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ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

Paris, le 3 mars 1865.

Sire,

Votre Majesté a daigné ordonner qu'un exemplaire de VHistoire Jules-César me fût envoyé. Je prie Votre Majesté d'agréer l'exx. 3

pression de ma profonde gratitude pour un présent dont je sens tout l'éclat et le prix infini.

Une marque d'aussi haute bienveillance m'est doublement précieuse dans la situation où me place mon titre de secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts ; elle me prouve que Votre Majesté a discerné, avec son équité clairvoyante, les devoirs qui me sont imposés et les sentiments qui me sont personnels. Mon devoir est de défendre l'Académie, de protester contre certains actes de l'Administration des Beaux-Arts, de subir les attaques inqualifiables des journaux qu'elle inspire, et de me tenir dans la retraite : mes sentiments envers Votre Majesté n'ont point changé; ils n'ont d'autre source que le dévouement et la reconnaissance.

Je suis, Sire, avec un profond respect, de Votre Majesté le trèsobéissant sujet.

Beulé,

Secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux- Arts.

SlKE,

Que Votre Majesté me permette de La remercier avec empressement du splendide présent qu'Elle a daigné me faire.

Je viens de parcourir ce livre, si profondément empreint de votre pensée, et j'ai un vif plaisir à relire ces belles pages, dont !e souvenir est inséparable , pour moi, de la gracieuse hospitalité de Gompiègne.

Il ne me siérait guère de louer, ici, le rare mérite de celle œuvre, si substantielle, si méditée, si virile d'accent, et dans laquelle il me semble que quelque chose de Montesquieu a passé.

Mais, s'il est des situations si hautes qu'elles rendent la louange presque impossible, il n'en est pas qui interdisent à la reconnais-

sauce de s'exprimer librement. C'est un devoir de cœur pour moi de remercier Votre Majesté, qui m'a donné une marque illustre de son bienveillant souvenir.

Je suis, avec un profond respect, Sire, de Votre Majesté le Irèshumble et très-obéissant serviteur et sujet,

E. Caro, Professeur à la Faculté des lettres de Paris.

Dimanche, 26 février 1865.

SlRE (1),

J'ai pensé que le plus sérieux hommage à une œuvre aussi consi-

(1) Cette lettre fut envoyée à M. Piétri avec la lettre ci-jointe :

« Mon cher Monsieur Piétri,

» Je recommande à votre obligeance la lettre ci-incluse, dans laquelle je re- » raercie un peu longuement, je le crains, l'Empereur de l'envoi qu'il a daigné me » faire du second volume de. Y Histoire de César. Je me suis laissé aller à causer » épistolairement, comme si, en ces temps politiques, l'Empereur avait le loisir de » m'écouter.

» J'aurais voulu, en même temps, vous demander un petit service. Je publie en ce » moment un livre sur la Philosophie de Goethe. Bien que le sujet soit fort » éloigné des études ordinaires et des préoccupations de Sa Majesté, les plus sim- » pies convenances me font une loi d'offrir mon livre à l'Empereur. Quelle est la » forme la plus simple, la plus élémentaire pour cela? C'est celle que je choisirai, *> si vous avez la bonté de me l'indiquer.

» Mille remercîments d'avance et croyez-moi votre très-dévoué.

» E. Caro, » Professeur à la Faculté des lettres.

» 20, rue Saint-Maur-Saînt-Germain.

» Dimanche, 20 mai. »

dérable que celle dont Votre Majesté m'a fait présent, celait d'y consacrer quelques jours de lecture continue et méditée, et que je serais facilement excusé du relard mis à mon remercîment, si ce relard avait pour motif unique le désir de faire une connaissance approfondie avec ce grand et beau travail. Je viens d'en achever la lecture et je m'empresse de remercier Votre Majesté du grave et noble plaisir que je Lui ai dû.

