FÉLONIE
d’un grand
■^sKoe^
La princesse Ginebra de Moncade y Léon jeta un coup d’œil plein de mélancolie sur le portrait aux larges ailes brunes qui représentait son second mari. Puis s’adressant à la mystique marquise de La Croix et à Cazotte qui se faisait tout oreilles pour l’écouter :
— Voilà, dit-elle, l’amant volage qui devait me donner bientôt le mot de l’apparition prophétique dont je viens de vous faire le récit. La pauvre luciole avait été abandonnée par le grand-paon de nuit dont elle venait d’éclairer la métamorphose; le prince Olivarez ne fit pas un meilleur usage de ces ailes dont mon amour lui avait rendu l’usage. Mais avant de commencer l’histoire de mon second mariage, il faut que je vous montre à son tour le portrait
du vénérable comte Cipio de Corella, mon premier mari.
Disant cela, Ginebra mit sous les yeux de ses hôtes le couvercle de la boite d’or oii elle puisait sa poudre d’Espagne. Peinte sur le métal même et protégée par une lame de cristal, une miniature d’un travail exquis y représentait le comte Cipio en buste. Son type espagnol un peu dur, sa face brune, ses traits trop fortement arrêtés étaient éclairés et adoucis par la gracieuse bienveillance des plis de la bouche et la rare intelligence du regard.
Sa main droite tenait à demi-ouvert un rouleau de papyrus, sorte de manuscrit antique, sur lequel on lisait : OEdipus Ægyptiacus. Sur l’index de sa main gauche était posé, les ailes étendues, un beau papillon de l’espèce vulcain.
— Voyez, reprit Ginebra, quelle puissance de volonté, quelle admirable pénétration étaient renfermées dans ce cerveau! Comme on devine dans celte noble figure un esprit habitué à dominer la création! Le manuscrit qu’il tient dans sa main droite est une page inappréciable des mystères de l'antique Egypte retrouvée sous les bandelettees qui entouraient la momie d’un grand-prêtre du vieux Nil. Le vulcain aux ailes déployées placé sur son doigt est le Génie assistant dont sa volition ferme lui avait fait un serviteur dévoué. C’est Zitlo, son démon familier, avec la forme dont le comte le revêtit pour me le faire voir la première fois sans m’effrayer.
Après avoir longtemps considéré la précieuse peinture, le vénérable trio se parfuma amplement de l’odorant narcotique
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qu’elle recouvrait; puis la narratrice reprit son récit où elle en était restée.
« — Quelques mois après la lettre où il m’annonçait sa fin prochaine, en m’avertissant de me défier des papillons, la grande àme de mon premier époux quitta en effet son enveloppe terrestre. 11 m’avait jugée trop enfant pour m’initier complètement au secret de sa puissance; mais je gardai de mon intimité de quelques années avec ce grand esprit la faculté de pénétrer les désirs et les passions de ceux qui m’entourent, d’en deviner le but et l'issue plus ou moins heureuse.
« J’acquis le pouvoir d’évoquer sous la forme de papillons, dont la couleur, le dessin et les allures m’étaient des indications certaines, ces désirs et ces passions, et de les fixer à ma fantaisie, comme ceux que vous voyez dans ces cadres, lorsque je prévoyais qu elles devaient avoir des conséquences fâcheuses; avec la seule condition d’y mettre de la prudence, du mystère, et d’arriver à temps. Malheureusement, vous allez le voir, ce secret devait m’être inutile pour ma propre expérience.
« Le corps de mon mari fut transporté en Andalousie, dans le tombeau de ses ancêtres, et je passai la première année de mon veuvage dans le couvent des dames nobles de Séville.
« Un soir, j’allai prier à la chapelle de la Vierge, seule, afin d’y méditer à mon aise, selon ma coutume. Contre le mur de droite se tenait un pieux personnage que je pris pour un Père Franciscain, car il portait l’habit en bure brune de l’ordre de saint François, et le couvent était sous la direction de ces révérends Pères. Cependant sa présence, si naturelle qu'elle fût,
m’empêcha de me livrer à mes méditations ordinaires.
« La lampe pale de la voûte qui éclairait cette cape sombre me rappela, malgré moi, la scène où la luciole avait prêté sa lumière à la transformation de la brune chrysalide de mon jardin de Provence. Je ne pouvais m’empêcher de regarder le moine à la dérobée, m’attendant presque à lui voir pousser des ailes. Le saint homme n’était pas, du reste, tellement plongé dans l’oraison, qu’il ne s’aperçût bien de l’attention dont il était l’objet. Il abaissa son capuchon et releva à mes yeux étonnés une tête jeune et pleine d’expression.
