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LA PRESSE DANS LES ÉLECTIONS

Noie sur le rôle de la presse dans les élections de 1869. (par M. F. Gïraudeau).

30 mars 4868.

Jusqu'à ce jour, le ministère de l'Intérieur a cru nécessaire de décourager toutes les candidatures qui pourraient se produire à côté de la candidature officielle, de traiter en ennemi de l'Empire quiconque n'aurait pas reçu le patronage administratif.

L'opposition en a profité. Elle a excité, circonvenu choyé toutes ces ambitions contrariées. Sous prétexte d'union libérale, elle a peu à peu attiré vers elle tous ces candidats équivoques, dont la plupart eussent accepté, dont beaucoup avaient sollicité l'investiture officielle.

Elle les a faits siens, et le Gouvernement sembla battu quand le suffrage universel lui envoyait des hommes qui ne demandaient qu'à le servir.

C'est ce mal qu'il faut éviter. C'est sur ces candidatures équivoques que doit se porter toute l'attention du Gouvernement; car c'est par elles qu'on arrive au second tour, et c'est au second tour (on peut en être certain) que se feront les élections de 1869. A Paris

seulement, l'opposition compte présenter une liste appuyée parla coalition des journaux hostiles. Partout ailleurs elle comple susciter aulant de candidatures indépendantes qu'il s'en pourra trouver, afin de concentrer, au second tour, sur un seul nom tous les suffrages disséminés à la première épreuve.

C'est là le point essentiel, l'objectif qu'il ne faut pas perdre de vue.

On pourrait craindre qu'une transaction affaiblît le principe des candidatures officielles, ce qu'il faut soigneusement éviter. La candidature officielle est une nécessité gouvernementale. Habilement, modérément pratiquée, dégagée des maladresses et des excès qui l'ont trop souvent compromise, elle défiera toutes les attaques.

11 y aurait un moyen, selon moi, de concilier ce double intérêt.

C'est ce moyen que vous m'avez demandé de vous exposer. Je vais essayer de le faire,

Elections de Paris.

Les élections de 1863 ont été mauvaises.

Si l'administration suivait les errements classiques, celles de 1869 seraient plus mauvaises encore. Les noms des députés de Paris auraient une couleur bien plus tranchée que ceux des derniers élus. On parle déjà de porter Félix Pyat, Victor Hugo, etc.

Sur quel moyen comple l'opposition pour réussir? Sur le moyen par lequel elle a réussi en 1863 : sur une coalition de journaux.

11 faut empêcher celte coalition de se former, ou plutôt il faut la retourner contre l'opposition : c'est possible.

Le vote de la loi sur la presse et sur le droit de réunion, la présence de tous les ministres à la chambre, transformation libérale du régime de 1852, inspirent à la partie éclairée de l'opposition le regret de s'être engagée dans la voie de l'hostilité dynastique.

Elle comprend que le moment arrive, que le moment est venu où elle pourrait, avec de sérieuses chances de succès, aspirer à la vie politique. Or, il faut bien le dire, la principale cause de l'hostilité de la jeunesse (et c'est la seule hostilité véritablement dange-

reuse), ce n'était pas une question de priueipe, c'était une question d'intérêt. Elle regrettait surtout le régime parlementaire, parce qu'il permettait à toutes les capacilés de se l'aire jour, et que l'Empire n'offrait pas aux jeunes, talents de plume ou de parole d'assez larges issues.

Mais, l'Empire devenant libéral, la vie publique se ranime; la parole reconquiert son influence et son prestige. M. Pinard est porté fort jeune au ministère par sa réputation d'oraleur. Le rôle de la presse s'accroît. De plus grandes destinées s'offrent partout à la jeunesse intelligente. On le sent et l'on allend (1). Qu'attendon? La première occasion d'entrer dans la voie de l'oppo>ition sans arrière-pensée, de l'opposition dynastique, de l'opposition constitutionnelle.

La lettre du 19 janvier devait être cette occasion. Mais les généreuses intentions de l'Empereur furent si gauchement exécutées que la confiance ne vint pas et que l'élan fut pour ainsi dire arrêté avant de s'être produit.

Une réaction commence à se manifester. On apprécie plus sainement les concessions faites. Que le Gouvernement par ses paroles, que l'administration par sa pratique quotidienne se mette en harmonie avec la situation nouvelle et l'occasion perdue renaîtra d'elle-même.

