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XIU DELTA
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— Les éphémères dont nous allons parler étaient orphelines.
— Vraiment! dit Cazotte; ne le sont-elles pas toutes?
— Vous avez raison, dit en souriant la princesse Ginebra; puisqu'elles ne vivent qu'un jour de leur vie ailée et complète, elles n'ont pas le temps de voir grandir leur postérité. Celles-ci ne faisaient pas exception à cette règle fatale; elles avaient perdu leurs parents à l'âge où elles n'étaient encore que de simples petites larves.
Je n'aurai pas besoin non plus de vous apprendre qu'elles étaient écloses sur les bords d'une rivière; les éphémères quittent rarement le bord des eaux; mais comme à mes yeux se confondent, à certaines époques de leur vie, les êtres humains et les insectes ailés, vous me permettrez de vous raconter ce
drame lamentable avec les détails de nos mœurs à nous, pour vous intéresser plus vivement à mes frêles infortunées.
A l'embouchure de la petite rivière delà Gly, qui arrose les meilleurs vignobles muscats du Ronssillon, quelques familles de pêcheurs assez peu fortunées formaient par leur réunion le hameau de Saint-Laurent.
Les maisons de cette bourgade penchée sur les eaux ne présentaient pas à l'œil un tout compacte; elles étaient, au contraire, largement semées sur un terrain accidenté d'une façon pittoresque , dont la propriété appartenait à la chanoinesse d'Orbes, que j'ai beaucoup connue sur les derniers temps de sa vie.
Une de ces cabanes surtout était curieusement campée sur un petit delta qui partageait le fleuve à son entrée dans la Méditerranée. La vue en était magnifique; de là, la mer du Languedoc se déployait sous le regard sans être entravée par aucun cap. Mais il y avait de la témérité dans le choix de cette position; la mer lançait directement ses lames phosphorescentes contre cet amas de limon rassemblé par le fleuve, et menaçant sans cesse d'entraîner ce mouvant ilot bas et noyé.
Pour habiter un pareil terrain, il fallait être de la nature des libellules ou des éphémères; car les enfants y étaient élevés littéralement dans l'eau et dans la vase.
La première fois que je vis cette habitation, cette idée me frappa l'esprit. Lorsqu'après avoir traversé l'un des bras de la Gly, je me hasardai à pénétrer dans l'enclos où séchaient les
filets du maitre, je fus confirmée dans ma supposition par la rencontre de quatorze fillettes qui ne semblaient pas avoir entre elles la différence d'âge annoncée par leur nombre. Cette prodigieuse fécondité et la prédominance de l'élément féminin complétaient l'analogie.
Quand toute cette jeune couvée aura subi sa dernière transformation, quand la période de l'amour, la phase ailée de leur existence commencera pour elle, elle sera de courte durée, pensai-je; les éphémères ne vivent qu'un jour de vie complète: ce jour au moins sera-t-il pour celles-ci un jour sans orage?
De ces quatorze fillettes, cinq n'étaient que les nièces du pécheur; il s'en était chargé courageusement, sans faire le calcul du surcroit de travail que cette tâche généreuse allait lui imposer. Les neuf qui étaient réellement à lui s'étaient succédées à peu près d'année en année, et comme parmi elles se trouvaient deux couples de jumelles, il n'y avait entre les quatorze qu'une huitaine d'années de dislance de la plus jeune à la plus âgée.
Tous ces petits êtres végétaient et se formaient tant bien que mal dans le delta de la Gly ; mais leur existence dépendait entièrement de celle du robuste maître Philippe, qui allait chercher la fortune de la semaine en se livrant lui et ses deux fils à la fantaisie des flots.
Une base aussi fragile à la subsistance d'une aussi grosse famille me fit trembler; il me sembla voir tous ces pauvres êtres ballottés en pleine mer sur un radeau de naufragés. Je m'en allai toute inquiète sur leur avenir, en leur laissant quel-
ques poignées d'écus pour payer les graves impressions que j'avais recueillies chez eux.
Cinq années après ma visite au hameau de Saint-Laurent, la propriétaire de ce hameau, la chanoinesse d'Orbes, qui avait mené à la cour du Régent une vie au moins dissipée, tomba tout à coup dans une dévotion extrême à la suite d'un chagrin d'amour. En apprenant le départ pour les Indes d'un officier supérieur de la marine, elle quitta le monde et alla s'ensevelir dans une de ses terres du Roussillon.
