PRINCE, PRÊTRE ET DIEU
Depuis plus d’un an, le Teschou-Lama s’était retiré de ce monde périssable.
Toute la partie du Tliibet qui obéit aux lois du maha-gourou de Teschou-Loumbou,— maha-gourou est un des titres qu’on donne au Teschou-Lama, et signifie grand-maître spirituel, — était dans l’attente de sa résurrection.
Car, ainsi que le Balai-Lama , qui réside à Pou-Ta-La, et
règne sur l’autre moitié du Tliibet, le Teschou-Lama ne meurt
jamais. Après s’être reposée quelques mois des fatigues de la
terre, son âme s’incarne de nouveau dans le corps d’un enfant,
et recommence une autre vie. Des signes particuliers font
bientôt reconnaître l’enfant divin, et, quand son identité a été
constatée par les hou-touk-tous, — principaux prêtres du pays,
— à quelque famille qu’il appartienne, dans quelque rang
infime qu'il soit né, il est aussitôt conduit en grande pompe
au monastère deTeschou-Loumbou et proclamé Teschou-Lama, sous le même nom et avec le même titre que son prédécesseur.
Donc le Thibet attendait avec impatience l’heure de la résurrection de son prince-Dieu, et tous les souverains voisins, sectateurs de la religion de Fo, le Deb-Raja du Boutan, les Khans des Kalmouks, et le Khawkhan ou empereur de la Chine lui-même, entretenaient à grands frais des ambassadeurs à Tescliou-Loumbou , pour les représenter dans l'importante cérémonie de l’installation du petit pontife, et lui offrir les hommages et les présents de leurs maîtres.
Mais, ainsi que nous l’avons dit, depuis un an et plus que le Teschou-Lama s’était retiré, aucun enfant n’avait apporté encore les signes sacrés à sa naissance. ,
En vain les Gylongs, prêtres-moines, en vain les Annies, religieuses cloîtrées , faisaient retentir les monastères de leurs chants sacrés, de leurs prières, de leurs supplications, avec accompagnement de cymbales, de haut-bois, de trompettes, de gongs et de tambours; le maha- gourou s’obstinait à ne pas renaître, et les populations consternées commençaient à se livrer au désespoir, se disant que la fin du monde était prochaine, puisque, pour la première fois depuis six mille ans, le pontifie éternel jugeait inutile de revenir sur la terre.
Cependant bien des cœurs palpitaient encore d’une sainte et orgueilleuse espérance; bien des jeunes femmes étudiaient avec anxiété les mystérieuses agitations de l’enfant qui remuait dans leur sein, se disant tout bas :
— Peut-être est-ce lui que mes flancs recèlent.