‹ Les Papiers secrets du Second EmpireChapitre 54 sur 132 · M FRANCE SELON M. MAGNE EN · texte numérisé non relu

M FRANCE SELON M. MAGNE EN

La pièce porte en marge ce mot : Confidentielle. La phrase la plus caractéristique de cet écrit est celle qui affirme que la France désire la paix.

Rapport à l'Empereur.

Paris, le 20 juillet 4866.

Sire, r

Je n'ose pas, malgré le vif désir que j'en aurais, demander à Votre Majesté, au milieu de ses préoccupations, l'honneur de la voir pour prendre congé d'elle.

Mais voudrait-elle me permettre, avant de quitter Paris, de lui communiquer les impressions que j'ai pu recueillir dans le public sur deux points de la politique actuelle. Certainement ce n'est pas le public qui doit décider les affaires; mais les tendances de l'opinion sont un élément qu'il est essentiel de bien connaître, et je ne crois pas sortir de mes devoirs de membre du Conseil privé en apportant à Votre Majesté le contingent de mes informations.

4° Question extérieure.

Il existe dans l'opinion plusieurs petits courants plus ou moins

favorables, les uns à la Prusse et à l'unité allemande, les autres à l'Italie et à ses agrandissements; les autres à l'Autriche.

Mais le grand courant de l'esprit public n'est ni prussien, ni italien, ni autrichien, il est essentiellement national ; il se préoccupe avant tout des intérêts français. A aucune époque peut-être, celte disposition ne s'était montrée avec une égale énergie.

Comme la grande masse de la nation vit du travail et des affaires, elle désire sincèrement la paix; elle est très-reconnaissante envers l'Empereur de ses efforts pour nous conserver ce grand bien ; elle tient compte des difficultés, et, quand une suspension des hostilités pourra être annoncée, les démonstrations publiques prouveront à l'Empereur, j'en suis sûr, que, malgré des retards, il n'a pas perdu le bénéfice de sa médiation.

Il ne faut cependant pas se dissimuler que l'altitude des puissances et leur lenteur à se prononcer, en présence de l'article du Moniteur, ont causé un sentiment pénible; on aurait voulu que la voix de la France fût plus promptement entendue, cela est certain.

Mais on a parfaitement compris que l'Empereur n'ait pas pris les armes pour procurer à l'Autriche l'avantage de les déposer plus tôt. L'Autriche n'inspire aujourd'hui que cet intérêt, si voisin de l'indifférence, qui s'attache aux forts devenus faibles par leur faute, n'ayant su rien prévoir et rien préparer. Jusqu'ici tout est pour le mieux.

A mon sens, les grandes difficultés commenceront lorsqu'il s'agira d'arranger définitivement les choses. Plus l'Empereur aura joué un rôle actif et prépondérant dans les négociations, plus on lui demandera compte des résultats au point de vue des intérêts français. Dans notre pays, où le sentiment domine encore plus que le calcul, l'opinion a des retours subits auxquels il faut s'attendre. Tout ce que j'ai entendu en haut et en bas, dans le militaire et dans le civil, me donne la plus profonde conviction que les rapides progrès et les prétentions présumées de la Prusse inquiètent, et que l'ingratitude injustifiable de l'Italie irrite les esprits, même les plus calmes. Le sentiment national serait profondément blessé, cela me paraît hors de doute, si, en fin de compte, la France n'avait

obtenu de son intervention que d'avoir attaché à ses deux lianes deux voisins dangereux par leur puissance démesurément accrue. Tout le monde se dit que la grandeur est une chose relative et qu'un pays peut être diminué, tout en restant le même, lorsque de nouvelles forces s'accumulent autour de lui.

Pour empêcher une telle dérogation au programme de l'Empereur, le pays, qui jusqu'ici s'est passionné pour la paix, se montrerait tout aussi ardent pour les mesures extrêmes. Il ne tarderait pas à pousser à la guerre ; ce qui serait un malheur affreux.