Cette retraite subite surprit d'autant plus qu'elle emmenait avec elle trois Sœurs d'un couvent de Visitandines pour l'aider à faire pénitence dans son pays. Son intention était de fonder sur ses domaines un couvent de cet ordre, dont les prières seraient exclusivement destinées à faire contre-poids à la somme de ses voluptueux péchés.
Le premier soin de madame d'Orbes, à son arrivée au pied des Pyrénées, fut de choisir l'emplacement de cet autel expiatoire, et de s'assurer de quelques novices pour fonder le personnel du nouveau couvent.
Elle se souvint alors des pauvres pêcheurs des bords de la Gly, et pensa à prendre chez eux une partie des vestales dont elle voulait consacrer la vie à racheter son àme. La mondaine chanoinesse ne s'était jamais occupée de ce hameau maritime que pour percevoir la dime des travaux'de ses habitants. Elle m'avait toujours témoigné un étonnernent presque railleur quand je m'informais auprès d'elle de la famille du delta, dont le sort m'avait si vivement intéressé.
— Qu'avez-vous à faire de ces paysans? me disait-elle; vraiment, très- chère, faudrait-il, à votre avis, entretenir correspondance avec ces braves gens? Je ne vois pas d'autres moyens de vous en donner les nouvelles que vous me demandez avec tant de sollicitude.
Excellente pour tous ses amis, serviable et dévouée, passionnée, même, pour se rendre utile à toutes les connaissances de son rang, elle était sans penser à mal, et très-naturellement, de la plus hautaine indifférence pour tout ce qui gagnait son pain à la sueur de son corps. Ces braves gens-là n'étaient pas, cela lui semblait sûr, de même nature qu'elle : c'étaient des ilotes destinés à la faire vivre dans l'opulence et l'oisiveté, sorte d'animaux domestiques, complémentaire obligé du chien qui défendait sa porte et du chat qui la délivrait des souris.
Le jour qu'elle arriva à Saint-Laurent, le ciel et la mer confondaient leurs nuées el leurs vagues; une violente tempête grondait dans l'espace sans bornes. Frappée de terreur à ce terrible spectacle, assourdie par la foudre des nuages et par le tonnerre des flots, éblouie par les éclairs gigantesques sinistrement réfléchis dans les abîmes mouvants de la mer, madame d'Orbes vit là une manifestation de Dieu exclusivement adressée à elle.
Orgueil naïf, égoïsme inouï ! Dans cet orage affreux qui jetait à la rive les cadavres des pêcheurs et les débris de leurs barques, qui ruinait sur cent lieues de côte les espérances de toute une population de travailleurs, la chanoinesse vit un avertissement adressé à elle, simplement à elle, d'avoir à choisir le
coin de terre où elle se trouvait pour y fonder son autel expiatoire.
Le lendemain, quand la mer fut calmée, on entendit des gémissements dans la cabane du delta. Le père Philippe avait péri dans la tourmente avec celui de ses deux fils que l'enrôlement maritime ne lui avait pas enlevé. Il laissait quatorze orphelines n'ayant pas même une mère avec laquelle elles pussent mêler leurs lamentations : sa femme était morte en mettant au jour son dernier enfant.
Madame d'Orbes, à cette lamentable nouvelle, se transporta sur l'îlot désolé, et après avoir compté les nourrissons de son pêcheur défunt, elle pensa que le ciel, dont la volonté avait déjà choisi remplacement où il lui plaisait d'accepter les prières faites au profit de la grande dame, avait ravi à point le seul soutien de ce chœur de vierges pour en faire le noyau de la nouvelle communauté.
Dès cet instant, sa résolution fut prise. On enfonça par son ordre, dans le terrain mouvant du delta de la Gly, de robustes pilotis en cœur de chêne, et sur cette assise solidement fondée s'élevèrent les murs du pieux édifice où, sous la direction des trois Visitandines venues de Paris, les quatorze vierges commencèrent leur noviciat.
Pour ces naïves orphelines, les ailes de la passion d'amour ne s'étaient point encore développées; elles n'avaient pas encore tressailli à cet élan subit, à cette impulsion ardente qui éclaire la vie et lui donne un but. Or, madame d'Orbes avait décidé qu'elles resteraient à cet état élémentaire; le besoin de vivre et
d'aimer ne devait jamais échauffer leur cœur. Pauvres larves couchées sur le limon du fleuve, elles ne prendraient jamais leur essor par un rayon de printemps, à l'exemple de leurs frêles compagnes des rives.
