Les papillons
C’était vers la fin du règne de Louis XV, à cette époque à la fois joyeuse et réfléchie, bigarrée, étrange, où toutes les fantaisies graves et poétiques occupaient les cerveaux, où le scepticisme le plus spirituellement moqueur faisait route côte à côte de la crédulité la plus confiante.
Curieux siècle de constrastes que ce XVIIIe siècle, où la vieille société, vivace encore, imposait victorieusement ses
mœurs, ses lois, ses coutumes, son étiquette, tandis qu’embrassées théoriquement par des esprits ardents, par des génies aventureux, les idées nouvelles qui allaient déplacer le centre de gravité de la vie intellectuelle et matérielle des peuples, envahissaient déjà jusqu’aux aristocratiques salons des comtesses poudrées et des marquis en jabot.
Au milieu des fêtes luxueuses, des intrigues galantes et des gais propos de ruelles, les penseurs, souvent bizarres et toujours hardis de cette riche époque, attaquaient les croyances du passé, sans abandonner pourtant la part des rêves.
On ne croyait plus guère aux saints ni aux diables; mais on parlait avec ménagement des sylphes, des gnomes, des génies, des démons familiers de toutes sortes.
Les mystiques coudoyaient les esprits forts; les illuminés racontaient leurs extases aux sévères fanatiques de la géométrie; les athées tressaillaient aux paroles magiques et aux fantastiques prestidigitations des Cagliostro, des Pascalis et des Saint- Martin.
Diderot pâlissait à la vue d’une salière renversée et d’un couvert en croix; les miracles du cimetière Saint-Médard faisaient diversion aux lazzis de Voltaire sur les miracles de la religion.
Or, par une belle matinée du mois d’octobre 1771, une chaise de poste roulait sur une route poudreuse de la Provence, entraînée par quatre chevaux au galop, vers la petite ville de Salon.
Cette chaise de poste contenait deux voyageurs : un homme de cinquante ans environ, sévèrement vêtu de brun, au regard
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profond et rêveur, empreint de cette expression méditative que donne l’habitude de la pensée; et une vieille dame, dont on devinait l'àge plutôt qu'ori ne le découvrait, tant sa figure était enfouie dans des flots de mousseline et de dentelles, qui ne laissaient voir que deux petits yeux gris vifs et perçants.
Ces voyageurs n’étaient pas des touristes ordinaires : l’un était Cazotle, l’auteur du Diable amoureux; l’autre était la marquise de La Croix, l’initiatrice du poète dans la mystique science des illuminés.
Ces deux noms historiques indiquent à nos lecteurs qu’il ne s’agit plus ici de fantaisies invraisemblables et de contes à dormir debout, mais que nous allons les entretenir de belles et bonnes idéalités.
La chaise de poste traversa la ville, et ne s’arrêta qu’au relais, pour changer de chevaux.
La marquise demanda à l’un des curieux, accourus pour voir les voyageurs, si l’on était encore loin de la demeure de la princesse Ginebra.
L’interpellé regarda d’un air bète, sans répondre.
— La bastide de la dame aux papillons? dit une grosse brune réjouie, fille du maître de poste.
— Précisément...
— À trois petites lieues environ, madame, derrière cette colline au levant. Vous la verrez du grand chemin, au bout d’une allée de cyprès, entre deux plantations d’oliviers.
— La dame aux papillons! se dirent entre eux les badauds de la route, avec un air d’étonnement, presque d’effroi. Quel-
ques-uns se séparèrent, comme s’il se fût agi de Belzébuth en personne.
Et la chaise de poste repartit.
— Quel singulier sobriquet ces gens-là donnent-ils à la princesse Ginebra? dit Cazotte à sa compagne.
— Je vous avais promis de l’extraordinaire , mon ami , répondit la vieille marquise de La Croix; le voilà qui commence.