«Pour le coup, la métamorphose allait s’opérer, je n’en doutai pas. En effet, le jeune moine, s’approchant de moi, me dît d’ une voix douce et pénétrée :
« ■— Dona Ginebra, le temps s’avance où vous allez quitter cette sainte maison pour rentrer dans le monde; eh bien, avant départir, sachez le, vous avez ranimé un cœur qui, bien jeune encore, avait renoncé pour jamais à l’amour. »
« J’étais muette d’étonnement; cette douce voix et ce visage imberbe n’annonçaient guère plus de vingt ans. A. l’àge où il devait être tout au plus novice, comment ce jeune homme était-il revêtu de l’habit de l’ordre? comment savait-il si bien mon nom? Quel motif l’amenait dans ce couvent? Il continua “ainsi :
« — L’habit que je porte vous fait douter de mon langage; je l’ai revêtu par une permission toute spéciale que l’on n’accorde qu’aux moribonds ou aux personnages de mon rang. A la suite d’un désespoir d’amour, je suis venu me plonger dans
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la retraite, avec l’intention de la rendre plus tard éternelle par un serment. Ne craignez donc rien, dona Ginebra, je ne suis pas sacrilège en vous disant que vous avez été pour moi une nouvelle aurore ; heureusement je suis libre encore, et si je fais un serment, ce ne sera plus qu’un serment d’amour. »
« J’étais vivement émue; je tremblais de tous mes membres, et je ne saurais dire s’il n’entrait pas là un peu d’effroi. Que dire et que répondre? Me fâcher, mais je n’étais pas irritée contre lui; le questionner, lui demander ses titres, son âge et son nom , m’enquérir comment il avait appris le mien et où il m’avait vu pour la première fois; je ne l’osai pas. Je me levai machinalement et sortis de la chapelle. Sur le seuil de l’église, je regardai si je n’étais pas suivie; je 11e vis que son regard attaché à mes pas.
« Le soir du lendemain, ni les jours suivants, je n’osai descendre à la chapelle, malgré ma curiosité, ni questionner personne de peur de nuire à l’imprudent. Une semaine se passa ainsi, et je commençai à douter de mon aventure. Les préparatifs de ma rentrée dans le monde m’étaient d’ailleurs une espèce de distraction.
« Un matin cependant on vint me prévenir que le prince Olivarez de Moncade y Léon me demandait au parloir. Je n’avais jamais entendu prononcer ce nom. Je donne un coup d’œil au miroir qui me servait de glace, le cœur inquiet comme à l’annonce d’un visage nouveau, et je descends.
<1 Jugez de ma surprise, le prince Olivarez, c’était le jeune
franciscain de la chapelle! mais cette fois paré, brillant et
changé an point que je n’eusse jamais reconnu en lui le personnage au froc fauve, si je n’avais pas songé à lui si souvent.
Ce nouvel aspect me fit oublier un instant l’apparition du grand-paon et l’abandon de la luciole; j’allais devenir luciole moi-même, car je sentis en le voyant que j’aimais pour la première fois. Qui aurait pu, en effet, même en n’ayant pas le cœur prévenu en sa faveur, qui aurait pu reconnaître dans ce gracieux prince la fragilité d’àme et les penchants volages d’un papillon de nuit !
<( 11 m’embrassait les mains, que je lui avais abandonnées; il me faisait, avec la fougue des passions espagnoles et dans toute la pompe et l’emphase de notre beau langage , des serments d’amour qui me troublaient profondément. — Il dessécherait, disait-il, comme une tige d’herbe verte au soleil d’août, si je ne cédais à son impatience, si je ne consentais à fixer le jour de notre union au gré de ses désirs.
« Il fut si pressant, se montra d’une ardeur si vraie, si entraînante, que je ne doutais pas de sa loyauté; en effet, ce qu’il exprimait si vivement, il l’éprouvait avec la même vivacité.
« Personne ne pouvait d’ailleurs s’en assurer mieux que moi-même, puisque les désirs et les passions vraies se manifestaient à moi sons la forme que vous savez. Son éloquence brûlante me transportait, et m’enlevait tout le calme nécessaire pour délibérer sagement sur le parti à prendre; j’allais céder, lorsque ma faculté singulière d’intuition me fit apercevoir les ailes de mon jeune amant, que le délire amoureux faisait battre et palpiter.
