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LA VÉNÉTIE

A l'Empereur.

MINISTERE DETÂT.

Cabinet du Ministre.

(Sans date.

J'avais commencé la rédaction d'une note relative à la question que nous avons agitée hier. Elle est informe et illisible. Toutefois, à raison de l'urgence, et en faisant abstraction de tout amour-propre d'auteur, je la transmets à Votre Majesté, qui pourra se la faire lire par M. de Saint-Vallier, plus familiarisé avec ma mauvaise écriture.

Daignez, Sire, agréer l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.

E. Rouhek.

L'Empereur est préoccupé de la fausse position qui lui serait faite par l'acceptation de la Vénétie, et serait disposé à déclarer, par un acte officiel, qu'il rend à l'Autriche sa parole.

Celle mesure est-elle commandée par la situation? Quelle impression ferait-elle sur l'opinion publique en France? Quels avantages ou quelles complications apporterait-elle aux négociations pendantes ?

La note du 5 juillet a sans doute proclamé la cession pure et simple de la Vénétie à la France, et les termes absolus de cette note ont pu autoriser à penser, d'une part, que la transmission était opérée sans conditions ; de l'autre, qu'elle était constatée par un instrument authentique et régulier ; mais cela était contraire aux faits et à la nature des choses, car l'Autriche est restée en possession, la France n'a pas pris livraison, et l'Italie a continué contre son ennemi une lutte qu'elle ne pouvait interrompre sans méconnaître ses engagements envers la Prusse. Sans doute ces incidents, que Sa Majesté ne pouvait comprimer par aucune force matérielle disponible, ont pu éveiller de justes susceptibilités, mais enfin la lumière s'est faite; l'opinion publique a compris que la cession de la Vénétie était moins une opération réelle qu'un moyen de négociation, qu'un levier pour l'obtention de l'armistice, et cette interprétation plausible, naturelle, qui dégage l'honneur et la dignité du Gouvernement français, est acceptée par tous les hommes sérieux.

Pourquoi donc agiter de nouveau cette question, délicate sans doute, mais qui est entrée aujourd'hui dans une phase d'apaisement? Nous sommes certains de l'obtention de l'armistice; la suspension des hostilités est signée, les luttes sur ce qu'on appelle 'notre territoire sont interrompues. Loin d'être exposée à des blessures nouvelles, notre susceptibilité a reçu des garanties.

Mais, dit-on, cette situation est absolument fausse; nous sommes propriétaires apparents de la Vénétie, et, en réalité, l'Autriche ne reconnaît pas notre droit, ou tout au moins en entoure l'existence de conditions inacceptables, pendant que l'Italie déclare ne pas vouloir accepter la Vénétie des mains de la France et ne consent à la recevoir que de celles de l'Autriche. N'est-il pas plus raisonnable de faire

cesser l'équivoque qui couvre les positions respectives, de revenir au vrai et de renoncer au funeste présent qui nous a été fait?

Je ne saurais nier que l'équivoque s'est produite au lendemain du 5 juillet, mais je maintiens et répète qu'elle est aujourd'hui dissipée pour ceux qui examinent et se rendent compte de tout. Je ne vois aucun profit à enregistrer officiellement un désaccord qui prêtera à de nombreux commentaires et servira de prétexte aux attaques ennemies. Quant à l'Autriche, quelles conditions appose-t-elle à la cession de la Vénétie? Ces conditions sont absolument indépendantes et du nom du cessionnaire et de la forme de la cession. En effet, elles s'appliquent au pouvoir temporel du pape, à des restitutions d'argent, au régime du port de Venise, etc. Or ces conditions, l'Autriche peut-elle espérer les faire accepter par la Prusse et l'Italie? Évidemment non. La Prusse est liée sur ce point vis-à-vis du Gouvernement italien, et celuici n'est disposé à aucune concession; les maintenir, c'est recommencer la guerre, et alors il est bien surabondant de s'occuper de la Vénétie, puisque la résolution désespérée de l'Autriche de recourir de nouveau aux armes entraînerait du même coup et la cession de la Vénétie, et l'armistice, et la médiation. Si au contraire l'Autriche doit, en définitive, abandonner ces conditions, il n'y a pas lieu de les présenter aujourd'hui comme une raison déterminante de la conduite que no«s avons à tenir. La seule observation fondée à mes yeux, que fasse l'Autriche est celle-ci : « Si l'armistice n'est pas suivi de la paix, je ne » puis me trouver alors dans des conditions plus mauvaises qu'à pré- » sent, car la livraison de Vérone comme gage de l'armistice me dé- » pouille d'une forteresse que j'ai intérêt à conserver si la guerre con- » linue. » Cette réflexion aurait peut-être dû être faite plus tôt, elle nous aurait évité une fausse démarche vis-à-vis de l'Italie : mais il advient que l'Italie déclare ne pouvoir accepter la remise de Vérone par l'intermédiaire d'un commissaire français. Eh bien, cette double résistance, loin de compliquer les négociations, les simplifie. En effet, elle permet de dire à l'Italie : « Ne parlons plus de Vérone comme » gage de l'armistice; seulement, à l'invitation de la Prusse, que le

» cabinet de Florence demande comme préliminaire de paix la stipula - » tion de la remise, lors du traité définitif, de toute la Vénétie, sans » conditions, et le cabinet français négociera auprès de Vienne dans » ce sens. »

Mais ici l'objection reparait : comment et dans quelle forme se fera la cession de la Vénétie lors de la signature du traité de paix? Oh ! je confesse qu'à ce moment cette question de forme me trouvera bien accommodant et bien désintéressé. En effet, lorsque l'Empereur aura fait accepter l'armistice et sera parvenu à faire triompher la paix en Europe, son grand but aura été atteint, son autorité aura reçu une sanction suprême. Dès lors, les questions de forme ne seront plus que des questions puériles, que l'opinion satisfaite envisagera avec la plus suprême indifférence. Il en serait tout autrement aujourd'hui, au milieu des préoccupations et des indécisions qui agitent le public: la renonciation publique à la cession de la Vénétie serait interprétée comme un aveu d'impuissance, une impossibilité d'obtenir l'armistice, une probabilité de reprise de la guerre. En France, on en serait ému et affligé ; les partis hostiles proclameraient brusquement l'avortenienl des combinaisons de l'Empereur; en même temps, le parti révolutionnaire en Italie chercherait à voir dans cet abandon une victoire. En effet, si la guerre continuait, il croirait avoir atteint son but; si, au contraire, il obtenait de la résignation de l'Autriche une cession directe, il présenterait ce résultat comme un succès contre la France.

Toute résolution relative à la Vénétie avant la signature de l'armistice est donc inopportune et entachée d'inconvénients sérieux.

Nota. Certaines confidences nous autoriseraient à penser que la Prusse pousse à la demande du Tyrol. Est-ce encore là une manœuvre souterraine pour se conserver les apparences de la modération et donner à l'Italie l'attitude de l'opiniâtreté?

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