II. — Le Rationalisme en tant que métaphysique
Toute théorie de la connaissance suscite un certain nombre de problèmes métaphysiques. Tout problème métaphysique reçoit un certain nombre de solutions typiques qui épuisent toutes les alternatives possibles. Si 1 on peut donner le nom de Rationalisme aune théorie de la connaissance bien déterminée, plusieurs métaphysiques rivales revendiquent le privilège de cette appellation.
Le premier problème qui se pose est celui de la présence en nous d'une raison qui apparaît dans la nature « comme un empire dans un empire », car elle est donnée d'un coup, étant une et entière en un chacun. Les Platoniciens l'assimilent à
' Hssai sur le Beau, Amsterdam. 1709, p. 8-<j.
* Op. cit., p. i38.
^ Cité par Mornet, op. laud., p. 170.
'• Cite par Morncl. op. laud., p. 180.
une mémoire; les Stoïciens y voient une étincelle jaillie, en chaque créature, de la partie non dégradée du feu divin primitif qui est Zeus ; les Chrétiens et les Cartésiens y reconnaissent une substance spirituelle simple, l'àme rationnelle, qui anime le corps et qui est, en chacun de nous, un don de Dieu; d'autres y avouent une structure mentale spécifique, propre à tous les êtres humains, au même titre que leur structure organique, sans s'interroger sur le bien-fondé de cette analogie et le prodige dune telle structure. La plupart parleront de la raison comme d'une notion commune dont il n y a pas lieu de rechercher l'origine ni de vérifier le fondement. Les écrivains du xviii*^ siècle, passant du type d'explication théologique au type d'explication métaphj^sique, la désigneront sous le nom de Lumière naturelle. Dans la langue des Pères de l'Eglise et des Scolastiques, cette expression signifiait que nous sommes doués de raison en A'ertu de notre nature ontologique, de notre essence; elle désigne maintenant que la raison est un don de la Nature plutôt que de Dieu.
L'acte, par lequel la raison appréhende les vérités éternelles, pose un nouveau problème.
Elle dépend de ce que l'on considère comme le lieu des vérités nécessaires. Celui-là est assimilé tantôt à un monde archétype séparé, tantôt à lintellect divin, tantôt à l'intellect humain. Dans le premier cas, l'acte d'intellection de la raison se réduit à une simple réminiscence des vérités que l'àme a une fois contemplées dans une vie antérieure ou encore à une intuition directe des réalités transcendantes que sont les Idées platoniciennes. Dans le second cas, cet acte est assimilé à une vision en Dieu, « livre naturel de l'intelligence humaine », dit Guillaume d'Auvergne', ou à une illumination divine intérieure. Dans le troisième cas, les vérités éternelles étant innées en nous et déposées par le créateur dans notre esprit, comme sa marque sur son ouvrage, nous en prenons conscience à l'occasion des données des sens. Enfin, les Criticistes considèrent ces formes pures de la sensibilité, les schémas transcendentaux de l'imagination, les catégories et les principes directeurs de l'entendement, les idées régulatrices de la l'aison comme les
' De animn. Orléans. 1674. t. II. p. 21 1. — (>omp. Baumiiarlncr, Die Erkcnntnislehre des Wilhehn vnn Auvergne, in Beilnifie ziim (îeschichle der Philosaphie des Millelallers, Mi'inster. 1898. p. 100.
principes architectoniques d'une structure mentale spécilique (jui appartient, d'une manière indivise, à l'humanité tout entière.
Un dernier problème est celui de l'accord des vérités rationnelles et des vérités d'expérience. Il n'existait pas pour les Eléateset pour Platon qui opposaient, en ime rigoureuse antithèse, le monde intellig'ible des vérités nécessaires et le monde sensible des jugements empiriques. Il en fut tout dilléremment lorsque la .science péripatéticienne et la science de la Renaissance eurent prouvé que l'univers sensible est intelligible, au moins en partie, et que les deux mondes, distingués par Platon, fusionnent intimement. L'application, que Ion tenait pour rigoureuse, des mathématiques aux phénomènes physiques, montrait l'adéquation de l'esprit et de la nature. Les Anciens en faisaient déjà la remarque : les sons rendus par les cordes vibrantes et les intervalles musicaux obéis.sent à des rapports numériques invariables; la trajectoire des astres errants s'explique par le mouvement indéfiniment répété des excentriques et des épicj'cles. Mais, surtout, les grandes découvertes de la Renaissance montrèrent que tout est conçu avec ordre et mesure dans l'univers. Kepler découvre qu'une des sections coniques, étudiée deux mille ans auparavant par les Grecs, l'ellipse, rend compte de l'orbite des planètes; le sinus géométrique se trouve jouer avec Descartes un rôle dans l'indice de la réfraction de la lumière; la série des nombres irripairs représente avec Galilée les espaces parcourus par un corps qui tombe librement dans le vide ; la loi des surfaces sphériques" ^proportionnelles aux carrés de leurs rayons se révèle comme étant celle de la gravitation newtonienne et de toutes les forces rayonnantes ; l'équation de l'hyperbole équilatère traduit, avec Mariotte, la loi de la compression des gaz parfaits : 'Asi o 9éo; '/e'jiy.s7pei. se fût écrié Platon à ce spectacle : « 0 grand Chorège, les vérités qu'énonce le géomètre ne sontelles pas les lois divines auxquelles tu as assujetti l'àme harmonieuse de l'univers ». (( Dum Deus calculât fit mun- <Jns », disait Leibniz : la nature est le résultat de cette algèbre immense qu'est la création. Elle nous donne, sous forme d'intégrations achevées, le résultat de calculs dont nous ne pourrions jamais analyser tous les termes, ni sommer tous les éléments.
