CHAPITRE IV L'ARGUiMEi\T A CONSTANTIA SUBJECTl
1. — L'argument a constantia subjecti et la preuve de l'existence de Dieu par les vérités éternelles.
« Les Scholastiques, écrit Leibniz, ont fort disputé de constantia subjecti, comme ils l'appelaient, c est-k-dire comment la proposition faite sur un sujet peut avoir une vérité réelle siée sujet n'existe point*. » Cet argument était couramment invoqué dans lEcole, comme nous l'enseig-ne Gassendi dans ses Objections contre Descartes : a Je remarque seulement que cela semble dur de voir établir quelque nature immuable et éternelle autre que celle d'un Dieu souverain. Vous direz peut-être que vous ne dites rien que ce que Ton enseigne tous les jours dans les Ecoles, à savoir que les natures ou les essences des choses sont éternelles, et que les propositions que l'on en forme sont aussi d'une vérité éternelle"-. »
Pour bien entendre ce dont il s'ag-it, il convient de se reporter à un passage des Topiques (I, 6) où Aristote distingue quatre sortes de propositions : i° Les propositions qui énoncent les propriétés constituant la définition d'un sujet (ooog : genre et différence spécifique), telles que : L'homme est un animal raisonnable ; 2» les propositions qui énoncent
' Noiiv. Essais, IV, 11.
s Descartes, OEuvres, éd. Cousin, t. II, p. 194. — Dans la suite, cette édition sera désignée par la lettre G.
iOO LES PARALOGISMES DU RATIONALISME '
une partie d un tel ensemble de propriétés {yho; : propriété o-énérique), telles que : l'homme est un être animé; 3'' les propositions énonçant une propriété qui, tout en ne figurant pas dans la définition du sujet, lui appartient en propre et peut se démontrer syllogistiquement en partant de sa définition Ciàio'j : propre), telles que : l'homme est musicien ; 4° les propositions qui énoncent un accident {(TL/jUc£o/îxo;), telles que : Socrate a le nez camard.
Les propositions de la première et de la seconde espèce sont analytiques au sens de Kant. Les Scolastiques les appelaient des propositions essentielles, parce qu'elles attribuent à un sujet un prédicat constitutif de son essence et compris dans sa définition, si bien que le sujet le possède par soi et immédiatement, selon ce qui le constitue en propre : per se et primo, secunduni quod ipsum est. Les Scolastiques disaient que les propositions essentielles sont nécessairement vraies, et que leur vérité s'impose invinciblement à notre esprit, dès qu'on en entend les termes. Les propositions de la troisième espèce sont hypothétiquement nécessaires, étant sylloo-istiquement démontrables. Les propositions de la quatrième espèce sont synthétiques et, comme telles, a posteriori ; parmi elles figurent les jugements d'existence, l'existence se comportant comme un accident au regard de l'essence. Etant données ces deux propositions : L'homme est un animal raisonnable et Vhomme existe, la première est analytique et vraie a priori, la seconde est syntliétique et vraie a posteriori, la vérité de la première ne dépendant pas de celle de la seconde.
L'argument a constantia subjecti consiste dès^lors en ceci : La vérité des propositions essentielles est indépendante de Vexistence contingente de leur sujet: par suite elle est éternelle. Ces deux propositions essentielles .• L'homme est un animal raisonnable ; L'homme est un être animé, ne cesseraient pas de demeurer vraies alors même qu'aucun homme sensible n'existerait empiriquement.
