‹ Les papillonsChapitre 25 sur 27 · LE T ESC II 0 U -L A M A · texte numérisé non relu

LE T ESC II 0 U -L A M A

Le matin du premier jour de la lune de mai, les Gylongs de Teschou-Loumbou sortirent de leurs cellules, et, suivant l’antique usage, descendirent sur les bords du Pdinomtchieu, belle rivière qui baigne de ses eaux limpides le pied du roc sur lequel est bâtie la ville sacrée.

Le soleil se levant dans toute sa pompe, redoublait l’éclat des dômes dorés et des nombreuses tours peintes de couleurs éclatantes qui ornent la capitale du Maha-Gourou.

Rangés sur deux files, les Gylongs suivaient lentement un petit sentier garni de broussailles qui conduit au bas de la montagne. Ils étaient au moins cinq cents, tous uniformément vêtus d’une robe de drap jaune et d’un grand manteau de couleur cramoisie.

Ces religieux tenaient leur bras gaucbe appuyé sur leur poitrine, et portaient dans la main droite un rosaire, dont ils faisaient passer les grains entre leurs doigts.

Ils étaient conduits par leur supérieur, vieillard octogénaire qui avait le titre de lama.

Ce moine portait un vase de fer, suspendu par une chaîne à un long bâton, et dans lequel brûlaient diverses sortes de bois aromatiques, qui produisaient beaucoup de fumée.

A la suite des prêtres marchaient deux hommes, dont l’un semblait évidemment le subalterne de l’autre, â en juger par son attitude humble et par la manière empressée dont il suivait les pas de son compagnon, tout en ayant soin de se tenir constamment à portée d’entendre ses communications ou de recevoir ses ordres.

Le premier avait une robe de satin jaune, doublée d’une fourrure noire et attachée autour du corps par une ceinture. Un manteau brun était jeté sur son corps et laissait son bras droit libre. Il portait un chapeau rond, couvert d’un vernis jaune qui brillait beaucoup au soleil. Ses bottes étaient de maroquin grenat teint en rouge. A sa ceinture pendait un couteau à gaîne, avec une grande bourse, dans laquelle étaient sa tasse à thé et divers petits meubles qui font toujours partie de l’équipement d’un Tartare. Indépendamment de cette grande bourse, il en avait une plus petite, où était contenu de l’argent, et une troisième, qui renfermait son tabac et sa pipe, ainsi qu’un sachet où il y avait une pierre à feu , avec de l’amadou , et qui était garni au-dessous d’une lame d’acier servant de briquet.

Cet homme était Couschou-Erteni , régent de Teschou- Loumbou et frère du lama défunt.

L’homme qui l’accompagnait était le sadik , ou premier ministre de l’ancien maha-gourou. Couschou-Erteni, en prenant la régence, avait maintenu Soupoun-Choumbou dans cette importante fonction.

Le régent marchait à pas lents; sa démarche et ses regards portaient l’empreinte d’un profond découragement. Le sadik, non moins attristé que son maitre, répondait avec déférence aux rares paroles que lui adressait celui-ci.

Les Gylongs commençaient à se ranger en ligne sur le bord du fleuve, et déjà les instruments sacrés, dont les accords préludent à toutes les cérémonies religieuses, frap-

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paient les échos de la montagne. Couschou-Erteni s’arrêta et se tourna vers le sadik.

— Soupoun-Choumbou, lui dit-il, cette cérémonie est mon dernier espoir. Lorsque les Gylongs auront fait l’ablution sacrée, en invoquant le Père du monde et invitant par trois fois le Teschou-Lama à revenir parmi nous, si le Teschou-Lama n’exauce point nos vœux, j’attends six lunes encore; après quoi, je me démets de la régence, et je m’enferme pour le reste de mes jours dans ce monastère; car mon âme est triste comme la mort.

— Prince, dit le sadik, mon âme est triste comme la vôtre, et je suivrai votre exemple, si mon doux maitre ne renait pas ; mais espérons encore.

Cependant le mystère était commencé. Les Gylongs se baignèrent dans le fleuve; ensuite de quoi ils se prosternèrent trois fois sur la rive, en criant de toute la force de leurs poumons :

— Teschou-Lama, père spirituel, reviens parmi nous! Maha-Gourou, lumière de la vie, n’abandonne pas tes enfants!

