LA STATUE BRISÉE
— Tu ne travailles pas en tenant dans tes , mains une statue déjà faite. Or l'esprit du sculpteur est semblable à sa main : il ne peut à la fois caresser hier et travailler aujourd'hui; mais beaucoup de sculpteurs ne savent point ces choses.
La Peste.
— Certes, dit Eubule, il y a quelque chose d'enfantin à aimer la gloire pour elle-même; mais, parfois, la gloire peut être utile à autrui. Tes paroles, par exemple, si elles se répandaient et si elles duraient, ne sens-tu pas, ô Psychodore, qu'elles feraient du bien aux hommes d'aujourd'hui et à ceux qui viendront pendant les siècles^
— Le blé que produisit le pauvre et le fer qu'il arracha à la terre sont volés par les puissants. Le métal que le mineur rêvait transformé en charrue, ils en forgent des armes; et la pacifique nourriture, ils s'en servent pour fortifier le soldat cruel. Les paroles aussi sont volées par les échos ineptes ou rusés, et elles deviennent des bruits sopiA ou des bruits nuisibles. J'ai entendu déformer en conseils de servitude et de civisme les mots les plus libres de Socrate.
Psychodore songea un instant. Puis il reprit :
— Entendez une parabole :
Un médecin habile vint dans un pays que Jésolait la peste. La plupart des malades qu'il
li)G LES PARABOLES CYNIQUES
soignait, il les guérissait. Il sauva ainsi l'homme le plus riche de la contrée. Or le fils de cet homme, déçu dans son espoir de devenir bientôt maître de grands biens, s'irrita secrètement contre le médecin et, l'ayant attendu la nuit dans un lieu désert, il le tua.
Sur le lieu du crime, le peuple éleva un sanctuaire rustique. On étendit le cadavre sur un lit de pourpre. On venait s'agenouiller devant lui et on disait:
— Continue tes bienfaits, ô Bienfaiteur. Guéris-moi, ô Guérisseur. Sauve-moi, ô Sauveur.
Même des hommes qui ne souffraient point dans leur corps apportaient, pour la continuation de leur santé ou pour le salut de malades qu'ils aimaient, des offrandes et des prières.
Mais, sur le lit somptueux, le dieu que tous imploraient pourrissait. Et, autour de lui, à travers les nuages de l'encens, il répandait les germes de la peste.
Le peuple s'étonnait que, malgré sa grande piété et ses agenouillements devant le Médecin, le mal fût comme un lion dont la fureur grandit et s'exaspère.
Et Psychodore, ayant achevé la parabole,
s'écria
— O mes fils, défendez-vous contre l'être malfaisant que la mort fera de moi. Jetez en hâte sur mon corps un peu de terre et sur mes paroles beaucoup d'oubli.
XL1 Les Couronnes.
— Hélas! — disait Excycle parmi les approbations — nous vivons dans le plus triste et le plus inglorieux des siècles...
Eubule cependant remarquait :
— Mon aïeul avait coutume de lamenter l'infériorité du temps où il vécut. Et j'ai lu de telles plaintes aux livres de toutes les époques.
Après un instant de réflexion, il ajouta :
— La gloire est peut-être faite d'éloignement. Excycle, qui aime les définitions et les formules, pourrait s'écrier: « 0 gloire, toi qui es un effet de perspective... »
Mais Psychodore :
— Entendez une parabole :
Il y a dans un jardin des femmes couronnées. Chacune d'elles dit jalousement :
— Mes sœurs portent de nobles couronnes. Mais moi je suis sans gloire.
Car, comme nota Momus un jour qu'il passait par là, aucune n'a les yeux placés de façon à voir le haut de sa tète.
— Tu crois donc, demanda Excycle, toutes les époques égales ?...
— Ai-je dit que les femmes fussent de la même taille ouïes couronnes du même prix?... Cependant entendez la fin de la parabole.
L'or des couronnes est lourd, et il s'enfonce dans le front meurtri. Ce qui est bas est toujours blessé par ce qui est haut.
Et chaque femme gémit :
— Hélas! hélas! non seulement je suis privée de la couronne brillante qui honore mes sœurs. Mais les Moires ont chargé ma tête de je ne sais quel fardeau et de je ne sais quelle blessure.
De doigts acharnés les femmes stupides s'efforcent d'arracher le fardeau et de le jeter sur le sol. La plupart réussissent, et elles frappent la couronne tombée avec des pieds furieux qui la brisent. Leur piétinement transforme la terre en une boue qui bientôt entoure l'or et le cache.
Mais quelques-unes ne parviennent point à arracher l'or tenacement vivant. Celles-là restent, malgré leur folie, glorieuses et enviées.
La Rainette.
— Le sage dit, selon les temps : Vive le Roi, vive la Ville; vive Philippe, vive Démosthène.
— Non, mon iils. Mais le sage méprise en tout temps la Ville et le Hoi, ces deux tyrannies; Philippe et Démosthène, ces deux folies. Diogène se moquait de l'agitation des Corinthiens assiégés ; et il raillait Alexandre quand Alexandre croyait pouvoir quelque chose pour Diogène comme pour un Aristote.
— Cependant...
— 0 mon fils, tu appelleras donc toujours sagesse la ruse qui vers les choses indifférentes se tord et se penche comme sur un feu pauvre une vieille femme? Tu vanteras donc toujours la souplesse inquiète d'Odysseus et ses déguisements lâches, ou ceux du caméléon, ou encore ceux de la rainette dont on n'a point crevé les yeux.
— Ouelle rainette?
— Celle dont je parle comme un physicien, et à la l'ois comme un homme qui dit une paraholc facile à entendre :
Uette rainette change de couleur suivant l'endroit où elle se trouve. Ordinairement elle est verte; mais aussi elle habite ordinairement parmi les feuilles des arbres. Si elle descend sur le tronc, elle devient brune comme l'écorce. Tel, Alcibiade devenait dans la molle Asie plus voluptueux qu'un satrape et se montrait à Sparte plus sobre et tempérant qu'un citoyen lacédémonien.
Mais si, saisissant une rainette de l'espèce que je dis, tu lui arraches les deux yeux, désormais elle restera toujours verte, comme Socrate et Diogène restaient toujours eux-mêmes.
— Ainsi, c'est toi qui le dis, la sagesse de Socrate et de Diogène était faite d'aveuglement.
— Je connais, ô mon fils, un heureux aveuglement qui est le compagnon noble du dédain. Tu ne t'inquiètes pas de ce que regarde une troupe de femmes bavardes mais tu passes sans voir ce qui les émeut. Tu n'aperçois ni la charogne vers quoi vole le corbeau, ni même l'osselet qui fait courir l'enfant ému. Mais peut-être il y a en toi des choses que tu vois déjà un peu et que l'enfant ignore.
Et Psychodore ajouta :
— Quand*donc, ô mon Excycle, étrangleras-