‹ Les papillons. Metamorphoses terrestres des peuples de l'airChapitre 1 sur 18 · Les papillons. Metamorphoses terrestres des peuples de l'air · texte numérisé non relu

Les papillons. Metamorphoses terrestres des peuples de l'air

Depuis que la princesse Ginebra, retenue au lit par la fièvre, avait interrompu ses récits quotidiens, Cazotte paraissait soucieux, méditatif. Aussitôt qu'il pouvait s'échapper du château, il se promenait seul, à l'écart, dans la campagne. Le soir, il se retirait dans sa chambre située au-dessus de l'appartement occupé par madame de La Croix, et celle-ci l'entendait marcher longtemps à pas lents, au-dessus de sa tête.

2 LKS l'A PILLONS.

Aussitôt que le jour avait paru, Cazolle descendait, et recommençait ses pérégrinations à travers champs.

La marquise lui avant demandé la cause de ses incessantes préoccupations, Cazotte lui répondit:

— Je cherche.

Un matin, avant déjeûner, Cazotte dit d'un air triomphant à son amie :

— J'ai trouvé.

Madame de La Croix l'interrogeant du regard, il sourit et répondit à celte question :

— Vous le saurez aujourd'hui même.

La dame aux papillons, faible encore, mais en pleine convalescence, recommençait à se promener avec ses amis.

Après le repas, Cazotte proposa aux deux dames une promenade dans le bois d'oliviers. Il fit asseoir ses compagnes sur un banc de mousse ém aillé de fleurs, autour desquelles voltigeaient une foule de papillons et d'insectes.

Les deux dames et Cazotte lui-même suivaient depuis quelque temps avec curiosité les manœuvres d'un gros frelon qui semblait s'acharner à la poursuite d'un argus, et bien déterminé à empêcher le pauvre papillon de prendre son repas du matin dans le calice des fleurs encore humides de l'abondante rosée du midi.

Chaque fois que l'argus, atteignant une corolle, commençait à plonger sa trompe dans le doux réservoir de miel, le frelon arrivait, avec son bourdonnement sinistre, et forçait l'argus d'aller chercher sa nourriture sucrée sur d'autres

fleurs, d'où son implacable ennemi venait le chasser encore.

Désespéré de cette opiniâtre poursuite, l'argus s'élança dans les airs et disparut un moment. Le frelon, satisfait de sa victoire, renonça à le pourchasser davantage, et sembla concentrer toute son attention sur une petite guêpe fine et luisante qui, par un bizarre caprice, s'était placée, sur le dos d'un gros scarabée noir de la famille des xylocopes, et tâchait de percer la pauvre bète de son dard.

Bien que préservé par son impénétrable armure, le xylocope faisait des efforts inouïs pour se débarrasser de la guêpe. Absorbé sans doute par l'intérêt qu'il prenait à cette lutte, le frêlon ne remarquait pas que l'argus était revenu se poser tout près de là sur un églantier où il achevait son déjeûner interrompu.

Ginebra et la marquise contemplaient cette petite scène avec une telle attention, qu'elles ne virent pas Cazotte tirer de sa poche un lorgnon avec lequel il examina les quatre insectes. Mais bientôt une exclamation poussée par le poêle leur fit tourner la tète.

— Qu'avez-vous? s'écria la marquise.

Pour toute réponse, Cazotte lui montra du doigt le frêlon, l'argus, la guêpe et le xylocope, et lui tendit son lorgnon.

La marquise approcha le verre de ses yeux et jeta bientôt un cri d'élonnement plus prononcé encore que celui de Cazotte, après quoi elle tendit le petit instrument à la dame aux papillons qui se récria à son tour.

A travers le lorgnon, elles ne voyaient plus de xylocope ni

de guêpe, mais une grosse matrone vêtue de noir, et une petite soubrette vive, décolletée, à l'air hardi, à l'œil malin.

Quant au frelon et à l'argus, ils apparaissaient sous la forme de deux jeunes hommes d'une figure agréable, mais bizarrement accoutrés. Au lieu des couleurs variées et brillantes adoptées jusqu'alors par le bon goût des modes françaises, le costume de ces deux hommes était uniformément noir, et de formes plus laides encore que cette triste couleur.