El les trompettes, les gongs et les cimballes accompagnaient ces cris.

Couschou-Erteni et Soupoun-Choumbou, appuyés sur une roche, assistaient de loin à cette pieuse cérémonie.

Tout à coup ils virent apparaitre, sur le versant de la montagne qui s'élève de l’autre côté du fleuve, un homme à cheval qui descendait le sentier, avec une femme en croupe.

A la vue des religieux, le cavalier arrêta sa monture, mit pied à terre, enleva la femme dans ses bras et la fit asseoir à l’ombre d’un rocher, après avoir rabattu son voile, afin de ménager la susceptibilité des Gylongs, à qui la vue des femmes est interdite.

Puis il s’avança à pied vers un pont de bois jeté non loin de là sur le Painomtchieu, afin de traverser la rivière et d’aborder les religieux.

— Voyons quel est cet homme, dit le régent au ministre. Son costume indique un étranger; à sa robe flottante, je crois reconnaître un Chinois.

Tous deux s’avancèrent vers le pont et y arrivèrent au moment où l’inconnu venait de le franchir. Sur un signe du régent, les religieux avaient repris la route du monastère.

— Qui es-tu? demanda Couschou-Erteni à l’étranger.

— Je suis Chinois, répondit celui-ci. Goul-gou-li est mon nom. Banni du Céleste-Empire, pour avoir attaché par inadvertance un liseré jaune à la veste rouge que mon rang me donnait droit de porter, je me suis réfugié à Lassa, où la colère du khawkhan m’a poursuivi encore. Forcé de quitter les Etats de Balai-Lama, je viens demander, avec ma jeune épouse, un refuge au régent de Teschou-Loumbou.

— Le régent de Teschou-Loumbou est devant toi, dit le prince, et il vous dit à tous deux : « Soyez les bienvenus! » Va chercher ta jeune épouse et amène-la.

Goul-gou-li alla chercher sa jeune épouse, qui se nommait Ti-pa-la. Il rendit la liberté au cheval sauvage qui lui avait

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servi de monture, et il amena Ti-pa-la devant le régent de Teschou-Loumbou .

Ti-pa-la avait vingt ans environ; elle était remarquable par sa beauté. Son air modeste plut tout de suite à Couschou- Erteni , qui lit remarquer au sadik que cette jeune femme était assez convenable pour une Chinoise. Bien que le Thibet soit tributaire de la Chine, les habitants du Céleste-Empire n’y jouissent pas d’une grande considération.

— Jeune femme, dit le régent à Ti-pa-la, remercie le père des hommes; tes fatigues et tes malheurs sont finis.

— Que le ciel récompense votre générosité, noble prince, répondit Ti-pa-la. Votre souvenir sera béni par moi et par l’enfant que je porte dans mon sein, aussitôt que ses petites lèvres pourront bégayer le nom de Couschou-Erteni.

— Elle s’exprime vraiment fort bien, pour une Chinoise, fit encore observer le régent à son premier ministre.

Aux paroles de Ti-pa-la, Goul-gou-li avait fait un mouvement de surprise.

— Que viens-tu de dire, Ti-pa-la? s’écria-t-il. Quoi! tu es mère, et tu me l’avais caché!

— N’accuse pas ta servante, ô Goul-gou-li! dit Ti-pa-la; ce doux secret vient de se révéler à moi. N’as-tu pas entendu un cri que j’ai poussé au moment où nous arrivions au sommet de la montagne?

— Oui, répondit Goul-gou-li; j’ai cru que ce cri t’était arraché par les fatigues de notre fuite.

— Ce cri, dit la jeune femme, était ù la fois de surprise

et de joie. A l’instant oii les dômes dorés de Teschou-Loumbou avaient frappés mes regards, où les cris des religieux et le son des instruments sacrés avaient éclatés à mon oreille, mon enfant venait tout-à-coup de tressaillir en moi, et de me révéler ainsi son existence.

— - Dieu protège l’enfant de l’exil et de la proscription ! dit gravement Goul-gou-li en levant les yeux au ciel.