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« Celte vue, qui me rassurait sur la sincérité du prince, me rappela cependant la recommandation habituelle du comte Cipio; il me sembla entendre retentir à mon oreille sa voix douce et grave m’adressant une dernière fois ces paroles :
K — Lorsque ma métamorphose aura lieu, ma Ginebra, lorsque je ne serai plus là à veiller sur toi avec les yeux de mon corps terrestre, songe à te méfier des ailes vagabondes des papillons. »
« A ce souvenir, je repris un peu de sang-froid. Je me rappelai le pouvoir de mes aiguilles d’or et de mes ciseaux, et m’assurai que j’étais munie de mes armes. Puis, prenant un ton presque moqueur, je dis à don Olivarez, ainsi affolé à mes genoux :
« — Cher prince, vos paroles sont pleines de douces promesses, votre cœur est plein de beaux désirs, vous m’aimez, je le vois, et vos protestations ne mentent pas. Cependant ces protestations d’amour ne changeront-elles jamais d’objet?
« Il voulut protester; je lui mis un doigt sur la bouche, et je continuai :
« — Ces ailes du désir qui vous ont conduit aujourd’hui auprès de moi ne s’égareront-elles pas demain, avec toute la fantaisie de leurs rapides battements, sur quelques lèvres plus fraîches, sur quelques mains plus blanches, sur quelques joues plus roses?
« Ici nouvel essai de protestations, nouvelle intervention de mon doigt sur cette bouche trop prompte.
« — Oh! ne jurez pas! La vie est longue, et nous sommes jeunes. Et puis, mon cher prince, que faisiez-vous, dites— moi , dans le couvent où nous nous vîmes pour la première fois? Vous faisiez pénitence, oui, pénitence d’avoir une fois déjà abusé de vos ailes, d’avoir déjà été inüdèle quand vous aviez à peine vingt ans... Tenez, il me vient une fantaisie, à moi aussi, c’est de vous les couper, ces ailes qui vous rendent volage. Que diriez-vous si je mettais une telle condition à cette union que vous désirez tant aujourd’hui?
« Le prince Olivarez, voyant la mignonne paire de ciseaux dont je m’étais armée, se mit à sourire. Il ne comprenait rien à mon langage. Si je ne lui parus pas en train de plaisanter, il dut me croire folle. Il m’accorda tout pouvoir sur lui et sur ses ailes, et me permit de les piquer sur ma coiffe de dentelles, d’en orner mes cheveux, de les tailler, de les rogner, de les couper. Il mit, en un mot, toute sa brillante voilure à ma discrétion.
« Cette générosité sans bornes me fit impression; j’eus peur, en usant de sa permission illimitée, de nuire à la vivacité adorable de ses sentiments.
« — Si j’allais, pensais-je, par une imprudente précipitation, le ramener à cet étal de chrysalide monacale dans lequel je l’ai trouvé la première fois qu’il s’est présenté à ma vue à la chapelle de la Vierge! N’aurais-je pas tout le temps, d’ailleurs, de recourir à cette manière extrême de retenir sa fidélité? Ne pourrais-je pas toujours fixer ses ailes au moment
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précis où je devinerais son intention de s’en servir pour s’éloigner de moi ?
« Le résultat de ces réflexions fut la remise des ciseaux dans leur étui; après quoi je m’abandonnai avec la confiance la plus illimitée et la crédulité la plus aveugle au bonheur, encore nouveau pour moi, d'ètre adorée par un amant jeune, beau, élégant, persuasif et bien-aimé.
«< Je n’entrerai pas dans les détails de notre amour : les premiers temps de notre union furent un enivrement perpétuel. Le souvenir de ces joies reste profondément au cœur, mais il ne peut se raviver par la parole. »
Ici la princesse mit la main sur ses yeux et parut absorbée dans un ineffable recueillement. Un soupir profond vint l’arracher à cette réminiscence mêlée de bonheur et de larmes, et sans avoir le mauvais goût de s’excuser d’une distraction si légitime, elle reprit son récit en ces termes :
« — Cette période passionnée de ma vie fut de courte durée : la deuxième année finissait à peine, et il ne se rappelait déjà plus ses douces paroles; je n’étais plus la lumière de sa vie, une autre que moi échauffait son cœur.
« J’étais encore si complètement aveuglée par mon amour que je ne vis pas le jeu de ses ailes, je ne m’aperçus pas qu’elles frémissaient d’impatience auprès de moi. Si j’avais été plus calme cependant, ne m’était-il pas facile d’observer un phénomène qui plus tard me devint si familier? n’avais-je pas la puissance de le fixer? ne pouvais-je donc pas prévenir tout naturellement son abandon, ainsi que je le fis plus tard pour
(ant d’autres, dont vous voyez tranquillement étalées dans mes cadres les ailes aux couleurs variées comme les passions qui les inspiraient?