Moi, qui du premier coup d'oeil avais deviné l'analogie frappante de ces douces créatures, je ne doutais pas de l'impossibilité du projet de leur souveraine.
Malgré les précautions prises pour retenir à l'ombre ces blanches chrysalides d'éphémères, je savais que le feu sacré percerait les murailles pour venir les animer sous leur enveloppe enfantine. Je savais de plus que ce réveil si joyeux poulies papillons brillants de nos jardins aurait pour elles un jour à peine d'espérance et de bonheur. Mais on ne me consulta pas, je ne devais savoir ces beaux projets que le jour de réclusion. Je ne pus donc pas avertir de mes justes craintes l'imprudente chanoinesse.
Cependant l'aînée de ces jeunes nonneltes avait au plus vingt-trois ans et la cadette atteignait sa quinzième année. Elles s'aimaient grandement entre elles, et ce fut avec beaucoup de joie qu'elles acceptèrent de passer leur vie ensemble dans le même asile. Elles consentirent donc volontiers à bénir leur bienfaitrice et à prier Dieu à chaque heure du jour pour celle qui leur avait fait a toutes la même paix et la même sécurité.
Les pauvres gens sont reconnaissants de peu. Être assurés de ne pas mourir lentement de misère et de faim est pour eux un énorme bienfait; les orphelines n'avaient vu qu'un acte
de suprême bienfaisance dans le calcul souverainement égoïste qui avait décidé leur éternelle claustration. Elle se mirent donc de tout leur cœur à la mission qu'on leur avait imposée et avancèrent par leur zèle le jour où elles devaient prononcer solennellement leurs vœux.
Ce jour arriva enfin, et le troisième anniversaire de la tempête qui avait décidé de leur vocation fut choisi par la fondatrice pour cette imposante cérémonie.
La chanoinesse vit là une occasion de satisfaire une dernière fois sa vanité; elle résolut de donner de l'éclat à cette journée. C'était, du reste, une chose bien extraordinaire et jusqu'à un certain point bizarre, que la fondation d'un monastère en plein XVIIIe siècle, et cela par la fantaisie d'une femme qui avait passé sa jeunesse à la cour la plus dissolue et la plus -incrédule de l'Europe.
Elle fit de nombreuses invitations, elle choisit les personnes dont le nom était le plus illustre et avait le plus de renommée, sans s'inquiéter d'ailleurs du degré de foi et de piété de ceux qu'elle allait rassembler sur le delta de la Gly.
Ainsi, au nombre des invités se trouvait le comte de Riom, neveu du fameux Lauzun, qui avait rendu folle de lui la duchesse de Berri, comme la duchesse de Montpensier l'avait été jadis de son oncle; en ajoutant seulement un supplément de scandale aux effets de la passion inspirée par Riom à la fille du Régent. On y voyait aussi le chevalier de Bouillon, fondateur des bals publics de l'Opéra; Rouillé du Coudrai, qui avait coutume de chercher [dans le vin une franchise de
parole portée jusqu'à la licence; et puis les compagnons de plaisir du duc d'Orléans : le chevalier de Broglio, le duc de Brancas, Nocé, Canillac, Biron, récemment élevé à la dignité de duc, et le chevalier d'Aidie.
Quant aux femmes, vous me permettrez de ne les pas nommer. Elles ont toutes vieilli à l'heure qu'il est, et, au contraire des hommes, elles tiennent soigneusement voilées les erreurs de leur jeunesse.
Les invitations faites, la chanoinesse d'Orbes mourut toutà-coup à la suite d'un accès de colique néphrétique, laissant au chevalier d'Oppède, son légataire universel, le soin de l'ensevelir et d'accomplir sans retard la cérémonie qui devait assurer le salut de son âme.
La mort de la fondatrice ne retarda donc pas la solennité, et le jour fixé eut lieu la prononciation des vœux des quatorze orphelines du Delta. Tressan, évêque de Nantes, ou plutôt évêque de cour, officia, et jusque-là tout alla à peu près bien.
En sortant de l'église, le chevalier de Bouillon eut une fantaisie sacrilège. Il la communiqua sans retard et la fit acclamer d'enthousiasme à la société peu scrupuleuse qui venait d'assister à cette prise collective de voiles.