11 me serait impossible (et pour cause, n'étant pas militaire) d'apprécier à sa juste valeur cette vaste exposition de la Guerre des Gaules d'après les Commentaires, qui remplit tout le troisième livre. Cependant, sans être du métier, on peut sentir, comme d'instinct, ce qu'il a fallu de persévérance et de sagacité pour arriver à ce résultatde reconstruction historique, si forlementliée dans lesdétails, si logique et si vraisemblable dans l'ensemble. On devine qu'il y a là, sur les points principaux, un établissement définitif qui portera le nom de l'historien, et que les parties les plus obscures de celle grande épopée militaire, depuis la campagne contre les Helvètes jusqu'à la prise d'Alesia, sont devenues sous votre plume, aidée du compas, une véritable étude de précision.

On admire l'art avec lequel, dans le quatrième livre, l'auteur présente dans un double tableau, et comme dans un parallèle continu, les événements militaires par lesquels grandissent au dehors, et Vidée romaine, et César, qui la représente, et d'autre part ces troubles sans cesse renaissants dans lesquels se consument les tristes restes de la liberté. Il y a là une impression générale, habilement ménagée, et d'un effet presque irrésistible. La conclusion implicite de cette double et parallèle exposition éclate dans ce rapprochement significatif : « A Rome, la vénalité » et l'anarchie; à l'armée, le dévouement et la gloire. Alors, » comme à de certaines époques de notre révolution, on peut » dire que l'honneur national s'était réfugié sous les dra- » peaux. »

Et quand approche l'heure décisive, quand le dénoùment s'entrevoit déjà, on y est comme préparé et secrètement ineliné par cet habile contraste, si bien soutenu, entre les grandeurs

militaires, où Rome revit tout entière, et l'anarchie intérieure où elle se dévore et, ce qui est plus triste, où elle s'avilit.

Jamais le caractère de Pompée n'avait été retracé en traits plus énergiques et plus simples que là où l'historien, se plaçant dans l'hypothèse d'une victoire pompéienne, représente ce triste et faux grand homme, faible comme tous les vaniteux, instrument d'une aristocratie corrompue, cruel et vindicatif, pire que Sylla, s'il eût triomphé. César ne pouvait espérer une apologie p!us habile,mieux disposée pour entraîner les esprits; et votre illustre client, Sire, doit vous savoir un gré infini, du fond de son immortalité.

En dépit de quelques analogies extérieures, plus on examine avec attention la peinture si précise que vous nous donnez de cette époque, plus on se rassure, Sire, en comparant ces temps violents et dépravés avec les nôtres.

L'impression que l'on retire de ce livre, à mesure qu'on l'étudié plus à fond, c'est un sentiment de patriotisme énergique et délicat (car on a une patrie dans le temps comme dans l'espace) qui nous porte, au nom de notre siècle, à répudier tout rapprochement entre la société romaine et la nôtre. De pareils rapprochements ne sont justes ni pour les peuples ni pour les gouvernements modernes, et la conscience historique les condamne comme le sentiment moral les flétrit. L'auteur de YHistoire de César me parait expliquer à merveille comment la société romaine a péri en perdant le sens de la justice et du droit, et j'ai recueilli un beau trait, jeté en passant dans ce livre, parmi beaucoup d'autres : « Rien n'indique » davantage la décadence d'une société, que la loi devenant ma- » chine de guerre à l'usage des différents partis, au lieu de rester » l'expression sincère des besoins généraux. » Que cela est juste et bien observé! La société romaine était une démocratie matérialiste. La nôtre est une démocratie que spiritualisent la conscience du droit, l'amour d'une juste liberté, l'influence légitime de l'opinion, la plus tendre affection pour le peuple, l'espoir viril et fier du progrès, au lieu de ce sentiment de la décadence universelle qui dégradait l'âme des sociétés païennes, l'idée chrétienne enfin,

qui est comme le principe intérieur et secret de ces grandes choses et qui empêchera à tout jamais le retour de ces corruptions antiques. Oui, nous valons mieux que les Romains et nous avons mérité d'avoir mieux que des Césars.

Que Votre Majesté daigne me pardonner la longueur inaccoutumée de ce remercîment et agréer l'hommage respectueux de son très-humble serviteur et sujet,

E. Caro,

Professeur à la Faculté des lettres de Paris.

Dimanche soir, 20 mai 4866.

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