M. PROSPER MÉRIMÉE
Lettre de M. Prosper Mérimée sur les attributions du ministère de l'Instruction Publique (1).
Paris, 44 juillet 1856.
Monsieur,
Me permettrez-vous de vous soumettre quelques idées qui me sont venues à l'occasion de la mort si regrettable de M. Fortoul? C'est un devoir, ce me semble, pour toutes les personnes dévouées à l'Empereur de produire les observations qui leur sont personnelles, et qui peuvent tendre au perfectionnement de l'administration.
Je n'examinerai pas ici la question de l'existence même d'un
(4) Cette lettre est probablement adressée à Mocquart. M. Fortoul, ministre de l'instruction publique, étant mort à Ems, le 7 juillet 1856, on voit que M. Mérimée n'avait pas perdu de temps pour la rédiger. — Quelques années après, une partie des idées qu'il y avait émises était réalisée par le décret du 5 décembre 4860, qui enleva au Ministère de l'Instruction publique l'Institut et les bibliothèques, et les transféra au Ministère d'État.
Ministère de l'Instruction publique, ni l'utilité contestable de la réunion dans le même département de deux administrations nécessairement rivales, celle des Cultes et celle de l'Université. Je me bornerai à vous entretenir des attributions actuelles de ce Ministère, et vous dire ce que ma petite expérience de membre de l'Institut et d'inspecteur des monuments historiques a pu m'apprend re à ce sujet.
Des services qui, à mon avis, devraient être séparés, s'y trouvent réunis. Le moment où Sa Majeslé pourvoira à la vacance pourrait être celui d'une réforme qui fixerait les attributions de ce département d'une manière plus rationnelle.
1° On s'étonne que l'entretien et la réparation des édifices diocésains ne ressortissent pas au département qui est chargé de la direction de tous les autres travaux d'architecture. Le Ministère d'État a la surveillance des palais impériaux, des bâtiments civils, des monuments historiques, de toutes les écoles de beaux-arts ; comment les cathédrales ne sont-elles pas dans ses attributions?
Il faut, dira-l-on, que les évêques aient un contrôle sur des affaires qui les touchent, et, d'un autre côté, il est bon que le Ministre des Cultes conserve un moyen d'influence. Je répète ici une objection ancienne et qui remonte au temps du gouvernement parlementaire. Il est facile d'y répondre. Sans doute, les évêques doivent être consultés au sujet des travaux nécessaires aux édifices religieux, mais est-il nécessaire que ces travaux soient exécutés par une administration ecclésiastique? Un prélat, un général qui veulent se faire bâtir une maison, s'adresseront à un archiiecte, non à un prêtre ou à un militaire. Quant à l'influence qu'au moyen de ces travaux un ministre pourrait exercer, en vérité, je ne la comprends pas. Quel ministre laisserait tomber une cathédrale parce que l'évêque du diocèse lui donnerait des sujets de mécontentement? Mais qu'arrive-t-il? Comme le budget des travaux des édifices religieux est assez faible, le Ministre des Cultes ne peut satisfaire à toutes les demandes qui lui sont adressées. On l'accuse de partialité, et involontairement il est entraîné à répartir les fonds dont il dispose, non point selon l'urgence des travaux, mais selon les rapports plus ou moins fréquents, plus ou moins intimes qu'il
.i avec les evéques. Ajoutez, au point de vue de l'économie, que si les travaux de bâtiment n'étaient pas divisés, les frais d'agence el de surveillance seraient fort réduits. Maintenant il y a des contrôleurs pour les Cuites et des contrôleurs pour le Ministère d'Étal, des inspecteurs, des bureaux dans chacune de ces administrations. Si Pou plaçait dans les mêmes mains ces services de même nature, au lieu d'un personnel double, un seul sulïirait. Tout se ferait avec plus d'ordre, plus de régularité, et mieux. Permet tez-moi d'ajouter qu'en ma qualité d'inspecteur général des monuments historiques, j'ai eu de fréquents rapports avec les membres du ckrgé. Je les ai trouvés toujours très-reconnaissants des travaux que nous faisons exécuter dans des églises monumentales, tandis qu'ils regardaient ceux que faisait faire l'administration des Cultes comme l'accomplissement d'un devoir ministériel.
2° C'est par une confusion des mots que les bibliothèques ont éîé placées dans le département de l'Instruction publique. Ce sont des collections nationales de même que nos musées. Vous trouverez ci-join(e nue note qui m'est remise par un des employés supérieurs de la Bibliothèque impériale et qui traite celte question de la manière la plus complète.
