L ARDRE
discords, de certains riens désignés sous le nom pompeux d'affaires publiques. Ces petits hommes se taisaient des procès, prononçaient des plaidoyers, portaient des jugements pour décider si la troisième nervure de la cinquième feuille du septième rameau de droite appartenait au propriétaire de la seconde nervure ou revenait à celui de la quatrième.
Parmi l'agitation de ces pauvres êtres, on remarquait l'allure grave de certains personnages. Ceux-ci portaient au menton quatre poils qu'ils appelaient barbe philosophique et leur bouche s'ouvrait volontiers pour injurier la folie des autres. Mais souvent ils n'étaient pas moins fous que les autres.
Quelques-uns des petits philosophes voyageaient de branche en branche ou, comme disait leur murmure, de patrie en patrie. L'un deux, pendant que je le regardais, descendit jusqu'au tronc. Il en fit le tour trois fois, à diverses hauteurs, s'étonnant et se réjouissant de ne plus trouver la multiplicité des branches. Cependant l'odeur des herbes mouillées montait jusqu'à lui et grisait son petit cerveau. Bientôt il se mit à chanter sur un rythme lent et religieux. Et voici ce que disait son hymne : « 0 Unité, ô Toi qui crées et qui supportes les branches et le multiple... O Unité, rien n'est plus profond que toi... »
11 remonta dans les pays habités. Et il allait clamant partout sa découverte; mais les autres fils des branches, occupés à se battre, à plaider, à juger, à négocier des débris de feuilles mortes, ne l'écoutaient point.
Or une bêle, venue pendant La nuil, avait gratté au pied de l'arbre. Je vis que sur Les racines vivaient aussi de petits hommes de la même espèce. J'en remarquai un qui avait la barbe philosophique. Il cherchait je ne sais quoi, dans une espérance qui tâtonne, qui doute et qui s'inquiète. Un hasard heureux ou une sage conduite le guida sur le tronc. Quand il leut bien reconnu, il redescendit précipitamment. Tout en protégeant, avec ses petites mains, ses petite yeux que blessait trop de clarté, il chantait, cet ignorant des branches, à peu près comme avait chanté l'ignorant des racines. « 0 Unité, disait son ode enthousiaste, ô Toi qui domines le multiple. Rien ne s'élève au-dessus de toi, Altitude. Rien, non, rien ne se dresse plus haut dans les cataractes éblouissantes de la lumière. »
La Taupe.
Plusieurs disciples parlaient avec animalion. Ils se dirigèrent enfin vers Psychodore. Et Eubule dit :
— Maître, nous avons fait des efforts sincères pour comprendre ton attitude concernant les choses divines et les dernières profondeurs humaines. Mais toutes ces pensées qui sont par delà la physique, il nous semble que tantôt tu les méprises et les détestes comme des gènes pour l'action, et tantôt tu les aimes comme des biens rares et précieux.
— Si tu peux, appuya Excycle, explique-nous la contradiction qu'Eubule vient de mettre en lumière.
Mais Eubule protesta :
— Tu exagères et tu déformes ma pensée, 6 malveillant : ce qui est une inquiétude d'amoureux, tu en fais une accusation d'ennemi. Même,
Psychodore, je crois parfois, en une lueur d'éclair ou de songe, apercevoir l'unité de ta pensée concernant ces choses. Mais je ne parviens pas à la saisir assez fortement pour l'enfermer dans les mots étroits qui la rendraient sensible
à ceux-ci et qui me permettraient de conserver, bonheur amoindri peut-être mais durable, cette joie large et qui fuit.
— Entendez une parabole, dit Psychodore :
Les taupes, aujourd'hui, sont aveugles. Si quelqu'un les examine superficiellement, il croira que jamais tête de taupe ne connut la lumière. Pourtant, en soulevant les poils serrés comme un tissu, on aperçoit, rapetisses, et sans regard, tristes tels des rois dépossédés, les yeux. Et Ion songe que cette tête n'est pas dénuée par le vouloir de la nature, mais par le crime lentement obstiné de l'habitude ancestrale.
Voici donc, ô mes fils, le rêve pythagoricien que je fis un jour de mélancolie, en regardant une de ces têtes appauvries.
Il y a une myriade d'années, je vivais au corps d'une taupe. Semblables en tout le reste aux taupes d'aujourd'hui, nous jouissions encore de la lumière. Beaucoup parmi nous allaient prêchant : « N'ouvrez jamais les yeux. L'œil n'est pas un organe, c'est un piège qui reçoit dans le travail les poussières et la douleur. » Le peuple écoutait cette sagesse lâche. Celles qui d'abord la repoussaient avec une indignation généreuse finissaient, après avoir souffert plusieurs fois dans leurs yeux, par se soumettre à la nécessité. Quelques-unes pourtant s'obstinaient, proclamaient avec mépris la folie de leur génération et gardaient courageusement les yeux ouverts