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GAMBETTA ET JULES FAVRE

Nous publions sans commentaires les dépêches suivantes :

Bordeaux, le 46 janvier 4874. * Gambetta à Jules Favre.

Tout à fait confidentielle et personnelle.

Mon cher ami,

J'ai en main vos deux dépêches du 9 et 12 janvier, auxquelles j'ai déjà fait deux courtes réponses, exclusivement consacrées à réclamer de vous et de vos collègues un acte de suprême énergie, pour décider une sortie générale des forces actives de Paris.

Mais l'heure est trop grave pour que je ne considère pas comme un devoir impérieux de vous faire connaître tous mes sentiments et toutes les résolutions que m'inspirent votre situation et la nôtre.

Je sens que vous êtes perdus, que vous allez à l'abîme avec la conscience manifeste des fautes de celui qui vous y pousse (1), de

(1) Le général Trochu.

l'écrasante responsabilité qui vous reviendra dans l'histoire pour n'avoir pas su rejeter virilement l'instrument de notre perte commune. Vous voyez s'approcher tous les jours de vous, de la France et de la République, l'horrible catastrophe, et vous vous résignez

en gémissant . , . que de vous défaire résolument

d'un seul homme qui, quelles que soient ses vertus, est inférieur à la situation, à son rôle aussi bien qu'à son mandat. De mesquines considérations de personnes vous entravent à ce point de rendre stériles les efforts gigantesques de Paris et de la France, depuis

quatre mois. Vous vous laissez acculer par la famine et par la ;

vous avez ainsi laissé passer l'heure et l'occasion favorables pour une victorieuse trouée, et, avec des intentions les plus pures, vous tomberez comme ceux qui sont tombés à Metz et à Sedan.

Peut-être tenterez-vous à la dernière heure une honorable,

sans servir la patrie. Ces grands efforts veulent être opportuns pour être efficaces. Si vous étiez sortis le 7 janvier, comme le marque votre dépêche du 9 janvier, Chanzy, au lieu d'un échec sur la ligne du Mans, aurait probablement compté un triomphe.

Si vous sortiez aujourd'hui, demain, après-demain, profitant du moment où les Prussiens ont dégarni leurs lignes pour opposer 200,000 hommes à Chanzy, 100,000 à Bourbaki, vous réussiriez encore. Il y a des traîtres dans Paris. Les Prussiens savent toujours à l'avance vos projets et vos opérations. Je vous avais fait passer des indications précises et précieuses sur certains personnages. Les a-t-on surveillés avec soin? Je vous citais la source de mes observations.

Redoublez de vigilance, soyez défiants et suivez avec soin les indications de l'opinion publique, qui apporte toujours en ces choses un merveilleux instinct de divination. Les journaux de Paris qui me sont parvenus, même les plus modérés, me prouvent que je ne fais qu'exprimer le sentiment unanime de votre admirable population. En ce qui touche votre silualion militaire, je vais vous l'exposer dans toute sa fidélité.

Il est évident que l'armée qui est à Paris ne peut pas seulement être une force défensive; elle doit constituer une armée d'opéraxiu 6

tions extérieures, une armée de secours capable de prendre la campagne et augmenter par là le nombre des forces opérant à l'extérieur contre l'ennemi.

J'estime que le rôle des armées créées par la province est double : converger vers Paris comme force offensive, ou bien enlever aux assiégeants et retenir loin de la capitale des forces imposantes, qui diminueraient d'autant la profondeur des lignes d'investissement. Mais, à tous ces points de vue, le succès final n'est possible qu'à la condition que Paris sorte en temps opportun de sa persistante inaction.

Dans l'Est, nos affaires vont beaucoup mieux. L'entreprise du général Bourbaki, dont vous avez saisi l'importance, a déjà produit d'importants résultats. Le tableau ci-joint des dépêches relatives à ses mouvements et aux succès déjà obtenus, vous initiera fidèlement à toutes les phases de l'opération ; mais je tiens à constater, pour lui comme pour Chanzy, que l'action a commencé dans les premiers jours de décembre, ainsi que je vous l'avais annoncé, et, qu'en réalité, depuis près de vingt jours, ces deux armées se battent constamment, avec des fortunes diverses, mais toutes dans votre intérêt, car les revers de l'une et les succès de l'autre ne vous sont pas moins profitables, puisqu'elles retiennent loin de vous les meilleures troupes qui environnent Paris.