« Eh bien non, je ne vis rien , je ne compris rien, je n’eus aucune prévision de mon malheur que lorsqu’il fut sans remède. Te n’étais pourtant pas le premier amour du volage Olivarès; sa retraite dans le couvent des Franciscains de Séville était, je vous l’ai dit, un désespoir d’amour. Par délicatesse, il est vrai, je ne lui avais jamais demandé les détails de cette histoire; j’ignorais encore le nom de sa première victime.
« Mais enfin je savais qu’il avait été déjà séducteur et infidèle; son remords même et le genre de pénitence qu’il s’était infligé aurait dù me mettre sur mes gardes. Ah! tenez, marquise, vous qui avez de l’expérience, convenez avec moi que l’on voit toujours mieux dans le jeu des autres que dans le sien. »
La compagne de Cazotte sourit en faisant de la tête un signe d’assentiment; quant à Cazotte lui-même, il écoulait les yeux en l’air, selon son habitude, et s’il regardait quelque chose, c’était plutôt le portrait du grand-paon de nuit que la pauvre princesse délaissée. Le mouvement des lèvres de la narratrice eût détruit le charme pour lui. Cette aventure où la fantaisie mystique jouait un si grand rôle l’avait transporté tout d’abord dans le monde, où il devait aller chercher plus tard la Biondetia de son chef-d’œuvre.
« — Je ne tardai pas cependant, reprit Ginebra, à m’aper-
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cevoirque don Olivarez passait souvent les nuits ailleurs qu’au château de Moncade. Cette découverte me donna à penser. 11 n’y avait rien de changé pendant le jour dans ses manières passionnées avec moi. Je n’avais pas la moindre base au plus léger soupçon.
« Nous vivions presque solitaires dans l’égoïsme de nos premiers amours; lui-même avait désiré qu’il en fût ainsi; et dans nos relations de voisinage, aucune femme ne pouvait me donner de l’ombrage par la jeunesse, la grâce ou la beauté. J’étais bien sure qu’à plusieurs milles à la ronde je n’avais pas de rivale à redouter.
« Et pourtant ces fantaisies nocturnes m’intriguaient. Je me rappelai alors qu’il avait des ailes. Séville et ses villas n’était qu’à quatre lieues de notre résidence; par un temps calme, une pareille distance devait être un jeu pour lui.
« Mais pourquoi cette humeur vagabonde le prenait-elle seulement après le coucher du soleil? Cette question, qui eut embarrassé bien des jeunes mariées, fut promptement résolue pour moi. Je l’avais trouvé à la chapelle du couvent des Dames-Nobles, sous la cape brune de saint François qui le faisait ressembler à une larve de grand-paon; réchauffé par mon amour, il avait brisé son enveloppe, et malgré sa nouvelle forme, je n’ avais épousé en secondes noces qu’un papillon de nuit : l’analogie entrevue s’était trouvée véritable.
« Avais-je le droit maintenant de m’étonner si mon jeune époux conservait les allures et les habitudes de sa race? Il me restait d’ailleurs une garantie puissante, un motif admi-
rable de sécurité : mes ciseaux, toujours parfaitement affilés, ne me quittaient point, et je pouvais les faire jouer au premier soupçon sérieux.
« Me voyant un matin soucieuse un peu plus qu’à l’ordinaire , don Olivarez devina mes pensées , et du ton le plus naturel du monde :
« — -Ma Ginebra, dit-il, sais -tu combien est délicieuse la fraîcheur embaumée des nuits, à l’heure où les calices des fleurs, comme autant de cassolettes d’or et de rubis, comme autant de légers encensoirs d’argent, de topaze et d’opale, jettent vers le ciel les arômes précieux qu’ils ont composés au grand jour du soleil, avec les plus purs de ses rayons? »
« — Cher prince, quand vous allez vous enivrer de poésie et de parfums, pourquoi ne m’éveillez -vous pas pour partager votre ivresse? »
« — Si tu aimes à voir briller les lucioles, à voir les paons de nuit exécuter leurs joyeuses évolutions à la clarté des vertes étoiles, ô ma Ginebra! je choisirai les nuits les plus calmes, les plus odorantes et les plus lumineuses pour te les faire admirer ! »
« Cet ode à la nuit, chanté par l’enthousiasme de mon jeune amant, me rassura. Il suivait les impérieuses impulsions de sa nature nocturne, et rien de plus. 11 aimait ces bruits bizarres qui font tressaillir les autres, ces ombres douteuses qui font fuir les pieds humains. Ce qu’il lui fallait pour être complètement heureux, c’était d’entendre la brise tiède chan-
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ter d’une voix timide dans les feuilles des jasmins et des ébéniers; c’était d’assister au lent mystère de l’épanouissement des roses et des fleurs de citronniers.