Sur un regard interrogateur de Cazotte, la marquise poursuivit :
— La femme que nous allons voir est depuis si longtemps retirée du monde, que vous avez besoin d’un petit préambule pour la bien comprendre. Ce qui circule à Paris sur elle est trop banal pour vous suffire.
Cazotte haussa les épaules.
— Allez, dit-il, chère marquise, je suis tout oreilles.
Et Cazotte s’adossa de son mieux contre les coussinets, croisa les mains sur son tricorne, préalablement posé sur ses genoux, et demeura immobile, le regard fixé sur le nuage de dentelles au fond duquel scintillaient les yeux perçants de la marquise, dans l’attitude enfin d’un homme qui se dispose à savourer un récit depuis longtemps attendu.
» — La princesse Ginebra de Moncade, reprit la vieille dame, a eu deux maris. Le premier, don Cipio de Corella qui l’épousa lorsqu’elle atteignait à peine sa vingtième année, avait déjà trop souvent poudré ses jabots avec le contenu de sa boite d’or, pour être un mari tel que le rêvait la pauvre jeune femme.
LA DAME AUX PAPILLONS
« Mais, à noire point de vue surtout, don Cipio avait d’éminentes qualités. C’était le disciple et l'ami de Martinez Pascalis, qui vint renouveler parmi nous les lueurs mourantes de la science cabalistique, et fonder cette illustre école de Lyon dont nous professons, vous et moi, les croyances et les rites. »
A ce nom vénéré du maître, qui lui promettait des révélations plus curieuses encore que celles qu’il attendait, Cazotte redoubla d’attention.
« — Le comte Cipio, poursuivit la marquise, avait appris de ce savant philosophe la science de la contemplation et du ferme vouloir, et il s’était élevé par là à la notion parfaite de l’essence universelle et à la domination des esprits.
« Souvent, en présence de Ginebra, il conjurait des êtres invisibles, conversait avec eux, leur donnait des ordres; et celle-ci remarquait, avec terreur d’abord, puis simplement avec surprise, que chacun de ses ordres était obéi.
« Le génie Caldéron, qui chargeait et allumait la pipe de Soberano, au premier commandement, n’obéissait pas plus promptement à l’officier napolitain que les esprits interpellés par le comte Cipio ne s’empressaient d’exécuter ses moindres caprices.
«« Ginebra s’enhardit à la longue avec les mystères de la cabale, au point de demander un jour au comte, son mari, de lui montrer l’un de ses invisibles serviteurs sous une forme palpable.
« Celui-ci y consentit, en lui laissant le choix de la forme sous laquelle elle voulait voir son désir accompli.
« A vingt ans, Ginebra avait déjà une passion folle pour les papillons. Selon elle, si les sylphes eussent été priés ou forcés de prendre un corps, c’était bien la forme gracieuse et légère de ces jolis habitants de l’air qu’ils eussent préférée. Elle choisit donc les ailes de gaze et le corps fluet de l’un de ses favoris.
« A peine eùt-elle formé ce vœu, qu’un beau Vulcain aux ailes de feu apparut voltigeant dans la chambre, et, sur un ordre du comte, vint se poser sur le doigt rose et un peu tremblant de la jeune femme.
« Elle recommença souvent cette épreuve, à l'aide de la science et de la volonté de son mari, et finit par concevoir un goût désordonné pour ces apparitions qui donnaient une àme et une vie surnaturelle, fantastique, à ces êtres innocents dont la chasse et l’étude avaient charmé ses jeunes années.
« Le comte l’encouragea dans cette étrange passion qui la détournait de préoccupations et de désirs plus dangereux pour son repos, et l’initia peu à peu à quelques secrets de la cabale. Mais la mort vint arrêter ces intéressantes leçons.
« Ginebra pleura le maître plus que le mari; mais, comme nulle douleur n’est éternelle, surtout quand on a vingt-quatre ans, et qu’on n’a pas encore aimé, elle prit le sage parti de se consoler, en se remariant.