Leurs jambes étaient emprisonnées dans deux tuyaux de drap qui en dissimulaient soigneusement les défauts et les avantages; une veste étroite et étriquée, à longs pans disgracieux, serrait hermétiquement leur taille. Par-dessus cette veste, un large sac à manches les enveloppait jusqu'aux genoux.

Ajoutez à cela un mouchoir de soie qui leur serrait le cou, un morceau de toile empesée qui cerclait le bas de leur figure, et par-dessus tout cela, en guise de chapeau, un affreux cylindre noir juché sur leur tête.

Cet horrible tuyau, surmontant ce ridicule accoutrement, faisait un effet si grotesque, que les deux dames éclatèrent de rire.

— Je vois ce qui vous amuse, dit Cazotte en riant comme elles; c'est le costume de nos deux héros; voilà pourtant, mesdames, la dernière expression de la mode française, telle qu'elle fleurira dans quelques soixante ans, sous l'influence des divers progrès dont l'humanité de cette époque-là se croira le droit de s'enorgueillir. Par une loi de métempsycose bien naturelle, que je vous expliquerai plus tard, et dont j'ai enfin

Imp Delam«m

arraché le secret au génie familier qui, cette nuit, m'a remis ce lorgnon fabriqué exprès pour moi d'un cristal merveilleux que les mortels n'ont pas trouvé encore, ce papillon, cette guêpe, ce frêlon et cette xylocope que vous voyez là, deviendront des êtres humains

— En vérité, s'écria Ginebra.

— En toute vérité, madame, vous pouvez m'en croire sur parole. Je puis même vous raconter, par anticipation, les principaux événements de leur vie future , tels qu'ils sont écrits dans le grand livre des destins.

— Oh! faites-nous ce récit, cher Cazotte, dit la marquise.

— Avec plaisir, fit Cazotte; j'ai encore quelques renseignements à prendre, et ce soir je serai prêt à satisfaire votre curiosité.

Le soir, après souper, quand on fut au salon , Cazotte fut sommé de tenir sa promesse.

— Je commence, dit le magicien poète; mais je vous préviens que je vous narrerai ces événements futurs comme s'ils étaient accomplis déjà; tels enfin que je les ai lus moi-même dans le grand livre dont je vous ai parlé; car les augustes rédacteurs de ce registre universel n'emploient pas d'autre forme.

— Pourquoi cela? fit la marquise.

■ — J'ai oublié de le leur demander, répondit Cazotte.

— Nous vous écoutons, dit Ginebra.

— M'y voici, répliqua le poète.

« Anastasie Robillard, femme Simonnot

— Pouah! quels noms bourgeois, s'écria la marquise.

— Que voulez-vous, chère marquise, dit Cazotte, je fais comme madame la princesse, je prends mes héros où je les trouve. Du reste, à l'époque où vivront mes personnages, il y aura longtemps déjà que la bourgeoisie aura supplanté la noblesse, et les Robillard, les Simonnot, les Ducantal et les Moutonnet seront annoncés dans le palais des rois de France avec autant de fracas que le sont aujourd'hui les Montmorency et les Rohan. — Mais je continue :

« Anastasie Robillard, femme Simonnot, devenue veuve à cinquante-cinq ans sonnés, et riche de soixante mille livres de rente amassées sou à sou par feu Simonnot, en grivelant sur le pain des soldats français dont il était fournisseur, était une grosse femme brune, à moustaches, carrée, trapue , mais alerte encore.

Elle habitait le premier étage d'une maison dont elle était propriétaire, dans la rue des Deux-Ecus, sans autre compagnie qu'une cuisinière et une femme de chambre.

Nous ne dirons rien de la cuisinière, si ce n'est qu'elle s'appelait Françoise.

Quant à la femme de chambre récemment admise au service de la veuve Simonnot, c'était une petite Picarde, vive, délurée, à la taille de guêpe, à la langue d'aspic, fringante, curieuse, sournoise, bavarde, et bien plus disposée à commettre le mal qu'à faire le bien. Cette jeune diablesse avait nom Rosalie. Ayant été guêpe autrefois, elle en avait conservé les allures et le caractère.

11 n'avait fallu qu'un coup d'œil à Rosalie pour se prendre

tout à coup d'une riche aversion contre sa maîtresse. Cette haine ne semblera pas trop étrange, quand on saura qu'Anastasie avait été xylocope avant de s'incorporer dans la famille des Robillard, et que Rosalie, dans le temps où sa méchante petite àme habitait le corps d'une guêpe, avait en horreur profonde ces insectes noirs, et s'acharnait sur eux en toute occasion. Ceci prouve que les mauvais instincts et les funestes habitudes sont bien difficiles à déraciner.