Cet argument semble avoir été introduit dans la Scolastique latine par Albert le Grand qui en attribue la paternité aux Arabes : « Avicenne et Algazel enseignent que des propositions telles que : Socrate est homme, l'homme est un animal, sont toujours vraies..., ainsi que toute proposition semblable, dans laquelle l'attribut est inclus dans la notion
du sujet'. » Plus explicitement, il déclare ailleurs : « Il a été rendu manifeste par Avicenne, Algazel et Alfaralii que, quand Tattribut est compris dans la compréhension du sujet, la proposition est vraie, que le sujet existe ou qu'il n'existe pas. Par exemple, que l'espèce humaine et le genre animal existent ou non, cette proposition reste éternellement vraie : L homme est un être animé. Il en est de même de cette autre : Un être animé est un être sensible et une substance, si bien que l'homme est une substance; mais, si l'on partait de là pour inférer que la substance est un être existant, par suite que Ihomme existe, ces philosophes diraient que la conclusion n'est pas valable, parce que l'existence survient k litre d'accident à 1 homme et à l'animal, et n'est pas enfermée dans la définition de leur essence... Telle est la doctrine d'Avicenne, qui s'accorde avec- ce qu'enseigne Porphyre, à savoir que, aucune espèce d'êtres vivants n'existant, la notion d'animal n'impliquerait pas moins celle d'une substance animée douée de sensibilité-. »
On retrouve le même argument chez saint Thomas : « Abstraction faite de tous les hommes individuels, la rationabilité n'en resterait pas moins attribuable à la nature humaine ; — Remotis omnibus singularibus hominibus, adhuc remaneret rationabilitas attribuibilis humanœ natura'-^; » et ailleurs : « Si toutes les créatures venaient à disparaître, néanmoins la nature humaine demeurerait telle qu'à elle conviendrait la rationabilité; — Si omnes creaturae deficerent, adhuc natura humana remaneret talis quod ei competeret rationabilitas*. » Banez a repris l'argument avec la même complaisance : « Que riiomme soit un être animé est une vérité éternelle, si la copule est exprime l'être essentiel et la connexion de la notion d être animé avec celle d'homme. Car le caractère d'être animé appartient de toute éternité à l'essence de l'homme; — Quod homo sit animal est ab ieterno, si est dicat esse essenliale et connexionem animalis cum homine. Xam animal est ab îvterno de essentia hominis -'. »
Des propositions essentielles, non moins que des jugements
« De prœdicab., VIII, 8.
s Ibid., VII, g.
* Quodlibet, VIII, q. 7, a. 7, ad primiim.
* Ihid., ad tertiam.
5 Banez, in /'"", q. 10, a. 3.
mathématiques, on peut tirer la preuve augnistinienne de l'existence de Dieu par les vérités éternelles. Aussi devonsnous nous attendre à voir les Docteurs de la Scolastique rattacher la preuve de saint Augustin k l'argument a constantia subjecti. Pour cela, ils n'ont eu qu'à appliquer les considérants exposés par saint Thomas dans la Somme théologique^ : i° Les choses ne sont dites vraies qu'à la condition d'être représentées dans quelque entendement (res autem dicuntur vene a veritate qme est in aliquo intellectu) : en effet, la vérité consiste dans la conformité entre les choses et leurs représentations mentales ; 2° Or, la vérité des choses immuables ne peut dépendre de l'esprit humain qui est variable dans ses opinions et qui a commencé d'exister, ce qui faisait dire justement à saint Augustin : « Veritas non est fequalis menti : quia esset mutabilis sicut est mens-; » 3° Par suite, s'il n'y avait pas d'esprit éternel où la vérité soit toujours entendue, il n'v aurait pas de vérités éternelles : (( unde si nullus intellectus esset ioternus, nuUa Veritas esset alterna; « 4° Mais il existe des propositions toujours vraies; 5° Donc, il existe un esprit éternel, qui est Dieu. Banez tire de ces considérants le dispositif de sa conclusion : Cette proposition : « L'homme est im être animé, n'est vraie éternellement que dans l'esprit divin, si la copule est désigne la vérité de la proposition, car la vérité réside dans Tentendement et il n'est d'autre entendement éternel que l'esprit divin; — Hominem esse animal non est ab ieterno nisi in intellectu divino, si est dicat veritatem propositionis, nam verum est in intellectu, sed ab fcterno non est alius intellectus nisi divinus^. »
Cette preuve de l'existence de Dieu par l'argument a constantia subjecti n'est pas seulement commune dans l'Ecole ; elle a été reprise par Leibniz et par Kant. Le premier déclare : « Les Scolastiques ont fort disputé de constanfia subjecti, comme ils l'appelaient, c'est-à-dire comment la proposition faite sur un sujet peut avoir une vérité réelle si ce sujet n'existe point : c'est que la vérité n'est que conditionnelle, et dit qu'en cas que le sujet n'existe jamais, on le trouvera tel. Mais on