C'est Frédéric-Charles qui commande toutes les forces prussiennes dans l'Ouest, et qui est acharné sur Chanzy depuis vingt jours; c'est Manleuffel qui est général en chef et qui a amené sur Bourbaki cent mille hommes de plus, dérobés aux lignes d'investissement. Werder a été destitué; car les Prussiens ont la bonne méthode, et, chez eux, les généraux battus sont relevés de leur commandement. Il est allé rejoindre Von der Thann et Steinmelz ; et pendant toutes ces luttes, que fait Paris? Rien. Sa population supporte stoïquement les obus des Prussiens; mais on se demande non -seulement en France, mais en Europe, ce que fait la population militaire.

Cependant, le temps vous presse, vos dépêches ne nous laissent à cet égard aucune incertitude; qu'attendez-vous pour agir? Autour de vous, tout le monde vous a adjuré. Je vous ai envoyé mon

vote, je viens de vous exposer les nécessités de la situation; je vous ai fait connaître l'opinion générale, unanime dans le sens d'un effort immédiat; retarder plus longtemps, quel que soit le motif, le prétexte d'une pareille faiblesse, serait un acte coupable contre le pays et contre la République ; même indirectement, je ne veux pas m'y associer.

Vous avez en main la puissance et le droit nécessaires pour vous faire obéir. Usez-en ; mais vous comprendrez que mon devoir est de faire connaître à la France vos dépèches si caractéristiques sur la situation et sur la direction militaire de la Capitale. En conséquence, si le 25 je n'ai pas reçu une dépêche nous annonçant qu'une sortie et sans esprit de retour est engagée avec tous vos moyens, je ferai connaître à la France la vérilé tout entière.

Vous comprenez, en effet, que nous ne pouvons pas laisser tomber sans la réconforter l'opinion et disposer les esprits à soutenirun pareil choc. Je voudrais vous avoir près de nous.

Salut fraternel.

Signé : Léon Gambetta.

Jules Favre à Gambetta.

Le grand drame s'achève, mon cher ami, et rien malheureusement ne peut nous soustraire à son funèbre dénoûment. Nous sommes sans nouvelles aucunes depuis votre dépêche du 16, et nous sentons que tout est fini des secours que nous pouvions espérer de la province. Mais Paris ne veut pas accepter cette cruelle vérité, et il continue à s'agiler dans les mêmes généreuses et impuissantes ardeurs.

Après la triste journée du 10, il a cru à une revanche prochaine, et en même temps manifesté, avec une irritation d'heure en heure croissante, sa colère contre M. le général Trochu. Je vous ai dit que

j'avais plusieurs fois insisté pour son remplacement, et que la résistance de la majorité du conseil seule m'avait arrêté dans l'exéeu- 'tion de ce dessein. Je n'avais pour moi que Picard. Mais, après l'affaire du 19, la persistance de M. Trochu à garder le commandement devenait un véritable danger.

J'ai vainement essayé d'amener mes amis à uti acte un peu vigoureux, et le général à une résolution nécessaire. La journée du vendredi 20 s'est passée dans ces tiraillements; samedi 21, les symptômes sont devenus plus menaçants, et, le soir, les maires réunis au gouvernement ont nettement dit à M. Trochu qu'il ne pouvait conserver le commandement en chef. J'oubliais de dire que, la veille, vendredi 20, je les avais réunis, et que, dans une séance de cinq heures, on avait posé et discuté la question de la défense.

M. Trochu déclarait qu'elle était désormais impossible, et qu'il était prêt à céder le commandement à l'officier qui serait d'une opinion contraire. Le samedi, nous avons réuni les généraux qui nous semblaient les plus audacieux ; nous leur avons posé les mêmes questions, et nous en avons reçu les mêmes réponses. Le soir, j'ai fait connaître cette situation aux maires, et c'est alors que presque tous, deux ou trois exceptés, ont exprimé cette opinion que M. Trochu devait se retirer en gardant le gouvernement de Paris et la présidence.