— Ces fillettes-là, dit-il, ne connaissent pas le monde
auquel elles ont renoncé; et cependant les parents ou ceux
qui leur en servaient étaient dans l'obligation de le leur
faire connaître avant de les engager ainsi. Mais vaut mieux
tard que jamais, et mon avis est...
3Zi LES PAPILLONS.
— Bon ! interrompit d'Oppède, je comprends, cela me regardé- il faut leur faire passer cette journée dans les fêtes, pour réparer l'oubli dont ces pauvrettes ont été victimes. Et, d'abord, elles vont avoir l'honneur de diner avec nous; jmis, des promenades sous les saules, comme dans les bergeries de M. de Florian, et des propos d'amour.
— Et ce soir, reprit le prince d'Auvergne, grand souper et bal toute la nuit.
— Et le lendemain, dit Canillac, si l'on veut nous suivre ou si l'.on veut nous faire rester, que ferons-nous?
Ici l'héritier de madame d'Orbes prit une figure grave; il sentait s'agiter quelque chose dans un coin de sa conscience de roué.
— Le lendemain, messieurs, il ne sera libre a personne de donner suite à cette fête improvisée. Je veux respecter religieusement la dernière volonté de ma tante. Il ne faut pas songer à enlever une pierre à son pieux édifice; aucune des quatorze voix destinées à prier pour, son âme ne doit manquer à cette œuvre. Que demain nous retrouve donc tous sur la route de Versailles et que les orphelines du père Philippe restent ici au grand complet afin de s'entr'aider mutuellement à nous oublier.
Je ne suis pas dévote, mais je n'aime pas les insultes gratuites à la foi d' autrui; dans ce cas-là. il y avait pis encore. Ces libertins de cour préparaient en riant l'acte le plus cruel que l'on puisse imaginer. Ils allaient, par pure distraction, énamourer tous ces cœurs chastes, réveiller toutes
ces âmes vierges, jeter à ces orphelines calmes et pures des paroles ardentes, afin d'exciter en elles des passions sans résultat. Puis, l'effet dévorant produit, ils s'en retourneraient à Versailles raconter joyeusement cet acte de férocité.
Cependant madame de Mouchy, qui n'était rien moins que sévère dans ses mœurs ni timorée dans ses croyances, protesta énergiquement au nom de l'humanité.
— C'est vouloir tuer d'un seul coup, dit-elle, ces pauvres fillettes, aussi calmes et innocentes que les demoiselles bleues qui voltigent sur les nénuphars de leur rivière, et pour ma part je n'assisterai jamais à un attentat aussi odieux. Cette parade d'amour est une cruauté sans excuse! c'est une véritable lâcheté !
A celte sortie inattendue dans la bouche de son auteur, le prince d'Auvergne leva les épaules, en s' écriant :
— Bast ! vous savez comme nous, mesdames, quelles faibles traces laissent, dans les cœurs, les phrases les plus galantes et les mieux amoureusement tournées.
— Seriez-vous jalouse? hasarda insolemment le comte de Riom.
— Ne plaisantez pas sur un pareil sujet, messieurs, répondit d'un ton triste et profondément pénétré, madame de Mouchy. Je ne suis ni prude ni bigote, vous le savez bien; s'il s'agissait d'une aventure dans le genre de celle attribuée au comte Ory et à ses chevaliers, nous n'aurions qu'à nous retirer; voilà tout.
— Mais la chose est moins grave encore, dit d'Oppède; il s'agit d'un souper et d'un bal, tout simplement.
— S'il vous semble ainsi, tant pis pour vous, chevalier! je ne réussirais pas sans doute si je cherchais à vous persuader par des raisonnements que l'attentat matériel, que le viol brutal a des conséquences infiniment moins dangereuses que le rapt du cœur, que l'atteinte profonde portée en se jouant à la sérénité du rêve de la vierge.
— Eh ! qui vous dit, madame, interrompit Riom, que nos moyens de plaire auront la force de mettre le cœur des pupilles de madame d'Orbes en sérieux danger?
— Croyez-le bien, messieurs; vous n'êtes pas pour ces pauvrettes des hommes comme les autres; vous êtes des seigneurs presque aussi élevés dans leur esprit que le Seigneur qu'elles adorent. Vos paroles les plus ordinaires retentissent à leurs oreilles comme une séduction inconnue; jugez de l'effet que devront produire sur elles des phrases débitées langoureusement, avec l'intention bien arrêtée de les troubler et de les enivrer.