À cette révélation de la jeune femme, le régent et le sadik échangèrent un rapide regard.

Au même moment, un beau papillon aux ailes bigarrées, après avoir longtemps voltigé au-dessus de la tête de Ti-pa-la, vint se poser sur ses cheveux noirs.

— Goul-gou-li! s’écria la jeune mère en portant ses deux mains tremblantes sur ses flancs, voilà qu’il tressaille encore.

Le papillon prit son vol, tournoya dans les airs et disparut, et l'enfant cessa de remuer. Couschou-Erteni et Soupoun- Choumbou échangèrent encore un regard; puis le régent prit la parole, avec un air de déférence et de respect qui étonna le jeune couple.

— Ti-pa-la, dit-il, et vous Goul-gou-li, veuillez me suivre.

Tous quatre s’acheminèrent vers Teschou-Loumbou, Goul-

gou-li et Ti-pa-la bénissant le père des hommes de ce qu’il leur avait fait rencontrer un prince si généreux, Couschou- Erteni et Soupoun-Choumbou échangeant à voix basse de mystérieuses confidences.

Quand ils eurent atteint les premières maisons de la capitale, Couschou-Erteni et Soupoun-Choumbou se séparèrent,

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et, sur l’ordre du régent, Goul-gou-li et Ti-pa-la suivirent le sadik.

Ils arrivèrent bientôt devant une maison de belle apparence; le ministre y entra, suivi des deux Chinois. Une jeune femme vint les recevoir dans la première chambre.

— Gyappa, lui dit le sadik, tes maris sont-ils à la maison?

— Je n’en ai que deux ici pour le moment, répondit la jeune femme; deux sont occupés à couper le froment, le cinquième est allé à Lassa échanger de la poudre d’or contre des marchandises chinoises.

— C’est bien, lit le premier ministre; le travail est le père de l’abondance. Voici deux étrangers que Couschou-Erteni vous envoie; qu’ils soient reçus par vous comme des amis

— La maison où s’arrête l’étranger est une maison bénie, dit Gyappa. Que nos hôtes soient les bien-venus sous notre toit; ils seront traités en frères.

Soupoun-Choumbou, après avoir encore recommandé les proscrits aux deux maris de Gyappa qui étaient accourus à la voix de leur épouse, alla rejoindre Couschou-Erteni.

Gyappa servit des rafraîchissements aux deux étrangers; après quoi, Ti-pa-la ayant témoigné le désir de prendre un peu de repos, la jeune thibétaine la conduisit dans la chambre d’honneur, qui, suivant l’usage du Thibet, était située au dernier étage de la maison. On y arrivait par une échelle.

— Ce jeune homme qui vous accompagne est-il votre frère ou votre mari? demanda Gyappa, qui brûlait de questionner la Chinoise.

Au Tliibet, le beau sexe est assez enclin à la curiosité.

— C’est mon mari, répondit Ti-pa-la.

— Et les autres, qu’en avez-vous fait?

— Quels autres? fit la jeune étrangère.

— Vos autres maris.

— Mais je n’en ai pas d’autres que Goul-gou-li.

— Pauvre petite femme! s’écria la Thibétaine au comble de l’étonnement, vous n’avez qu’un seul mari! Comme vous devez vous ennuyer!

— Mais non, pas trop, dit Ti-pa-la. D’ailleurs, en Chine, toutes les dames n’en ont pas davantage.

— Fi ! le vilain pays ! exclama Gyappa. Je comprends que ces messieurs vous abîment les pieds pour vous empêcher de courir. Chez nous, c’est bien différent; nous avons des maris presque autant que nous en voulons. Pour ma part, j’en possède cinq, et encore ne suis-je pas la mieux partagée.

— Comment vous y prenez-vous pour épouser tant d’hommes à la fois? demanda Ti-pa-la?

— D’abord, répondit Gyappa, on commence par épouser l’ainé de la famille. C’est lui qui a le droit de prendre la femme qui lui convient; après quoi tous ses frères sont tenus d’accepter celle qu’il a choisie.

* — Quoi ! tous !

— Tous, sans exception.

— Quel que soit leur nombre?