Le Ministre de l'Intérieur, par son dernier discours, a déjà esquissé ce programme. Que le Gouvernement, sous une forme ou sous une autre (voir l'annexe A), adresse un nouvel appel à l'jiccord sur le terrain constitutionnel: il sera entendu. L'opposition se scindera en deux parts. La meilleure, la plus intelligente, la plus vivace se séparera des ennemis systématiques.

A L'Union libérale, si elle lente encore de grouper ses débris, elle

opposera L'Union dynastique (2).

(4) Comme tous les jeunes avocats avaient, il y a six ans, les yeux fixés sur M. Emile Otlivier, prêts à le suivre s'il eût réussi, tous les jeunes écrivains ont ' aujourd'hui les yeux fixés sur M. C. Duvernois, impatients de savoir s'il sera plus habile ou plus heureux que son devancier de la tribune.

(2) Cette dénomination ne m'appartient pas. Elle a été trouvée par M. Duvernois. xi. 2

L'Union [dynastique se formerait par la presse, sans que le Gouvernement dût intervenir. On procéderait de la sorte :

L'administration présenterait, comme de coutume, une liste de candidatures officielles que soutiendraient La France, Le Constitutionnel, La Patrie, L'Étendard et Le Pays.

L'opposition radicale, légitimiste et républicaine, aurait également ses candidats, qu'elle voudrait fondre en une liste placée sous le patronage éclectique de L'union libérale.

Le pourrait-elle si L'Union dynastique s'était assuré le concours des journaux suivants :

L'Époque; La Liberté;

Le Journal des Débats ; Le Temps; ■ La Presse ; Le Journal de Paris ; L'Avenir National; >

Le Courrier Français (ou tout autre journal économique populatre, créé ou à créer;

L' Univers ; Le Monde; Le Figaro.

Devant un tel faisceau que pourraient faire Le Siècle et L'Opinion nationale, la Gazette de France et L'Union?

Pourraienl-ils seulement s'unir?

Or, pour former ce faisceau, il suffirait de donner à chacun de ces journaux un candidat dont il considérât la réussite comme un succès personnel.

qui, de son côté, se préoccupait du second tour et cherchait (par d'autres combinaisons) à opposera L'Union libérale, cette ligue de tous les mécontents, une ligue de conservateurs de toute nuance et d'amis de tous degrés. Il adhérerait à ce programme. Il se ferait l'instigateur et l'organisateur principal de L'Union dans la presse de Paris et de province.

Ainsi on pourrait prendre (je n'ai pas naturellement la prétention de dresser une liste ; j'indique seulement des noms-types) :

Pour La Liberté, M. Emile Ollivier.

Pour L'Époque, M. G. Duvernois.

Pour Le Temps, M. Hébrard-.

Pour le Journal de Paris,pL Hervé.

Pour L'Univers, M. de Melun.

Pour Le Monde, M. Coehin (contre M. Guéroult). Pour Journal des}Débats,*M. J. Lemoinne.

Pour La Presse, M. C. Clarigny.

Pour L'Avenir national, M. Pinart.

Pour Le Courrier Français (ou tout autre journal ouvrier), un ouvrier.

Tl serait facile de vous citer tel ouvrier, très-populaire, qui, par son mérite, serait parfaitement digne de siéger au Corps Législatif et qui, par la modération de ses idées, pourrait inspirer au Gouvernement une entière sécurité.

Le Figaro n'apporterait pas de candidat à la liste. Mais il y aurait bien d'autres moyens de l'intéresser à son succès (1).

Tous ces candidats s'engageraient (sans qu'il leur en coûtât beaucoup) à signer une profession de foi nettement dynastique. Élus, ils siégeraient au centre.

En formant une liste qui réunirait ainsi, depuis M. Coehin jusqu'à un ouvrier, toute la gamme de l'opposition constitutionnelle, on comblerait l'abîme qui sépare aujourd'hui les « amis du premier degré » des ennemis déclarés. Contrairement à la politique qui a prévalu jusqu'à ce jour et qui traitait en ennemi (et par cela seul rendait souvent ennemi) quiconque manifestait quelque velléité d'indépendance, on élargirait assez les cadres de l'armée napoléonienne, on adoucirait assez sa discipline pour que tout ce qui n'est pas radicalement hostile y pût prendre place.