Mais la rusée coquine dissimulait avec soin ses affreux sentiments sous le voile de la complaisance la plus empressée et du dévouement le plus absolu.

Par ses habiles flatteries, elle avait complètement séduit sa maîtresse, qui se croyait une femme superbe, minaudait volontiers avec les jeunes gens, et buvait du vinaigre pour amincir sa taille.

Ànastasie avait un amour dans le cœur et en entretenait souvent sa camériste qui pourtant ne connaissait pas l'objet de cette tendre passion; car, depuis trois mois, Du Ferlon, c'est le nom du quidam, était absent de Paris. Il devait revenir sous quelques jours, au grand dépit de Louis Kobillard, neveu d'Ànastasie, jeune littérateur plein d'avenir, attaché pour le moment à la rédaction de l'Argus, journal éminemment artistique.

Louis Robillard détestait Du Ferlon, sans soupçonner cependant qu'il fût si avant dans les bonnes grâces de sa tante; mais il flairait en lui le chevalier d'industrie déterminé à lui disputer l'héritage de la veuve Simonnot, et cette crainte suffisait pour exciter sa colère.

Robillard, pour mortifier son ennemi, affectait souvent d'estropier son nom , et l'appelait le Frelon, par une allusion trop transparente à la position douteuse et aux projets parasites de l'intrigant; en revanche, celui-ci, pour se venger de la surveillance opiniâtre et parfois incommode du jeune littérateur, affectait de personnifier en lui le journal qu'il rédigeait, et l'appelait l'Argus.

Ainsi, par un singulier hasard, ces deux hommes se donnaient réciproquement les noms qui leur appartenaient jadis, lorsqu'ils s'étaient rencontrés dans une de leurs existences primitives, à l'un des plus infimes degrés de l'échelle des êtres.

Un jour que madame Simonnot était sortie sans Rosalie, celle-ci vit entrer dans le salon un grand gaillard à la mine hardie dont l'aspect faillit la faire tomber à la renverse.

— Chrysostôme! s'écria-t-elle.

— Rosalie! s'écria de son côté Du Ferlon.

Du Ferlon avait été autrefois le séducteur de Rosalie, qui ne le connaissait que sous le nom de Chrysostôme. Il lui avait promis le mariage, et l'avait abandonnée, comme cela s'est fait de tout temps.

Revenue de sa surprise, Rosalie voulut lui sauter aux yeux. Elle en fut empêchée par l'arrivée de la cuisinière qui s'écria :

— Tiens, vous voilà revenu, M. Du Ferlon !

— Du Ferlon ! fit Rosalie qui devint pâle de rage. Ah ! vous êtes le galant de ma maîtresse. Bien, nous allons rire.

— Rosalie, lui dit Du Ferlon, ne parlons plus du passé;

c'est une misère. Si j'épouse la grosse veuve, il y a quarante mille francs pour toi; Comprends-tu?

Rosalie comprit.

— Eh! bien, comment le trouves-tu? lui demanda madame Simonnot, le soir, tandis que Rosalie lui passait sa camisole.

— Oh ! Madame, répondit la soubrette, c'est un bien bel homme... Et puis il a l'air de tant vous aimer!

La fine mouche s'était fait le raisonnement suivant :

— 1° Ouarante mille francs sont une somme fort appétissante; 2° si cette grosse Simonnot, que je déteste, épouse ce chenapan de Du Ferlon, elle ne tardera pas à être malheureuse comme les pierres, ce qui me comblera de satisfaction; 3° enfin, une fois Du Ferlon marié, je trouverai bien moyen de le reprendre dans mes filets et de l'aider à faire danser les écus de la veuve.

Du Ferlon se disait de son côté :

— Sois tranquille, guêpe endiablée, dès que je serai l'époux de la mère Simonnot, née Robillard, mon premier soin sera de te mettre à la porte, et, quant à tes quarante mille francs, que le diable me grille quarante mille fois, si tu en vois jamais un sou.