2 De liberio arbitra, lib. II, c. 12, 84.
3 Banez, in /«"«, q, 10, a. 3.
LES PAKALOGISMES CLASSIQLES 10:î
demandera encore en quoi est fondée cette connexion, puisqu'il y a de la réalité là-dedans qui ne trompe pas. La réponse sera qu'elle est dans la liaison des idées. Mais on demandera en répliquant où seraient ces idées, si aucun esprit n existait, et que deviendrait alors le fondement réel de cette certitude des vérités éternelles. Cela nous mène au dernier fondement des vérités, savoir, à cet esprit suprême et universel qui ne peut manquer d'exister, dont l'entendement, à vrai dire, est la région des vérités éternelles, comme saint Augustin l'a reconnu... C'est là où je trouve l'original des idées et des vérités qui sont gravées dans nos âmes, non pas en forme de propositions, mais comme des sources dont l'application et les occasions feront naître des énonciations actuelles', » Kant cite comme exemple de jugements analytiques le suivant ; « Tous les corps sont étendus » ; en elfet, dit-il, « que tous les corps soient étendus, cela est nécessairement et éternellement vrai, qu'ils existent ou non- ». Dans son traité sur l'Unique fondement possible de la preuve de l'existence de Dieu, il déclare que la preuve de l'existence de Dieu par les vérités éternelles seule est rigoureuse.
II. — Les différentes interprétations réalistes de l'argument.
Pour comprendre la signification de l'argument précédent, il faut se souvenir que les Scolastiques étaient réalistes. Il existe autant d'interprétations différentes de cet argument, qu'il y a d'espèces de réalisme.
Le Réalisme est une solution du problème de la valeur objective des universaux : d'une part, les individus et les événements, qui composent le monde sensible, sont singuliers, concrets et multiples ; d'autre part, nos idées générales de classes et de qualités sont universelles, abstraites et uniques de leur espèce : à quelle sorte de réalités correspondent-elles ? Le Réalisme consiste à dire qu'elles correspondent adéquatement à des réalités extérieures (res) qui existent indépendam-
' iVoi;r. hissais, IX, ir.
* Kant, Entdeckung, éd. Rosenkranz, I, 463.
ment de notre pensée. Il existe deux types de réalisme : le Réalisme transcendant, suivant lequel ces réalités, qui reçoivent le nom d'Idées, de Formes ou d'Essences, jouissent d'une existence séparée en dehors du monde sensible ; le Réalisme immanent, suivant lequel ces réalités, appelées Formes substantielles,Espèces et Genres, Natures ou Essences, sont inhérentes aux individus sensibles de ce monde. Les Platoniciens, les Néo-platoniciens et les Scolastiques ont soutenu tour à tour le réalisme transcendant, différant entre eux sur deux points : i" quel est le lieu des Idées? i° de quoi y a-t-il des Idées; et, en particulier, y a-t-il des Idées des choses singulières et des futurs contingents? Aristote et les Péripatéticiens ont soutenu le Réalisme immanent, différant , entre eux sur trois points : i° une espèce correspond-elle à une essence universelle unique, dont tous les individus de même espèce sont tributaires, de sorte qu'il n'existerait qu'un seul homme universel et éternel; ou une espèce existe-t-elle distributivement dans chaque représentant de l'espèce? 2° dans cette dernière alternative, existe-t-il, en chaque individu, une pluralité de formes substantielles (de genres et d'espèces) ou une seule forme qui contracte et actualise toutes les autres? 3* existe-t-il, en particulier, une forme individuelle, propre à chaque individu singulier, ou le principe d'individuation n'estil pas une forme, mais une matière?
Les deux formes de Réalisme, avec leurs différentes variantes, ont souvent été soutenues simultanément par les Néoplatoniciens grecs, arabes et latins et par les Docteurs scolastiques.
Revenons maintenant à la question : la proposition L homme est un être animé demeurerait-elle vraie, quand bien même il n'existerait aucun homme sensible?