« Cette fois, le mari eut l’attrait d’un amant. Il était de son choix, jeune et beau.
«> Je ne vous parle de celui-ci, le prince Olivarez de Moncade
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y Léon, que pour mémoire; car le bonheur de Ginebra fut de courte durée.
« C’était un homme à bonnes fortunes, un coureur d’aventures qui se lassa aussi vite de sa femme que d’une maîtresse , et disparut complètement la seconde année de ses noces, sans qu’on put jamais apprendre de ses nouvelles.
« Ginebra n’eut pas même la consolation de pouvoir se dire veuve, et d’agir en conséquence.
« Bientôt d’étranges soupçons lui vinrent à l’esprit. Ces idées bizarres, extravagantes aux yeux du vulgaire, provenaient-elles d’un dérangement d’esprit causé parle désespoir, comme l’ affirmaient presque tous ses amis, ou étaient-elles le résultat d’une faculté supérieure développée par l’étude des sciences occultes?... »
— N’en doutez pas, marquise, interrompit Cazotte. Votre Ginebra est évidemment un être merveilleusement doué; mais, vous le savez, pour le vulgaire ignorant, tout ce qui sort du cercle des faits palpables, toute recherche de l'idéal, tout don de seconde vue, ne sont autre chose qu’une hallucination de l’esprit, qu’une maladie du cerveau.
« — Elle s’imagina, poursuivit la marquise, que, dans la disparition de son second mari, il y avait du fait du comte Cipio. »
— Je l’ai déjà pressenti, s’écria Cazotte.
« — Elle ne doutait pas, reprit madame de La Croix, que l’ami de Martinez Pascalis ne fût intervenu en celte occasion.
Ou le défunt comte, jaloux du second mariage de Ginebra, avait voulu punir son oublieuse épouse, ou bien cédant à un sentiment plus noble, il avait voulu venger la jeune femme des infidélités d’Olivarez... C’est ce qu’elle ne pouvait clairement déterminer; mais elle soutenait avoir souvent rencontré, le soir, le volage prince de Moncade y Léon, avec des ailes, et sous la forme d’un papillon. »
— C’est merveilleux , fit Cazotte rêvant.
La marquise poursuivit en ces termes :
« — Après sa seconde mésaventure, la princesse ne tarda pas à se retirer tout à fait du monde, malgré sa beauté admirable encore. Elle vint habiter le lieu où nous l’allons retrouver.
« Les quelques personnes qui la visitèrent depuis lui firent ♦ la réputation que vous savez. On la dit folle et sujette à d’extravagantes hallucinations.
« Le vrai de cette affaire est que la princesse prétend avoir le don de séparer l’esprit du corps, et de voir s’agiter la folle du logis, l’imagination capricieuse des gens qui vivent ou ont vécu autour d’elle.
« Elle voit, dit-elle, naître les ailes du désir, les volontés du changement, les versatilités des goûts; en un mot, elle assiste, comme à un spectacle, à tous les mouvements de l’esprit; et faisant une alliance originale des idées du comte Cipio et de ses goûts de jeune fille, elle prétend que toutes les passions des hommes lui apparaissent sous la forme capricieuse des papillons. Il en résulte, comme vous le verrez, des satires pleines
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d’étrangeté sur la mobilité de Famé, et des confidences qui font rire et quelquefois pleurer. »
Après avoir achevé cet étrange récit, la marquise regarda Cazotte, qui bâtissait déjà sur ce thème extraordinaire des ballades fantastiques et des romans sans possibilité.
Trop enfoncé dans ses rêveries, il cessa de questionner sa compagne. Le moment approchait, d’ailleurs, où il allait juger par lui-même la princesse Ginebra.
La chaise de poste entrait dans l’avenue de cyprès, au bout de laquelle s’élevait sombre et silencieux, entre de pâles massifs d’oliviers, le manoir habité par la dame aux papillons.