Quant a l'Argus, uniquement occupé en apparence des intérêts de son journal artistique, il ne semblait pas se douter le moins du monde des dangers qui menaçaient son héritage. Seulement Rosalie remarquait que, depuis quelque temps, le jeune écrivain rougissait et soupirait tour à tour en la regardant.

— Est-ce que ce rédacteur serait devenu amoureux de moi? se dit-elle.

Cependant les affaires de Du Ferlon marchaient à merveille, grâce aux perfides excitations de la camériste qui s'emparait de plus en plus du faible esprit de dame Simonnot. L'aventurier avait ses grandes et petites entrées dans la maison, et Anastasie lui accordait déjà la permission d'assister aux mystères de sa toilette.

Un jour que Du Ferlon, étendu dans un fauteuil, contemplait le plus amoureusement qu'il lui était possible les charmes massifs de l'ancienne xylocope, que l'ex-guêpe s'efforçait d'emprisonner dans les baleines d'un vaste corset, Louis Robillard parut à la porte.

— Ah ! voici ce cher Argus ! s'écria Du Ferlon.

— Moi-même, cher Frêlon ! répondit le journaliste qui se dit en lui-même, à l'aspect de l'aisance et de l'aplomb de son ennemi :

— Mon héritage est bien compromis; mais cette petite drôlesse de Rosalie peut encore me sauver. Dissimulons!

La veuve sortit avec Du Ferlon, et Robillard, resté seul avec Rosalie, recommença de rougir et de soupirer en la regardant.

— A-t-il l'air godiche! se dit la coquine.

— Ah! Mademoiselle, s'écria enfin Robillard, je suis le plus malheureux des hommes!

— Voyez-vous ça, fit Rosalie en riant.

— Je vois que ma tante est affolée de ce Du Ferlon, et que sa fortune est perdue pour moi.

— Un peu, mon neveu, pensa Rosalie qui était d'une trivialité extrême dans ses à-parte.

— Ne croyez pas que ce soit pour moi que je la regrette, dit Robillard; Dieu merci, je suis au-dessus de cette faiblesse; mais je gémis pour un être avec qui j'aurais voulu la partager.

— Quel être? fit Rosalie.

— Un être, reprit Robillard, que j'adore depuis longtemps, et que j'épouserais avec joie si j'étais assez riche pour lui faire un sort digne d'elle; un ange dont j'admire depuis longtemps les grâces et les vertus, et que je voudrais élever enfin au rang qui appartient à son mérite et à sa beauté, malgré la position infime qu'elle occupe ici.

— Ici ! dit la camériste.

— J'en ai trop dit! s'écria Robillard.

— Au contraire! dit Rosalie.

— Vous connaissez maintenant mon amour et mes espérances, poursuivit l'homme de lettres. Je n'avais qu'un rêvt jusqu'à ce jour; c'était de vous nommer ma femme; mais, pour vous épouser, je voulais être riche, et la fortune de ma tante va m' échapper. N'en parlons donc plus!

— Rah ! parlons-en tout de même! fit Rosalie avec le plus charmant de ses sourires.

— Quoi! s'écria-t-il.

— Ce mariage n'est pas fait encore! reprit-elle, et si vous me promettez de m'épouser...

— Je suis prêt à le signer avec mon sang.

— Votre sang est inutile pour cela. Un peu d'encre suffira, dit la rusée.

Robillard prit une plume et écrivit :

a — Je soussigné, m'engage à épouser le plus tôt possible, « mademoiselle Rosalie, si ma tante Simonnot n'épouse pas « le sieur Du Ferlon.

« Louis Robillard, rédacteur de l'Argus. »

— C'est bien! dit Rosalie en serrant le papier sous son fichu; allez en paix, et prenez patience!

— Tudieu! pensa le journaliste qui était extrêmement fat, la gaillarde n'est pas dégoûtée. On lui en fournira des maris de mon calibre!

— Ma foi, se dit Rosalie, j'aime mieux ça que les quarante mille francs de Du Ferlon. Un mari dans les lettres, et toute la fortune de la vieille... ça va me faire une position un peu cossue !

Le soir, en aidant sa maîtresse à se mettre au lit, Rosalie poussa de gros soupirs et eut l'air profondément affligée. La veuve Simonnot ne manqua pas de lui demander la cause de son chagrin.

