AVERTISSEMENT
En présentant cet ouvrage au public, nous désirons prévenir un malentendu fort plausible.
Il semble qu'on ne puisse entreprendre le Rationalisme, sans se ranger, au nombre des Pragmatistes ou des Bergsoniens, parmi les adversaires de l'intellectualisme. L'intellectualisme semble aujourd'hui une cause perdue. Au risque de paraître très inactuel, telle n'est pas notre attitude.
Si l'on désigne par intellectualisme, non seulement le goût des plaisirs de l'esprit par opposition à la recherche exclusive des sensations et des émotions, non seulement la nécessité de subordonner l'action à la pensée, mais encore la présomption qu'il n'y a de connaissance proprement dite que dans la pensée « discursive », claire et distincte, nous accueillons volontiers pour notre part le qualificatif d'intellectualiste. La science est intellectualiste ou n'est pas; et telle est notre conviction profonde : il n'y a d'autres méthodes de connaître que celles éprouvées des disciplines scientifiques.
Une des erreurs du Rationalisme fut d'assimiler la bienfaisance d'une loi juridique à la vérité d'une loi scientifique et de conclure, avec Gondorcet : « Une bonne loi doit être bonne pour tous, comme une propo-
L, RouGiER. a
sition vraie est vraie pour tous. » Un des torts du Pragmatisme consiste à opérer la réduction inverse : à ramener la vérité d'une loi scientifique à la bienfaisance d'une loi juridique, ou au succès d'une recette pratique. A quelles fâcheuses confusions cela conduit, la jeunp école du Léonardo l'a bien fait voir. On en arrive immanquablement à supprimer la distinction du fait et du droit, à soutenir que le succès justifie tout, à prôner l'amoralisme. « Qui sait si la vérité n'est pas triste? » se plaisait à répéter Renan. Depuis que l'on commente le texte de l'Ecclésiaste : « Qui accroît sa science, accroît sa peine », on a trop parlé des « illusions vitales », des « préjugés nécessaires » aux individus et aux peuples, pour soutenir qu'une doctrine vraie est infailliblement une doctrine qui stimule la volonté militante et conduit à la réussite dans l'action. Le critérium des Pragmatistes se trouve en cela plus étroit que l'optimisme métaphysique des Rationalistes classiques : ceux-ci se bornaient à prétendre que, en dépit des apparences, si Ton tient compte de l'ensemble des choses et si l'on prolonge l'existence humaine par la perspective d'une autre vie, tout s'arrangera bien finalement pour les bons. Surtout, la théorie instrumentale de la vérité de « l'Humanisme » s'avère comme paradoxale. La science, nous dit-on, ne vaut que comme règle d'action, non comme moyen de connaissance; mais alors on se trouve enfermé dans le dilemme de Poincaré : « Ou bien la science ne permet pas de prévoir, et alors, elle est sans valeur comme règle d'action; ou bien elle permet de prévoir d'une façon plus ou moins parfaite, et, alors, elle n'est pas sans valeur comme moyen de connaissance. »
Le Bergsonisme, admirable de tout point tant qu'il se
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borne à dénoncer les antinomies dialectiques nées de la propension de l'intelligence humaine au réalisme, qui morcelle le continu sensible en corps séparés, qui matérialise les choses de Tesprit et débite en états statiques ce qui, par essence, est dynamisme et devenir, apparaît singulièrement régressif lorsqu'il admet, à côté des procédés discursifs de la science qui étudie les choses du dehors, une « intuition philosophique », propre à les appréhender du dedans. En quoi consiste pareille intuition, capable de nous mettre en possession de l'absolu, en nous installant au cœur du réel? En un effort d'imatjination sympathique par lequel, nous substituant à l'objet étudié, nous lui attribuons <( un intérieur et comme des états d'âme ». Mais cela, c'est de 1 anthropomorphisme ; et, pour parler le langage d'Auguste Comte, voilà que, pour résoudre les antinomies nées du réalisme ontologique, on nous invite -à rétrograder de l'âge métaphysique à l'âge théologique, pour nous satisfaire avec l'animisme des peuples primitifs. Que l'intuition bergsonienne soit anthropomorphique, l'auteur de l'Introduction à la métaphysique s'est plu à nous le dire : « La conscience que nous avons de notre propre personne nous introduit à l'intérieur d'une réalité sur le modèle de laquelle nous devons nous représenter les autres » ; que le Bergsonisme soit, partant, un retour à l'animisme, M. Le Roy l'a très sensément déduit : « Contrairement au sens commun, la matière ne peut être définie que par rapport à l'esprit, son essence exprimée qu'en termes d'âme, et sa réalité suspendue qu'à la vie intérieure et à l'action morale » ; et encore, la tendance de « la philosophie nouvelle )) consiste en toutes choses « à rechercher l'àrae, l'âme spécifiante et vivifiante, et à la rechercher par un effort
vers cette sympathie révélatrice qui est la véritable intelligence ».
