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L'Aveugle.
Excycle avait mis une grosse pierre sur le passage de Psychodorc. Ouand ils approchèrent du danger, il lit une question difficile. Ainsi le vieux philosophe ne prit point garde à l'obstacle, mais il le heurta du pied et fut sur le point de tomber. Or Excycle avait soin de lui donner le bras, et il le soutint avec force.
Puis il éclata de rire, et il dit :
— En vérité, c'est moi qui guide mon guide. Je crains d'avoir pris pour me conduire un aveugle et pour m'empêcher de tomber quelqu'un que ne soutiennent point ses jambes.
— O mes amis, s'écria Psychodorc, écoutez avec quelle grâce le philosophe Excycle raille la philosophie. 11 me parle comme la vieille femme de Thrace parlait au sage Thaïes. Car il aime la prudence des vieilles femmes courbées et qui tâtonnent; et il croit que la sagesse, c'est de toujours regarder en bas.
— Les pierres sont en bas, et aussi les puits.
— Va donc annoncer la vérité à ceux-là qui en sont dignes. Ta vérité me semble intéressante pour les loups, les renards et les autres bètes
auxquelles bergers et laboureurs tendent des pièges. Mais tes yeux de loup, de renard, de lynx peut-être, restent aveugles aux choses humaines. Quiconque regarde uniquement ce qui est là regarde avec des yeux de bête, non avec des yeux d'homme.
— Que veux-tu dire .
— Ce qui est là est chose particulière et sans intérêt. Mais l'homme aime à voir le général et l'universel qui, eux, ne sont point là pour l'œil attentif aux proies ou aux pièges. Voilà peutêtre ce que je veux dire. Je veux peut-être dire d'autres choses encore. Mais entendez plutôt une parabole :
Un aveugle, assis au milieu de la plaine, sentait joyeusement ruisseler sur son visage le soleil. Prenant sa lyre, il s'encourageait ainsi à demi-voix ;
— Chantons la lumière et sa beauté.
Mais une vieille femme qui passait l'entendit. Et je ne vous apprendrai pas si cette vieille était thrace de nation ni si c'était une aïeule du clairvoyant Excycle, car. en vérité, je n'en sais rien. Elle se moqua de l'aveugle, disant :
— Chante, si tu veux, les voix des hommes assemblés, ou le bruit du vent dans les forêts, ou îa tempête qui gronde sur la mer. Chante les choses qui se voient, si je puis dire, avec les oreilles. Quant à la lumière, vraiment, si quelqu'un doit la célébrer, ce n'est pas toi.
— Celui-là seul, affirma l'aveugle, voit réelle-
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ment qui, ayant regardé hier au dehors, regarde aujourd'hui au dedans de lui-même. Mais je soupçonne, ô femme, que tes yeux ouverts restent pauvres sous l'opulence mouvante de la clarté.
Il reprit :
— Comment t'appelles-tu?
— Que t'importe? Tu n'es pas de ce pays, et tu ne connais point mon nom.
— Je ne suis pas de ce pays. Mais tu connais peut-être le nom qu'on me donne dans ma patrie et dans quelques autres patries. Je m'appelle Homère.
L'aveugle n'ajouta pas, avec la voix qui parle, un seul mot. Mais s'accompagnant sur la lyre, il loua, avec la voix qui chante, la lumière et sa beauté.
Quand il se tut, la femme s'écria :
— O Homère, je ne sais quoi m'a engagé à fermer les yeux pendant que vibraient tes accents et ta lyre. Et voici : celte merveille s'est accomplie en moi que, paupières closes, pour la première fois j'ai commencé de voir la lumière.
L'Inconstance des arbres.
Cléobis dit injurieux :
— Depuis une semaine, je te suis et j'écoute. Le premier jour, quand, en parlant des femelles des insectes, tu me faisais songer aux femmes de Corinthe, tu m'as intéressé. Ensuite, je n'ai plus entendu que choses ennuyeuses. Et souvent ce que j'entends m'irrite parce que ta pensée se manifeste fuyante, changeante et infidèle comme une courtisane.
— La pensée, répondit Psychodore, est une vie ou un monde. Son unité féconde produit mille enfants et présente mille aspects. Si le visage qui était sérieux ce malin sourit au soleil de midi, tes yeux refuseront-ils de le reconnaître? Mais je sais des esprits plus naïfs que des yeux d'enfant, plus injustes que des yeux de rival. A ceux-là il n'est pas donné d'apercevoir l'unité dans la richesse et, dans ce qui se meut, la continuité. Cependant entendez une parabole :
Quelque part dans les pays barbares, s'élève une cité singulière, bâtie, en pleine mer, sur
208 LES PARABOLKS CYNIQUES
d'étroites langues de terre et sur des îles minuscules. Ses rues sont des canaux et ses chars sont des barques. Le sol esl occupé tout entier par des maisons, par des portiques et par de rares passages pavés, de sorte qu'on n'y rencontre pas un seul jardin. Plusieurs parmi les habitants meurent sans avoir jamais aperçu un arbre
Un esclave qui n'était jamais sorti de la ville étrange, fut maltraité par son maitre et s'enfuit. En abandonnant la barque qui l'avait porté au rivage, il s'enfonça au hasard dans une campagne où tout l'étonnait. Gomme il craignait d'être poursuivi, il se cacha aux profondeurs d'une forêt.