— Ah! Madame, fit la camériste, qu'il y a donc de méchantes langues dans ce bas-monde ! Figurez-vous qu'on dit de tous les côtés, parmi vos amis et vos voisins, que M. Du Ferlon n'en veut qu'à votre fortune, et n'a pas le plus petit brin de sentiment pour vous.

— Quelle calomnie! s'écria la veuve. Tu sais bien, Rosalie, que ce pauvre garçon m'adore!

— C'est ce que je me tue de leur répondre, fit Rosalie; mais ils disent comme ça que je suis aussi bête que vous!

— Les insolents! dit madame Simonnot.

— Alors, reprit Rosalie, j'ai pensé qu'il y avait peut-être un moyen de les confondre, et de vous assurer à tout jamais du désintéressement de votre amoureux.

— Quel moyen? dit la vieille.

— Faites croire à tout le monde que vous êtes ruinée! M. du Ferlon s'empressera de vous épouser tout de même, et les cancaniers se rendront à l'évidence.

— Tu as raison ! s'écria la veuve, c'est une excellente idée. Le matin même de ce jour-là, du Ferlon avait fait promettre

à la mère Simonnot qu'elle donnerait le surlendemain une soirée à ses amis et connaissances, et leur présenterait officiellement son futur mari.

Il fut convenu entre la veuve et sa femme de chambre que l'on choisirait cette solennité pour tenter l'épreuve qui devait faire éclater à tous les yeux le désintéressement de du Ferlon.

Rosalie eut soin de prévenir Robillard de ce complot machiavélique.

— Ne manquez pas de tirer parti de la situation, lui dit elle.

— Soyez donc tranquille, répondit Louis Robillard. Un homme qui rédige l'Argus depuis cinq ans, et qui a fait un quart de vaudeville au théâtre deRobino, ne saurait manquer de présence d'esprit dans une pareille circonstance.

ili LES PAPILLONS.

— Et vous m'épouserez? fit la soubrette.

— Le plus tôt possible, dit le littérateur; n'avez-vous pas ma signature?

Cette soirée mémorable arriva enfin; madame Simonnot avait convoqué le ban et l'arrière-ban de ses amis.

Il y avait un piano tenu par un élève du Conservatoire pour faire danser les demoiselles, du punch et des tables de jeu pour les papas, de l'orgeat et des gâteaux pour les mamans.

— Messieurs, mesdames et chers amis, dit la grosse Anastasie, quand tout le monde fut assis dans le salon, avant de commencer la première contredanse, permettez-moi de vous présenter M. du Ferlon, que vous connaissez déjà, et qui va devenir mon époux.

Il y eut un frémissement dans toute l'assemblée; la mère Simonnot, dont une rougeur pudique couvrait les joues, fit le tour de la salle en tenant du Ferlon par la main, ainsi qu'elle avait vu la chose se pratiquer dans les opéras comiques.

On entendit bien par-ci par-la quelques ricanements étouffés; mais en somme, la veuve et son prétendu furent comblés de félicitations.

Louis Uobillard lui-même s'avança gravement vers le couple :

— Mon cher oncle futur, dit-il à du Ferlon, souffrez que je vous serre la main.

— Avec plaisir, mon neveu, répondit du Ferlon, qui rayonnait de joie et d'orgueil . •

La tante Anastasie fut sensiblement touchée de la magnanimité de l'homme de lettres.

— C'est bien, mon garçon, lui dit-elle, je suis contente de toi. Sois tranquille, je trouverai moyen de te dédommager un peu; lu sais ce que dit le proverbe : « Quand il y en a pour deux, il y en a pour trois. »

— C'est ce que nous verrons, pensa du Ferlon, qui se proposait depuis longtemps de donner à l'Argus un congé définitif, aussitôt qu'il serait le maitre et seigneur du logis.

Debout sur le seuil de la porte, Rosalie n'avait pas perdu un seul mot, un seul mouvement de cette scène. La coquine souriait malicieusement.

— Nous allons rire, se disait-elle.

— Allons, messieurs, mesdames et chers amis ! s'écria la veuve Simonnot, en place pour la contredanse!

L'élève du Conservatoire préluda par quelques accords, et les cavaliers, munis de leurs danseuses, se placèrent en face les uns des autres.

Anastasie ouvrit le bal avec du Ferlon; Robillard fît vis-àvis à son oncle futur.

Sur le coup de minuit, entre une polka et un quadrille, Rosalie entra tout à coup, l'air extrêmement affairé.