(4) L'Union dynastique n'offrirait pas seulement aux journaux de Paris des candidatures à Paris : le nombre en est trop restreint. Tous les journalistes importants ont en province une circonscription où ils rêvent de se porter un jour.

Ce n'est pas tout : pour que celle conversion soif, eiïieace, il faul qu'elle soit préparée de longue date. Dès que le plan de campagne serait arrêté, les journaux coalisés sentiraient eux-mêmes la nécessité de rentrer sur le terrain constitutionnel.

Il est permis de penser que la victoire les y maintiendrait.

Mais ce plan est chimérique?

Mais une telle alliance, facile à combiner sur le papier, ne pourrait s'effectuer?

N'en croyez rien :

Je ne me serais pas permis de vous exposer un tel système, si je n'avais acquis la certitude qu'avec un peu d'adresse, de persévérance et d'activité on le réaliserait aisément.

Des indices nombreux {que je pourrais vous énumérer de vive voix) me permettent de vous l'affirmer : si tous les journaux ci-dessus désignés n'adhéraient pas à la ligue, il s'en faudrait de bien peu; ni Le Temps ni le Journal de Paris n'y manqueraient, et M. de Girardin, pensant en avoir eu la première idée, mènerait la campagne (1).

On conçoit, sans qu'il soit nécessaire de les énumérer, les avantages d'une telle combinaison.

La liste de L'Union dynastique passe-t-elle? c'est pour le gouvernement un faible échec. Comparativement au succès de la liste

(1) Pour L'Avenir national, une courte explication est nécessaire. Assurément l'allure radicale que lui ont donnée MM. Peyrat et F. Morin ne le prépare guère a ligurerdans cette union dynastique. Mais L'Avenir national appartient à M. Pinart, candidat otliciel de 1863, que ses opinions modérées désignent naturellement pour une semblable liste. M. Pinart désire vivement être élu. Il a grandement besoin (pour bien des causes) de la bienveillance du Gouvernement. Il se séparerait de MM. Peyrat et Morin sous le prétexte de faire une plus large place, dans son journal, à l'étude des questions économiques et des grands problèmes sociaux. Il donnerait la direction de L'Avenir, ainsi réorganisé, à l'un de ses rédacteurs actuels, M. Horn, économiste sans passions politiques, qui écrivit autrefois dans plusieurs. Jcuilles gouvernementales et qui reviendrait aisément à la modération. Tous les autres rédacteurs pourraient également rester.

radicale de 1863, surtout de la liste radicale de 1869, c'est un triomphe.

Est-elle battue? Elle aura du moins semé la division, empêché les deux tronçons extrêmes de la coalition de s'unir, diminué le nombre de voix des candidatures hostiles.

Et peut-être, à la faveur de cette division, plusieurs des candidats officiels réussiront-ils à passer.

A-t-elle réuni le plus grand nombre de voix sans avoir atteint le chiffre nécessaire pour assurer l'élection au premier tour? (C'est l'hypothèse la plus probable.) Placé, cette fois, entre ceux qui se disent ses amis et ceux qui s'avouent ses ennemis, le gouvernement soutient les premiers de tousses efforts. Il convertit ainsi leur victoire en un succès personnel.

Je ne me fais nulle illusion : plusieurs de ceux qu'il aura fait ainsi réussir pourront mal voter; ils pourronteauser des embarras, plus d'embarras peut-être que certains députés radicaux, mais qu'importe? Pour la masse du public, à qui les nuances échappent, pour la province, pour l'étranger surtout, un seul fait subsistera : Ceux qui se disent ennemis de la dynastie sont battus ; ceux qui se disent amis de la dynastie sont élus.

Or, en politique, Y effet produit est tout. Un gouvernement n'est malade que si on le croit malade. 11 n'est battu que lorsqu'on le dit, lorsqu'il se dit lui-même battu.

Elections des départements.

Dans les départements, je l'ai dit, l'opposition compte multiplier les candidatures de premier tour. Elle tentera d'enrôler tous cent qui, par leurs relations personnelles, leur influence locale (et. le nombre en est grand), pourraient réunir 5,000 voix, 1,000 voix, 500 voix, en leur faisant prendre l'engagement de reporter ces voix, au second tour de scrutin, sur celui d'entre eux qui aura obtenu le plus grand nombre de suffrages. Tactique formidable, irrésistible, si à celte ligue les amis du gouvernement n'opposent pas une contre-ligue organisée par leurs soins.