« Si je mécontentais, moi, de les voir épanouies dans la rosée du matin, était-ce une raison pour contrarier les goûts de don Olivarez?
« Tous ces beaux raisonnements me firent ajourner l’exécution qui devait le fixer pour toujours auprès de moi. J’avais eu l’imprudence de discuter les battements de ses ailes et de leur inventer des motifs légitimes; le perfide abusa de ma crédulité et mit à profit mon aveugle indulgence pour s’envoler bien loin de moi.
« Un beau jour, je l’attendis inutilement. Je le fis chercher partout, j’envoyai des courriers sur toutes les routes, et j’appris enfin qu’il s’était embarqué à Cadix, sur un vaisseau qui emportait au Pérou le nouveau vice-roi de Lima et sa fille. Je me rappelai alors, mais trop tard, qu’il avait beaucoup admiré cette jeune personne à une procession faite à Séville en l’honneur de Notre-Dame d’août, où elle assistait couronnée de roses blanches et de bluets.
« La veuve douairière de Moncade a depuis porté le deuil du prince son fils. 11 a péri, dit-elle, dans l’afireux tremblement de terre qui a ravagé Lima; mais je sais bien, moi, que je ne suis pas veuve.
« Lorsque je me décidai à revenir en France, j’espérais
vaguement l’y rencontrer, car je savais qu’une fois ses ailes
déployées il ne les arrêterait plus, à moins que je ne parvinsse
oO
à les fixer sous les aiguilles d’or que je porte toujours dans mes cheveux à son intention. »
Disant cela elle montra piqués dans la touffe grisonnante qui retombait sur sa nuque les deux poignards microscopiques qu'elle réservait à la moralisation tardive de son second époux.
<(-—En effet, continua-t-elle, après avoir traversé les Pyrénées, je vis un voyageur fatigué assis au bord de la route à quelque distance de Bagnères; le vent déployait son manteau, que je reconnus, en m’approchant, pour les ailes aux quatre yeux de mon jeune mari.
« A cette vue, je quittai sans bruit ma chaise, ordonnant au postillon de m’attendre dans un coude du chemin où le prince ne pouvait nous voir, puis je grimpai lestement le coteau, pour surprendre par derrière mon volage, afin de le rendre définitivement fidèle.
« Tout alla bien d’abord, j’approchai sans respirer, je n’en étais plus qu’à deux pas. .. Déjà je préparais mes aiguilles d’or... lorsque, sans même reconnaître ni regarder sa Ginebra, le prince Olivarez s’élança dans les airs et disparut. .
« Je crois l’avoir entrevu plusieurs fois encore depuis ce moment, mais je ne le tins jamais aussi à mon aise; je ne le trouvai jamais aussi bien disposé pour l’exécution de mes desseins que ce jour-là.
u Hélas! il y a plus de trente ans de cela, et pourtant je ne renonce pas à mon projet; je suis même sûre que je pourrai bientôt y réussir.
Je vis un voyageur assis au bord de la route .
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FÉLONIE D’UN GRAND PAON DE NUIT
« Lorsque je parle ainsi devant la jeunesse, je la fais sourire : on ne sait pas à vingt ans que la solitude est souvent bien lourde aux vieillards, et que près de la tombe on a besoin d’un ami qui en égaye la route et vous y fasse marcher à pas plus lents. »
En achevant ces mélancoliques paroles, la princesse se leva gravement; elle prit Cazotte parla main, et le conduisit vers un petit secrétaire à pieds arqués, joli meuble de boule que le comte Cipio avait commandé jadis exprès pour elle. Les marqueteries allégoriques dont ii était décoré s'y trouvaient exécutées avec un goût charmant. De gracieux papillons argus, imités avec art dans celle sorte de mosaïque en bois précieux, semblaient y veiller sur les secrets confiés aux tiroirs.
Ici je sens le besoin d’ouvrir une parenthèse au bénéfice des amateurs de ces chefs-d’œuvre de l’ébénisterie du XVIIIe siècle.
Cette délicate merveille, qui faisait l’un des ornements les plus originaux du salon si original de Ginebra, fut léguée à l’auteur du Diable amoureux, et alla décorer sa retraite de Pierry en Champagne.
Le duc de Penlhièvre, dans une visite qu'il fit à Cazotte, essaya inutilement de l’obtenir; c’était un souvenir trop précieux pour que l’enthousiaste légataire consentit à s’en dessaisir.
