CONCLUSION
On a vu, dans les pages qui précèdent, comment s’est formée et comment a vécu la Papauté temporelle, quelles misères celleci a values à la Papauté spirituelle, et dans quelle dépendance elle a placé la tiare.
Au moyen âge et jusqu’au xv" siècle, la monarchie temporelle avait sa raison d’être; c’est pour cela qu’elle a été. Il était bon que le pape ne fût pas à la merci d’un baron romain, toscan, ou napolitain. L’Europe alors étant exclusivement occupée de ses atîaires
intérieures, personne ne songeait à protéger le pontife, et il dut chercher à se protéger luimême. Les moyens furent malheureusement ceux qu’on employait ailleurs; du moins il en résulta que l’Etat pontifical fut en mesure de défendre son chef; et, comme l’Italie était divisée en une infinité d’Etats, le pape se trouva aussi fort que le plus puissant des princes italiens.
Mais cette révolution s’acheva au moment où une autre avait lieu en Europe. Le moyen âge finissait, et avec lui les petites principautés féodales. Les temps modernes commençaient, et avec eux les grandes monarchies, les gros budgets et les armées innombrables.
Les petits Etats ne purent rester debout , à moins qu’ils ne fussent protégés par leurs montagnes, comme la Suisse, ou par leurs canaux et leurs marais, comme la Hollande.
Ceux qui échappèrent au naufrage n’échappèrent pas à la dépendance. On l’a vu pour
le Saint-Siège. Ce mouvement continue : Les nations se forment là où il n’en existait pas. Aujourd’hui l’Italie est dans l’enfantement de la sienne. Demain, ce sera peut-être le tour de l’Allemagne.
Toutes les conditions d’existence des Etats européens étant changées , il s’ensuit que ce qui était nécessaire il y a quatre siècles, ne l’est plus. Le domaine temporel sert maintenant la papauté, comme l’armure d’un chevalier du moyen âge servirait nos zouaves ou nos chasseurs à pied.
L’indépendance du Pontife est -elle dans l’amour de ses sujets? C’est contre ses sujets .qu’il nous faut le défendre. Que nos troupes sortent aujourd’hui de Rome, et demain la révolution y entrera. Est-elle dans son armée ? Celle-ci ne tiendrait pas contre deux régiments français ou autrichiens. Où donc la trouver ? Dans le respect et la garantie de l’Europe, dans la protection que les grandes puissances , même schismatiques ou héréli-
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ques, accorderont au prêtre désarmé, au chef des choses saintes.
Que le Pontife, dégagé de tout souci temporel , siège radieux et vénéré au Vatican , entouré de la garde invisible de l’Europe et du respect, de l’amour de 200 millions d’hommes; qu’il n’ait plus à subir les misères d’un financier aux abois pour mettre son budget en équilibre, mais qu’il emploie ü des œuvres pies , aux pompes du culte , à la grande existence d’une cour princière, la liste civile que l’Europe catholique lui doit, qu’elle inscrira sur ses grands livres, qu’elle garantira par son honneur, que des empereurs reçoivent de leurs peuples, et que le pape peut, comme eux, recevoir sans honte des nations fidèles.
Voilà la meilleure solutiou, celle qui est dans le sens de l’avenir, que beaucoup d’esprits religieux voient arriver sans crainte, et qui donnerait peut-être au catholicisme une secousse nécessaire pour le tirer de la lèthar-
gie ou il s’endort, et l'unir à la vie moderne avec laquelle il semble trop vouloir rompre.
Mais on va rarement du premier coup au but cherché. Prenons donc, puisque nous ne pouvons faire mieux , quelque chose de la solution du Père Ventura, laquelle ne serait peutêtre pas très-éloignée d’être aussi celle du Père Lacordaire; car je suis de ceux qui pensent qu’on ne doit pas refuser un petit bien, par la seule raison qu’on ne peut en obtenir un plus grand.