Je ne vois qu'un moyen plausible de l'éviter; c'est, après avoir bien médité le plan des concessions possibles, de déclarer nettement, clairement, ce que la France veut, ce qu'elle est résolue à faire prévaloir, ce qu'elle est au besoin en état d'imposer.

Or il se dit beaucoup trop, depuis quelque temps, que la France n'est pas prête.

Il est évident que sa voix sera d'autant moins écoulée que cette opinion sera plus répandue. Dans les congrès, comme à la guerre, la fortune aime à sourire à ceux qui sont forts et résolus.

Voilà pourquoi, plus on est partisan de la paix, plus on doit désirer que l'Empire use de tous les moyens qui sont en son pouvoir pour se mettre en état d'appuyer ses prétentions, lorsque le moment sera venu de les préciser Alors il ne serait plus temps d'y songer. Rien ne nous excuserait d'être pris au dépourvu au milieu de complications qu'il est si naturel de prévoir. Rien d'ailleurs n'est contraire à l'esprit d'économie comme l'imprévoyance qui s'expose, à un moment donné, à subir l'urgence et la précipitation des préparatifs.

2° Dernier sénatus-consulte.

Généralement il est fort approuvé; mais on le trouve incomplet sous plusieurs rapports. Comme il ne serait pas bon de recourir trop souvent à des réformes organiques, j'ai vu bien des personnes regretter que les diverses mesures auxquelles on suppose que l'Empereur n'a pas renoncé ne soient pas prises en même temps. Plus le temps marchera, plus elles deviendront nécessaires, plus elles pourront devenir difficiles. Dans leur ensemble elles se balancent les unes par les autres; en les éparpillant, on perdra l'avan-

tage des compensations, les plus impopulaires restant isolées.

A l'occasion de ce sénatus-consulte, j'ai pu me convaincre, dans le Sénat même, que les événements actuels ont ouvert les yeux sur les vices du sénatus-consulte du H novembre 1861, relatif au vole des crédits. Jusqu'ici il ne semblait porter atteinte qu'à l'autorité morale de l'Empereur. On voit aujourd'hui qu'il peut compromettre l'intérêt du pays lui-même. Convoquer la Chambre, c'est faire au grand jour ce qui exigerait, au moins provisoirement, le plus de discrétion et de secret; ne pas la convoquer, c'est se condamner à l'immobilité la plus compromettante; agir sans elle, c'est violer une loi constitutionnelle du pays. Existe-t-ii un autre pays au monde où le pouvoir soit réduit à ces alternatives également graves?

Pour ma part, j'ai toujours pensé qu'on devrait conserver les dispositions de ce sénatus-consulte concernant les crédits supplémentaires. On peut admettre qu'à leur égard, il est vraiment utile et praticable. Mais ce qui concerne les crédits extraordinaires, nécessités par des circonstances imprévues, urgentes, de force majeure, sans donner à la Chambre un contrôle sérieux, il empêche le Gouvernement de gouverner. Je crois qu'il serait facile de remplacer les garanties qu'il paraît donner par des garanties plus efficaces et plus conformes aux nécessités de la politique.

Ce que j'ai pu constater, c'est que, si une disposition de setle nature avait été résolument proposée dansle projet soumis au Sénat, elle aurait trouvé, dans les circonstances actuelles, de nombreux adhérents ; il est regrettable qu'on n'y ait pas songé. Si je me permets d'appeler l'attention de l'Empereur sur ce point, c'est pour le cas où une autre occasion viendrait à se produire.

Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, le très-humble, très-obéissant et fidèle serviteur.

P. Magne.

L'KHCÏNS DES PETITS.

Lettres à l'Empereur de MM. É. Augier, Quentin-Bauchard, Bédé, Caro, Doucet, Dupïn, Octave Feuillet, Arsène Houssaye, Ponsard, Saint-René-Taillandier, J. Sandeau. — Lettres de M. Belmonlei et de M. Mathieu, archevêque de Besançon, à M. Conti.