Le postillon sonna à la grille. Un vieux concierge, vêtu d’un costume jaune à bandes brunes qui le faisait ressembler à Y Argus des prés, vint s’enquérir du nom des visiteurs.
Quelques moments après, Cazotte et la marquise de La Croix étaient en présence de la princesse, qui les reçut avec une grâce infinie et beaucoup d’affabilité.
C’était une femme d’une soixantaine d’années, grande de taille, maigre sans sécheresse, aux mains parfaites, dont les doigts disparaissaient presque sous les pierres précieuses.
Elle aimait le soleil, les couleurs vives, les matières brillantes, la nacre et les dorures, tout ce qui faisait si vivement resplendir ses sylphes favoris.
Une physionomie gracieuse et animée sur une figure sans rides, malgré son âge, attirait la sympathie. Ses yeux peau d’orange, encore pleins de feu, et dont elle élevait souvent le regard au zénith, même dans les moments où elle prenait une
part un peu vive à la conversation, indiquait chez elle une habitude d’extase qu’on n’eût pas soupçonnée au premier abord.
Nous ne raconterons pas ce qui se passa dans les premières heures de l’arrivée. La princesse s’occupa de ses hôtes avec le tact exquis et les délicates prévenances d’une châtelaine accomplie.
Rien dans la conversation ni dans les manières ne révéla à ses visiteurs la moindre excentricité d’esprit; elle était naturellement très-simple, et le bourgeois qui l’aurait vue en temps ordinaire eût trouvé Ginebra pleine de raison et même de sens commun.
Le diner se passa dans des causeries toutes réelles; on parla de la cour et delà ville, de Paris et de la province, des délices de Versailles, des mystères du Parc-aux-Cerfs, des intrigues de cour, des cabales de M. de Choiseul, des caprices de madame Dubarry, comme eussent fait les plus vulgaires gentilshommes. La princesse entretint même ses hôtes des embellissements quelle projetait pour sa terre et de ses plantations d’oliviers.
Cazotte commençait à être singulièrement désappointé , cl écoutait avec impatience ces détails de propriétaire campagnard ; la marquise riait sous cape en le regardant.
Son espoir et sa bonne humeur se réveillèrent en examinant le salon où la princesse les introduisit après le repas.
C’était une grande pièce ovale, tendue de tapisseries bleues sur un fond orange orné de moulure d’argent. Cazotte se mit à examiner curieusement les tableaux et les portraits qui garnis-
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saient les murs ; il 11e voyait partout que des cadres remplis de ces brillants insectes si chers à la veuve du comte Cipio.
Il y en avait de piqués tout bonnement avec des épingles d’or; d’autres étaient peints par Ginebra elle-même avec une finesse d’exécution merveilleuse. Le poète remarqua que plusieurs avaient des tètes et des corps humains.
— Ce n’est pas là une collection ordinaire, dit la princesse qui suivait l’occupation de son hôte; vous voyez là bien des sphynx, bien des argus, bien des bombix, bien des phalènes dont les ailes auraient causé de grands malheurs, si je n’avais pris soin de les fixer.
— Enfilé nous y voilà, pensa Cazotte.
Et il tressaillit de joie; le rêveur éveillé, le mystique inventeur de choses sans nom voyait le monde féerique s’ouvrir devant lui à la voix de la noble magicienne.
En ce moment, il était en contemplation devant un grand jeune homme peint assis sur un roc, comme fatigué d'un long voyage, et déployant au vent les ailes d’un grand paon de nuit.
— Ce jeune homme, dit Ginebra, est mon second mari.
— Votre second mari ! s’écria Cazotte.
La marquise de La Croix fit un signe au poète; ce signe signifiait : « Taisez -vous! »
Cazotte comprit qu'il était imprudent pour la satisfaction de sa curiosité d’interrompre la princesse dans ses miraculeuses confidences. 11 se le tint pour dit et résolut d’éviter à l’avenir jusqu’à la moindre observation, même pour les choses qui mettraient son intelligence en défaut.