— Mais, dit encore Riom, qui ne voulait pas être persuadé; quelques heures de badinage peuvent-elles laisser une trace assez profonde pour causer les maux dont vous voudriez nous effrayer?
La belle marquise, au lieu de répondre, leva les yeux au ciel et soupira involontairement. Riom, qui l'avait aimée autrefois, eut la fatuité de croire que le regret contenu dans ce soupir était à son adresse; il prit la main de madame de Mouchy :
— Voyons, lui dit-il; vous si joyeuse, si insouciante, si
caustique, comment se fait-il que vous vous fassiez si grondeuse en ce moment, à propos d'une innocente fantaisie du chevalier de Bouillon.
— C'est que cette fantaisie me rappelle une histoire de même nature, dont j'ai failli mourir, moi, quand je n'avais encore que seize ans.
Le comte de Riom fut un peu désappointé, le soupir ne s'adressait pas à lui; il lâcha la main de son ancienne amie et reprit son ricanement.
— Vraiment ! vous, marquise, vous avez failli mourir d'amour à seize ans! Le héros de l'histoire était un cousin; il ne faut pas en douter.
Un beau sentiment est une auréole; en ce moment madame de Mouchy n'était plus la femme de sa réputation. Sa physionomie s'était transfigurée; aussi ne trouva-t-elle autour d'elle d'autres rieurs que le neveu de Lauzun. Lui-même finit par partager l'intérêt général, lorsque la marquise annonça qu'elle allait raconter l'histoire de sa première souffrance.
— Vous me permettrez de ne pas le nommer, dit-elle; je l'appellerai Louis : cela suffira.
J'avais seize ans; les seules impressions tendres que j'eusse
encore recueillies dans la vie étaient des amitiés de famille et
des intimités de couvent. J'avais déjà vu quelques-unes de mes
compagnes franchir les grilles où se passait notre enfance
pour entrer dans le monde et y trouver un mari; mais je * 10
o8 LES L'A PILLONS.
n'avais guère réfléchi au jour où mon tour arriverait; l'amour ne m'avait jamais tourmenté l'esprit.
Mon cœur était aussi tranquille que celui de nos quatorze orphelines, lorsque ma mère vint un beau matin d'automne me chercher pour m'emmener passer quelques jours en Bourgogne.
Il y avait au château de madame de R*** une société nombreuse qui m'intimida beaucoup au premier abord. Je fus plus d'une journée sans oser remarquer ni distinguer les uns des autres les hôtes et les visiteurs, .le n'étais donc guère en état de deviner ce qui se passait d'intime dans cette réunion.
Je remarquai pourtant un beau jeune homme qui venait régulièrement tous les jours; il avait une figure ouverte et un œil châtain d'une grande bienveillance. Il me plut comme un frère, et je le regardai parce qu'il ne m'intimidait pas; mais sans penser à rien que de très-innocent. On le plaçait à table à côté de la fille aînée de madame de R***, grande brune à tournure élégante, à physionomie fière et même hautaine, qui ne paraissait pas s'occuper beaucoup de lui.
Or, la veille de notre départ, le jeune homme à l'œil châtain, Louis, prit tout à coup avec moi des manières et un langage d'amant. Il m'avait vu le regarder avec plaisir; il se décida à m'aimer et à me le dire au dernier moment. Je fus étourdie de cette attention passionnée; je crus d'abord qu'il voulait se moquer delà petite pensionnaire.
Pour me rassurer, je me regardai à la dérobée dans une glace. Quoique san? poudre, je ne me trouvai vraiment pas
mal. Ma taille était déjà hardie et bien formée, pour mon âge; mes yeux, sans avoir l'expression que donne l'habitude de la vie étaient gracieux, et ma bouche souriait avec assez de bonheur. Cet examen rapide me fil battre le cœur, je me sentis rougir sans savoir pourquoi et je pris décidément l'amour de Louis au sérieux.
On fit une promenade dans le parc. Mademoiselle Blanche de R***, la grande brune à l'air hautain, s'excusa auprès de sa mère de ne pas nous accompagner; ses vapeurs l'avaient prise subitement, je n'en cherchai pas la cause; j'avais de bien plus vives préoccupations.
Louis m'offrit son bras; je tressaillis à ce premier contact d'un homme aimé; je m'appuyai sur lui comme si j'allais tomber, puis je sentis une sécurité pleine de volupté et de langueur; un étal de trouble et de calme à la fois si étrange et si agréable que j'aurais voulu passer ainsi ma vie entière.
