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I. — Le Rationalisme en tant que théorie de la connaissance

Le Rationalisme repose sur la distinction de deux sortes de vérités : les vérités empiriques ou a posteriori, les vérités rationnelles ou a priori. Les vérités empiriques sont contingentes, particulières, revisibles et approximatives; les vérités rationnelles sont nécessaires, universelles, éternelles et absolues. Les premières, dans le cas le plus favorable, s'accompagnent d'évidence assertori([ue, c'est-à-dire de l'évidence intuitive qui résulte de faits dont en constate l'existence sans en comprendre le pourquoi; les secondes s'accompagnent de certitude apodictique, c'est-à-dire du discernement de leur raison d'être. Les propositions des sciences de la nature, telles que « le phosjîhore fond à 44 degrés », sont des vérités empiriques ; les propositions des sciences mathématiques, telles que « i deux et deux font quatre » ou « la somme des angles d'un triangle est égale à deux angles droits », sont des vérités rationnelles.

A ces deux sortes de vérités correspondent deux facultés intellectuelles bien distinctes. Les vérités d'expérience relèvent de la perception extérieure et de l'entendement discursif qui élabore les données des sens sous forme de concepts et de jugements empiriques et qui enchaîne des syllogismes. Les vérités rationnelles dépendent d'une faculté intellectuelle ^ indépendante de la perception sensible et de l'entendement discursif, appelée par Platon vo-h'Jt-q, par opposition k\di èiy.voix: par saint Augustin ratio superior, par opposition à la ratio inferior^] et que les philosophes de l'âge classique désignent communément du nom de raison ou de bon sens.

La .laison est une et indivisible, immuable dans le temps

' De Trinilnte, XH,c. i : « ratio superior, qiia- inLcndit ;etcriiis conspiciendis aiit consulendis; ratio infcrior, qua' infendit temporalibus. »

et identique dans l'espace. En elTet. les vérités qu'elle appréhende sont éternelles, et, par suite, les mêmes à toutes les époques ; nécessaires, et, par suite, ég-alement entendues par tous les esprits. L'esclave interrogé dans le Ménon montre qu'il sait tout autant de géométrie que Socrate. La doctrine du vsv; r:oir-Ly.6; d'Aristote a pour aboutissement la théorie de l'unité de l'intellect actif d'Averroès. Descartes estime que « les sciences ne sont rien autre chose que 1 intelligence humaine qui reste une et toujours la même, quelle que soit la variété des objets auxf[uels elle s'applique^ » ; et, sur sa foi, on admet, aux siècles suivants, que le bon sens ou la raison est naturellement égale en tous les hommes'-.

La raison n est pas seulement invariable et égale chez tous, parce que les vérités rationnelles sont éternelles et nécessaires; elle 1 est aussi en vertu de l'antique distinction aristotélicienne des caractères spécifiques ou essentiels, qui sont communs à tous les individus d'une même espèce, et des caractères individuels ou accidentels qui distinguent et singularisent chaque représentant de la même espèce. Les caractères spécifiques sont invariables, ils ne sont pas susceptibles de plus ou de moins, ils ne peuvent pas exister à différents degrés d'intensité chez les différents individus d une même espèce; les caractères individuels seuls sont susceptibles d exaltation et de rémission. La raison étant la différence spécifique du genre humain, il suit que les hommes ne peuvent être plus ou moins raisonnables, « car pour la raison ou le sens, dit encore Descartes, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend homme et nous distingue des bêtes, je veux croire qu'elle est tout entière en un chacun, et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes qui disent qu'il n'y a de plus ou de moins qu'entre les accidents, et non point entre les formes ou natures des individus d'une même espèce'^ ».

Cette conception de la raison conduit à la théorie cartésienne de la science. La science est a priori et déductive, non a posteriori et inductive. comme renseignaient Aristote et Bacon.

1 ReguliL'. IX

- Discours de In Méthode. \l.

■■■ Ibid., VI. 2-3.