Pour s'affranchir des antinomies dialectiques du réalisme ontologique, il suffit de reconnaître ce qu'a de nécessairement schématique la transcription conceptuelle du monde sensible. L'esprit dissèque et simplifie la réalité qui lui est offerte pour la mieux analyser : il n'en retient que les aspects intelligibles, qui respectent les conditions d'invariance de la pensée logique, et qui se trouvent précisément correspondre à ce qu'il y a de plus utile à connaître pour notre survie. Mais, c'est en quoi nous nous séparons du Bergsonisme : une représentation simplifiée n'est pas forcément une représentation déformée, pas plus qu'une traduction résumée n'est inévitablement une traduction infidèle, pleine de contresens et de faux sens. On exagère à vouloir soutenir que le réel est qualité pure et mobilité incessante, si bien que notre pensée, qui n'a prise que sur le stable et la quantité, altère son objet en s'y appliquant.
Il existe des invariants statiques et fonctionnels dans l'universel devenir, et toute variation qualitative est liée à un changement quantitatif concomitant. En recherchant ces invariants, en repérant les divers degrés d'intensité d'une variation qualitative à l'aide des différents états de grandeur du changement quantitatif qui l'accompagne, la science ne falsifie pas la nature. C'est bien plutôt la philosophie nouvelle qui mériterait pareil reproche. En prêtant aux choses innocentes les états d'âme d'analystes très avertis, elle grève la nature d'une vie psychologique que rien n'indique qu'elle comporte. Loin de nous révéler l'essence intime des choses, elle ne fait ainsi qu'ajouter aux données de l'observation positive une fiction de poète.
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C'est sur son propre terrain, celui de l'intellectualisme, que nous nous proposons de réfuter le Rationalisme. Cette « parallèle de départ » est fort différente de celle des Pragmatistes et des Bergsoniens, appliqués à la même lâche. Aussi nos critiques seront-elles d'une tout autre sorte que les leurs. Parmi celles-là, les unes sont notoires; d'autres, utilisant les résultats les plus récents de la Logistique, n'ont pas encore été mises en œuvre. Il a paru intéressant de les faire connaître, en les classant méthodiquement.
On peut s'interroger sur l'opportunité que présente, au début du xx^ siècle, une étude critique du Rationalisme. Qu'ont à faire avec la pensée contemporaine la théorie platonicienne des Idées, les apories sur la possibilité du jugement des Sophistes grecs, l'argument ontologique? Vaut-il bien la peine de ranimer ces cadavres pour se donner la fausse gloire d'en triompher? Une telle manière de voir serait singulièrement superficielle. Les arguments dont se satisfaisaient les Anciens, les apories dont ils s'embarrassaient comme à plaisir, les doctrines étranges qui les sollicitaient, n ont rien perdu de leur crédit auprès de maints penseurs actuels. Qu'est-ce, en somme, que le Cantorisme. sinon un renouveau du réalisme transcendant de Platon? Qu'est-ce qui abîme M, Bradley dans l'Absolu, sinon les antinomies dialectiques dont se divertissaient les Mégariques? Et, pour nous limiter, à quoi se ramène l'entreprise de Hamelin, le dernier des grands Rationalistes français, si ce n'est, de son propre aveu, à réhabiliter l'argument ontologique? A lire, par ailleurs, les ouvrages de MM. Farges. Maritain, Garrigou-Lagrange, on voit que le Rationalisme d'Aristote et de saint Thomas demeure, suivant l'expression de M. Bergson,
« la métaphysique naturelle de Tintelligence humaine » pour toute une catégorie d'esprits distingués, chez qui le dogmatisme de la foi n'abolit pas le sens critique, le don de discernement et Fart délié de la discussion.
