LE LIEN CONJUGAL
— Remercions la Nature : elle n'a pas fait l'homme sur le modèle du chien, et elle nous permet de fuir au moment où la volupté s'attristerait.
Mais une femme était derrière nous, qui murmura :
— Hélas! quand elle a oublié une cruauté, comme la Religion et la Cité savent suppléer la Nature !
Je me retournai et je vis, dans les yeux de celle qui parlait, des larmes.
Quoique le physicien fût du pays et parût connaître celle femme, je ne crus pas nécessaire de lui demander si elle était mariée.
L'Arbre.
— Seule, dit Excycle, la logique produit la vérité.
Mais Théomane, d'un accent méprisant :
— La logique csl celle que proprement j'appelle la Stérile ou même, les jours où je ne suis pas généreux pour mes ennemis, l'Apprauvrisscuse. Un syllogisme ne le rend dans sa conclusion qu'une portion de ce que tu lui as donné par les prémisses. Si la fin de ton discours est plus riche que le commencement, tu as été illogique. Or tu es sorti du cercle étroit et désert pour aller vers le vrai ou vers le faux, selon que tu t'es dirigé du côté de l'Un, qui est l'Etre, ou du côté du Multiple, qui est l'Apparence.
— Où trouverai-je donc, selon toi, la mère féconde qui enfante les vérités?
— Je ne sais si elle a un nom chez les philosophes. Mais moi je l'appelle Extase. Car elle me fait sortir de moi et me perd, goutte ivre, dans l'océan divin.
— Que rapportes-tu de tels voyages?
— La vérité, te dis-je. Mais elle n'est pas pensée et parole. Elle est sentiment et émotion.
Quand ma folie amoureuse et qui bégaie lente de la nommer, je l'appelle en tremblant Celle- Qui-N'a-Point-De-Nom. 0 Ineffable...
Tbéomane tremblait, en effet, et ses yeux semblaient regarder un éblouissement que nul ne voyait.
— Le voici ivre comme un bacchant! remarqua Excycle.
De ses deux mains il secoua l'initié comme on réveille un dormeur.
— Veux-tu, demanda-t-il, que nous prenions l'avis de Psychodore?
Vague et lasse, la voix de Théomane fut celle du plongeur qui remonte, sans haleine, des profondeurs de l'eau ou du sommeil.
— Psychodore — dit-il avec le geste fatigué qui repousse à demi — me charme et me désole. Ce sage me montre le néant de la sagesse, la faiblesse d'Antée quand il ne s'appuie plus sur sa mère Gaia, la faiblesse de l'homme quand il refuse de s'appuyer sur Dieu.
Le philosophe passait, une main sur l'épaule d'Eubule. Les disciples qui écoutaient la querelle rappelèrent. Et, parlant plusieurs à la fois, ils exposaient confusément le sujet de la dispute.
— La logique, déclara Psychodore, est un besoin de l'esprit. La réduction du multiple à l'unité est un autre besoin humain. Les satisfactions que l'intelligence se donne, ici comme là, viennent d'elle, non des choses ou de l'être. Or, «ntre le olcin des- choses et l'avidité de la pen-
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séc y a t— il concordance, et l'eau qui nous remplit avait-elle, avant d'entrer dans le vase, la forme du vase? Voilà une question que je laisserai toujours sans réponse, pauvre aveugle, qui uai que mes yeux pour voir mes yeux et, pour juger mon esprit, que mon esprit.
— L'aveuglement dont tu parles, remarqua Théomane, les dieux le subiraient aussi Lien que les hommes. Les dieux eux-mêmes, — s'il ne fallait rejeter ta parole comme une impiété et un désespoir, — ne pourraient affirmer qu'ils savent la réalité des choses.
Psyeliodore secoua la tète en souriant :
— Kuclide peut dire la vérité sur le cercle, parce que sa pensée a créé le cercle. El il n'est pas assez naïf pour s'inquiéter de savoir s'il y a, en dehors de sa pensée, des cercles parfaits et des rayons égaux. Peut-être la pensée des dieux crée les choses comme la pensée d' Kuclide invente 1rs ligures. Peut-être aussi je suis un dieu et j'ai créé mon univers. Mais, si tu regardes L'esprit des dieux comme une réceptivité qui connait un monde composé, en dehors d'eux, de je ne sais quelles réalités, alors ils sont aussi ignorants que l'homme qui, au lieu de projeter hardiment son univers, veut devenir, timide cl servile, la srienee de je ne sais quel univers éi ranger. Alors tu crois qu'ils sont de grands miroirs, mais toi tues un petit miroir. VA ce n'es! pas d'être grande qui permettra à la glace de savoir si elle déforme les objets. Et même quel miroir étrange et actif il faut que tu M)is déjà si lu sais que lu ne sais rien, si lu t'aperçais, en un sursaut, qu'une
seule chose est certaine, à savoir que l'image n'est pas l'objet.
Le philosophe se tut un instant. Puis il reprit doucement :
— Cependant la querelle de Théomane etd'Excycle agitait peut-être tout à l'heure d'autres pensées. Entendez donc, concernant l'unité, une parabole :
Dans un de mes voyages ou dans un mes songes — qu'importe? — je vis un arbre grand et touffu à lui seul comme toute une forêt. Il était peuplé par une multitude innombrable d'hommes très petits. Ils avaient exactement notre forme, mais leur taille était celle de ces fourmis à tête rouge qui sont brutales et folles comme des soldats, qui font la guerre aux autres fourmis et qui ont des esclaves. Les occupations des êtres minuscules qui demeuraient sur l'arbre ressemblaient à celles des Grecs et à celles des Barbares. Les habitants d'une branche livraient des combats à ceux des autres branches. Ils contractaient des alliances comme, pour une expédition dangereuse et difficile, se réunissent deux bandes de brigands ou deux peuples. Ils consentaient des trêves ou écrivaient des traités de paix sur des débris de feuilles qu ils déchiraient dès qu'ils se croyaient les plus forts. Vers le milieu de chaque branche une feuille s'étalait qu'on appelait agora. A des heures peut-être régulièrement fixées, on s'y réunissait pour parler, tantôt avec emphase tantôt parmi des cris