Les sciences sont déductives, en ce sens (jue leurs propositions peuvent rigoureusement se déduire d'un petit nombre de principes premiers, en vertu des règles de la logi([ue formelle. Elles sont a priori, en ce sens que ces principes ne sont pas tirés par induction de l'expérience ; ils sont découverts par la raison, h l'occasion des données de l'expérience. On peut, d'ailleurs, admettre soit qu'il existe des principes propres à chaque science particulière, irréductililes entre eux, ou, au contraire, que les principes propres se réduisent aux notions communes de la métaphysique. Dans ce cas, l'unité de la science est parfaite. Telle est la conception qui inspire à Descartes les lignes suivantes : « Premièrement, j'ai tâché de trouver en général les principes ou premières causes de tout ce qui est ou peut être dans le monde^ sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul qui l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaines semences de vérités qui sont naturellement en nos âmes*. » Descartes se propose de déduire de ces principes l'ensemble des vérités scientifiques, à l'aide de ces longues chaînes de raisons toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, car « toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entresuivent en même façon, et. pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes des autres, il n'}' en peut avoir de si éloignées auxquelles on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre- ».

Non seulement les principes des sciences théoriques sont a priori et nécessaires, mais aussi ceux des sciences pratiques, politiques et morales. « Il paraît que les vérités nécessaires, » lit-on dans la préface des Nouveaux Essais de Leibniz, « telles qu'on les trouve dans les mathématiques pures et particulièrement dans l'arithmétique et dans la géométrie, doivent avoir des principes dont la preuve ne dépende point des exemples, ni par conséquent du témoignage des sens. La logique encore avec la métaphysique et la morale, dont l'une forme la théologie et l'autre la jurisprudence naturelles toutes deux, sont pleines de telles vérités ; et, par conséquent, leur

' Discours de la Méthode, VI, 63-64.

» Ihid., VI, 19.

preuve ne peut venir que de principes internes, qu'on appelle innés'. »

Que la connaissance des principes de la morale soit a priori. évidente et certaine, c'est ce qu'afiirme Barbeyrac dans l'introduction de sa traduction du traité de Pufendorf sur le Droit de la nature et des gens : « Il ne me paraît pas vraisemblable que le Créateur nous ayant donné des facultés suffisantes pour découvrir et démontrer avec certitude quantité de choses spéculatives, que l'on peut ig-norer impunément, comme tout ce grand nomljre de vérités mathémati(pies reconnues incontestables de tous ceux qui en comparent les preuves et les principes^ ne nous ait pas rendus capables de connaître et d'établir avec la même évidence les maximes de la morale, où sont contenus les devoirs qu'il exige de nous indispensablement, et de la pratique desquels dépend notre bonheur. Mais, outre cette raison, dont la bonté de Dieu ne nous permet pas de douter, en voilà une autre tirée de la nature même de la chose et qui seule serait assez forte pour convaincre toute personne raisonnable de la possibilité qu'il y a de réduire la science des mœurs à un système aussi bien lié que ceux de la géométrie, par exemple, ou de la mécanique, et fondé sur des principes aussi certains. Il n'est pas question, dans la morale, de connaître l'essence réelle des substances. Il ne faut qu'examiner et comparer avec soin certaine relation que l'on conçoit entre les actions humaines et une certaine règle. » Il y a plus : « Ajoutons ici que les démonstrations des vérités spéculatives sont beaucoup plus composées et dépendent dun plus grand nombre de principes que les démonstrations des règles de la morale. Pour s'en convaincre, il ne faut que comparer les Eléments de géométrie avec un petit système méthodique des devoirs que la loi naturelle prescrit aux hommes ; et, en même temps qu'on éprouvera la A'érité de ce que je viens de dire, on reconnaîtra aussi, à mon avis, qu'il est incomparablement plus facile de comprendre les principes et les raisonnements du second livre que les théorèmes, les principes et les démonstrations du premier'^. » De même. Cousin dira : « La morale a ses axiomes, comme les autres sciences. Soit

• Nouveaux Essais, préface, éd. Janel, p. xm,

- Pufendorf-Barbeyrac, ie Droit de la, nature et des gens, Amsterdam, 1734 préface du traducteur, § 2.

donnée l'idée de limpôt, je me demande si celle de le garder lidèlement ne s'y attache pas tout aussi nécessairement qu'à l'idée du triangle s'attache l'égalité de ses trois angles à deux droits*. »

