SCÈNE PREMIÈRE
GIULIA, CARDONI.
(Au lever du rideau^ Giulia est assise près de la fenêtre et travaille h un ouvrage de broderie, Cardoni est à son trépied et s'occupe à modeler une figurine. Il s'arrête, lève les yeux et contemple avec émotion l’épée suspendue au-dessus de la cheminée. Giulia Caperçoit, se lève, passe doucement derrière lui et dépose un baiser sur ses cheveux blancs.)
GIULIA
Il faudra donc toujours que je vous gronde, mon bon oncle!.. Décidément, je cacherai cette e^pée et ce portrait dont l'aspect éveille en vous de si pénibles pensées. CARDONI, se levant .
N’en fais rien, Giulia; ne sais-tu pas qu’il est des douleurs qui portent leur consolation avec elles, et que le souvenir des joies de la patrie calme comme un chant harmonieux les souffrances de l’exilé... Laisse-moi, ma hile, laisse-moi oublier le ciseau de l’artiste devant l’épée du soldat et ne m’interdis pas des jouissances qui depuis cinq ans m’aident à supporter le poids de cette existence d’humiliations et d’infructueux laoeurs.
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LES l'AQl ES VÉRONAISES.
GlüLIA.
Personne ne souffre plus que moi de vous voir assujéti à un semblable travail.
'cÀRnoNi.
Cet art, ma fille , était pour moi une distraction et un plaisir. Alors, il est vrai, je ne pensais pas qu’il dût devenir jamais ma seule ressrurce. Mais si le malheur éprouve cruellement ma vieillesse, du moins, j’ai connu pendant longtemps toutes les joies, tous les bonheurs de la terre... Souvent lorsque le travail a usé le peu de forces qui me restent, je me laisse aller involontairement comme tout à l’heure à une douce rêverie; alors je vois repasser devant mes yeux les années qui ne sont plus : le pauvre exilé redevient le jeune et brillant seigneur de la cour de Louis XV. Je me figure encore assister aux fêtes de Versailles; je prends ma part de ces joyeuses folies qui absorbaient si bien toutes nos pensées que nous n’en avions pas une à donner à l’avenir!... puis, quand l’illusion est passée, quand les riantes images ont disparu, je reprends mon travail avec courage, car j’ai fait pour quelque temps encore ma provision de bonheur!
GIULU.
Mon bon oncle !
CARDONI.
Mais toi, pauvre enfant, quelle condensation trouvestu à tes chagrins?... Depuis si longtemps que tu as quitté la France, c’est à peine si les plaisirs de ton enfance t’ont laissé un souvenir ; tu ne connais encore que les misères de la vie!...
GIULU.
Comment ne serais-je pas heureuse près de vous, mon oncle? Cette courte absence que je viens de faire m’a révélé d’une manière bien puissante l’affection que je vous porte. Si vous saviez combien j’ai souffert à Brescia, loin de notre pauvre maison , malgré les soins paternels de M- Juliano, votre vieil ami.
CARDONI.
J’ai désiré bien vivement ton retour...
GIULIA
Enfin j’ai prétexté une lettre de vous, j’ai dit que vous désiriez me revoir, et me voilà.