Un péripatéticien y fera la réponse suivante : l'espèce humaine est éternelle, alors que les individus qui lui appartiennent périssent sans cesse; elle est toujours, en quelque lieu de rUnivers, représentée par quelques individus, la perpétuelle génération des individus assurant la pérennité de l'espèce. Dès lors, on peut dire que la vérité de la proposition précédente est indépendante de l'existence, contingente et transitoire, des individus, mais non de l'existence, nécessaire et éternelle, de l'espèce elle-même. Si celle-là venait à disparaître,
^a proposition perdrait tout sens intelligible. Que telle serait bien la réponse d'un péripatéticien, l'averroïste Siger de Braisant nous en porte garantie. Ouvrons, parmi les opuscules où s'exerce son art de délier les sophismes, celui qui porte titre : Qufpstio utrum lnec sit vera : Homo est animal, nullo homine existente •? C'est une réponse directe à un passage du Libellas de intellectu et intelligihili d'Albert le Grand, où il est affiriTié. conformément à l'argument a constantia suhjecti, que la proposition L homme est un être animé demeurerait vraie, alors même qu'il n^existerait aucun homme particulier: « Patel quod nullo existente homine particulari, adliuc hxc est vera : Homo est animal - ». Albert le Grand déduit cette affirmation de cette thèse logique : les propositions essentielles sont toujours vraies, parce qu'elles sont analytiques (prsedicatio per se), au lieu que les propositions existentielles sont synthétiques.
Siger de Brabant ne l'entend pas ainsi : « La nature humaine est quelque chose qui ne peut subsister sans ces chairs, sans ces os et sans quelque spécimen individuel, comme la déterminé pertinemment Aristote, par les principes de sa métaphysique, contre Platon. Si l'on supprime les hommes individuels, on supprime ce sans quoi la nature humaine ne peut pas être et, partant, on supprime la nature humaine. Ces individus une fois détruits, l'homme ne continue pas d'être quelque chose dans la réalité de la nature ; il ne reste ni être animé ni quelque autre chose que ce soit^ ». La proposition d'Albert le Grand perdrait donc tout sens si, en la formulant, on admettait qu'il n'existe aucun homme concret. Siger en conclut que la question, qui a donné son titre à son opuscule, énonce une condition doublement irréalisable. En effet, d'une part, comme l'enseigne la Cosmologie péripatéticienne, les espèces sont éternelles, d'où l'impossibilité physique d'en supposer la disparition; d'autre part, comme l'enseigne la Métaphysique péripatéticienne, la nature ou l'essence humaine n'est jamais séparée des hommes concrets particuliers, passés, présents et futurs, d'où l'impossibilité ontologique de parler dune nature
' Pierre Mandonnet, 0. P., Siger de Brabant; seconde partie : Textes inédits, Louvain, 1908, p. 67 et suiv.
- Libellus de intellectu et intelligibili, tract. II, c. n et m. * Pierre Mandonnet, op. laud., seconde partie, p. 68.
humaine qui en serait distincte. Supposer que la nature humaine existe, en l'absence de tout homme sensible, serait supposer que rhomme ne soit pas homme, ce qui est une contradiction dans les termes, puisque la nature humaine n'existe que par les individus sing-uliers qui la réalisent.
La question dont disputait, en pur péripatéticien. laverroïste Siger de Brabant, se pose encore, dans les écrits du XIII* siècle, sous cette autre forme : Peut-il y avoir de la neige une science véritable, alors même que toute neige serait fondue*? Pour entendre ce dont il sagit, il faut se souvenir qu'au gré du Stagyrite, par suite de la confusion qu'il fait entre la forme et la matière de la connaissance, une science, pour mériter son nom. ne doit comporter que des prémisses et des conclusions éternellement vraies. Dès lors, comment la connaissance des choses qui s'engendrent et périssent tour à tour, pourrait-elle être qualifiée de science? comment la Météorologie ou la Botanique, en tant que sciences, sont-elles possibles? G est, répond Aristote, que les sciences des choses sensibles ne portent pas sur les individus, qui sont transitoires, mais sur les espèces, qui sont éternelles. Cette loi : « La neige en fondant donne de l'eau » fait partie d une science météorologique véritable, parce quelle ne porte pas sur telle neige particulière, qui dure lespace d'un hiver, mais sur la neige et l'eau en général, ou, plus proprement, sur l'espèce neige et sur l'espèce eau qui sont éternelles. Elles sont éternelles, parce qu'il existe toujours, en quelque lieu du monde, de la neige et de l'eau. Mais, si toute cette neige particulière venait k disparaître, la science perdant son objet, cesserait d'exister.