Nous ne disions pas grand chose, el Louis était distrait, lorsque malgré sa première résolution, mademoiselle Blanche apparut au bout de l'allée où nous rêvions. Louis, à ce moment, me prit la main et me demanda si je savais ce que c'était qu'aimer. Il me parla de fièvre, d'insomnie, de palpitations, de soupirs qui gonflent la poitrine. Il me dépeignit tous les maux d'un martyr de l'amour, en ajoutant qu'un sourire, un coup d'œil, un serrement de main de la personne aimée changeait toutes ces souffrances en ineffables bonheurs.
11 me regardait tendrement en débitant toutes ces belles choses, et, pour le rendre heureux, je le regardais tendrement
de mon côté et lui accordai mon plus doux sourire. Il me serra la main, je serrai la sienne avec effusion.
Cependant mademoiselle Blanche nous avait rejoint avec sa sœur; elle était fort rouge et riait à gorge déployée. Si j'avais été meilleure observatrice, j'aurais vu que son rire n'était pas naturel, j'aurais pu m'inquiéter en voyant son œil fier s'arrêter de temps en temps sur nous, avec une expression de colère mêlée d'inquiétude.
Louis se baissa et cueillit deux fleurs qu'avait effleurées la robe de Blanche; puis comme elle se retournait vers lui, il me les offrit galamment : c'était un myosotis et une véronique bleue. Blanche prit le bras de sa sœur et sembla chanceler.
— Vous êtes encore malade, Mademoiselle, lui dit Louis?
— Moi, oh! pas le moins du monde, répondit-elle; et elle disparut dans un bouquet de noisetiers.
Nous continuâmes notre promenade sans mot dire, j'attribuai ce silence à l'émotion, et je rentrai au château énamourée, la tête en feu, l'âme pleine de rêves extatiques et le cœur sérieusement blessé pour la première fois de ma vie.
Pardonnez-moi d'entrer dans tous ces détails, ils ne sont pas neufs, et forment, je le sais, le prélude obligé de toutes les aventures de ce genre. Je ne mentionne ici ces bagatelles, qui aujourd'hui me feraient peut-être rire aux dépens du poursuivant, je ne les mentionne qu'afin de vous faire comprendre l'effet puissant, inévitable qu'elles produisent sur les cœurs vierges. Je désire vous édifier sur la mascarade galante que vous vous proposez de donner à ces pauvres
LES QUATORZE VIERGES DU DELTA. Zil
orphelines vouées fatalement à la solitude éternelle du cloitre.
Le soir de cette journée si émouvante pour moi, on dansa pour célébrer la clôture des vendanges. Louis redoubla auprès de moi d'attention et de douces paroles; son affectation à me faire la cour devait me donner des soupçons, je n'en eus aucun.
Blanche de R*** eut des caprices et des maussaderies sans motif. Elle sortait après avoir accepté une invitation à danser, elle allait changer de toilette, ôtait les fleurs de sa coiffure, les remettait et faisait mille folies semblables. Je nie rappelai tout cela le lendemain.
Enfin vers une heure du matin, madame de R*** s'approchant de Louis :
— Vous n'avez pas encore dansé avec ma fille, lui dit-elle.
— Qui l'a remarqué, Madame?
— Elle.
— Serais-je assez heureux?...
— Allez vous-même vous en informer auprès de Blanche. A partir de ce moment, Louis ne revint plus auprès de moi;
son regard ne chercha plus le mien, il semblait m'avoir oublié. J'éprouvai alors un déchirement inoui; j'eus peur de la souffrance que je ressentis. La nuit je ne pus fermer l'œil. Les avances passionnées, les confidences amoureuses que Louis m'avait prodiguées tout le jour ne pouvaient balancer le désespoir de l'abandon de la dernière heure. Le matin cependant l'espoir avait repris sa place; son œil si doux n'avait pas * 11
voulu me Iromper, j'en étais sûre. D'ailleurs n'allais- je pas le revoir dans un instant.
Lorsque ma' mère vint me chercher pour le déjeuner, je lui demandai si M. Louis était déjà revenu.
— Comment, me dit-elle, petite rusée, auriez-vous deviné toute seule la nouvelle que madame de R*** ne nous a annoncée que ce matin?