Quand Voire Majesté m'a fait l'honneur (s'en souvienl-Elle?) de me lire sa préface, j'en ai été très-frappé : je le suis bien autrement par la lecture de son livre que je viens d'achever.

Au point de vue de la question d'art, qui me touche d'abord, il me paraît avoir un mérite tout nouveau et très-singulier : il donne la vie la plus intense à ses récits sans recourir aux mièvreries de l'anecdote et de ce qu'on a appelé dans ces derniers temps la couleur locale. Il a la sobriété de style et de détails, que comporte l'histoire la plus sévère, et il n'en a pas la sécheresse. Il nous initie au mouvement réel de la vie publique chez les anciens, qui était restée pour nous à 1 état de légende ; il déroule à nos yeux, par grandes vues d'ensemble, les destinées logiques du peuple romain ; il nous

intéresse passionnément au développement des institutions et des idées, à l'enchaînement fatal des événements. C'est donc une œuvre d'art des plus remarquables.

Mais c'est aussi l'œuvre profonde d'un penseur. Il y a telle page, telle phrase de deux lignes qui ouvrent des perspectives infinies ; le présent et le passé se commentent et s'éclairent l'un par l'autre, se servant réciproquement d'explication et d'enseignement. Pour écrire un livre pareil, la sagacité naturelle et l'élévation de l'esprit ne suffisent pas, il faut la connaissance intime et la pratique du mécanisme intérieur des événements; il faut avoir fait de l'histoire en action. L'auteur de la Vie de César était seul en étal et en position de rendre ce service à la science. La postérité lui saura gré de l'avoir rendu, et dédommagera son œuvre des injustices passagères qu'il a prévues et bravées.

Quant à moi, Sire, je remercie vivement Votre Majesté d'avoir bien voulu me comprendre parmi les premiers conviés à cette fête de l'esprit qu'EUe offre aux hommes de bonne volonté et je La prie d'agréer, encore une fois, l'expression de profond respect et d'entier dévouement avec lesquels je suis,

Son très- obéissant et très-fidèle sujet, É. Augier (1).

(1) N'est-il pas étrange qu'un homme de la valeur de M. Emile Augier ait écrit une lettre aussi élogieuse! Etait-il sincère? En l'admettant, depuis que l'homme de Sedan a donné au monde la véritable mesure de ses capacités, il est évident que la Vie de César a du être conçue, construite et écrite par un écrivain d'un grand mérite, a qui l'anonymat avait été imposé par le despote des Tuileries. (Voir la note de la page 36.) Ne l'élait-ilpas? Alors, c'était payer bien cher l'exeat de la censure, à laquelle, grâce à la protection impériale, fut imposée l'obligation de remettre ses terribles ciseaux dans leur gaîne.

L'auteur véritable, du reste, de la Vie de César, est M. Saint-René-Taillandier? Lecteur, retenez ce nom. Pauvre Bonaparte! Persigny a fait Boulogne et Strasbourg, Morny le 2 Décembre et Taillandier la Vie de César: tu n'as donc fait que la guerre à la Prusse, toi?

Paris, le 27 février 4865.

Sire,

Voire Majesté a daigné me faire adresser, comme un souvenir de sa part, un exemplaire du premier volume de VHistoire de César. Je la remercie du fond de l'âme de celte marque de haute bienveillance.

Sire, vous vous appelez Napoléon III et vous êtes l'Empereur des Français... Il ne vous suffisait pas donc d'illustrer votre règne par les gloires de la guerre et par les merveilles de la paix, il fallait encore, comme l'immortel fondateur de votre dynastie, vous illustrer par les travaux de l'esprit!... Nous saluons votre livre, Sire, comme un monument de cette infatigable activité et de ce génie patient et élevé que Dieu vous a donnés pour les grands desseins qu'il vous a confiés.

Je mets à vos pieds, Sire, avec l'expression de ma vive gratitude, l'assurance des senlimciits de profond respect et de dévouement absolu, avec lesquels je suis, de Votre Majesté, le très-humble et très fidèle serviteur et sujet,

Quentin Bauchakt,

Président au Conseil d'État.

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