3° L'Institut impérial est fractionne entre le Ministère d'Etal et celui de l'Instruction publique. Ne vaudrait-il pas mieux qu'il fût tout entier dans les attributions du ministre placé le plus près de la personne de l'Empereur? Les lettrés, les savants et les artistes y verraient un témoignage flatteur de l'intérêt que leur porte Sa Majesté.
4° On voit, aux budgets du département de l'Instruction publique et du Ministère d'Étal, des allocations destinées à des missions, voyages et souscriptions. Ces allocations devraient, à mon avis, être réunies dans un seul département. Au point de vue de l'économie, l'avantage d'une administration unique est évident; au point de vue de la politique, il vaut mieux que ces allocations soient réparties par le Ministère d'Étal. En effet, accordées par le Ministère de l'Instruction publique, elles semblent le prix d'une espèce de concours littéraire, tandis que, venant du Ministère
d'Étal, elles paraîtront ce qu'elles sont en réalité, des grâces du souverain.
Je crois fermement, Monsieur, être l'interprète des gens de lettres, des savants et des artistes, en exposant ici les inconvénient des l'ancien système de répartition d'attributions entre les deux ministères. Plusieurs fois, des réclamations semblables se sont élevées; mais, pour y satisfaire, il fallait offenser peut-être des suscepibilités personnelles. Aujourd'hui rien de plus facile que la réforme que je propose; elle serait accueillie, je crois, avec faveur par le public.
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de tous mes sentiments de la plus haute considération.
Pl Mérimée.
P. S. Vous avez vu, sans doute, le British Muséum de Londres, qui renferme les collections les plus admirables en tout genre, sous la même administration. La splendeur de cet établissement et sa prospérité sont dues à la concentration, dans le même service, d'une galerie d'antiques, d'une bibliothèque, de collections d'histoire naturelle, d'un musée ethnographique, etc. C'est la réunion du musée du Louvre et de la Bibliothèque impériale. C'est le résultat d'une direction unique pour les arts et les sciences.
Voici maintenant la note dont M. Mérimée parle dans sa lettre. Quoiqu'il l'ait intitulée Copie, elle peut fort bien avoir été rédigée pur lui. En tout cas, elle est écrite de sa main :
» Que le Ministère de l'Instruction publique et des Cultes soit maintenu ou que ses attributions soient divisées, Userait regrettable de ne pas voir saisir l'occasion qui s'offre aujourd'hui de faire cesser un état de choses fâcheux, que nous avons plus d'une fois signalé aussi bien à M. le Ministre de l'Instruction publique, que la mort vient de nous enlever, qu'à M. le Ministre d'État et de la Maison de l'Empereur.
La Bibliothèque impériale et le musée du Louvre ne sauraient être logiquement placés dans des mains différentes. Ce sont doux parlies d'un même tout. Les deux établissements possèdent des xi. 3
collections analogues et régis par deux ministres; on les voit, dans les ventes d'antiques et de camées historiques, enchérir l'un contre l'autre, aux dépens du trésor. Il y aune absolue nécessité à ce qu'ils soient réunis administra tivement comme ils le sont en Angleterre, et celte séparation est aussi choquante que celle des monuments historiques et des cathédrales, — des édifices diocésains et des bâtiments civils, — des Archives de l'Empire et de l'École des chartes.
Mais la question est plus large :
N'est-il pas convenable que tous les établissements scientifiques et littéraires relèvent du Ministère d'Élat et de la Maison de l'Empereur? On le pensait si bien sous l'ancienne monarchie, que le Muséum d'histoire naturelle était appelé le Jardin du Roi, et que les professeurs du Collège de France avaient le titre de Lecteurs du Roi.
N'est-il pas convenable encore que les missions scientifiques soient données, en quelque sorte, par l'Empereur, comme Louis XVI traçait la sienne à La Peyrouse? Le zèle des savants et des artistes qui les recevront en sera très-utilement stimulé, et ils se verront accueillis à l'étranger avec d'autant plus de protection et de faveur.
Les souscriptions aux publications nouvelles, les encouragements aux savants et gens de lettres, les subventions aux sociétés savantes, acquerront plus de prix en émanant de l'Empereur.
L'Institut est difficile à conduire, sans doute, même pour un ministre qui ne tient pas à y entrer; mais l'Institut, résistant envers une administration qui siège rue de Grenelle, sera beaucoup plus facile avec un ministre voisin des Tuileries. »