Contre cette leçon devaient nécessairement s'insurger les Docteurs de la foi. Les Ecritures, révélant que le monde a commencé et qu il cessera d'exister, enseignent que les espèces créées ne sont point éternelles. Admettre le Réalisme péripatéticien serait avouer que les propositions essentiellies, telles que : L'homme est un être animé, ont commencé et cesseront un jour d'être vraies; ce serait nier la possibibilité de la science des choses créées et la preuve de l'existence de Dieu tirées des vérités éternelles. Aussi, avec quelle hauteur dans la sécurité de son dédain, Suarez stigmatise-t-il les
' Cf. Duhem, le Stislènie du monde, t. ^^ p. '48-3di.
théologiens modernistes de son temps : « Certains théologiens modernes (Quidam moderni theologi) concèdent que les propositions nécessaires ne sont pas éternellement vraies, mais qu'elles ont commencé d'être vraies avec la création des choses, et qu'elles perdent leur vérité, lorsque les choses périssent. Mais cette doctrine est non seulement contraire à la philosophie moderne, mais même à celle des Anciens, et elle a toujours été condamnée par les Pères de l'Eglise'. »
Par philosophie ancienne, il faut entendre la philosophie inspirée de l'Académie. Un Platonicien eût raisonné ainsi. En dehors de l'existence contingente dés individus sensibles corruptibles', l'espèce humaine possède une existence éternelle au sein d'un Monde Archétype, le Monde intelligible des Idées. Elle n'y est autre que l'Idée exemplaire de l'Homme en soi, d'après laquelle sont dénommés les hommes sensibles particuliers actuellement existants. La science de l'Homme est donc possible, alors même qu'aucun homme sensible n'existerait. En effet, l'analyse de l'Idée de l'Homme révélerait toujours que le caractère d'être animé figure dans la compréhension de cette Idée. Que telle serait bien la réponse qu'adresserait à un Péripatéticien un Platonicien, au sujet de la question posée par Siger de Brabant, ce texte de Syrianus nous en convainc : « Quelle nécessité y a-t-il à ce que les sciences qui ont des choses périssables pour objets soient détruites en même temps que ces choses-là se trouvent détruites? Autant A'audrait dire que les définitions des choses périssables sont anéanties en même temps que les choses définies. Mais, me semble-t-il, puisque l'Idée demeure sauve, alors même que chacun des individus singuliers est destiné à périr, il est nécessaire que la définition demeure sauve, soit qu'il se trouve quelqu'un pour l'énoncer, soit qu'il n'y ait personne -. »
Le Réalisme platonicien, qui admet l'existence d'un Monde archétype, distinct du Monde sensible, et d'un Démiurge
' Dispnt. met., 3i, 12. 39.
- Schniia in Aristotelem Siipplemenlum, p. 85i*, apud Aristotelis Opéra, edidit Academia Regia Borussica, vol. V, Berolini, 1870 (cité par Duhem, le Système du monde, t. V, p. 35o).
1C8 LES PARALOGiSMES DU RATIONALISME
ordonnateur de la matière première, était inacceptable pour les Théologiens chrétiens. Le Monde des Idées platoniciennes devient chez eux l'Intellect divin; il s'identifie avec le Verbe où subsistent, de toute éternité, les idées^ paradigmes, raisons formelles ou causes exemplaires des créatures. « Les Idées, déclare saint Augustin, sont les formes primordiales et comme les raisons fixes et immuables des choses. Elles n'ont point été formées; elles sont donc éternelles et se comportent toujours de même, elles résident dans l'intelligence divine. Bien que n'ayant ni commencement ni fin, tout ce qui commence et finit est formé d'après ces idées. Qui oserait prétendre, en effet, que Dieu ait fait les choses d'une manière déraisonnable? Il reste que toute chose est fondée en raison. Mais la raison de l'homme n'est pas la même que celle du cheval : il serait absurde de le soutenir. Chaque créature a sa raison; et ces raisons, où suppose-t-on qu'elles demeurent, sinon dans l'intelligence du Créateur? Car Dieu, en créant le monde, ne considérait point un modèle placé en dehors de lui, afin d'y conformer son ouvrage : une telle opinion serait sacrilège. Que si l'intelligence divine connaît ces raisons de toutes choses créées, comme il ne saurait y avoir en elle rien que d'éternel et d'immuable, ces raisons formelles, que Platon appelle les Idées, ne sont pas seulement des idées, mais elles sont la vérité même, parce qu'elles subsistent éternelles et immuables et que c'est par leur participation qu'existe tout ce qui est, de quelque manière qu'il soit*. »
Le Réalisme augustinien sera celui de la Scolastique latine. Il se précisera par opposition avec le Réalisme platonicien, en insistant sur deux points : i°le Monde archétype n'est point distinct du Créateur, car la cause exemplaire des choses créées est la même que leur cause efficiente ; 2° on ne doit pas admettre en Dieu une pluralité d'idées réellement distinctes, ce qui équivaudrait à admettre une multiplicité de causes exemplaires, parce que cela compromettrait l'unité absolue de son Essence. L'Essence divine est l'unique exemplaire à l'image de laquelle toutes les choses ont été créées. Dieu connaît les choses par sa propre essence, et les idées qu'il en a se ramènent à la connaissance des diverses imitations possibles ab extra de sa propre Essence.