C'était en hiver. Le solitaire mangeait des racines qu'il déterrait et des bêtes qu'il tuait à coups de pierres ou qu'il prenait dans des pièges ingénieux. Il regardait les arbres avec stupéfaction. Mais peu à peu il apprit à les aimer. La vigoureuse unité du tronc le frappait d'un respect comme religieux. La multiplicité divergente des branches amusait son regard et son esprit, et plus encore la forme riche des rameaux et des ramilles. Les pousses nouvelles, jaunes ou roses, l'émouvaient comme des sourires jeunes.
Bientôt sur toutes les branches, sur tous les rameaux, sur toutes les ramilles, sur toutes les pousses, il y eut une poussière blonde de bourgeons et de feuilles qui veulent sortir.
— Mes chers arbres deviennent malades, soupira l'esclave.
Cette poussière s'étendait, se transformait,
l'inconstance des arbres 209
devenait une frondaison de plus en plus puissante, assombrissait de ténèbres vertes la retraite du fugitif, le couvrait d'un toit frémissant dont chaque tuile semblait vivre. Lui, secouait la tête, mais il ne disait plus rien.
11 quitta l'inquiétant refuge, erra quelques jours dans la campagne. Comme tous le regardaient d'un air soupçonneux, il prit peur et revint dans la foret.
Les arbres étaient encore changés. Gemmes inattendues enchâssées d'un métal vert, ils étalaient partout, parmi les feuilles, les couleurs ivres des Heurs.
L'esclave songeait en tremblant à la puissance mauvaise des dieux.
Il vit tomber des calices et des pétales. Chaque chute lui semblait une menace divine dirigée vers lui. Il s'agenouillait et dressait des bras désespérés.
Puis des fruits se balancèrent que chaque jour alourdissait.
Une nuit, la tempête secoua la forêt et l'esclave s'enfuit poursuivi par la chute furieuse des glands, des faînes, de toutes sortes de grains durs et de fruits qui s'écrasent.
Il rentra chez son maître, implorant sa grâce.
— Qu'est-ce qui t'a fait connaître ton crime? interrogea le maître avec condescendance.
— Je m'étais, — expliqua l'esclave tout frémissant encore, — réfugié parmi des arbres. Dès que je m'habituais à leur aspect, les dieux implacables les enlevaient et les remplaçaient par d'autres tout à fait différents. J'ai uni par
comprendre la volonté du ciel, et je suis revenu. Ceux auxquels l'esclave conta son aventure confuse crurent comme lui que les dieux avaient multiplié les prodiges autour de sa révolte. Le maître, qui était pieux et reconnaissant, éleva un petit temple au milieu de la forêt.
Les Cothurnes.
— Quel dommage, dit Eubule, que tu n'aies pas entendu Excycle. lia parlé magnifiquement, deux heures peut-être, touchant l'égalité d'âme et la modération du sage.
— Le sujet qu'il avait choisi, sourit Psychodore, aurait pu l'engager à un peu plus de discrétion.
— Depuis quelques jours, remarqua Théomane, Excyclc se précipite, pour les motifs les plus futiles, aux colères les plus violentes. Mais, après le fracas et le bouillonnement de sa fureur, — tel un fleuve après une cascade, — il se répand et s'étale en discours sur la douceur et en vastes éloges du calme. De sorte que je m'étonne...
— Tu as toujours été facile à étonner, ô Théomane... Cependant, mes fils, entendez une parabole :
Je connais un satrape du grand roi extraordinairement vaniteux, même pour un satrape. Or, dans une expédition militaire, il dut marcher
longtemps sur la neige et il arriva qu'il eut les pieds gelés.
Depuis, lui qui auparavant restait volontiers dans son palais étendu sur des coussins, on le rencontre tout le jour qui, par les rues de la ville, appuyé sur deux esclaves robustes, fait semblant de marcher. Ses pieds morts, poids inutile, sont alourdis encore «t entravés de cothurnes magnifiques. Faites d'une étoffe d'or et ornées de perles et de gemmes, ces chaussures dont les semelles sont de la plus belle pourpre mise en plusieurs doubles, forment la partie la plus riche de son riche costume. Jadis sa longue robe tombante cachait ses pieds. Maintenant, relevée par une ceinture et par des agrafes, elle laisse voir comme deux gloires les .cothurnes éclatants.