Cette question de ma mère me fit pâlir involontairement; un tremblement nerveux me saisit et j'eus à peine la force de lui demander de quelle nouvelle elle voulait parler.
— Eh! ma chère enfant, du mariage de M. Louis et de mademoiselle Blanche de R***.
Je compris tout, j'avais servi à rendre Blanche jalouse; on avait trouvé tout simple et sans danger de m'employer comme aiguillon. Je retombai sur mon lit sans connaissance et je devins folle.
Oui, Messieurs, je devins folle, personne au monde ne le sut jamais, bien que ma folie ait duré deux ans. C'est là un de ces secrets que les familles ont à cœur de cacher soigneusement aux yeux du public. Pour me décider à le livrer, il ne fallait rien moins que l'intérêt suprême des pauvres innocentes auxquelles vous voulez jouer la comédie lamentable dont j'ai moi-même été victime.
Après ce récit si vrai et si naturellement pathétique, on garda un profond silence. 11 naissait évidemment des scrupules et des remords anticipés dans ces consciences habituées
à ne considérer jamais les choses que sous leur côté plaisant. Personne n'osait plus soutenir le projet, et si quelqu'un eût pris sur lui d'en proposer l'abandon, l'abandon de celte fantaisie diabolique eût été adopté d'enthousiasme.
Au milieu de ces hésitations sincères tombèrent les fourgons que le maitre d'hôtel du chevalier était allé remplir à Perpignan, dès que son maitre lui eut communiqué la proposition du prince d'Auvergne.
Le nouveau Vatel avait été rapide; il avait, en un clin d'œil, rempli ses paniers des plus délicates friandises de Perpignan. 11 avait si bien compris les joyeux libertins qui l'employaient, qu'il avait amené avec lui jusqu'à des modistes apportant des rubans, des dentelles, du velours, et tout ce qu'il fallait pour donner de la fraîcheur et du piquant aux costumes semi-espagnols du pays.
En voyant arriver son Mercure, d'Oppède se décida à rompre le silence en ces termes :
— L'histoire de madame de Mouchy nous a tous attendris au point de nous enlever la force de prendre une résolution; si vous m'en croyez, nous dînerons d'abord le plus raisonnablement possible et pour le surplus nous nous déciderons après.
Le dîner fut splendide; le traître et parfumé muscat de Rivesaltes joua son rôle. Peu à peu les langues se délièrent, les fronts penchés se dressèrent, la familiarité arriva franche et gaie, et l'on oublia entièrement l'histoire elles pressentiments de madame de Mouchy.
lill LES PAPILLONS,
Pendant le festin, le maifre d'hôtel du chevalier avait rempli le jardin de fleurs; des ouvriers sous ses ordres y dressaient des arcs de feuillage et tendaient des guirlandes entre les yeuses et les lauriers. On élevait des estrades où les musiciens seraient placés.
Au sortir de table, les gais convives trouvèrent la séduction complète; le démon avait activé lui-même les préparatifs de la fête; les musiciens préludaient, commr résister?
Malgré cela, il y eut encore, je dois le dire, quelques hésitations, quelques scrupules; mais les hésitants et les scrupuleux ne réussirent pas à faire abandonner le premier projet, qui fut ponctuellement exécuté.
Dès ce moment, les nouvelles nonnes, tout à fait inexpérimentées et désarmées contre un pareil genre d'émotion, se virent assaillies de ces banalités amoureuses que nous jugeons à leur juste valeur, mais qui, par elles, furent prises au grand sérieux.
Les jolis cavaliers qui leur débitaient ces mielleux horsd'œuvre étaient d'ailleurs si aisés de manières, si élégants, si propres, si bien parés; il leur sembla qu'une race presque angélique était descendue exprès vers elles, pour combler par un langage tout céleste le bonheur de cette journée.
Le soir et toute la nuit, le jardin si calme du nouveau moutier retentit de cris de joie, d'éclats de rire, du bruit des danses qui se mêlaient au son des instruments de musique jouant des valses, des gavottes et des menuets. De temps en temps, on voyait des groupes passer en chuchottanl dans les
allées plus solitaires où n'arrivait pas la lumière des lanternes; des mots passionnés s'échangeaient dans l'ombre : peut-être môme la profanation des roués de la régence alla-t-elle plus loin encore.