» De div. qu., 83, q. 46.
Formulée déjà par Scot Erigène*, cette doctrine prend consistance dans le De Universo de Guillaume d'Auvergne qui se pose cette question : « Le Monde archétype est-il le Créateur lui-même, ou bien est-il distinct du Créateur-? » Il dénonce dans cette dernière alternative l'erreur fondamentale de Platon. « Si Platon a voulu entendre que le Monde intelligible ou Monde des espèces est distinct du Créateur, il est nécessaire que ce Monde ait été créé ou fait par le Créateur. Non seulement c'est impossible de l'avis même de Platon; mais, en outre, dans la première partie de cette Philosophie, je vous ai déjà déclaré cette vérité : En tout ouvrier doué de science et qui accomplit son œuvre par le moyen de la science qu'il possède, doit nécessairement exister le modèle (exemplur ) de toutes les œuvres que sa science lui permet d'accomplir; et, en lui, la science ou l'art en vertu duquel et à l'aide duquel il accomplit son œuvre et le modèle sur lequel ou à la ressemblance duquel il travaille sont une seule et même chose. ') Mais, si le Monde archétype « c'est le Créateur lui-même, il est nécessaire d avouer que chacune des espèces ou idées est soit le Créateur, soit une partie du Créateur. Or, dans la première partie de cette Philosophie, nous avons déclaré que le Créateur n'était, d'aucune façon, divisible en parties distinctes. Il est donc nécessaire d'admettre que chacune des espèces ou idées, c'est le Créateur même. Partant, la terre véritable, considérée selon son concept (intentio), c'est le Créateur; il en est de même de l'eau véritable et de chacune des espèces. Il faut donc concéder que toutes les espèces, que tous les êtres intelligibles du Monde idéal sont, par essence et en vérité, un seul et même être, et que cet être est indivisible, qu'il est doué d'indivisibilité au degré suprême ». Les idées ne sont pas distinctes du Verbe de Dieu, que Scot Erigène et Robert de Grosse-Tête appelaient la forme première de l'univers : « Le Monde archétype, c'est-à-dire le le modèle de tout ce que le Créateur a fait ou créé, de tout ce qu'il fera, de toutes les choses susceptibles d'être créées, c'est proprement cette Sagesse que Dieu engendre de toute éternité, que la loi, la doctrine et la foi des Chrétiens nomment, en toute vérité. Fils de Dieu et Dieu... C'est ce Dieu, ce Fils
• De Divisione nalurx. lib. II, c. ii; P. L., CX.\II. Sag.
* De Universo, II* p., éd. 1674, c. xxxviii, coL 790'».