Egaré, après la fin tragique de son possesseur, dans Carrière-boutique d’un brocanteur inconnu, le précieux coffre reparut, en 1807, à une vente publique. Mais, dédaigné par le vilain goût de l’époque impériale, il allait échoir à quelque
vandale moderne, si Dusommerard, qui nous a sauvé tant de reliques sans prix, ne se fût trouvé là fort à point.
L’excellent collectionneur parvint facilement à tirer ce joyau du fumier, et le plaça dans une salle de l’hôtel Cluny, où chacun aujourd’hui peut aller l’admirer.
La princesse ayant donc conduit Cazotte vers le meuble en question, prit dans l’un de ses tiroirs un manuscrit sur la couverture duquel était représenté un jeune homme d’une quinzaine d’années environ, à la physionomie alerte, portant les couleurs tendres du papillon iris.
— Tenez, cher poète, si, comme je le crois, vous êtes curieux de savoir les aventures du volage prince de Moncade jusqu’au moment où j'ai failli l’arrêter dans sa course, voici des renseignements exacts; ils m’ont été fournis par ce charmant iris peint sur la couverture.
— Par cet iris! fit Cazotte émerveillé.
— Par cet iris, répondit la princesse; car le jour où je manquai mon jeune mari, je parvins à saisir à quelques pas de là cet étourdi bleu ou plutôt cette étourdie. Il était, ou mieux elle était de la suite du prince, et ne l’avait pas quitté depuis son départ d’Espagne.
— Je lui en sais bon gré, s’écria le rêveur en ouvrant le manuscrit.
— Maintenant, satisfaites votre curiosité à votre aise; ces souvenirs sont d’ailleurs si brûlants pour moi que je n’aurais pu moi-même achever l’histoire de don Olivarez.
Puis s’adressant à la marquise de La Croix :
FÉLON I F, D’UN GRAND PAON DE NUIT
— Et vous, chère bonne, venez avec moi; je vais, selon mon habitude, faire une heure de chasse à la clarté des étoiles, avant de me coucher.
MANUSCRIT AUTHENTIQUE ü’UN IRIS DES PRÉS.
Son Excellence m’ayant rencontrée dans une de ces vastes prairies du Guadalquivir où paissent les élégants genets andaloux et les robustes taureaux destinés aux courses, se fit un jeu de me prendre en croupe et de m’enlever.
Pour me dissimuler à la jalousie légitime de sa jeune épouse, il me donna un costume d’écuyer, le titre de page, le nom d’Àzuleo, et me prit à son service intime. Une fois installée au château deMoncade, je ne quittai plus Monseigneur; j’étais de toutes ses courses, de toutes ses chasses, j’entrais dans toutes ses confidences, je fis ses commissions les plus difficiles, et lui rendis les services les plus délicats.
C’était moi, par exemple, qui préparais son cheval pour ses excursions nocturnes, moi qui portais ses lettres d'amour et ses rendez-vous. De pareilles tâches m’eussent été bien pénibles, si je n'avais été naturellement douée d'une humeur légère et d’un tempérament calme. Et puis j’étais si heureuse d’être pour une bonne part dans tous les bonheurs de don Olivarez, que mon dévouement devint bientôt instinctif, sans jalousie et sans réflexions.
Une seule fois, trois jours avant de quitter l’Espagne avec la fille du vice-roi, comme Son Excellence m’apprenait cette grosse nouvelle, j’essayai de l’en détourner.
— Ah! Monseigneur, lui dis-je, que va devenir notre bonne senora qui vous aime tant? »
A ces mots, je vis une larme dans ses yeux.
— Pauvre Ginebra! dit-il, je la quitte et je l’aime avec passion. Ah ! pourquoi le sort me force-t-il à des actes aussi cruels! pourquoi suis-je toujours dans l’obligation de choisir entre deux amours! Pourquoi toujours celte nécessité de rompre avec une femme aimée pour obtenir l’amour d’une autre. Va, mon cher Azuleo, si Ginebra avait ton humeur légère et insouciante, je ne lui causerais pas ce chagrin; je la prierais de nous suivre au Pérou-, et elle nous suivrait.
A peine arrivé en vue des côtes du Brésil, le prince avait déjà donné une rivale à la fille du vice-roi; il s’était épris d’une belle créole de Bahia qui revenait de Lagos en Portugal, en compagnie de son frère. Don Olivarez ne marchandait jamais avec ses sentiments; il se les avouait aussitôt qu’il les sentait poindre en lui. 11 résolut donc, après avoir découvert en lui cette nouvelle passion, de suivre la Brésilienne.