A. ce foyer ardent allumé par une fantaisie irréligieuse, toutes ces pauvres innocentes vinrent naïvement s'exposer. Toutes à l'envi vinrent brûler leurs ailes au flambeau de l'amour. Leur destin d'éphémères s'accomplissait comme je l'avais prévu. Les désirs leur donnaient des ailes; l'extase de sentir pour la première fois leurs pieds quitter le sol leur firent croire qu'elles étaient en-fin dans le rayonnant chemin du ciel.
Mais hélas! quel lendemain !
Au point du jour, tous ces élégants séducteurs, toutes les jeunes perruques aux boucles blondes, tous les vêlements de satin et de velours avaient disparu. Les quatorze orphelines restaient seules, doublement veuves, doublement isolées. Fiancées, en un même jour, au Dieu du ciel et aux puissants de la terre, il ne leur restait plus que leurs froides cellules et les douleurs du souvenir.
C'est alors que je vins les revoir. Les douces victimes avaient brûlé leurs ailes à cette flamme menteuse, qu'elles avaient pris pour le soleil. Retombées languissantes et sans force sur le sol humide du delta de la Gly, elles traînaient dans les angoisses fiévreuses, les défaillances et les remords un reste de vie toujours prêt à les abandonner.
Cette désillusion terrible avait mis le germe de la mort dans leur sein. Elles regrettèrent en palissant lr-s engagements reli-
gieux qu'on les avait forcées de prendre. Le feu qui avait dévoré leurs blanches ailes à peine développées les minait rapidement.
Quelque temps après, il n'y avait plus au monastère de Saint-Laurent que- des murs silencieux et un cimetière composé de quatorze tombes, sur lesquelles les vierges du hameau venaient jeter, les jours de fête, des couronnes blanches en pleurant.
Le crépuscule était venu pondant cet émouvant récit de la princesse, un de ces crépuscules d'automne, tiède encore, mais auxquels les médecins conseillent de ne pas trop se fier.
Ginebra fit de nouveau retentir le timbre d'argent, dont le son était bien connu de l'ancien page de son second mari. Un instant après, Azuleo, qui devinait d'avance les désirs de sa maîtresse, vint lui mettre sur les épaules une large mante chaude à capuche.
C'était l'heure de la chasse des papillons de nuit.
La marquise de La Croix suivit la princesse aux aiguilles d'or; Cazotte seul resta au milieu des portraits fantastiques qui lui composaient un monde de son choix, plus réel dans sa bizarrerie et moins imaginaire que le vulgaire ne peut se l'imaginer.
— Je pardonne beaucoup à madame de Mouchy maintenant, dit la marquise; en vérité ! je ne la croyais pas capable d'avoir jamais aimé, au point d'en perdre la raison.
— Combien d'existences, agitées jusqu'au scandale, pourraient s'expliquer ainsi ! répondit Ginebra. N'est-ce pas se jouer des choses saintes que d'énamourer, sans vouloir se passionner soi-même, sans but d'union ni d'avenir, de jeunes vierges dont les rêves calmes n'évoquent encore que les eaux bleues des lacs, les oiseaux dans leurs forêts d'émeraude et les papillons sur les rubis, les saphirs et les topazes des corolles?
/i8 LES PAPILLONS.
— Pauvre madame de Mouchy ! . . . Pauvres éphémères du delta!... La première, il est vrai, paraît s'être parfaitement consolée...
— Oui, mais les vierges de la Gly sont mortes, c'est-à-dire qu'elles ont changé d'enveloppe pour vivre mieux. Croyezvous, marquis, que cette consolation-là ne soit pas préférable à celles qu'a trouvées madame de Mouchy?
Disant cela, Ginebra poussa un grand soupir, et la chasse du soir devint silencieuse et grave.
— Le froid vient, dit-elle enfin en frissonnant; et don Olivarès n'arrivera pas encore ce soir. Rentrons.
Elles trouvèrent le poète occupé à regarder des Indiens d'Amérique, portant l'uniforme obligé de toutes les créations de la veuve du comte Cipio.
— Vous le voyez, dit Ginebra, mon cher poète, ma collection est complète; tout s'y trouve : idylle et roman de cour, pastorale et intrigue tragique. 11 y a là des scènes de tous les pays, de toutes les zones du globe et de tous les climats. 11 n'y a point de frontières pour les créatures ailées. Tout à T heure je vous ai conté des histoires de la Chine; la première fois, je vous parlerai des forêts vierges et des tribus primitives qui tendent leurs pièges d'amour ou de haine sous le dôme verdoyant de leur branchage.