— Madame! madame! dit-elle...

— Qu'est-ce donc, Rosalie?

— C'est une lettre très-pressée qu'un commissionnaire vient d'apporter à l'instant.

— Unelettre à une pareille heure ! s'écria madame Simonnot. Il faut, en effet, que ce soit quelque chose de très-pressé; donne-moi cette lettre, Rosalie.

Rosalie, jetant un regard expressif sur Robillard, qui, avec une indifférence affectée, entretenait l'élève du Conservatoire sur les progrès de l'art musical, remit la missive à sa maîtresse.

Celle-ci devint pale en regardant l'adresse.

— C'est de mon notaire ! s'écria-t-elle; que peut-il avoir de si urgent, à m'annoncer?

— C'est qu'elle a l'air de pâlir pour tout de bon, pensa Robillard; ma grosse tante joue très-bien la comédie. Il faudra que je lui propose l'emploi de duègne àBobino; je ferai encore un quart de vaudeville pour ses débuts.

Pendant cet a parle de son neveu, Anastasie avait ouvert la lettre.

A peine en eût-elle lu les premières lignes, qu'elle poussa un cri et tomba à la renverse.

On s'empressa autour d'elle, et trois des plus robustes invités vinrent à bout de la relever et delà déposer sur un fauteuil.

— Diable! pensa encore Robillard, voici un cri et un évanouissement qui sont de la force de mademoiselle Georges. Ce n'est pas dans le vaudeville, mais bien dans le mélodrame, que ma tante est appelée à faire gémir les planches.

Voyant l'évanouissement de sa maitresse, Rosalie s'était hâtée de chercher un flacon de vinaigre.

Tandis qu'on promenait ce flacon sous le nez de dame Simonnot, du Ferlon ramassa la lettre du notaire et lut ce qui suit :

« Madame, j'ai la douleur de vous annoncer que le ban-

« quier qui était dépositaire de toute votre fortune, vient de « passer à l'étranger, en laissant un passif de plusieurs mil- « lions. Quant à l'actif, il n'y a absolument rien.

« Dubriare, notaire. »

— Ruinée! s'écria Du Ferlon.

— Hélas! oui, dit la veuve; mais votre amour me reste. C'est du moins une consolation.

Du Ferlon ne répondit rien; mais il prit son chapeau, et décampa lestement au milieu de la réprobation universelle.

Alors Louis Robillard s'approcha de sa tante dont la consternation et la fureur ne sauraient se dépeindre.

— Tante Simonnot, lui dit-il, votre neveu ne vous abandonnera pas dans le malheur; je ne possède que ma part dans le journal l'Argus; mais je la mets à votre disposition.

— La belle avance! s'écria la veuve; prenez plutôt la diligence, et courez après ce scélérat de banquier. Ah ! les monstres d'hommes! balbutia-t-elle, en se pâmant une seconde fois dans les bras de sa femme de chambre.

— Comment! dit Robillard au comble de la surprise, que je coure après le banquier! Il est donc parti?

Par une coïncidence aussi bizarre que malheureuse, la lettre du notaire Dubriare était parfaitement authentique. Rosalie, à qui le concierge venait de l'apporter, s'était trompée de poche, et avait remis à sa maîtresse la missive du notaire, au lieu de la fausse lettre qu'elle avait fabriquée le matin.

La veuve Simonnot était réellement ruinée.

— Ça n'empêche pas que vous m'épouserez tout de même! dit Rosalie à Louis Robillard; j'ai votre signature.

— Je ne m'en dédis pas, répondit le journaliste; j'ai écrit que je vous épouserais le plus tôt possible. Or, comme je me suis marié, il y a six mois, k l'insu de ma tante, il ne me sera possible de vous épouser que quand je serai veuf. Si vous voulez attendre jusque-là, permis à vous.

La veuve Simonnot réunit ses dernières ressources et acheta un fonds de marchande de légumes; commerce auquel la nature l'avait évidemment prédestinée.

Louis Robillard se livra de plus en plus à la rédaction du journal l'Argus, dont la liste d'abonnés ne s'accrut pas d'une manière sensible.

Quant à Rosalie, elle résolut de ne plus consumer ses beaux jours au service de ses semblables.