Je ne sais pas où il en était précisément avec la fille du viceroi ; du reste, le père de celle-ci paraissait tout ignorer; il affectait de ne voir qu’un illustre passager dans le poursuivant de sa fille. En agissant ainsi, calculait-il habilement ses intérêts ou laissait-il mûrir sa vengeance? je n’en sais rien. Dans tous les cas, don Diègue, le vice-roi, ne me parut pas trop chagrin, en apprenant la résolution du prince de descendre à Bahia avec la Brésilienne.
Cependant, avant de quitter le galion de don Diègue, mon-
FlUONlE D’UiN' GRAND ['AON DE NUIT.
seigneur de Moncade, toujours amoureux de sa fdle, supplia la fière Espagnole de laisser son père continuer sa route vers le Pérou, et de le suivre, lui, à la baie de Tous-les-Saints.
Celle-ci, qui s’était bien aperçue du motif de ce débarquement improvisé, s’indigna contre le prince, et le menaça de la colère toute-puissante du vice-roi son père. Le prince, toujours loyal dans sa déloyauté, pleura beaucoup et fut bien triste de quitter la belle Sévillane ; mais il n’en suivit pas moins la brune créole, qui venait de le prendre dans les pièges de ses beaux yeux.
Nous restâmes un an entier sur les bords fertiles du fleuve Peruaguacu, où Monseigneur pensa sérieusement à créer de vastes plantations de cannes et de caféiers. Il avait déjà acheté un bel atelier de nègres et obtenu une vaste concession du gouvernement portugais, lorsqu’il eut le malheur de tuer le frère de la belle créole, à la suite d’une querelle suscitée par la jalousie de la sœur. Cela le força à quitter le pays, au moment où il commençait à ne plus s’y plaire du tout.
Il donna ses terres, ses nègres et ses négresses, à une charmante métis qui n’avait certes pas quatre pieds et demi de développement, et portait comme sa mère de sang indigène des anneaux d’or lin et de gros diamants pendus aux cartillages de ses oreilles et de son nez.
De Bahia nous nous embarquâmes pour la Havane; mais le vent, qui nous fut contraire, nous força à relâcher dans l’ile de Curaçao appartenant aux Hollandais. Ici le prince tomba de nouveau amoureux; mais l’affaire faillit lui coûter cette fois
plus qu'un troupeau de nègres et quelques centaines d’arpents en friche.
Ce papillon volage, comme disait ma belle maîtresse dona Ginebra, reposa son vol sur une fleur de Hollande éclose dans les serres des plus habiles horticulteurs de l’univers.
La nouvelle conquête de don Olivarez était fiancée à un riche facteur de la Compagnie Hollandaise. Une nuit, le futur mari de cette rose du Zuiderzée surprit Monseigneur, montant la garde près de la galerie qui laissait pénétrer la brise de mer, sous le moustiquaire de la fiancée.
— Bon! se dit-il, voilà un prince espagnol qui va payer de sa fortune ou de sa vie cette incartade andalouse.
Et la nuit suivante il mit sur pied pour le surprendre tous les hommes armés qu'il avait à sa disposition.
Par un hasard inouï, cette nuit même une grande chaloupe pontée mit à terre un parti de flibustiers, une vingtaine de ces terribles Frères de la côte , qui venaient là dans l’intention de surprendre la plus riche partie de file, et de la piller. Or l’oreille d’un amoureux étant d’une grande finesse, surtout quand il a avec lui un page aussi dévoué qu’Azuleo, le prince et moi nous aperçûmes les aventuriers qui avançaient sans parler, afin de surprendre les Hollandais.
À cette vue, le prince donne l’alarme; il se met à la tête des hommes postés pour l’arrêter lui-même et chasse les écumeurs de mer, interdits et découragés de s’être vus prévenus dans leur œuvre de massacre et de maraude.
Ce service splendide nous sauva, mais don Olivarez n'en dut
FÉLONIE D’UN GRAND PAON DE NUIT
pas moins partir, regrettant, comme toujours, avec des larmes véritables, la fatalité qui le forçait à ce nouvel abandon.
Le vent nous porta enfin à la Havane où, après quelques mois de séjour, mon noble maître avait déjà eu plusieurs aventures aussi sérieuses queles premières; mais, par extraordinaire, ce fut lui cette fois qui fut le plus fidèle, car il fut toujours abandonné. Cette nouvelle façon d’agir à son égard l’affecta vivement, au point que sa santé me donna des inquiétudes.
— Monseigneur, lui dis-je, vous n’aimez donc plus votre page Azuleo, que la bonne senora, votre femme, appelait son papillon iris?
