LA DOUBLE NATURE DU PONTIFICAT
Nous assistons à un spectacle étrange. L’Europe est inquiète, la paix du monde est en suspens. Un mol suffirait pour ramener le calme dans les esprits, l’activité dans les travaux, et ce mot, on ne le dit pas. Non fjossumus.
Dans les trois dernières années, on a vu les grands de la terre faire de douloureux
sacrifices pour prévenir ou arrêter l’effusion
du sang : le roi de Prusse renoncer à une portion du patrimoine de ses aïeux; le Czar de toutes les Russies, à une province ; l’empereur d’Autriche, à un royaume; et ceux à qui le divin Maître a laissé, comme son plus précieux héritage, ces simples et grandes paroles, Beaii paci/tci, Heureux les pacifiques! se refusent à donner la paix au monde :
Non possumus.
La foi est-elle donc en péril, et le dogme en danger? Faut-il couvrir de son corps, pour les défendre jusqu’au martyre, des vérités éternelles? Ce sont quelques lieues carrées de territoire qu’un prince ne peut plus tenir et qu’il veut pourtant garder; et ces nouveaux persécuteurs de l’Église ne sont que des fils soumis qui demandent à leur mère sa bénédiction et la paix.
De quoi s’agit-il? La question est d’une simplicité redoutable. Tous les nuages amoncelés autour d’elle ne feront pas qu’elle soit autre chose qu’une affaire de bon sens.
On a beau mêler à ce propos le ciel et la terre, faire d’éloquentes objurgations bibliques, il reste aux yeux des simples, comme à ceux des hommes d’État, un # fait de la nature la plus ordinaire, et un problème dont la solution entre laïques eût été trouvée le lendemain du jour où elle aurait été cherchée.
Dans un coin de l’Italie, sur une colline que baignent les flots de l’Adriatique, s’élève une chapelle mystérieuse, vers laquelle ont afflué, durant des siècles, les fidèles et les dons. Son origine était divine; on racontait que des anges l’avaient apportée du ciel (1) toute construite : c’est la Santa Casa de Lorrette. Il semble aujourd’hui, à voir les colères qui éclatent et à entendre les reproches d’impiété et de sacrilège qui retentissent, que tout l’Etat pontifical a été.
(1) De Nazareth; mais c’était à peu près la même chose. — On sait la date du voyage : c’est dans la nuit du 12 mai
lui aussi, bâti par les anges; qu’il a le dogme pour fondement, la foi pour ciment; que c’est l’arche sainte d’Israël, à laquelle nul, sans # périr à l’instant, ne peut porter la main pour la soutenir , alors même qu’elle penche et semble près de tomber.
Voilà le dogme nouveau qui s’établit, et que, pour le salut même de la papauté temporelle, pour le repos de l’Italie et du monde, il faut combattre rèsolûment.
Que le Saint-Père, les cardinaux, les évêques décrètent l’Immaculée-Conception, nous, laïques, nous n’avons pas à y contredire.
L’Église agit dans la plénitude de son droit, dans la sphère de ses attributions spirituelles. Quand elle parle des choses du ciel , elle est souveraine auprès des fidèles: ils acceptent
et croient. Mais le nouveau dogme est d’ordre tout terrestre et mondain. 11 ne s’agit pas, cette fois, de consacrer une croyance ; on veut consacrer un domaine et placer une terre hors delà communion de la civilisation moderne;
on prétend attacher l'inviolabilité éternelle et l’éternelle immobilité, non plus seulement à la vérité, qui, de sa nature, est immuable, mais à une domination qui a, jusqu’à présent, subi toutes les vicissitudes des choses humaines.
Voilà des provinces aimées du soleil et bénies de la terre, qui ont le sol le plus fécond, le climat le plus heureux , et où ces dons de la nature demeurent stériles. Leurs populations voient ailleurs la loi qui s’améliore, l’administration qui s’épure, les gouvernements qui s’éclairent et comprennent qu’ils ont à la fois charge d’âmes pour l’instruction et la moralité , charge de corps pour la sécurité et le bien-être; et, parmi elles, elles trouvent souvent la vénalité dans la justice, l’incurie dans les fonctions , une sévérité implacable contre les aspirations les plus généreuses, parfois même les lois de la nature, de la morale universelle et de la famille audacieusement violées, parce que leurs mai-
1res n'ont point de famille , parce qu’ils ne sont point de la terre, parce qu’ils oublient que la société civile, étant elle aussi d’institution divine, a le droit et le devoir d’obéir à la loi que Dieu lui a donnée de travailler sans cesse à son perfectionnement matériel et moral.
Pourquoi en est-il ainsi ? Ah ! c’est que l’on méconnaît l’histoire avec une singulière hardiesse, en absorbant le prince dans le Pape, comme les hérétiques que l’Église a condamnés, il y a dix siècles, absorbaient, pour Jésus-Christ, l’homme dans le Dieu. Oui, il y a deux natures dans le pontificat. Oui , le Pape est le chef de l’Église, et, à ce litre, possède la plus belle domination qui soit au monde, l’empire des âmes; et, pour les gouverner, il a les cardinaux, les évêques, tout le corps sacerdotal, son armée sainte. Mais il est aussi prince de la terre, chef d’une portion de l’Italie. Et quand le prince de Rome veut, par hasard, dessécher un marais,
' * il appelle un ingénieur ; construire, autour
de la ville, un tronçon de chemin de fer, il s’adresse aux banquiers, et prend l’or de toutes mains, même de l’or juif. Il a des tarifs de douane, une police, une armée, des forteresses et des canons; il a des ambassadeurs et des généraux ; il fait de la diplomatie et il a fait la guerre, tant qu’il a cru pouvoir la faire utilement. Il a gagné, perdu, recouvré des provinces, selon que la victoire lui a été favorable ou contraire. Les archives du Vatican sont remplies jusqu’aux combles de bulles pontificales , mais aussi de traités qu’il a signés, de conventions qu’il a faites, d’actes de cessions à perpétuité qu’il a consenties. Il est prince enfin; il a agi, il a vécu en prince.