Riche de quinze cents francs environ, provenant tant de ses gages que de ses petites friponneries, elle alla s'installer "dans un hôtel de la rue des Vieux-Augustins, sous le pseudonyme de madame de Saint-Évremond , fille d'un colonel de la grande armée, et veuve d'un officier mort en Espagne au service de don Carlos.

La fine mouche comptait avec raison sur l'auréole dont devaient l'entourer ces antécédents militaires. Au bout d'un mois, elle avait déjà trois poursuivants à sa suite : un vieux notaire retiré, un riche marchand de châles de la rue du Sentier, qui passait à Mabille et aux Frères-Provençaux les instants de loisir que lui laissait son commerce, et un jeune

capitaine polonais réfugié en France, après avoir vainement tenté d'arracher sa patrie aux griffes du czar.

Rosalie mena résolument de front ces trois galants.

Bientôt, sur les instances du riche marchand et du vieux notaire, elle loua un charmant entresol dans la Chausséed'Antin, et fit l'acquisition d'une servante berrichonne aussi rusée que sa maîtresse et d'une discrétion à toute épreuve.

Alors elle coula des jours tissus d'or et de soie, des jours tels qu'en ont quelquefois les guêpes de ce bas monde, au détriment des abeilles.

Pendant ce temps, la veuve Simonnot débitait des salades, et Louis Robillard continuait de rédiger des articles artistiques dans le journal l'Argus, à qui la boutique de la fruitière offrait un débouché nouveau.

Mais bientôt ce débouché manqua à l'Argus. La veuve Simonnot mangea son fonds, et fut réduite à se faire portière.

Par le crédit du curé de sa paroisse, elle obtint un cordon dans une petite maison de la Chaussée-d'Antin.

Or cette maison était précisément celle qu'habitait madame de Saint-Evremond, autrefois nommée Rosalie.

La première fois qu'Anastasie se trouva en face de son ancienne femme de chambre qui descendait leste et pimpante de son entresol, au bras du capitaine polonais, elle faillit tomber à la renverse.

— Tiens, s'écria la guêpe, non moins surprise que la veuve, c'est la mère Simonnot. Ça va bien, mère Simonnot?

L'infortunée portière ne trouva pas une syllabe à répondre.

et la veuve de l'officier mort au service de don Carlos passa fièrement devant son ex-maitresse, en criant de sa petite voix perçante :

— Le cordon, s'il vous plait!

Dans le premier moment de son humiliation et de son désespoir, la mère Simonnot se demanda si elle ne se pendrait pas au cordon de sa porte-cochère. Mais elle réfléchit qu'il valait mieux vivre pour la vengeance.

Elle se résigna donc à végéter dans sa loge, en compagnie d'un serin qui charmait ses ennuis, et se mit à observer les faits et gestes de madame de Saint-Evremond.

Rosalie, qui ne se doutait pas le moins du monde des projets ténébreux de la vieille, ne manquait pas de l'écraser, chaque fois qu'elle passait auprès d'elle, du frou-frou de sa robe de soie accompagné d'un regard démoniaque, et de crier, même quand la porte était ouverte :

— Mère Simonnot, le cordon s'il vous plait !

La mère Simonnot amassait silencieusement des trésors de colère. ,

Elle confia ses chagrins et ses désirs de vengeance à son neveu Louis ttobillard.

— Ma tante, dit l'homme de lettres, après avoir réfléchi quelques instants, j'ai besoin de 5 francs pour élever ma famille; prètez-moi cette somme, et je vous vengerai.

La mère Simonnot mit un mois à économiser cent sous sur ses déjeuners, en mangeant de la panade au lieu de son chocolat habituel. Il fallait qu'elle eût le cœur enflammé d'une

rage bien ardente, pour 6e résigner à un tel sacrifice; mais la haine fait des miracles.

Louis Robillard n'hésita pas à manger ses cinq francs dès qu'il les eut en sa possession; après quoi il se mit à l'œuvre et publia dans son journal artistique l'histoire véritable et

AUTHENTIQUE DE MADAME DE SaiNT-ÉvREMOND.

Ce récit, semé d'observations piquantes et de considérations philosophiques, racontait avec une rigoureuse exactitude les antécédents de la fausse veuve de l'officier qui n'était jamais mort au service de don Carlos.

Louis Robillard en envoya un exemplaire à l'ancien notaire, au marchand de châles et au capitaine polonais.