— Quel que soit leur nombre. S’il y en a une douzaine,

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eh bien, ma foi, tant mieux! Comme chacun travaille pour la famille commune, la maison n’en est que plus riche.

— En effet , dit Ti-pa-la, c’est fort économique.

— Dam, fit observer la Thibétaine, le sol de ce pays est si pauvre, que si chaque homme était obligé d’avoir une famille pour lui tout seul, il mourrait bientôt à la peine.

L’observation de Gyappa était parfaitement juste. Cette étrange coutume de la polyandrie, pratiquée dans tout le Thibet, n'a pu être instituée que parce qu’on craignait qu’une trop nombreuse population ne surchargeât un sol infertile; car les Thibétains ne connaissent pas la ressource d’aller chercher fortune loin de chez eux.

Mais, quoique cette sorte de lien conjugal soit ordinairement le partage du peuple, on le trouve aussi dans les familles les plus opulentes.

Du reste, les Thibétains ont les plus grands égards pour les femmes, qui jouissent d’une entière liberté, et sont aussi jalouses de leurs droits d’épouse qu’un despote turc ou indien peut l’ètre des belles esclaves qui peuplent son harem.

Goul-gou-li et Ti-pa-la furent donc installés dans la demeure de Gyappa et de ses cinq maris.

Goul-gou-li aidait les cinq frères dans leurs divers travaux, et Ti-pa-la assistait Gyappa dans les soins du ménage. Mais le premier ministre, qui venait souvent visiter les proscrits de la part du régent, recommandait, chaque fois, à la jeune femme d’éviter soigneusement toute fatigue et tout exercice incompatible avec son état de grossesse.

Outre ces délicates prévenances, Couschou-Erteni ne manquait pas d’envoyer, chaque semaine, à ses protégés, des provisions, du linge et des présents de toutes sortes, qu’ils partageaient avec Gyappa et ses cinq maris, pour reconnaître leur cordiale hospitalité.

Se voyant l’objet de tant d’attentions et d’une si touchante sollicitude, Goul-gou-li et Ti-pa-la bénissaient chaque jour la Providence de ce qu’elle avait guidé leurs pas errants chez un peuple si généreux.

Cependant, les jours succédaient aux jours, les semaines suivaient les semaines, et la consternation croissait dans le pays, car le Teschou-Lama ne renaissait point.

On redoublait de prières et de cris , de chants et de musique dans les monastères de Gylongs et dans les couvents d’Ànnies.

Les processions sillonnaient les routes; les ablutions sacrées agitaient l’eau bleue des fleuves. On accourait de toutes les parties du Thibet au tombeau du dernier lama, afin de l’engager, par toutes les supplications imaginables, à revêtir enfin une nouvelle enveloppe mortelle.

Rien de tout cela 11e décidait le Maha-Gourou à renaître.

Au milieu de la désolation universelle, Couschou-Erteni conservait seul son inaltérable sérénité, et continuait d’envoyer son premier ministre s’informer de la santé de la chinoise.

Ce que voyant, les Gylongs et les Hou-touk-tous murmuraient tout bas que le régent était un ambitieux qui

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ne demandait pas mieux que de voir le Teschou-Lama ajourner indéfiniment sa résurrection, afin de conserver le pouvoir.

D’aucuns, même, se hasardaient à insinuer que Couschou- Erteni était grandement capable d’avoir fait disparaître l’enfant sacré s’il avait eu, avant tous, la révélation de sa naissance.

Le régent méprisait ces outrageantes rumeurs, et, renfermé dans le palais de Teschou-Loumbou il envoyait plus fréquemment que jamais le sadick s’informer minutieusement de la santé de Ti-pa-la.

La grossesse de la jeune femme approchait de son terme. Depuis quelques jours, Goul-gou-li remarquait avec étonnement qu’un papillon aux ailes bigarrées, semblable à celui qui s’était abattu sur la tête de Ti-pa-la, le jour de leur première entrevue avec Couschou-Erteni, s’obstinait ù ne pas quitter sa compagne, voltigeant autour d’elle quand elle se promenait dans les champs, et, le soir, se posant sur les fleurs grimpantes qui tapissaient la fenêtre de la chambre où elle dormait.