Pour le pontife, nous avons le plus profond respect. Quand, du haut de la basilique vaticane, il donne à la ville et au monde, urbi et orbi, sa bénédiction pastorale, nous courbons la tète sous les saintes
paroles du vieillard vénérable qui, au nom de Dieu, fait tomber sur la terre des vœux de concorde, de charité et d’amour; mais lorsqu’il rassemble des canons et des soldats, qu’il prend des villes d’assaut, traite avec les puissances, s’engage avec celle-ci, se refuse à toute communauté d’action avec cellelà, nous voyons le prince qui s’est mis à la place du prêtre, et, puisqu’il descend dans la sphère où s’agitent les intérêts temporels, les peuples retrouvent le droit d’examiner ses actes et de voir s’ils n’en sont pas lésés.
Tentative sacrilège! s’écrie-t-on dans un langage qu’aucune chancellerie laïque n’a jamais pris ; et si les temps sont durs, si Jules II et Sixte-Quint ne sont pas au timon de l’Etat, prêts à endosser la cuirasse et à se défendre par l’épée, aussitôt le prince, à son tour, disparaît derrière le pontife; la tiare cache la couronne; le glaive et la main de justice deviennent les clefs de saint Pierre, et les ambassadeurs ne trouvent plus au Vatican que cette
résistance opiniâtre, et parfois invincible, de la faiblesse résignée au martyre bien plus qu’à la raison. Au lieu de ministres discutant avec eux les affaires habituelles de la diplomatie , ce sont des prêtres qui répondent :
« Vous parlez de choses d’Ëglise et saintes « auxquelles il n’est pas permis de toucher.
« Nous sommes détenteurs et non propriétai- « res; c’est le bien inaliénable de la catholi- « cité. Non possumus. »
Depuis quatre siècles, en l’absence des conciles, qu’on ne réunit plus, le Pape a l’infaillibilité spirituelle ; par le dogme nouveau on veut l’investir encore de l’infaillibilité temporelle, quoique le Christ ait dit : * Rendez à César, * c’est-à-dire à la société civile, ce qui « est à César. » Et tel est aujourd’hui l’esprit de discipline au sein du clergé, que pas un évêque n’ose rappeler tout haut les enseignements de l’Évangile. Après s’être efforcé, durant soixante ans, d’effacer dans le prêtre le caractère de citoyen, voici qu’on voudrait l’en-
lever aux fidèles, en leur représentant comme une impiété sacrilège l’examen d’une question purement politique.
Est-ce donc que la théocratie va sortir du tombeau et essayer une fois encore de faire triompher son principe, que tout acte est une œuvre pie ou un péché, et, à ce titre, relève de l’Église? Est-ce donc que la civilisation moderne, qui proclame la complète indépendance du for intérieur et les droits de la conscience, sera contrainte d’abdiquer aux mains du sacerdoce pour mêler encore les choses du ciel et de la terre qu’elle a eu tant de peine à séparer ? Ah ! prenez-y garde , nous vous en conjurons. En plein moyen âge, quand vous étiez tout, quand vous aviez dans les mains, et légitimement, toutes les forces vives des sociétés , cette confusion du divin et de l’humain n’a amené que guerres sanglantes, catastrophes affreuses, et mille douleurs pour l’Église. Elle y a perdu la moitié de la catholicité. Que serait-ce aujour-
d’hui? Pour vouloir trop garder, ne risquezvous pas de perdre bien davantage? Grégoire Vit lui-même demandait moins que vous. Il voulait l’empire sur les consciences, mais jamais il n’a dit : « Celte terre est sa- « crée, et périsse l’Eglise plutôt qu’il ne se dé- « tache un lambeau de ce domaine. » Il mettait plus haut son ambition et son cœur.
Le paganisme aussi confondait les deux pouvoirs. Les princes de Rome étaient à la fois empereurs et souverains-pontifes. C’est pour cela que, durant trois siècles, les chrétiens ont vécu dans les catacombes et sont morts dans les amphithéâtres. Contre cette union dangereuse, Jésus prémunit son Église en lui disant : « Mon royaume n’est pas de ce <t monde; » et la loi fondamentale du christianisme fut la séparation absolue des deux puissances, comme elle est celle de la société moderne. Ce principe a prévalu jusqu’au milieu du moyen âge, et l’Église lui a dû douze siècles de grandeur, d’éclat et de
domination spirituelle. Plus tard est venue l’ambition de la terre, et la papauté a pris sa seconde nature. Comme la vieille divinité de Rome païenne, elle a eu deux visages, l’un en pleine lumière , resplendissant de la sainte auréole, l’autre sombre et menaçant.
A ces deux natures répondent deux modes
d’action fort différents , et deux histoires.
Racontons la première..