Les trois galants reçurent le journal à la même heure, et coururent immédiatement chez l'ex-femme de chambre.

Une explication eut lieu , elle fut orageuse . La mère Simonnot, blottie derrière la porte, n'en perdait pas une syllabe, et riait de ce rire satanique qui n'appartient qu'à une portière ulcérée, savourant les délices de la vengeance.

Au moment où le marchand de châles, l'ancien notaire et le capitaine polonais quittèrent la demeure de Rosalie en lui disant un éternel adieu, un homme monta rapidement les escaliers et entra brusquement chez la coquine, en bousculant la mère Simonnot qui ne s'était pas assez promplement effacée pour lui livrer passage.

— Du Ferlon ! s'écria la portière, dont toutes les douleurs se ravivèrent au souvenir de ses anciennes amours.

— Rosalie, dit en entrant du Ferlon à la guêpe, qui, pâle de

rage*, était, tombée sur un fauteuil , j'ai lu dans l'Argus le récit de tes hauts faits : tu es une rusée drôlesse! Nous sommes dignes de nous entendre. L'univers t'abandonne; viens avec moi! Combinons nos intelligences; unissons nos efforts, et la fortune ne peut manquer de nous sourire. Une voiture de déménagement attend à la porte; emballe tes meubles et partons!

Deux heures après, Rosalie et du Ferlon, bras dessus, bras dessous, franchissaient la porte cochère, en criant à tue-tête :

— Mère Simonnot, le cordon s'il vous plait !

La mère Simonnot resta portière jusqu'à la fin de ses vieux jours. Louis Robillard changea son journal artistique en feuille industrielle destinée à pratiquer le chantage sur une échelle aussi étendue que possible, et gagna quelques billets de banque dans ce métier déshonnète.

Rosalie s'associa avec du Ferlon pour l'exploitation des dupes. Mais le ciel ne bénit pas leurs entreprises; après quelques démêlés avec la justice, du Ferlon reçut une place sur les galères de l'État, et Rosalie finit ses jours dans une maison de filles repenties, mais non repentantes.

Triste destinée des frêlons et des guêpes d'ici -bas! »

— Pas toujours ! dit la marquise.

Le lendemain du jour où Cazotte avait raconté ces aventures, qu'il avait lues, ainsi qu'il l'affirmait du moins, dans le grand livre des destinées humaines, la princesse, parfaitement remise de son indisposition, put reprendre le cours de ses promenades habituelles avec ses deux amis.

— Mon cher Cazotte, dit-elle au poète, il y a dans votre récit bien des choses que je ne comprends pas. Qu'est-ce, par exemple, qu'un colonel de la grande armée, et où prenezvous ce don Carlos, au service duquel votre ex-guêpe prétendait que son faux époux était mort?

— Madame, répondit Cazotte, vous oubliez que ces faits se passeront dans quatre-vingts ans pour le moins. Il m'est donc impossible de vous donner le moindre renseignement à cet égard; car je me contente de savoir très-peu l'histoire du passé, et n'ai pas, croyez-le bien, la moindre prétention de connaître celle de l'avenir. Je n'ai fait, je vous le répète, que vous reproduire ce que j'avais lu dans le livre des destins. Or, je n'y ai pas remarqué la moindre application des choses qui vous préoccupent. Tout ce que je puis me permettre, c'est de supposer que cette grande armée sera française un jour par son nombre ou par ses batailles, et que ce don Carlos sera quelque prince espagnol, qui fera la

1k LES PAPILLONS.

guerre dans son propre pays, soit pour attaquer, soit pour se défendre.

— Bah! s'écria la marquise, que nous importe après tout!

— Je trouve cette réflexion de la marquise on ne peut plus philosophique, dit Cazotte.

— N'en parlons donc plus, fit Ginebra en souriant.

— Et, s'il vous plait, chère princesse, reprit madame de La Croix, reprenez ce soir le cours de vos récits; car, hélas! le temps de nous séparer approche.

— Comme vous voudrez, dit la princesse.

— Alors veuillez nous donner l'explication d'un tableau que j'ai remarqué durant votre maladie. Je veux parler d'un petit amour tenant à la main un flambeau, autour duquel voltigent plusieurs jeunes personnes ailées.

— Fort bien, dit la princesse, qui, le soir même, commença, sans se faire prier, l'histoire qu'on va lire.

Page 1