« Le problème à résoudre, dit le Père Ventura (1), est de trouver le moyen par lequel le Pape serait roi, même dans l’ordre politique, sans être absorbé et distrait de ses hautes fonctions ecclésiastiques par les embarras et les sollicitations de la royauté... Il doit être roi pour être indépendant, mais il ne doit pas l’être pour être effacé par sa royauté... 11 doit être un roi au-dessus de tout , mais non pas
U) Essai sur le Pouvoir public , 1859, p. 693-
un roi concentrant tout en lui-même. H doit régner et laisser les différentes parties du pays s’administrer elles-mêmes. »
Il y a dans ces paroles un juste sentiment de la situation, et on en peut conclure que si l’on parvenait à rassurer le Père Ventura sur l’indépendance du pontife, chose qui nous semble aisée, il ferait bon marché de cette royauté temporelle qu’il veut aussi peu occupée que possible.
Quant au moyen : décentraliser l’Etat pontifical ; c’est retourner en arrière , vers l’isolement municipal, tandis que les Italiens veulent aller en avant , vers la vie en commun , l'existence nationale. Le nouvel édifice ne durerait guère. Ce qu’il faut, c’est, dans ce qui reste de domaines au Saint-Père, de larges réformes et l’administration remise réellement aux mains de ceux qui ont un intérêt direct à bien administrer : les choses laïques rendues aux laïcs, comme la France a rendu l’Italie aux Italiens.
Reste la question particulière des Romagnes.
Ces provinces font aujourd’hui ce que l’Angleterre a fait en 1688 : elles reviennent à leurs vieilles libertés, à leurs traditions, à leur génie national. Ce qui est nouveau pour elles, c’est le despotisme pontifical , doublé du despotisme autrichien; ce qui est ancien, c’est l’indépendance, soit comme fief de Ravenne, soit comme comté ou duché de Romagne, soit comme villes républicaines et seigneuries féodales, soit enfin comme provinces pontificales jusqu’en 1797.
Je ne veux pas raconter la longue et confuse histoire de ces petits Etats, leurs conventions, et leur vie orageuse, surtout parfaitement libre. Je rappellerai seulement les traités de Bologne avec Grégoire XI en 1377, et avec Martin V en 1429. Le dernier reconnaissait bien au Pontife le droit de choisir le podestat de la ville, mais à la condition de ne nommer qu’un personnage qu’il conviendrait à la Seigneurie bolonaise d’accepter.
Même condition pour le légat : le Pape ne devait en envoyer aucun die non piacesse ai ciuadini, qui ne fût pas agréable aux citoyens.
Le traité de 1447, avec Nicolas V, ne faisait aussi du légat qu’une sorte de président honoraire, et, jusqu’en 1797, Bologne entretint à Rome, auprès de la cour pontificale, une sorte de chargé d’affaires, comme la Valachie et la Moldavie avaient le droit d’en envoyer à la Porte Ottomane.
C’est que la condition politique de la grande cité romagnole n’était pas sans analogies avec celle des Principautés roumaines, et qu’elle gardait, comme celles-ci, son autonomie sous un suzerain éloigné.
Ce n’est qu’en 1598, lorsque, la ligne directe de la maison d’Esle s’étant éteinte, le pape Clément VIII s’empara de Ferrare et de Comacchio grâce à l’appui de Henri IV, qui voulait « relever les lys auprès de » la cour de Rome, » que toute la Romagne, avec les Légations de Bologne et de Ferrare,
se trouva enfin placée, et pour la première fois sans contestation , sous la main du Saint-Père. Il faut bien noter toutefois que chaque ville ou province, en faisant soumission au Saint-Siège, se fit reconnaître des libertés encore fort étendues. Bologne avait son sénat , les Légations de Ferrare et de Ravenne leurs concordats; le Pape régnait, mais ne gouvernait pas.
Ces provinces, d’abord réunies à la république Cispadane, firent jusqu’en 1814 partie du royaume d’Italie. La vie s’y réveilla. Nos idées, nos lois et les besoins de la civilisation moderne y pénétrèrent; leurs soldats parcoururent l’Europe avec les nôtres. Aussi, lorsque le congrès de Vienne rendit à la cour de Rome, qui n’avait point changé, ces populations si profondément modifiées dans leur esprit, leurs habitudes et leurs besoins, sans leur rendre leurs anciennes libertés, il créait pour elles le supplice de Mézence :
Mortua quinctiam juugebat corpora vivis.