de Dieu que les sag-es et les docteurs, parmi les chrétiens, appellent l'Art du Dieu tout-puissant, Art tout rempli de raisons vivantes '. »
Alexandre de Haies, dans sa Somme théologique, ne tient pas un autre langage. Reprenant la parole de saint Augustin, à laquelle se rapporte le dernier passage de Guillaume d'Au- A^ergne : « Dieu même est l'Art suprême de toutes choses, des choses vivantes comme des choses immuables », il en conclut que, contrairement au Timée de Platon, il ne faut pas distinguer deux principes coéternels, la cause exemplaire et la cause efficiente : « Le modèle ( exemplar) ne diffère pas, dans son essence, de la cause efficiente. » En effet : « La première Essence n"a pas besoin de modèle; elle n'a pas de modèle autre quelle-même... C'est par elle-même qu'elle est cause exemplaire, par elle-même qu'elle est cause finale, et, pour le devenir, elle ne subit aucune addition. Bien que les deux rôles (rationes) de Cause exemplaire et de Cause efficiente se distinguent l'un de l'auti'e, cette distinction ne requiert cependant pas. comme l'admettait.Platon, l'existence coéternelle de deux principes; en effet, la dualité des principes suppose une dualité dans l'essence ; or, ces deux rôles ne résident pas dans deux essences différentes, comme Platon le paraît croire -. » Pareillement, on ne saurait admettre l'existence de plusieurs idées réellement distinctes les unes des autres : « Il y a un Exemplaire, le Monde archétype est un... En effet, comme nous l'avons vu^ la Cause exemplaire est, dans son essence, même chose que la Cause efficiente; s'il y avait plusieurs exemplaires, il faudrait que chacun d'eux fût, dans son essence, même chose que la Cause efficiente ; plusieurs choses seraient donc, par essence, identiques à la Cause efficiente et, cependant, chacune de ces choses différerait de chacune des autres ; mais c'est impossible en vertu de la simplicité de la Cause efficiente; il n'y a donc pas plusieurs causes exemplaires-'. »
Comment se fait-il alors que nous puissions parler des idées des choses créées comme si ces idées étaient multiples et distinctes les unes des autres ? « Lorsqu'on parle d idées mul-
' De Unlverso, II" p., éd. 1674, c. xxxviii, col. 791*. ' Summa. iheolocjica, 11^ p., q. a, membrnm i, ^ Op. laud,, II' p., q. 3, membriini 3.
tiples, c est par suite d'une certaine ressemblance qu'ont les images (diverses) avec le modèle (unique) ; c'est aussi par TelFet d'une sorte d'appropriation à la façon dont nous parlons des modèles et des images quand il s'agit des œuvres de l'art humain ; mais il n'en est pas tout à fait de même ici ; si les idées peuvent être dites multiples, c'est (en les considérant) du côté par lequel elles regardent les choses créées à leur ressemblance* ^iWe.i^aj. »
Saint Thomas consacre définitivement la doctrine de Scot Eris^ène, de Guillaume d'Auvergne et d'Alexandre de Haies : « Dans la Sagesse divine demeurent les raisons de toutes choses, que nous avons appelées plus haut les Idées, c'est-àdire les formes exemplaires, existantes dans l'esprit divin. Celles-ci sont multiples, lorsqu'on les considère respectivement aux créatures ; cependant, elles ne sont en réalité que l'Essence divine, en tant que la ressemblance peut être participée de diverses façons par diverses créatures... Ainsi Dieu même est le premier exemplaire de toutes choses-. » L'Aquinate définit ailleurs les Idées comme des aspects objectifs de l'essence divine, diversement imitable et Conçue comme telle 3.
En résumé, toute chose créée est faite à la ressemblance de Dieu ; c'est de cette proposition que se tire la théorie scolastique des Idées. Or, toute ressemblance implique deux termes, si bien que l'on peut considérer successivement, en chacun deux^ ce par quoi il ressemble à l'autre. Si l'on considère la ressemblance de l'essence divine avec une chose créée, en tant qu'elle en est le modèle, l'essence divine est dite l'idée éternelle et incréée de cette chose. Si, réciproquement, on considère la ressemblance d'une chose créée avec l'essence de Dieu, en tant qu image de cette essence, la créature est dite un être contingent et périssable, qui n'existe que par participation.
Quelle est, dès lors, la réponse des Docteurs scolastiques à la question posée par Siger de Brabant ?
Cette réponse est en partie double.
' Loc, cit.
A. D'une part, ils répondent avec les Platoniciens, qu'encore qu'aucun homme créé n'existerait, il demeurerait éternellement vrai que l'homme est un animal raisonnable. En effet, dans l'intellect divin subsistent éternellement l'idée de l'homme et celle de l'animal, c'est-à-dire la connaissance qu'a Dieu de son essence en tant qu'elle est susceptible d'être imitée sous la forme de l'homme et sous celle de l'animal. Or, l'idée qu'a Dieu de l'espèce humaine implique nécessairement celle du genre animal. Il resterait éternellement vrai, dès lors, que l'homme est un être animé, si même Dieu n'avait créé aucun homme particulier.
