et particulières, ces classes ne manquentjamais de se donner réciproquement des marques d'ennui et de mépris. Il y a plaisir à voir les

1. S'ils ont si peu de valeur pour le fond, ils en ont beaucoup pour la forme; l'impression en est superbe, et la gravure magnifique. Dans le nombre, il est tel mémoire sur un simple ou un instrument complètement inutile, mais représenté sur tous les sens, dont les planches ont coûté cent pistoles. {Note de Maraf.)

géomètres bailler, tousser, cracher, ricaner, lorsqu'on y lit un mémoire de chimie; et les chimistes ricaner, cracher, tousser, bailler, lorsqu'on y lit un mémoire de géométrie.

Si chaque classe en use de la sorte, les individus ne s'y traitent pas mieux; et les confrères se prodiguent charitablement cent épithètes gracieuses. Gondorcet' est appelé le faquin littéraire; Rochon % le paysan parvenu; Lalande', le chat des gouttières; Lavoisier, le père éternel des petites maisons; Gadet^ le torche-cul des douairières ^

1. Panégyriste de la confrérie; il mendie pour lui-même, disent ses confrères, les éloges qu'il distribue aux autres. Lorsqu'il a débité quelqu'une de ces petites phrases précieuses dont il brillante ses discours, il fait pause, dans l'attente des applaudissements.

Mais admirez jusqu'où va la calomnie. Nou contents de le peindre comme un fat, ils l'accusent d'insolence. Moi je soutiens qu'il n'est rien de si humble. Entre cent traits que je pourrais citer en preuve, en voici un qui dispense de tout autre, et dont on assure Tauthenticité. Jolie ou non, sa patronne plut au marquis de Kers... Comme toute peine mérite salaire, elle en reçut un billet de 30.000 liv. après le décès du galant; on trouva dans ses papiers de petits renseignements sur cette créance : les héritiers, de mauvaise humeur, en contestèrent la validité; mais notre académicien en exigea l'acquit. Le mystère allait être dévoilé aux yeux du public, lorsqu'un petit voyage, concerté avec le procureur de la partie adverse, lui fournit les moyens d'obtenir sentence pur défaut. Or, la dette fut changée en contrat; et aujourd'hui le docte Marquis touche par quartier les fruits des labeurs de sa patronne. S'il fût venu au monde un an plus tôt, disent ses confrères, on aurait pu le croire fils de gentilhomme; mais aux goûts de la bonne dame, il pourrait bien descendre de quelque Turcaret. {Note de Marat)

2. Rochon (Alexis-Marie), astronome et physicien (1741-1817),

3. Lalande (Joseph-Jérôme Le Français de), astronome (1732- 1807).

4. Gadet-Gassicourt (Louis-Claude), pharmacien et chimiste (1731- 1799).

5. Il a commencé sa fortune en recrépissant le teint des catins de la cour : il l'achève en rapetissant leurs appas secrets. {Note de Marat)

Voilà, cher Camille, quelques échantillons de cette tendre fraternité dont ils font parade.

Toujours divisés entre eux, s'ils se réunissent quelquefois, c'est pour accabler Fauteur de quelque découverte, à laquelle ils n'ont pu atteindre. Ainsi, à la vue des menées qui déshonorent ces oracles privilégiés des sciences, en comparant leurs beaux discours à leurs vilains procédés, leur feint respect pour la vérité à leur acharnement pour Ferreur, on aurait peine à concilier ces étranges contrariétés, si on ignorait qu'à leur intérêt près, rien ne les touche, que la crainte d'être éclipsés.

Venons à la politique de la compagnie.

Pour se donner du crédit, elle admet dans son sein les hommes en place ; et pour se donner du relief, elle y reçoit les étrangers de mérite, et dont la réputation est faite.

Crainte de mourir tout entière, elle a pour principe de se reproduire de ses cendres ; car chaque membre est ordinairement remplacé par un élève.

Si quelque nouveau venu se présente, la flagornerie seule peut lui ouvrir les portes; et comme les confrères ne sont pas ennemis de la bonne chère, ils donnent toujours la préférence aux favoris de la fortune.

Pris individuellement, ils se ressemblent tous. Faux amants de la vérité, apôtres sincères du mensonge, adorateurs de la fortune; peu appliqués, peu instruits, peu dociles; mais très dissipés, très présomptueux, très entêtés, ils sont curieux de distinctions et passionnés pour l'or; ils ont le même ton, les mêmes principes, la même allure, les mêmes procédés, et rien au monde ne ressemble plus à un académicien qu'un autre académicien.

Lettre XI

Tu veux donc à toute force des particularités sur chacun de ces Messieurs? Depuis vingt ans que je les vois, j'ai eu le temps de les connaître à fond, et je pourrais au besoin les peindre trait par trait : mais crainte de médire, je me contenterai de te parler de ceux qui se distinguent le plus dans chaque classe.

Mathématiciens. Au nombre des meilleurs sont Laplace, Monge et Cousin' : espèces d'automates, habitués à suivre certaines formules, et à les appliquer à l'aveugle, comme un cheval de moulin à faire certain nombre de tours avant de s'arrêter.

Monge est célèbre par son bonheur : car c'est être heureux que d'avoir obtenu la place d'examinateur des élèves du génie, pour avoir appris à compter au maréchal de Gastries.

Cousin est illustre par son physique de crocheteur et un estomac de fer.

Laplace est fameux par sa jolie moitié, et surtout par sa vue de lynx; il a vu, à travers une couche de 15.000 lieues d'épaisseur, que le noyau de la terre est d'une densité moyenne.

Chimistes. Les plus vantés sont Sage^ Beaumé", Cornette*, infatigables manipulateurs, auxquels le ciel accorda le talent d'humecter, de sécher, de calciner, de dissoudre, de décanter, et auxquels il refusa celui de bien voir et de bien raisonner.

1. Cousin (Jacques-Antoine-Joseph), 1739-1800. % Sage (Balthazar-Georges), 1740-1824.

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