L’étonnante affection de ce papillon pour Ti-pa-la émerveillait beaucoup Gyappa et ses cinq maris.

On parla de celte particularité à Soupoun-Choumbou, qui commençait à venir tous les jours, et quelquefois même deux fois dans une journée, visiter les réfugiés chinois. Soupoun-Choumbou ne répondit rien; mais on remarqua

qu’un éclair de joie avait subitement illuminé son visage.

La satisfaction brillait encore dans ses regards, quand il partit pour rejoindre le régent.

Goul-gou-li qui le reconduisait par déférence jusqu’aux portes du palais, s’entretint avec lui de l’obstination de ce papillon à ne pas quitter Ti-pa-la.

— Je devrais être moins étonné qu’un autre de cette merveille, dit-il au ministre, car les papillons ont joué un grand rôle dans ma vie; et, moi-même, j’ai été papillon pendant quelques jours.

— Vous ? s’écria le ministre.

Goul-gou-li lui raconta l’histoire de son voyage en France avec sa sœur Bulbul, et la manière dont leur mère, Hai-za avait fini par retrouver ses deux enfants.

— Peut-être, dit- il, la déesse Feu-taa, à qui nous devons d’être venus au monde, étend-elle une protection particulière sur toute notre race, et envoie-t-elle quelqu’un de ses merveilleux papillons présider à la naissance de mon enfant.

— Goul-gou-li, dit Soupoun-Choumbou, je pense absolument comme vous. Il pourrait bien y avoir dans cette affaire quelque intervention miraculeuse de votre déesse Feu-taa, que, du reste, je n’ai pas l’honneur de connaître; car vos divinités chinoises ne m’inspirent que peu d’intérêt. Mais, n’importe! il ne faut rien négliger sur un pareil sujet, et, si vous voulez m’en croire, vous allez venir conter tout cela à monseigneur Couschou-Erteni, qui, en sa qualité de première autorité du pays, ne peut manquer de donner un excellent avis sur cette matière, comme sur toute autre.

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— J’y consens, bien volontiers, répondit Goul-gou-li.

Soupoun-Choumbou introduisit le Chinois près du régent,

auquel Goul-gou-li répéta son histoire.

Après ce récit du proscrit, Couschou-Erteni secoua longtemps la tète.

— Cette déesse Feu-taa, dit-il enfin, me parait vous avoir protégé, vous et votre famille d’une façon toute prodigieuse. J’avoue que je ne crois pas à la vertu des déesses; je ne crois qu’au dieu Fo et à l’immortalité des Lamas, qui sont ses représentants sur la terre. Cependant, dans la crainte de me tromper, je ferai élever un autel à cette Feu-taa, et je fonderai une maison de Gylongs pour l’adorer convenablement. Il est possible que cela ne serve à rien; mais du moins cela ne fera de tort. à personne. Quant à vous, Goul-gou-li, veillez plus que jamais sur votre épouse; ayez soin qu’on se conduise avec déférence à l’égard du papillon qui s’obstine à rester près d’elle, et, dès que votre enfant aura vu le jour, ne manquez pas de venir m’en informer.

Goul-gou-li s’inclina et quitta le régent, après lui avoir promis de suivre ses instructions.

Après le départ de Goul-gou-li, Couschou-Erteni et Soupoun- Choumbou restèrent plongés dans une assez grande perplexité.

— Que deviendrions-nous, s’écria le sadik, si les espérances que ce papillon nous a fait concevoir allaient être fausses. Si cet insecte est réellement envoyé par cette déesse Feu-taa, que le ciel confonde, et non par notre excellent dieu Fo, ainsi que vous vous plaisez à le croire, ce petit Chinois qui va naitre

ne sera qu’un petit Chinois comme tant d’autres, et tout espoir de voir revenir enfin le Teschou-Lama, sera perdu pour nous.