Comme Leibniz, comme Malebranche, comme Barbevrac pour les principes de la morale, Grotius, Leibniz, Montesquieu professent que les principes du droit sont des vérités éternelles, non seulement antérieures à l'institution sociale et à la loi positive, mais indépendantes de la volonté même de Dieu qui ne saurait les modifier. Dans l'Esprit des Lois, Montesquieu déclare qu'il existe « des rapports d'équité antérieurs à la loi positive qui les fonde », ce qu'il entend ainsi : « Avant qu'il y eut des êtres intelligents, ils étaient possibles : ils avaient donc des rapports possibles, et, par conséquent, des lois possibles. Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire . qu'avant qu'on eût tracé de cercle tous les rayons n'étaient pas égaux'-. »

Les principes delà morale et du droit forment un système de lois universelles, que chaque homme venant en ce monde connaît par les lumières de la raison : « La justice et la nécessité de ces lois naturelles, essentielles et universelles, enseigne Le Mercier de la Rivière, sont d'une telle évidence, qu'elles se manifestent à tous les hommes, sans le secours d'aucun signe sensible : aussi ne sont-elles point insérées dans les recueils ordinaires des lois ; c'est dans le code même de la nature quelles se trouvent écrites, et nous les y lisons tous distinctement à l'aide de la raison, de cette lumière qui illuminât oninem hominem venientem in hune mundum^. » Le droit positif se déduit du code de la nature, fondement de « l'ordre essentiel des sociétés », auquel on donne le nom de droit naturel. « La législation positive, écrit Quesnay, n'institue pas les motifs ou les raisons sur lesquelles elle établit ses lois... Les lois positives, justes, ne sont donc que des déductions exactes, ou de simples commentaires de ces lois primitives qui assurent partout leur exécution autant qu'il est pos-

' Cours de l'hixloire de ht philosDpItie moderne, I. Il, p. 296.

* L'Espril des Lois, liv. I, chap. i.

* L'Ordre naturel et essentiel des Sociétés poli li(i nés, 1767, éd. Depitre ^Collection des Ik'onomisles et des Réformateurs sociaux de la France), p. 56.

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sible. Les lois fondamentales des sociétés sont prises immédiatement de la règ-le souveraine du juste et de 1 injuste absolu, du bien et du mal moral*. » Plus explicitement encore, Condorcet déclare : « Les lois ne sont, ne peuvent être que des conséquences, des applications du droit naturel-. » Il entreprend là-dessus Montesquieu, pour avoir enseigné qu'à chaque climat et à chaque peuple convient une Constitution propre : « Comme la vérité, la raison, la justice, les droits des hommes, l'intérêt de la propriété, de la liberté, de la sûreté sont les mêmes partout, on ne voit pas pourquoi tous les Etats n auraient pas les mêmes lois criminelles, les mêmes lois de commerce. Une bonne loi doit être bonne pour tous, comme une proposition vraie est vraie pour tousK » Ni l'expérience, ni l'histoire ne sauraient conduire inductivement l'économiste à la connaissance de ces lois. La raison seule a qualité pour découvrir ces vérités o^énérales, qui dérivent nécessairement de la nature de l'homme et de la société, et constituent « une justice universelle commune à toutes les Constitutions^ ». Gomme Pufendorf, Barbe vrac et Turgot, Condorcet ne doute pas que l'économie politique ne soit une science aussi certaine que la mathématique, et il applique résolument aux sciences politiques et morales la conception cartésienne des sciences spéculatives : « Ce n'est point dans la connaissance positive des lois établies par l'humanité qu'on doit chercher ce qui convient d'adopter, c'est dans la raison seule ; et l'étude des lois instituées chez les différents j^euples n'est utile que pour donner à la raison l'appui de l'observation et de l'expérience, que pour leivr apprendre à prévoir ce qui peut ou ce qui doit arriver '. » L'expérience ne doit intervenir en matière juridique, comme en physique pour Descartes, qu'en deux occasions : pour fournir au législateur les données des problèmes pratiques qu'il aura à résoudre en partant de principes connus H priori; pour vérilier après coup les lois particulières déduites de ces principes. Une bonne législation et un bon gouvernement sont valables pour tous les peuples, grands ou petits, à quelque degré de civilisation qu ils se trouvent. Lorsqu'il

' L? Despotisme de la Chine, chap. vm. § 6. - Œuvres, X, ogl-ôgS.