L'Union dynastique paraîtra donc partout où L'Union libérale essayera de se former. Partout où celle-ci voudra multiplier les candidatures hostiles, prenant les devants, elle multipliera les candidatures sympathiques.

Le candidat officiel est-il bien choisi? Il passera au premier tour, ou bien il obtiendra le plus grand nombre de voix. En ce cas, les voix de L'Union dynastique (à qui le candidat officiel aura, en son nom personnel, promis la réciprocité) lui seront presque assurément acquises.

Si c'est, au contraire, un candidat de L'Union dynastique qui a réuni le plus grand nombre de voix, le candidat officiel reverse sur lui les siennes, et, si elle le juge convenable, l'administration le soutient.

En agissant ainsi, elle justifierait les candidatures officielles; car elle montrerait que le Gouvernement cherche sincèrement à traduire le vœu du pays; qu'il ne met pas ses préférences personnelles au-dessus des manifestations du scrutin. Gette façon d'agir lui permettrait enfin d'attaquer les candidatures hostiles avec une certaine énergie. Tandis qu'il est choquant de la voir combattre ardemment certains candidats se disant dévoués à l'Empereur, nul ne pourrait trouver mauvais qu'elle traitât sans ménagements ceux qui se seraient proclamés les ennemis du trône et de la dynastie.

Un tel programme peut, à première vue, sembler chimérique; il a du moins l'avantage de ne rien compromettre. 11 n'enlève pas une voix aux candidats du Gouvernement; il ne divise que les forces hostiles. N'obliendrait-on que la moitié, que le quart des résultats poursuivis, ce sera toujours autant de pris sur l'ennemi. Là où le Gouvernement doit triompher, on lui rendrait le triomphe plus facile; là où il doit être vaincu, on lui donnerait l'apparence du succès en arrachant aux candidats équivoques l'étiquette de l'opposition pour leur mettre une étiquette dynastique. Que risquerait-on à tenter l'entreprise?

Annexe A (p. 177.)

Pour formuler plus nettement ce programme, ne pourrait-on, six mois avant le scrutin, s'adresser aux électeurs par la voix d'une brochure?

Cette brochure rappellerait successivement par des chiffres et par des faits ce que chaque catégorie de citoyens doit à l'Empire.

Elle comparerait la situation politique, morale, économique de la France impériale avec celle des autres pays, avec celle de la France sous les autres régimes; elle en tirerait la preuve évidente qu'aucun pays, qu'aucune date de notre histoire ne saurait nous faire envie.

Ceci posé, elle mentionnerait l'appel adressé tant de fois par l'Empereur aux hommes des anciens partis (1). Elle le renouvellerait. Elle dirait que l'Empire sollicite tous les concours, toutes les intelligences, et que ceux qui voudront se tenir en dehors du large terrain où il vient de se placer ne sont pas seulement les ennemis de l'Empire, mais les ennemis du suffrage universel, les ennemis de la France (2).

Cet écrit serait l'annexe et le complément naturels des Titres deladynaslie.il ferait ressortir la grande pensée contenue dans cette publication et que la mauvaise foi des journaux hostiles comme l'inertie des feuilles gouvernementales ont étouffée.

(-1) « Je veux concourir à la conciliation de tous les partis dissidents et ramener » dans le courant du grand fleuve populaire toutes les dérivations hostiles qui » vont se perdre sans profit pour personne. » (Discours de Bordeaux.)

« Je veux inaugurer une ère de paix et de conciliation, et j'appelle sans distinc- » tion tous ceux qui veulent franchement concourir avec moi au bien public. » (Discours d'ouverture, 18o2.)

« Le cercle de notre constitution a été largement tracé. Tout honnête homme » peut s'y mouvoir à l'aise, puisque chacun a la faculté d'exprimer sa pensée... » Aujourd'hui plus d'exclusion. » (Réponse au cardinal de Bonnechose.)

(2) J'ai dans les mains de nombreux documents qui pourraient figurer utilement dans ce tableau récapitulatif. Je pourrais, si vous le désiriez, les remettre à la per sonne qui serait désignée pour l'écrire.

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