A ces mots le prince me prit sur ses genoux :
— Ah ! pauvrette, je t'aime comme lorsque je t’ai pris en croupe pour te faire courir le monde, malgré ton jeune âge et ta faiblesse.
— Eh bien! Monseigneur, ne vous affligez donc pas aussi longtemps, lorsque je suis là pour vous consoler.
— Tu as raison, dit le prince , je ne veux plus penser à celles (jui me quittent, cela fait trop de mal, mais à celles que j’ai été forcé, bien malgré moi, de quitter. Retournons en Europe, allons revoir Ginebra et toutes celles que j’ai aimées avant mon départ; je veux les consoler toutes et obtenir d’elles un sourire et mon pardon.
Je frappai dans mes mains, en entendant cette résolution. J’allais donc revoir les vertes prairies du Guadalquivir, et abandonner pour toujours ces dévorantes contrées, qui m’enlevaient mes couleurs et ma vivacité.
Quelques mois après, nous étions de retour en Espagne. La princesse n’y était plus; or, tout en la cherchant, elle et d’autres encore, le beau papillon continua à laisser errer son vol irrégulier au caprice de sa fantaisie.
Et maintenant que doua Ginebra lui a enlevé son page qui veillait sur lui, à présent que je ne suis plus là pour l’avertir et le consoler, que va-t-il devenir, et qu’est-il devenu?
— Pauvre Ginebra ! ditCazotte en terminant cette lecture, tes aiguilles d’or ne piqueront peut-être jamais ce beau paon de nuit; quelqu’un de ces sinistres oiseaux de proie qui font la police nocturne, effraie ou chat-huant, a probablement terminé d’un coup de griffe la carrière aventureuse de ton second
mari.
La princesse revint de sa chasse nocturne avec la marquise les mains vides, et sans avoir aperçu ni l’une ni l’autre le moindre phalène.
La soirée, il est vrai, n’était nullement favorable aux capricieuses évolutions des sphinx et des bombix. Sous un ciel étoilé, mais sans lune, soufflait un vent de sud-est vif et sec qui fouettait les ailes maladroites des dernières chauve-souris, et faisait tourbillonner les premières feuilles arrachées aux ormes et aux peupliers.
Personne mieux que Ginebra ne connaissait les mœurs et coutumes de ses favoris. Elle n’ignorait pas qu’à cette époque de l’année, leurs générations mignonnes se trouvaient pour la plupart emprisonnées dans le feutre ou la soie des chrysalides, ou poudrées en graines autour des pousses du dernier printemps.
Mais cette heure était, nous l’avons dit, consacrée à sa chasse préférée, et à n’importe quel prix elle n’eût voulu manquer à cette habitude.
Elle n’avait pas pour guide unique la science de l’entomologie; ce quelle poursuivait n’était pas simplement des papillons. A ses yeux les hommes empiétaient fréquemment sur les droits de cette race ailée, et réciproquement. Or, cette heure douteuse, si bien dite entre chien et loup, était le moment le plus favorable pour surprendre les mystérieux secrets de ces hybrides transformations.
A ces graves motifs ajoutez que don Olivarez , avec ses ailes aux quatre yeux, était en train de courir l’espace; or, ne
pouvait-il pas choisir, saris le savoir, le soir même où Ginebra serait restée paresseusement étendue sur sa chaise longue, pour venir se poser sur les ellébores et les chrysanthèmes de son jardin?
En rentrant au salon la marquise de La Croix dit avec un soupir d’un grand naturel :
— Si don Olivarez, chère princesse, vole au gré de ses désirs, ce papillon capricieux a bien des compagnons parmi les hommes. Hélas! il n'en est pas de même pour nous autres pauvres femmes. Bien qu’il nous vienne des ailes aussi bien qu’à ces messieurs, nous sommes toujours enlevées au gré de leurs caprices, et nous ne volons guère dans l’espace que sur les ailes de nos maîtres.
— C’est bien vrai, dit la princesse; cependant à cette règle inique il y a des exceptions. Vous voyez cette belle libellule, aux membres diaphanes, enlevée dans les airs par deux porte-queue flambés, celle-ci au moins monte au ciel sur les ailes de ceux que l’amour a fait ses esclaves.
— Contez-nous cela, dit vivement Cazotte.
— Cher poète, reprit la princesse, rappelez-vous votre refrain prudent :
Commère, il faut chauffer le lit.
N’entends-tu pas sonner minuit.
— Princesse, il est à peine onze heures.
— Eh bien, encore cette histoire aujourd’hui; mais écoutez- moi sans vous endormir.
LA
MUS SSPM