Mais rintérêt capital d'une critique du Rationalisme n'est pas là. C'est une vérité commune, sans cesse vérifiée au cours de l'histoire, qu'une doctrine spéculative ne produit et n'épuise la série de ses conséquences pratiques qu'à très longue échéance, quand les circonstances extérieures le lui permettent. Il arrive même alors qu'elle réglemente les actions, lorsqu'elle a cessé de gouverner les esprits. Tel est le cas, par exemple, des philosophes français du xviii^ siècle. Séduits par l'empirisme de Bacon, de Locke, de Newton, que Voltaire avait rapporté d'Angleterre, dans le temps même qu'ils font profession de sensualisme, ils argumentent, ils légifèrent et ils agissent en purs Cartésiens La politique d'Aristote ne correspond nullement à son ontologie : celle-ci comporte l'égalité naturelle de tous les hommes; celle-là enseigne qu'il existe deux catégories d'hommes par nature, dont l'une est naturellement subordonnée à l'autre : les esclaves et les hommes libres. Il a fallu attendre vingt-deux siècles pour que les idéologues de la Révolution déduisissent, des prémisses métaphysiques du Stagyrite, les conséquences politiques et sociales qu'elles comportent. Les Catégories et la Métaphysique posaient une pierre d'attente qui appelait impérieusement les Déclarations des droits de i homme et le Manifeste des Egaux.
Envisagé en ses conséquences pratiques, le Rationalisme paraît encore très actuel. Elaboré à l'époque des Socratiques, assujetti au Moyen Age à servir la théologie en vue de justifier les dogmes de la foi, laïcisé
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depuis et progressivement étendu à toutes les disciplines de l'esprit humain à l'époque du classicisme français, il a fourni son idéologie à la Révolution. Dans la mesure où une période si complexe relève de 1 histoire des idées^ la Révolution apparaît comme une tentative, plus ou moins lucide, cohérente, justifiée et heureuse, en vue de réaliser les conséquences morales, politiques, sociales que comporte le Rationalisme. Dans la mesure où la Révolution commande nos destinées nationales en matière d'institutions, de législation, de jurisprudence, de mœurs publiques et de coutumes privées, de théorie et de pratique, nous sommes tributaires du Rationalisme. Considéré à ce point de vue, il appert que le Rationalisme n'a rien perdu de son empire sur les individus et les collectivités. Tel, qui se croit affranchi de toute croyance métaphysique, qui proteste avec la dernière énergie ne rien devoir à ces philosophies surannées : le Platonisme, le Péripatétisme, le Néo-Platonisme alexandrin, arabe, juif et latin, l'Albertino-Thomisme, le Cartésianisme, l'Hégélianisme, est imbu de préjugés, nés du Rationalisme, qui ne peuvent se justifier que par lui. De cette sorte sont les dogmes, fondés sur une ontologie que la science positive a définitivement condamnée, de l'égalité naturelle, des droits innés, de la souveraineté nationale s'exprimant par le suffrage universel. Les incommensurables bienfaits dont nous sommes redevables à ces généreuses fictions ne doivent pas nous empêcher de reconnaître qu'elles reposent sur de colossales erreurs de psychologie et d'histoire. La meilleure façon de se montrer reconnaissant envers les croyances qui furent bonnes en leur temps, c'est souvent de les délaisser en les dépassant. Les vrais disciples sont ceux qui disent comme Arislote : amicus
Plato, magis arnica, veritas. Que penserait-on d'un anthropologue qui voudrait restaurer les tabous polynésiens, envisagés aujourd'hui comme d'absurdes superslitions et d'abominables pratiques, sous prétexte qu'ils servirent autrefois la cause du progrès, en fortifiant le pouvoir politique^ le lien sacré de la famille, le respect de la propriété privée et de la vie humaine. Il apparaît aujourd'hui que l'idéologie révolutionnaire, dont la destination était surtout critique et négative, a comme épuisé sa mission civilisatrice. De même que notre administration napoléonienne est une fâcheuse anomalie dans notre constitution républicaine, il serait insupportable que l'idéologie rationaliste, au siècle de l'avènement des sciences sociales, continuât à imposer à nos méthodes gouvernementales, à notre travail législatif, à notre mentalité publique, des directives entravant le libre essor de notre développement national et limitant pour l'avenir son champ d'action.
Cet ouvrage doit être considéré comme le premier d'une série consacrée à l'étude du Rationalisme, à la recherche de ses causes, à l'appréciation de sa teneur, au discernement de ses conséquences. Dans notre Introduction^ nous avons esquissé le dessein de notre entreprise pour situer, dans le plan général, la place du présent travail. Mais nous avons eu grand soin de rendre ce dernier indépendant des études qui pourront suivre, de façon à le présenter comme un tout complet, parfaitement autonome. Tel qu'il est, il contient l'esquisse d'une théorie de la connaissance.