CES MESSIEURS DU 4 SEPTEMBRE
Et. Arago et J. Simon.
Naples, le 10 mars 1871.
L'Italie et Tunis se sont donné la main, si j'en crois les journaux triomphants de Florence. Sans doute le gouvernement tunisien, contrairement aux instructions dont l'envoyé du bey m'avait déclaré ne pas pouvoir s'écarter, a tout accordé, même l'indemnité à la Société agricole. Cette machination, où l'argent a joué un rôle, serait de peu d'importance pour nous, si ce n'était point un acheminement discret vers l'amoindrissement de l'influence française en Tunisie.
Prenons-y garde, ainsi qu'à Nice, dont les journaux ne parlent plus, mais qui ne cesse pas d'être à Rome et à Florence un objet de curiosité. A Naples même, où l'esprit politique nous est plus
(4) Voir les n09 9, 10, 41 et {% des Papiers secrets.
favorable que partout ailleurs, Nice n'est point perdue de vue au haut de la corniche de la rivière de Gênes.
A Naples aussi, la question papale est l'objet principal des préoccupations, et (ce que je ne croyais pas, même après avoir reconnu la sagesse qu'ont montrée les Italiens depuis la mort de M. de Cavour) la vieille et grande cité des Bourbons d'Italie, qui se serait montrée hostile à Florence capitale, accepte Rome sans aucun vestige d'opposition. Naples fait taire l'esprit de rivalité et de municipalisme qui avait pour aliment, dans toutes les villes d'Italie, de grands souvenirs historiques et une couronne artistique glorieuse.
En présence de ce fait considérable, je me demande quelle doit être la conduite de la France. M. Nigra, l'homme de la consorteria, nous avait mis au plus mal avec le pape et les radicaux. M. de Mallaret nous a aliéné les radicaux et les libéraux.
Aujourd'hui, la consorteria, qui a fait l'alliance des neutres, s'excuse; mais, nous croyant faibles, elle nous diminue en Europe et en Orient.
Le pape, qui maudissait naguère notre Révolution, nous sourit aujourd'hui, croyant que nos catholiques vont faire campagne en sa faveur, après le pèlerinage des catholiques autrichiens, dont l'arrivée à Rome n'a produit aucune sensation.
Les libéraux attendent le retour de M. Ratfazzi aux affaires. Les radicaux attendent, de leur côté, la fin de juin, époque marquée pour le transfert du gouvernement italien à Rome.
A mon sens, ces positions diverses commandent à la France de faire comme les radicaux et les libéraux. L'expectative peut s'accommoder avec ceux qui nous sourient, comme avec ceux qui cherchent à colorer leur abandon à un moment suprême, et ceux qui veulent voir venir ne sauraient nous en vouloir si nous agissons à leur exemple.
Mais le caractère d'une politique expectante dépend du choix de l'ambassadeur français impatiemment attendu. Il faudrait (pardonnez-moi ce mot), il faudrait conserver auprès du saint-siége un chargé
d'affaires tel, par exemple, que M. Lefebvre de Behain, qui mes emble, malgré sa sagesse, être bien vu du Vatican, et ne pas envoyer près de Victor-Emmanuel un ambassadeur ayant couleur cléricale.
Je vous le dis en toute franchise : à la nouvelle de la nomination vraie ou non de M. de Carcelle ou de M. Gochin, les hommes les mieux disposés pour nous se sont attristés. Les seuls qui témoignent de la joie sont ceux aux yeux de qui, monarchique ou républicaine, la France sera toujours condamnable et damnable. M. de Mérode s'en réjouit, lui qui a laissé voir deux fois sur son visage chez M. de Behain, qu'il n'y rencontrait pas avec plaisir un voyageur de vos amis. Je n'ai pas besoin de vous dire que cet ami lui a rendu exactement politesse pour politesse : un salut de la tête.
Le Vatican ne priera jamais pour la France que du bout des lèvres. Certes, je vois la difficulté de notre position, soit que le pape reste à Rome, soit qu'il en parte ; soil que le roi éloigne on non, le moment de son départ définitif de Florence. Mais je ne vois pas qu'il y ait avantage pour nous à donner en ce moment au pape deux représentants français au lieu d'un.
Si l'Italie voit arriver un ambassadeur français qui n'affirme point par ses antécédents le catholicisme, l'intérêt des libéraux nous accompagnera et nous aurons même pour nous une sérieuse fraction de la consorteria. La majorité des radicaux nous sera acquise, malgré M. Grispi, la Riforma et Roma, qui commencent à peser aux Italiens de bon sens. — Ils semblent sentir partout, et ils me disent à chacune de mes étapes, que si la République sombre encore une fois en France, c'en est fait pour cinquante ans de la liberté dans toute l'Europe.