— Soupoun-Choumbou, répondit le prince, ne parlons pas en mal de cette déesse Feu-taa, sans la connaître. Il est possible qu’elle s’associe aux intentions du dieu Fo, car les choses du ciel sont fermées à l’entendement des hommes. Quant à ce papillon, il est bien semblable à celui qui apportait au Teschou-Lama, mon auguste frère, les ordres de la divinité supérieure, et je ne puis croire qu’il s’installe ainsi sans dessein aux côtés de cette jeune femme. Rappelle-toi en outre le moment où Ti-pa-la a senti pour- la première fois son enfant tressaillir dans son sein. Ce fut à la vue de ces murailles sacrées, et lorsque les cris des prêtres qui appelaient par trois fois le Teschou-Lama, vinrent frapper son oreille. J’ai réfléchi nuit et jour sur toutes ces choses. Dans ma conviction, le tressaillement de l’enfant était une réponse à la voix des prêtres qui l’appelaient, et un mouvement de joie en reconnaissant ces murailles sacrées qu’il avait habitées de temps immémorial dans ses existences antérieures.

— Comment aurait-il pu les reconnaître, objecta le premier ministre, puisqu’il ne les voyait pas?

— Homme de peu de foi, s’écria le régent, ne les voyait-il pas par les yeux de sa mère?

— C’est juste, dit le sadik; je n’avais pas songé à cette circonstance.

En ce moment, un beau papillon aux ailes diaprées entra

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dans la chambre où le régent de Teschou-Loumbou conversait avec son premier ministre. Il voltigea pendant quelque temps autour de la tête de Couschou-Erteni; puis il franchit la fenêtre et disparut.

— C’est étrange, dit Soupoun-Choumbou. Ce papillon ressemble extraordinairemeut à celui qui s’est fait le compagnon inséparable de Ti-pa-la.

— Fort bien, dit le régent, attendons! Mais retiens ceci, Soupoun-Choumbou; je veux être un àne, dans cette vie comme dans l’autre, si ce papillon n’est pas venu nous annoncer l’heureux accouchement de la jeune chinoise.

Le sadik ne répondit rien et ils demeurèrent quelque temps silencieux.

Tout-à-coup Goul-gou-li franchit la porte, en culbutant quelques domestiques qui voulaient s’opposer à son passage.

— Prince, prince, s’écria-t-il, Ti-pa-la vient de mettre au monde un fils.

Couschou-Erteni jeta un regard de triomphe sur son premier ministre.

— Ce n’est pas tout, continua Goul-gou-li; aussitôt que l’enfant fut né, le papillon vint se poser sur sa tête, puis il agita les ailes pendant quelques secondes, après quoi, il prit son essor et disparut.

Couschou-Erteni jeta un second regard sur son ministre.

— Ce n’est pas tout encore, ajouta Goul-gou-li; si ce papillon s'est envolé, c’est que l’enfant lui en avait donné Tordre.

— L’enfant! s’écria Soupoun-Choumbou.

— Silence! dit le régent.

— De sa petite main, poursuivit Goul-gou-li, il lui a montré la fenêtre, et ses lèvres, grand prince, ont bégayé votre nom. Ce que voyant et entendant, Gyappa et quatre de ses maris qui étaient présents sont tombés à la renverse.

— Du reste, ajouta Goul-gou-li, la mère et l’enfant se portent bien.

— Partons! s’écria le régent; allons visiter ce jeune homme.

Il se leva de son siège et, se dirigea vers la demeure de.

l’ accouchée, suivi de Soupoun-Choumbou et de Goul-gou-li.

Quand ils entrèrent dans la chambre de Ti-pa-la, ils trouvèrent le merveilleux enfant occupé à boire à la coupe que la nature indique à tous les nouveau-nés des hommes.

A la vue des trois personnages, l’enfant, sans quitter le sein de sa mère, fit, de sa petite main, un signe qui les invitait évidemment à ne pas le déranger dans cette importante occupation.

Le papillon sacré avait repris sa place au chevet du lit; mais quand Couschou-Erteni parut, il se hâta de se poser sur la tète du petit bonhomme.

Lorsque le fds de Ti-pa-la fut suffisamment désaltéré, il se tourna vers le régent, et lui sourit d’une façon toute particulière, puis il leva en l’air trois des petits doigts de sa main droite.

Voyant cela, Couschou-Erteni se prosterna, en s’écriant:

— Vos ordres seront fidèlement exécutés, ô pontife éternel !

LE TESCHOU-LAMA.