Cette doctrine, Suarez la formule en ces termes : « Pour que la science, par laquelle Dieu connait de toute éternité que Vhommc est un animal raisonnable, soit une science vraie, il n'est pas nécessaire que l'essence de l'homme possède de toute éternité une existence actuelle et concrète, parce que le verbe être (pris comme copule) ne désigne pas ici l'existence actuelle et concrète, mais seulement la connexion intrinsèque qui unit les termes extrêmes de la proposition : une telle connexion n'a pas son fondement dans un être réel, mais seulement dans un être en puissance ». Objecte-t-on que cette science de Dieu « ne consiste pas à savoir que l'homme peut être un animal raisonnable, mais bien que l'homme est nécessairement un animal raisonnable, de sorte que l'être en puissance n'est pas un fondement suffisant de cette vérité ? On répondra en niant simplement la conclusion, parce que la nécessité de telles propositions ne consiste pas dans la nécessité absolue pour leurs termes d'exister actuellement d'une façon concrète, mais dans la simple possibilité pour eux d'être réalisables. Ces propositions ne comportent qu une nécessité conditionnelle, à savoir : si l'homme doit être créé, il sera nécessairement un animal raisonnable. Cette nécessité n'est qu'une certaine identité objective de l'homme et de l'animal, que Dieu connaît d un façon absolument simple, alors que nous ne la connaissons que par composition comme rindicjue remploi du verbe être^. »
Tel est l'enseignement que dicte aux Docteurs de la foi le platonisme de saint Augustin. Aussi Suarez s'emporte-t-il contre les Averroïstes, à la façon de Siger de Brabant, ou
' Disp. met., q. 3i, 2, 8.
contre les Nominalistes, à la manière d'Ockam, qui vont prétendant que, « l'existence étant supprimée, l'essence périt, si bien que ces propositions, dans lesquelles les prédicats essentiels sont attribués au sujet, ne sont pas des propositions nécessaires ni des vérités éternelles... Ce f[ui est prouvé ainsi : l'existence étant supprimée, l'essence est pur néant : elle n'est ni substance, ni accident, et, partant, ni corps ni àme, ni rien de cette sorte, si bien qu'aucun attribut essentiel ne peut lui être attribué. En considération de cette difficulté, certains théologiens modernes accordent que les propositions concernant les créatures ne sont pas d'une vérité perpétuelle, mais quelles commencent seulement à être vraies, avec la création des choses, et qu'elles perdent leur vérité, lorsque celles-ci périssent, parce cjue (comme le dit Aristote) de ce que la chose est ou n'est pas dépend la vérité ou la fausseté de la proposition qu on en énonce. Pourtant, cette opinion n'est pas seulement contraire à la philosophie moderne, mais aussi à la philosophie ancienne et à l'enseignement constant des Pères de 1 Eglise, comme on peut le voir d'après ce que dit saint Augustin au chapitre viii du livre II du Libre arbitre : 3 et i font 7 cela est d'une vérité perpétuelle, même s'il n'y avait rien de dénombrable*. »
B. Mais, d'autre part, les Scolastiques déclarent, à lencontre des Platoniciens, que si Dieu cessait d'exister, les vérités éternelles cesseraient d'être vraies, parce que leur objet disparaîtrait avec les divers aspects objectifs de l'essence divine considérée en tant qu'imitable, et qu'elles cesseraient d'être perpétuellement entendues, c'est-à-dire connues par Dieu en tant que telles. Soutenir l'inverse équivaudrait à soutenir l'existence d'un Monde intelligible, lieu des essences éternelles, coéternel à Dieu, à l'égard duquel Dieu serait en quelque sorte subordonné, ce qui est Terreur de l'exemplarisme platonicien.
Une proposition si blasphématoire a le don d'irriter particulièrement les Scolastiques, qui enseignent qu'en dehors de Dieu rien ne peut exister qui n'ait été créé par lui. C'est ainsi qu'au nombre des propositions condamnées le i3 janvier 1241 par l'Assemblée des Maîtres réunis par Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, figure la suivante : « Beaucoup de
* Disp. met., 3i, 12. 39.