Vous le savez, en nous suppliant de ne point accréditer ici un clérical, tout honorable que puisse être sa personne, aucun retour vers moi ne guide ma pensée. J'ai décliné le titre de ministre de la République française à Florence que me donnait une lettre signée de votre nom. Quand ma tâche modeste sera finie, je rentrerai en France pour me joindre à ceux de mes amis qui essayent d'amoin-
drir les périls dont notre République me semble menacée de deux côtés. Grâce à vous, j'ai été à même de raviver en Italie bien des sympathies en faveur de la France. Plusieurs journaux radicaux et même des feuilles conservatrices modifient à notre égard leur langage, empreint hier encore d'amertume ou de fausse pitié. Partout l'accueil amical dont je suis l'objet comme ancien proscrit pour la cause italienne et comme ancien maire de Paris, tourne au profit de notre malheureux pays.
J'ajoute avec bonheur que le Gouvernement de la défense nationale est noblement apprécié en Italie par tous les hommes à l'estime desquels on doit tenir.
Je vous serre les deux mains avec une affection bien sincère.
Etienne Arago.
Ministère de l'Intérieur.
Cabinet dît ministre.
Mon cher ami,
J'ai reçu ce matin 25, vers onze heures, votre lettre datée du 24. M. Dufaure a reçu celle de M. Thiers, datée du 23.
Du courage, au nom du ciel. Je vous plains l'un et l'autre de toute mon âme ; mais il faut lutter jusqu'à la dernière heure. Je vous envoie un télégramme pour appeler votre attention sur la situation du commerce berlinois, qui demande à grands cris la fin de la guerre. Je ne puis aussi m'empêcher de penser que l'Europe ne peut pas se désintéresser dans vos transactions, mais vous ferez pour le mieux.
Il se prépare ici dans l'Assemblée, sous la conduite de Gambetta, un grand mouvement contre toute cession de territoire. Son discours, celui de V. Hugo, celui de Louis Blanc sont tout prêts. iVow*
serons voués aux dieux infernaux ! — La grande masse de "l'Assemblée est avee nous.
Je n'ai aucune objection contre Pouyer-Quertier ; nous n'en sommes pas aux questions de traités de commerce ; je reconnais ses qualités de toutes sortes, et, franchement, je le préfère à celui que vous savez. Je crois qu'il a l'avantage d'être une force et de ne pas être une faiblesse. Il n'a pas été ministre de l'Empereur, et, croyez-moi, c'est quelque chose.
Je continue à être très-content de la majorité de l'Assemblée. Elle parle de ne pas aller à Paris ; de rester ici, de se camper à Versailles.
Votre venue, cher maître, coupera court à ces très-légères difficultés. Ce qui est beaucoup plus grave, c'est la question des préfets. Tous les députés viennent l'un après l'autre me déclarer qu'ils ne peuvent pas attendre un seul jour, et pour quelques-uns c'est la pure vérité.
Dites-le à Picard, s'il n'est pas parti, mais j'espère qu'il l'est. Et à vous dire vrai, je suis bien pressé, pour mille raisons, de vous voir tous. .
J'ai écris deux lettres à Picard, une à vous. Celle-ci est la seconde. Je n'écris point à Thiers. J'avertis chez lui à chaque courrier qui arrive et à chaque courrier qui part. Si je ne lui écris pas, c'est que je le crois à Versailles la plupart du temps et que vous lui communiquez sans doute mes lettres.
Grévy a besoin d'être un peu remonté.
Je sais par des indiscrétions qu'il songe à se démettre, et je n'en puis deviner le motif. Je le traite, nous le traitons, bien entendu, avec toute la déférence possible.
M. Gond est venu me demander de lever l'interdiction qui pèse sur le journal bonapartiste le Drapeau, qui se publie à Bruxelles.
Je lui ai demandé d'attendre le retour de Picard. Si Picard tarde, il faudrait me télégraphier. Il n'a qu'à le publier à Bordeaux pour se passer de notre autorisation.
M. le maréchal Vaillant a été enlevé de Sarlhenay, par les ordres de Gambetta, et transporté hors de France, à Saint-Sébastien.
Je crois qu'il est tout à fait convenable de lever cette excommunication, et je le fais avec l'assentiment de nos collègues.
Vous pensez bien que notts avons conseil tous les jours.
Nous sommes à peu près tranquilles sur Marseille ; j'ai vu les députés du Rhône, et je ne suis plus guère inquiet de ce côté. Jl y a quelques préoccupations à Sisteron et au Greuzot. Impossible de terminer ma lettre. Je reçois à l'instant la lettre de Thiers, tous vos choix sont excellents.
A vous.
Jules Simon.