Puis il se leva, et dit à Goul-gou-li et à Ti-pa-la, qui contemplaient cette scène avec la plus profonde stupéfaction :

— Jeunes Chinois, prosternez-vous devant le père des hommes, qui vous a choisis pour donner le jour au Teschou- Lama. Béni soit le père qui l’a engendré! bénis soient les flancs qui l’ont porté!

Goul-gou-li, émerveillé, se prosterna, d’après les conseils du régent; mais Ti-pa-la s’excusa sur son extrême faiblesse, promettant, du reste, de ne pas manquer à ce devoir sacré dès que ses forces seraient revenues.

— Soupoun-Choumbou, dit le prince-régent, dont les yeux rayonnaient de joie, qu’on prévienne les Ilou-touk-lous et les Gylongs, afin qu’ils s’empressent de venir reconnaître leur maître et seigneur, et que, d’une extrémité à l’autre du Tliibel , toutes les cloches sonnent , toutes les cymbales s’agitent, toutes les trompettes retentissent, tous les gongs mugissent en signe de réjouissance.

Le sadik sortit pour exécuter ces ordres. Gyappa et ses cinq maris, justement glorieux de ce que le Teschou-Lama avait choisi leur maison pour renaître, se dispersèrent dans les rues de Teschou-Loumbou, pour annoncer au peuple la bonne nouvelle.

— Seigneur, demanda Goul-gou-li à Couschou-Erteni, quels sont donc les ordres que vous a donnés mon divin fils, et que vous avez juré d’exécuter fidèlement?

— N’avez -vous pas vu, répondit le régent, qu’il a levé trois doigts de la main droite?

— Je l’ai vu, dit Goul-gou-li.

— Ces trois doigts, reprit le régent, signifient qu’au bout de trois ans le Teschou-Lama veut être proclamé majeur, et publiquement assis sur son trône que nous appelons musnud dans la langue du pays.

• — Majeur è trois ans! Quel prince précoce! s’écria Goulgou-li.

Bientôt, une grande rumeur se fit entendre. C’étaient les IIou -touk- tous et les Gylongs qui accouraient pour reconnaître l’enfant divin. Ils étaient suivis d’un grand concours de peuple.

On fit entrer dans la chambre six des plus vieux Hou-touktous, admis à baiser la main du petit prince, qui la leur tendit avec une gravité remarquable dans un âge si peu avancé. Puis, Couschou-Erteni prit l’enfant, et, se plaçant à la fenêtre, le montra aux prêtres et à la multitude assemblés devant la maison.

Comme une grande quantité de Thibétains se plaignaient de ne pas le voir suffisamment, le jeune pontife s’échappa des mains du régent, et, s’enlevant dans les airs au moyen d’ailes de papillon qui lui étaient tout-à-coup poussées pour cet usage, fit par trois fois le tour de la place, aux acclamations des fidèles, qui s’étaient jetés la face contre terre, en criant :

— Gloire au Tescliou-Lama! Béni soit le père des hommes! le Maha-Gourou est revenu !

— Dans trois ans, jour pour jour, cria le régent à la foule,

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le Teschou-Lama sera élevé sur le musnud. Allez, peuple, et bénissez Dieu !

La multitude se dispersa, en répétant mille fois et plus :

— Gloire au Teschou-Lama ! Béni soit le père des hommes !

Goul-gou-li fut immédiatement attaché à la cour du régent, qui voulut partager le fardeau du pouvoir avec le père du Teschou-Lama jusqu’au moment où celui-ci aurait atteint sa majorité.

Ti-pa-la fut conduite en grande pompe, avec le jeune dieu, dans un monastère d’Ànnies, où elle resta trois ans, servie comme une princesse par les religieuses, dont la supérieure était spécialement chargée de tenir le parasol au-dessus de sa tête, quand elle se promenait au soleil avec son précieux enfant.

Le papillon sacré n’avait pas quitté le petit Teschou-Lama, qui, dans ses jeux, s’amusait souvent à étaler au soleil les ailes que le père des hommes lui avait données à lui-même le jour de sa naissance, pour planer sur la tête de ses sujets.

Dans ces moments, où le jeune prince déployait tous ses charmes enfantins, il semblait à Ti-pa-la, en adoration devant son fils, que son âme prenait aussi des ailes, pour aller porter devant le trône de Dieu les actions de grâce de son bonheur maternel.

