MINISTÈRE DE LA- GUERRE
Comité de l'artillerie.
Paris, le 27 février 4868.
M. Haas, chef de la maison Krupp à Paris, a adressé à l'Empereur deux brochures qui ont trait : l'une à des épreuves à outrance, qui ont eu lieu à Essen sur des canons de 4 en acier, pourvus de trois modes différents de chargement par la culasse; l'autre à des essais qui ont été exécutés sur un canon de 9 pouces anglais (228mm,6).
Première brochure. — Les épreuves à outrance des canons de 4 ont été entreprises au mois de décembre 1866, par ordre du gouvernement prussien. Comme plusieurs canons de ce calibre avaient éclaté pendant la campagne de 1866, on voulait rassurer les esprits en constatant que les canons du modèle en service (système Kreiner à double coin) ont généralement une résistance supérieure à celle qu'on doit leur demander dans la pratique ordinaire. En outre, comme M. Krupp et plusieurs officiers attribuaient ces ruptures à un vice de construction résidant dans la forme carrée à angles presque vifs de la mortaise des coins, on essaya deux autres systèmes à mortaise arrondie en arrière. Le premier était à double coin, mais la section du coin postérieur était à peu près demicirculaire. Le second, proposé par M. Krupp, était à simple coin, de forme cylindro-prismalique, dont la section transversale équivalait à celle de deux coins du premier système.
Les trois bouches à feu avaient été prises au hasard dans une commande de 400 canons de 4 en cours de fabrication à l'usine Krupp, pour le compte de la Prusse.
Ces trois canons ont tiré :
Ie 10 coups à chacune des charges de 1 kilog., lk,100, lk,200, 1\300, 1\400; avec des projectiles pleins pesant 5\250 (la charge ordinaire est de 0\500; l'obus chargé pèse 4\300);
2° 150 coups, charge 1\500, boulet plein de 5k,250;
3° 5 coups à lk,500, avec un boulet plein à tête plate, pesant 5\500, et des boulets additionnels pesant depuis 10 kilog. jusqu'à 50 kilog. ;
4° 5 coups à lk,750 de poudre, avec le boulet de 5k,500 et les boulets additionnels de 10 a 50 kilog. Ces derniers boulets dépassaient la tranche de la bouche de 0n\444.
Après ces épreuves, les corps des trois canons ne présentaient aucun indice de rupture, mais les diamètres de la chambre s'étaient agrandis uniformément de 2mm,6.
Les fermetures des deux canons à mortaise arrondie avaient bien supporté les épreuves; le coin simple de M. Krupp avait eu cependant la supériorité en ce que l'obturation avait toujours
été complète, tandis qu'avec le double coin, elle laissait à désirer vers la fin du tir.
La fermeture du canon à double coin et à mortaise carrée avait assez bien résisté. Cependant, il avait fallu changer le coin posterieur, et la manœuvre était devenue de plus en plus difficile aux grandes charges, à cause de la flexion des coins. Le coin antérieur avait été en quelque sorte poinçonné par la pression des gaz, et une saillie d'un demi-millimètre existait sur sa face postérieure, dans toute l'étendue du cercle de l'âme.
On av:iit fait usage, avec intention et à plusieurs reprises, de plaques en mauvaise fonte pour porter l'anneau d'obturation. Elles se sont brisées, mais les dégradations de la fermeture ont été insignifiantes et n'ont jamais arrêté le tir.
Des épreuves semblables sont assurément de nature à inspirer une certaine confiance dans les canons de i en acier de Krupp, au moins dans ceux des dernières commandes. Cependant le fait de la rupture de plusieurs canons, aux charges ordinaires, est constant, quelle que soit l'explication qu'on en donne; il est probable que les mêmes accidents pourront se reproduire tant que les procédés de fabrication n'auront pas assuré la parfaite homogénéité de l'acier.
On ne saurait donc affirmer encore que les canons en acier du système prussien présentent une garantie absolue de sécurité contre les éclatements. Tout ce que l'on peut conclure des épreuves relatées par M. Krupp, c'est que l'acier de cet industriel distingué possède des qualités très-remarquables; le poinçonnage du coin par les gaz indique, notamment, un acier très-doux et en même temps très -tenace.
Deuxième brochure. — Le canon de 9 pouces, qui a été essayé sous la direction de M. le général *iajewski, pour le compte du gouvernement russe, est en acier fondu de Krupp, renforcé par un double rang de frettes, d'après la théorie du général Gadolin, et pourvu du système de chargement par la culasse à coin cylindroprismatique de Krupp. Son calibre est de 9 pouces (288mm,6).
Les expériences avaient pour but :
1° De rechercher la charge de poudre qui imprimerait à un pro-
jeclile de 125 kilogrammes une vitesse initiale de 370 à 400 moires, dans des conditions telles, que la limite- de résistance de la bouche à feu ne fût pas dépassée;
2° De constater si ce canon aurait une durée de 700 coups, jugée suffisante pour un bon service de guerre.