OEuvres, I, 878 ' OEiivres, XII, 269.

Essai sur Le calcul îles prohabililés, Discours préliminaire, i.

rédige son opuscule : De V origine et des progrès d'une science nouvelle, Dupont de Nemours se propose de déduire de la Phvsiocratie « les lois nécessaires d'un gouvernement fait pour l'homme et propre à l'homme de tous les climats et de tous les pays* ».

La même méthode a priori et déductive est applicable à la politique d'un Etat : « C'est dans la nature éternelle de l'homme et des choses que ceux qui suivent cette méthode cherchent les principes inaltérables et universels. S'ils s'arrêtent k discuter les questions que les événements font naître, c'est toujours pour en ramener la discussion à ces principes généraux. Ils voient l'avenir dans le présent. Ils recherchent ce qui est vrai, ce qui est juste, et sont sûrs d'avoir trouvé ce qui est utile-. »

Non seulement les principes des sciences théoriques et pratiques sont a priori et nécessaires, mais aussi ceux des sciences poétiques, pour reprendre la classification d'Aristote. Il existe des règles inflexibles qui régissent la confection des œuvres d'art, comme il y a des lois invariables qui gouvernent la production des phénomènes de la nature : « Les règles de la poésie et de l'éloquence, dira Geoffroy en 1807, fondées sur la nature, sont immuables comme elles. » Au xviii^ siècle, la lutte est vive entre les romantiques, comme Mercier et Cubières revendiquant, avant la préface de Cronnvell, les droits illimités du génie, et les classiques, tels que d'Alembert, Marmontel, Voltaire, Lemercier, La Harpe, qui le veulent contenir dans le respect des sagesses éternelles. Aux intempérances des premiers, les seconds opposent le dogmatisme raisonnable des « principes du goût ^ ». Ces principes sont de tous les temps et les règles du Beau sont vraies au même titre que les théorèmes mathématiques. Cette analogie inspire VEssai sur le Beau du Père André, qui est un traité d'esthétique cartésienne : « Dans les choses purement abstraites, l'accord des hommes est universel, au moins dès qu'on les leur fait comprendre : les vérités géométriques, arithmétiques, et celles d'un genre semblable sont les mêmes partout... Est-il possible

* De VorUfinc el des progrès d'une science nouvelle, 1768, éd. Dubois (Coll. des Econ. el des Réf. soc. de la France^ p. 35.

* (^ondorcet, OEuvres, X, 70-71.

3 Cf. D. Mornet, le Homanlisme en France au XVIII' siècle : troisième partie, chai). ' '"'■ "•

([u'il y ait des hommes, et même des philosophes, qui aient douté un moment s'il y a un beau essentiel et indépendant de toute institution, qui est la règle éternelle de la beauté visible des corps*? » Ailleurs, le révérend Oratorien se résume ainsi : « Je dis donc qu'il y a un beau musical essentiel, absolu, indépendant de toute institution^ même divine"-. »

Il convient de fonder la Poétique sur la raison, comme toute chose. Elle relève, elle aussi, de la « méthode que Bacon et Descartes ont appliquée à la philosophie'^ ». De même que, pour franchir le seuil de l'Académie, il fallait être géomètre, pour pénéti-er dans le Temple du goût, qui n'est qu'une dépendance de celui de la raison pure, il sera bon d'être mathématicien : « Piien ne prépare mieux que les mathématiques à bien juger des ouvrages de l'esprit^ », disait, au début du XYiii*^ siècle, l'abbé Terrasson ; et;, conciliant, d'Alemberl publiera un « Dialogue entre la poésie et la philosophie pour servir de préliminaire et de base à un traité de paix et d'amitié perpétuelle entre l'une et l'autre ». Lors({ue Morelly, dans son Code de la Nature, établira le plan de la Cité future, il l'imaginera suivant les règles d'une architecture d'Etat, inspirée par la droite Raison.

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