U CABINET NOIR
(Suite) (1).
La pièce suivante sur le Cabinet noir a été trouvée dans un des bureaux de l'administration des postes, par le délégué de la Commune. Elle a été évidemment écrite sous l'Empire, par un employé des postes. Nous ignorons à qui elle était alors destinée, mais il nous a paru très-intéressant de la reproduire :
» Le cabinet noir est situé au premier étage de l'Hôtel des Postes ; il se compose de deux pièces, lesquelles, bien que séparées par une cloison, n'ont pas de communication entre elles ; les fenêtres de ces pièces donnent sur la rue J.-J. Rousseau. L'une des pièces, sur la porte de laquelle est peint un gros n° 3, est occupée par M. Simonel, agent des postes, dont nous indiquerons plus bas les fonctions; l'autre par M. Marseille, commissaire de police.
M. Simonel se rend ordinairement à son cabinet par la rue Coq- Héron ; il est muni d'une clef de la grille ; il monte par l'escalier E, traverse clandestinement l'antichambre du départ, se faufile par le corridor qui longe les cabinets des chefs de service de la salle et du départ, et juste en face de lui se trouve la porte nc 3.
Quant à M. Marseille, pour échopper à la vue des employés du départ, il monte par l'escalier B, traverse l'antichambre du cabinet du directeur de la Seine, et suit ensuite le corridor vitré qui surplombe la cour de l'arrivée.
(1) Voir les nos -1, 2 et 5 des Papiers secrets.
Le service des lettres de l'administration centrale se divise en trois sections principales, savoir : 1° Service de Paris (salle des facteurs); 2° Tri général, se subdivisant en France et banlieue; 3° étranger.
La cabinet n° 3, qui a été choisi avec une grande intelligence, rayonne sur ces trois sections. Toute communication est interdite entre les agents de ces diverses sections ; grâce à cette défense et à la disposition des lieux, le sous-agent Prost, placé sous les ordres immédiats de M. Simonel, peut entrer dans ces trois sections sans trop éveiller l'attention des employés, y prendre et y rapporter les dépêches, ainsi que les lettres lues, lesquelles, on le comprend, sont gardées jusqu'à la dernière limite du temps.
Malgré toutes ces précautions, le secret est celui de Polichinelle, chacun en rit tout bas. Ajoutons que, par pudeur, le mot noir n'est jamais prononcé, on se borne à dire : « Portez celte dépêche au Cabinet; » « Cette dépêche a-t-elle passé au Cabinet? » etc.
Voici maintenant quelles sont les fonctions de M. Simonel. Quand une dépêche signalée arrive au bureau central, le sous-agent Prost (1), averti d'avance et très-expert, se présente à l'ouverture du paquet signalé, et, sans désemparer, le porte à M. Simonel, puis se rend à une autre section, où sa présence est encore nécessaire pour le même motif.
M. Simonel, qui pendant ce temps, a dépouillé le paquet précédent, et en a extrait lès lettres qui doivent être lues, échange ce paquet contre un paquet nouveau, et Prost remet immédiatement le précédent dans le service. Quant aux lettres extraites, elles sont à l'instant remises à M. Marseille, qui se livre sur elles à son travail particulier.
Pour mieux nous faire comprendre, citons un exemple. En automne 1868, M. Thiers passa quelque temps dans un château près de Luzarche; aussitôt l'embargo fut mis sur les dépêches de ou pour Luzarche. Prost se présentait à l'arrivée de la dépèche,
(1) Pendant sa maladie, au printemps de 1869, il a été remplacé par M. Domicile.
l'emportait et, en quelques minutes, le tour était joué. D'autre part, il s'emparait du paquet de lettres à destination de Luzarche, quelques minutes avant le départ, et même opération.
La rapidité extrême du chemin de fer ne permet pas maintenant d'opérer avec la même lenteur que sous le premier empire : c'est pour le coup qu'on n'en aurait jamais fini, malgré l'habileté extrême des employés susnommés (1).
Quelquefois aussi les facteurs d'un rayon reçoivent l'ordre d'attendre en table au dernier moment; une seule lettre retarde ainsi la distribution de tout un quartier de Paris; c'est l'explication de bien des retards dont se plaint si amèrement le commerce de Paris.
On croit généralement dans le public que la surveillance du cabinet noir porte uniquement sur le parti républicain, c'est une grande erreur : la plupart des lettres lues sont celles de gens qui, par leur position, paraîtraient être. à l'abri de tout soupçon : ce sont les officiers supérieurs de tous les corps d'armée, les familiers du château eux-mêmes, et jusqu'aux femmes de chambre de certaines grandes dames, les députés, les sénateurs, les évêques, etc.
Croirait-on que la correspondance écrite de la propre main du prince Napoléon à son altesse madame la princesse Glotilde n'est pas plus respeclée que les autres, et est soumise à l'examen impur d'un agent de police?
D'autre part, les dépêches transitant par la France, passent au cabinet noir. Les dépêches closes, si admirablement scellées par l'Office anglais, sont non moins admirablement ouvertes et recachetées.
Le cabinet noir est muni à cet effet d'un appareil spécial ainsi que de cire et de ficelle de fabrique anglaise.
Le cabinet noir a pourtant subi un échec à l'occasion d'une lettre chargée arrivant de Londres et adressée au général Garibaldi. Cette
(1, Ces quatre lignes sont incompréhensibles aujourd'hui; elles font allusion à un article du Rappel dans lequel on citait un passage du Mémorial de Sainte-Hélène a peu près ainsi conçu : L'Empereur disait, en parlant du cabinet noir: « On n'ouvrait pas toutes les lettres, on n'en aurait jamais fini. »
lettre était arrivée à Paris par le courrier du matin et n'en devait partir que le soir; on avait donc tout son temps; mais les précautions avaient élé bien prises : la lettre, d'un gros volume, avait ses plis si bien enchevêtrés et collés les uns avec les autres, elle était en outre couverte de tant de cachets artistement appliqués, que toutes les tentatives sont restées superflues. Force a été d'ignorer le contenu de celte lettre, ce qui n'a pas peu contribué à contrister M. Simonel et Ce, et fait faire des gorges chaudes à tout l'entourage.
Bien qu'en réalité M. Simonel n'exerce que des fonctions occultes et que, comme nous l'avons dit plus haut, il ne mette jamais les pieds au bureau du départ, il n'en porle pas moins le litre de chef de bureau du départ. Sa commission au traitement de 5,000 francs est signée par le ministre des finances (sans compter tous les boniments de la police); son nom figure entre ceux de MM. Wicot et Dufour, chefs réels du bureau précité. (Voir la page 37 de l'annuaire des postes, publié par M. Sagausem.) Ce n'est pas un faible motif d'irritation pour ces deux chefs, de voir leur nom accolé à celui d'un agent de police. Quant aux simples employés, ils ne sont pas moins révoltés de se voir truster de ces cinq mille francs qui sont prévus au budget en leur faveur et détournés de leur destination au profit d'un agent secret; ceci constitue un véritable vol. »