L'essai d'un nouveau modedefabricalion,la duréelimiléeassignée à la bouche à feu, tendent à faire penser que la Russie n'a pas été entièrement satisfaite des canons de gros calibre et d'un seul bloc d'acier que M. Krupp lui avait livrés antérieurement.
Il a été déjà rendu compte des expériences sur le nouveau canon de 9 pouces, par les officiers français qui ont été envoyés à Essen au mois de décembre dernier. {Le capitaine de vaisseau Zefebvre, le colonel Lacour, de l'artillerie de la marine, et le capitaine Carry, de l'artillerie de terre). Elles ont démontré que :
1° On obtient, une vitesse initiale de 380 mètres avec une charge de 19\500 de poudre à grains fins, ^contenue dans uno gargousse de 190mm;5 de diamètre, et brûlée dans une bouche de 237mm de diamètre sur 762mm de longueur, ayant un volume à peu près double de celui de la charge;
2° Que la poudre à grains fins, employée de la sorte, donne de meilleurs résultats sous tous les rapports et fatigue moins la bouche à feu que les poudres russes prismatiques et que les poudres anglaises à gros grains, employées par ces deux puissances pour le service des canons de fort calibre;
3° Que le canon, la fermeture de culasse, l'âme, le grain de lumière et la lumière sont dans un état de conservation très-suffisant après 700 coups lires; que la bouche à feu pourra fournir encore une longue carrière; enfin que l'obturation par des culols en cuivre, changés à chaque coup, ne laisse rien à désirer.
Le canon russe de 9 pouces en acier de Krupp lïetlé, tirant le projectile de 12Smra à la charge de 19k,500 de poudreordinaire à grains fins, peut être considéré, d'après ces épreuves, comme une bouche à feu établie dans de bonnes conditions de résistance. Il faut ajouter, toutefois, qu'elle est d'un prix extrêmement élevé (environ 90,000 francs), et que les projectiles avec lesquels les épreuves ont éle faites, coûtent également fort cher.
Observations. — L'Empereur sait que depuis dix ans d'assez nombreuses expériences ont été laites eu France sur des pièces en acier de différents calibres et de diverses provenances (particulièrement des usines de Rive-de-Gier et des usines Krupp). Parmi ces pièces, plusieurs ont résisté à un grand nombre de coups; mais il s'est produit pour d'autres, après un nombre de coups restreint, des éclatements qu'on n'a pu attribuer qu'au défaut d'homogénéité deVacier. Le canon Wilhworlh et d'autres canons provenant d usines françaises, sont encore en cours d'expérience et fourniront de nouvelles et intéressantes données sur la question de l'acier employé comme métal à canon. Eu attendant, on pousse l'industrie française, qui paraît en relard sous ce rapport, à se mettre à la hauteur de la fabrication de Krupp, q-ui jusqu'à présent semble avoir la supériorité.
Si les expériences commencées à Versailles sur deux canons en bronze, se chargeant par la culasse, avaient un résultat définitif favorable, il n'y aurait plus lieu de se préoccuper de la question de l'acier, au moins en ce qui concerne le service de l'artillerie de terre.
J'ai l'honneur de rappeler à l'Empereur que le lieutenant-colonel Sloffel annonce, dans une de ses dernières dépêches, qu'en présence du défaut de confiance dans l'acier qui a fait de grands progrès dans l'esprit de l'armée prussienne, le Roi a prescrit la réunion d'une Commission d'officiers d'artillerie pour examiner la question de l'emploi de l'acier comme métal à canon. Celte réunion a eu lieu à Berlin le 27 janvier dernier; la majorité a paru se prononcer en faveur du retour au bronze. Toutefois, il n'a été pris aucune résolution; et le lieutenant-colonel Stoffel promet au Ministre de le tenir au courant de ce qui sera décidé ultérieurement.
Une réunion semblable avait déjà eu lieu après la campagne de Bohème, et il avait fallu l'intervention du Roi pour que celle réunion n'émit pas le vœu d'abandonner l'acier.
Le général de division, aide de camp de l'Empereur, président du Comité d'artillerie.
Le Boeuf.
Ces diverses pièces forment le dossier n° 24,572 des papiers du cabinet de l'Empereur, sur la chemise duquel on lit l'analyse que voici :
Objet de la requête.
« M. Haass, chef de la maison Krupp, adresse les rapports » d'expériences faites sur des canons de son usine à Essen (25 jan-
» vierl868). »
Suite donnée ou observations.
« Transmettre au général Le Bœuf, pour qu'il juge s'il y a lieu » d'en parler à l'Empereur (28 janvier). » « Rapport du général Le Bœuf. »
« Rien à faire. Classer (1) (11 mars 1868). »
Le Bœuf a eu tort — grand tort. — Mais pourquoi Bonaparte l'avait-il choisi? Faute grave, s'il en fut une. A classer, disait cet aveugle Le Bœuf: il est vrai qu'en France on n'admettait, en thèse générale, que ce qui avait été créé, construit et expérimenté en France.
(4) Classer est l'expression employée pour désigner les dossiers désormais inutiles.