Trois fois le vivant rejeta le mort; en 1815, en 1831, en 1849, les Romagnols proclamèrent la déchéance de leur souverain temporel, et, pour les maintenir dans une obéissance forcée, il fallut l’occupation périodique des armées autrichiennes. Depuis 1815 elles y sont restées plus de trente ans.
Les traités de Vienne, qui garrottaient la France et livraient lTtalie à l’Autriche, ont, du môme coup , rendu les Romagnes au Saint-Père; mais d’autres conventions lui ont ôté Avignon, Parme, Plaisance. S’il a eu le droit de céder celles-ci, pourquoi n’aurait-il pas le droit de céder celles-là? Et si, en les cédant, il a été un détenteur infidèle, qui laissait dépérir en ses mains ce qu’on appelle aujourd’hui l’héritage de la catholicité, pourquoi réclame-t-il Parme pour son ancien duc, qui, d’après la théorie nouvelle, est, lui aussi, un intrus et un usurpateur, Parme ayant été un jour bien d’Eglise? et pourquoi ne réclame-t-il pas de la France Avignon, où il a
commandé plus longtemps qu’à Bologne, six siècles au lieu de trois cents ans? Il n’y a pas deux justices, deux droits.
Je mettrai ces conclusions sous la protection d’un évêque, d’un saint, et du dernier des Pères de l’Église.
Saint Bernard, le plus grand homme de l’Eglise au douzième siècle, écrivait au pape Eugène : « Vous représentez Pierre, et jamais on « ne le vit habillé de soie et d’or, couvert de » pierres précieuses, au milieu d'un cortège de * soldats et de valets tremblants. Il a cru pou- « voir, sans tout cela, remplir sa mission. Sou- « venez-vous des paroles du Sauveur : « Si « vous m’aimez, paissez mes brebis. » En cela « vous êtes le successeur de Pierre, et non « celui de Constantin. »
* Autrefois, dit Bossuet dans sa Défense de la « déclaration du clergé gallican, on n’avait pas « la moindre idée du pouvoir dans lequel on « fait aujourd’hui consister toute l’espérance « de l’Eglise, et que l’on regarde comme le
« plus ferme rempart de l’autorité pontili- < cale. *
Enfin un évêque de France écrivait, il y a peu de temps : * Si le Saint-Siège vient à « être privé de son temporel, il pourra bien « en faire son mea culpn. Cette soustraction « d’autorité temporelle aura lieu cependant, « si le Pape ne donne pas à ses États une cons- « titution sur une large échelle. L’absolutisme « n’est plus de mise en Europe ; c’est pour cela « que l’Autriche a été chassée d’Italie (1). »
(1) Le marquis d’Azcglio, à qui cette lettre fut peut-être adressée, en cite une autre, « d’un des plus illustres évêques de France : » — « Pour tenir à de petites choses, on heurte chaque jour et, comme à plaisir, on offense la société moderne dans ses intérêts les plus profonds, les plus délicats, j'ose même dire, souvent les plus chrétiens... Ce qu’il faut, c’est de ne pas mêler au pouvoir spirituel de l’Eglise une domination terrestre que son divin Fondateur n’a pas entendu lui donner. » La politique et le droit chrétien, p. 1 1 i L’abhé Fleury, sous-précepteur des ducs de Bourgogne, de Berry et d’Anjou, petits-fils de Louis XlV.el auteur de notre meilleure Histoire de l’Eglise, était du même avis. « Ce n'est qu’après plus de mille ans, vous l'avez vu, qu’on s'est avisé de former «P nouveau système et d’ériger le chef de l’Eglise en monar-
Un dernier mot encore, celui de saint Boniface : * Quand les calices étaient de bois, les prêtres étaient d’or. »
que souverain. » Discours sur l histoire ecclésiastique, édition de Paris, HO'*, p. 3i!j.