Après leur départ, à minuit et demi, la délibération a commencé. M. Trochu avait supporté les duretés qui lui avaient été dites; il avait montré un grand calme avec nous; il n'a pas été moins ferme à nous dire qu'il ne se démettrait pas, qu'il engageait le gouvernement à le remplacer, mais qu'il ne conserverait aucune de ses fonctions, hors celle de membre du gouvernement et en déclinant la présidence.

La discussion a été longue, confuse, orageuse II fallait d'abord . savoir si on le remplacerait, puis par qui. Il y a un mois, je proposais le général Vinoy. A la suite de bien des tergiversations, il a été accepté, et nous l'avons nommé d'urgence sans le consulter. Il était trois heures du matin. A ce moment, on vient nous apprendre que Mazas a été forcé par une bande qui a délivré Flourens et d'autres détenus politiques.

Ce n'était que le prélude de désordres malheureusement plus graves.

Hier, l'animation de Paris était immense. Quelques factieux ont essayé de l'exploiter pour se jeter sur l'Hôtel de Ville, qu'ils ont attaqué à main armée. Cette agression criminelle était le résultat d'une conspiration, car les fenêtres des maisons de la place avaient été occupées, et de là les insurgés tiraient sur l'Hôtel de Ville. La fusillade a duré une demi-heure environ. La garde nationale et la troupe ont balayé l'émeute, occupé la place, et la journée s'est passée dans un calme relatif. Mais le danger est considérable, imminent.

Pour prolonger la durée de la défense nous nous sommes laissé accuser. Nous sommes talonnés par la famine, et bientôt nous n'aurons plus que nos chevaux. Il faut donc s'arrêter Le mot est affreux, horrible à prononcer. J'engage cependant mes collègues à ne pas tarder davantage; nous ne pouvons plus rien espérer et nous nous épuisons sans résultat possible.

Je ne vous entreliens pas de nos résolutions, nous n'en avons pris aucune. Il faut y arriver — et j'insiste — ai-je besoin de stipuler que nous ne ferons pas la paix? Nous ne traiterons que pour Paris; pour la France, nous ne nous reconnaissons pas d'autre droit que de convoquer une assemblée, en réservant toutes les questions. Pour cela, un armistice serait nécessaire, il vous profiterait et il faudrait l'accepter.

Mais cette foi est vaine. La Prusse voudra que Paris se rende à discrétion, et Paris sera forcé d'accepter cette loi cruelle. Ce qu'il souffre ne peut se dire. La mortalité y est affreuse, surtout sur les enfants. Que sera-ce dans les jours où il faudra vivre de cheval? Le bombardement continue avec une extrême violence, et chaque jour fait des victimes.

Saint-Denis est abîmé; la population s'est enfuie et vient s'ajouter à nos angoisses.

Je ne crois pas qu'il y ait une situation plus lamentable; je regrette de ne pas être à Londres pour essayer de la conjurer, et néanmoins j'aurais été bien malheureux de ne pas partager le sort de mes amis et de ma cité.

D'ici à deux jours, il faut à tout prix dire la vérité à Paris, qui l'ignore, qui s'illusionne, qui veut encore combattre. Ce sera une crise affreuse et bien périlleuse, et je ne sais comment nous la traverserons; puis viendront les péripéties de la capitulation. La Prusse se montrera inflexible. Paris, à chaque bombe qui l'écrase, la hait davantage. Celui qui arriverait à déterminer l'ennemi à ne pas entrer dans notre enceinte, rendrait un service signalé dont personne ne lui saurait gré et qui le couvrirait d'impopularité. — Cela est-il possible? C'est là ce qu'il faut savoir.

Mon ami, j'ai le cœur brisé. Je ne pouvais prévoir qu'un pareil désastre fût réservé a la fin de ma vie. Je ne sais si je sortirai vivant de l'épreuve. Si je puis la traverser, je ne me consolerai jamais. Au moins voudrais-je conserver à mon pays des institutions qui lui permissent de mettre à profit ces épouvantables calamités et de le régénérer. Mais c'est encore un rêve, ce qui n'interdit pas de l'essayer. Nous sommes tous bien malheureux, mais nous ne songeons pas à récriminer, et nous croyons qu'il est aussi injuste qu'impolitique de récriminer contre nous.

Je vous embrasse.

Jules Favre.

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