Ginebra poursuivit :
— Vous le voyez tel qu’il m’est apparu la dernière fois qu’il m’a été permis de le voir : c’est le prince Olivarez de Moncade y Léon. Je n’ai pas encore pu fixer ses ailes; car un pouvoir supérieur au mien... — Ici, la princesse poussa un soupir, probablement au souvenir de son mari et professeur le comte Cipio, — ...Le condamne encore pour longtemps à cette vie errante et vagabonde; depuis plus de trente ans il voyage. Sa famille le croit mort; mais je sais bien, moi, qu’il court le monde. Sa disparition est toute une histoire; et si je pensais qu’ellp dût avoir quelque intérêt pour vous, je m’offrirais à vous la raconter.
— Oh ! dit Cazotte, je vous écoute, madame, et avec bonheur, croyez-le bien.
— Ouand on est vieille, continua en souriant la dame aux papillons, c’est absolument comme lorsqu’on revient d’un grand voyage; on a beaucoup vu et l’on a beaucoup à raconter. Si donc vous aimez les vieux souvenirs, qui sont un peu les vôtres à vous-même, ma chère marquise, dit-elle à la compagne de route du poète, j'ai dans ces cadres tout ce qu’il faut pour vous faire passer agréablement la quinzaine que vous avez bien voulu perdre chez moi.
— Commencez tout de suite, madame, dit Cazotte; car la marquise et moi nous brûlons de connaître l’histoire du prince de Moncade.
— Ecoutez donc, dit Ginebra :
« Je ne vous demanderai pas à vous, marquise, qui êtes initiée à tous les augustes mystères des illuminés , si vous avez
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entendu parler du pouvoir de commander aux esprits, de cette faculté merveilleuse, découverte par les hommes supérieurs, d’évoquer les forces secrètes de la nature, et de les dompter au profit de l’humanité. Vous savez encore à quel point la volonté forte du comte Cipio avait poussé cette puissance de domination.
« Ce noble vieillard avait pour moi l’attachement le plus grand, et mettait souvent au service de ma fantaisie les êtres mystérieux qu’il s’était assujettis. Je passais en revue, avec son aide, les génies qui veillent sur les jours de chacun de nous, associés à notre existence, et souvent j’appris d’eux le sort d’amis lointains, ou l’issue future d’événements qui intéressaient des amis présents.
« Dans ces expériences féeriques, j’avais le choix de la forme générale; mais je m’astreignis à ne désirer la réalisation de mes visions que sous la livrée riche, propre, élégante et variée des papillons. Mes nerfs s’accommodaient bien de l’exiguité et de l’innocente apparence de cette forme : tout autre m’eût donné des scrupules et surtout de l’effroi. J’épuisais donc ainsi toutes les formes de ces fleurs ailées, qui sônt, pour ainsi dire, les moitiés des fleurs immobiles que nous aimons tant à respirer.
« Entre toutes ces apparitions, une surtout me frappa et m’est restée profondément gravée dans la mémoire, d’autant mieux que j’y avais assisté sans l’avoir désiré et en l’absence du comte Cipio.
« C’était pendant une de ces nuits tièdes du printemps
qui annoncent les chaleurs de l’été; mon mari couvait déjà la maladie qui devait l’emporter, et j’avais reçu de lui une lettre datée de Lyon, dans laquelle il me parlait gaiement de sa fin prochaine.
« L’enveloppe terrestre de son âme, disait-il, avait trop servi et devenait d’un usage tous les jours plus difficile; il aspirait à reprendre une forme moins lourde, mieux assouplie, plus agréable à présenter et plusjrapide à faire mouvoir.
« Dans cette épitre affectueuse, il répétait une plaisanterie qu’il m’adressait de temps en temps autrefois avec une gravité douce :
« — Lorsque ma métamorphose aura lieu, ma Ginebra, lorsque je ne serai plus là à veiller sur toi avec les yeux de mon corps terrestre, songe bien à te méfier des ailes vagabondes des papillons. »
« Les diverses pensées que faisaient naitre en moi la lecture de cette lettre m’empêchèrent de fermer l'œil. Je me levai donc, et comme la lune brillait de tout son éclat sur les lilas du jardin, je pris une robe de chambre ouatée et j’allai respirer l’air de la nuit!