Le jour où les trois années expirèrent fut un jour de grande allégresse pour le Thibet.

Toutes les montagnes se couronnèrent de feux; tous les Gylongs sortirent des couvents; tous les Hou-touk-tous revê-

tirent leurs plus belles robes de satin; toute la population accourut devant le monastère d’Annies, d’où le Teschou-Lama allait sorlir pour prendre ènfin possession du pouvoir.

Au son des cloches et des gongs, des flûtes et des tambours, des trompettes et des cymbales, apparut enfin le cortège sacré, ayant à sa tète le régent et Goul-gou-li, entourés des ambassadeurs du deb-raja du Boutan, du dalai-lama de Lassa, des Khans des Kalmoucks et du Khawkhan de la Chine.

Entre Goul-gou-li et Couschou-Erteni s’avancait le jeune pontife, porté sur le musnud par douze Gylongs vêtus de blanc. Ti-pa-la suivait son fils dans une litière fermée.

A chaque halte du cortège, le jeune Teschou-Lama bénissait la foule, qui se prosternait devant lui.

Enfin, on arriva à Teschou-Loumbou, où le prince-Dieu fut solennellement installé dans son palais.

A partir de ce jour, il prit les rênes du gouvernement, et, malgré son jeune âge, il gouverna avec la plus grande prudence.

Le Teschou-Lama, fils de Goul-gou-li, règne encore à Teschou-Loumbou. 11 fut victorieux dans plusieurs guerres, et ses sujets bénissent son nom.

Gloire aux princes qui se font aimer!

L’histoire du Teschou-Lama donna lieu à de nombreux commentaires qui prolongèrent la veillée fort avant dans la nuit.

La marquise de La Croix surtout était vivement préoccupée de cette coutume de la polyandrie qui distingue si originalement le peuple thibélain entre toutes les nations du globe. En parlant de ces mœurs singulières, elle poussa même plusieurs soupirs; n’eùt été le grand âge de la bonne dame, âge qui la mettait complètement au-dessus ou au-dessous, comme on voudra, de ce genre de faiblesse, on eût pu croire que la marquise regrettait un peu de ne pas être née dans un pays où les dames sont si bien partagées.

— Ce n’est pas tout, fit Cazotte; madame la princesse a omis un détail presque aussi curieux que cette pluralité de maris.

— Lequel, dirent les deux dames?

— C’est, reprit le savant poète, qu’au Thibet l’état de mariage est regardé comme infiniment inférieur au célibat. Aussi les grands ne se marient-ils presque jamais, et ont-ils l’habitude de s’enrégimenter de bonne heure dans les ordres religieux. La plupart des dignitaires du Thibet sont prêtres et observent le vœu de chasteté. Ils laissent au menu peuple le soin fastidieux, et tant soit peu avilissant à leurs yeux, de reproduire l’espèce. Puis, comme les Gylongs sont exclusi-

yement chargés de l’éducation de la jeunesse, les lamas choisissent parmi les enfants l’élite des intelligences , les reçoivent dans les corporations sacrées, et les élèvent, selon leur mérite, aux diverses fonctions de l’État. De cette façon chaque génération possède une noblesse de choix, qui ne peut pas léguer aux générations suivantes des chefs imbéciles ou de féroces tyrans.

— C’est très-bien vu, dit la princesse.

— Moins le célibat, objecta la marquise; car enfin il me semble cruel de priver ces pauvres gens des douceurs de l’amour, sous prétexte qu’ils sont supérieurs aux autres.

— Oh ! fit Cazotte, au Thibet on ne tient pas à ces choses-là.

Après une foule de réflexions plus ou moins judicieuses, les

trois amis se séparèrent. La marquise pria Ginebra de chercher pour le lendemain un récit palpitant d’intérêt.

Mais le lendemain, la princesse, atteinte d’une fièvre violente, fut obligée de garder le lit. Cette maladie, purement accidentelle, dura quelques jours pendant lesquels Cazotte ménagea à ses deux amies une surprise tout à fait imprévue, comme on le verra dans la seconde partie de ce véridique ouvrage.

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