« Je suivais machinalement une allée aboutissant à un petit pavillon en ruines, abandonné depuis quelques années aux rejetons des ronces et des framboisiers, quand, à mon grand étonnement, je le vis éclairé. Ce n’était pas un reflet de la lune, car il se trouvait dans l’ombre d'un massif; d’ailleurs, la lumière étrange, verte et phosphorescente, que j’apercevais, était dans l'intérieur et ne rayonnait pas au dehors.
LA DAME AUX PAPILLONS
« Arrivée sur le seuil déchaussé par les plantes parasites, je vis distinctement une luciole dont le foyer lumineux éclairait un personnage étrange, qui se balançait suspendu aux parois du mur par les mailles d’un hamac de soie brune. La luciole semblait heureuse de flamboyer pour son compagnon, qui l’appelait « aurore de ma vie ! flambeau de ma jeunesse ! »
— « Toi seule, lui disait- il, guideras mes premiers pas dans la vie.
« Et la pauvrette redoublait d’éclat et de feux pour mériter ces tendres encouragements. Peu h peu, cependant, le flatteur se dressa sur son lit suspendu; il secoua ses membres, peigna sa tète d’un air coquet et déplissa une paire d'ailes brunes comme l’enveloppe d’où elles sortaient. Puis je le vis prendre son vol ; il tourna quelque temps avec complaisance autour du phare de la luciole, enivrée de sa beauté nouvelle. Enfin, après cinq minutes de ce manège, il regarda la clarté argentée qui brillait en dehors et s’élança dans l’espace avec un frémissement de joie railleur et de toute la puissance de ses ailes, laissant la pauvre luciole si désolée que son éclat s’éteignit à l’instant.
« Pour un œil vulgaire, ce que je venais de voir était tout bonnement un grand paon de nuit échappé de la chrysalide; pour moi, c’était une vision divinatoire, et la suite me prouva que j’avais deviné juste. »
Avant de laisser la princesse expliquer à ses hôtes comment fut réalisée pour elle cette singulière allégorie vivante, nous devons à nos lecteurs un avis destiné à leur servir de fil
d’Ariane pour les guider dans le labyrinthe d’aventures extraordinaires où vont les conduire les causeries entamées dans la villa de la princesse.
Nous nous trouvons avec Cazotte et la marquise de La Croix dans un musée symbolique créé par les soins de la veuve de don Cipio de Corella, et composé, comme vous savez, des dépouilles des plus frêles habitants de l’air et des portraits de créatures humaines, peints en buste ou en pied, avec le vêlement brillant et les ailes des papillons.
Chacune de ces jolies curiosités représente au souvenir extatique de la châtelaine, une histoire véritable, une mêlée de héros humains menée joyeusement ou tristement à fin, à l’aide de ses conseils, de ses ciseaux ou de ses aiguilles d’or. Or, suivant le désir de Cazotte ou de la marquise, l’aimable narratrice décrochera tel ou tel souvenir de sa muraille, entamera le récit de l’aventure que rappelle à son esprit une paire d’ailes, une momie de bombyx ou un pastel, choisis dans les raretés de sa collection.
— J’ai dans ces cadres, a-t-elle dit, tout ce qu’il faut pour vous faire passer agréablement la quinzaine que vous avez bien voulu perdre chez moi.
Voulez-vous, avec les hôtes de Ginebra, passer agréablement une quinzaine à la villa aux Papillons? Asseyez-vous et écoutez.
Th cri as Elalhea. — Grand Paon de nuit.
Il Eût le malheur de tuer le Frère de la belle Créole à la suite d'une querelle suscitée par la jalousie,