Une telle harmonie des mathémati([ues et de la nature ne
peut s'expliquer que par un finalisme providentiel qui a composé tout exprès les lois de notre esprit et de la nature sur le même plan. Comment s'expliqueraient, sans cela, la simplicité des lois physiques, et ce principe de moindre action qui suffit, disait Leibniz, « à rendre raison presque de toute l'Optique, Gatoptrique et Dioptrique » ; qui devint, peu après, avec Maupertuis et Hamilton, un des principes de la mécanique classique, et le seul même qui subsiste dans celle de Hertz. Parlant de lui. Euler ne laisse pas de déclarer : « Comme la construction du monde est la plus parfaite possible et qu'elle est due à un Créateur infiniment sage, il n'arrive rien dans le monde qui ne présente des propriétés de maximum et de minimum. C'est pourquoi, aucun doute ne peut subsister sur ce qu'il soit également possible de déterminer tous les effets de l'univers par leurs causes finales, à l'aide de la méthode des maxima et des minima, aussi bien que par leurs causes efficientes*. » Leibniz ne prétendait pas faire autre chose quand, aidé de l'analyse combinatoire et du calcul des probabilités, il voulait déterminer le monde possible actualisé par Dieu, c'est-à-dire celui qui réalise le maximum de compossibles.
Le Kantisme prétend se soustraire à la nécessité d'une telle explication théologique, grâce à sa révolution copernicienne. L'accord des lois de la nature et des principes de 1 entendement résulte d'une législation de l'esprit sur la nature. Mais comment une nature inordonnée pourrait-elle devenir k gesetzmiissig », du fait que nous ne pouvons penser le « divers de l'intuition » qu'assujetti à certains rapports nécessaires? Comment la réalité en soi peut-elle se modeler sur les catégories de notre entendement après s'être étalée dans l'espace et le temps à travers le prisme déformateur de notre sensibilité? La difficulté est si grande que les successeurs de Kant ont supprimé un des termes en présence : l'adéquation de l'esprit et de la nature, des catégories de la pensée et des formes de 1 être, s'explique par leur identité : c'est le réalisme de l'Idée.
Ainsi, la croyance en des vérités nécessaires a tout naturellement conduit aux divers systèmes métaphysiques qui posent en principe l'unité de la raison humaine et son adéquation partielle ou totale avec la nature.
' llulcr, Melhixhix inveniendi lineaa ciirvas mnxinii mininiive proprielale- (jaiidenles, sive soliilio ]>robleinatis isnperimetrici. Lausanne et Genève, 1744.
III. — Le Rationalisme en tant que morale : l'égalité et les droits naturels de l'homme.
Une des premières conséquences pratiques «du Rationalisme, envisag-é en tant que morale, est la croyance en l'éf^alité naturelle dés hommes. L'homme étant pour les Rationalistes un animal raisonnable, et la raison étant « une et entière en im chacun », il suit (|ue tous les hommes, en tant que tels, sont égaux par nature, affirmation que^l'on traduit souvent par cette formule : un homme en vaut un autre.
Cette croyance est commune aux xvii" et xYin*^ siècles : elle est partagée aussi bien par les théologiens que par les Encyclopédistes, par les Cartésiens que par les Sensualistes. C'est Bossuet qui écrit dans sa Logique : « Etre homme convient également au plus sage et au plus fol, sans qu'on puisse jamais dire, en parlant proprement et exactement, un homme plus homme qu'un autre. De là est né cet axiome de l'Ecole : ([ue les essences ou raisons propres des choses sont indivisil)les, c'est-à-dire qu'on n'en a rien ou qu'on les a dans toute leur intégrité* » ; c est Voltaire, dans VEssai sur les mœurs: « La nature humaine est partout la même » ; et encore : « Tout ce qui tient intimement à la nature humaine se ressemble d'un bout de l'Univers à l'autre... L empire de la coutume répand la variété sur la scène de l'univers : la nature y répand l'unité- » ; c'est d'Holbach, dans sa Morale Universelle : « Quelle que soit la variété prodigieuse que l'on trouve dans les individus de l'espèce humaine, ils ont une nature commune qui ne se dément jamais », le concept de nature, appliqué à 1 homme, étant défini comme chez les scolastisques : « l'assemblage des propriétés et des qualités qui le constituent ce qu'il est, qui sont inhérentes à son espèce, qui la distinguent des autres espèces d'animaux ou qui lui sont communes avec elles-^ » ; c'est Mably, dans ses Principes de Morale .' « La troisième chose que je demande, c'est que mon philosophe soit persuadé que
' Loffiqiie, chap. xxviii. — Comp. Descartcs, 7?e/j. aux H'^ Obj.,C. II. 276: « II me semble que vous n'avca pas pris garde à ce que disent communément les philosophes, que les essences sont indivisibles. »
- Essai sur les mœurs, chap. c.\cvii; Œuvres, éd. Garnicr, t. XIII, p. 182.
^ La Morale universelle, chap. 11.
14 LES P.VRALUGlSMtlS DU RATIONALISME
les hommes sont égaux entrer eux, qu'il parvienne a aimer cette vérité* » ; c'est Morelly, dans le Code de la Nature : « Dans Tordre moral, la nature est une, constante, invariable... Donc tout ce qu'on peut alléguer de la variété des mœurs des peuples sauvag-es ou policés, ne prouve point que la Nature varie- »; c'est Baljœui", dans le Manifeste des Egaux : « Nous sommes tous égaux, n'est-ce pas? Ce principe demeure incontesté, parce qu'à moins d'être atteint de folie on ne saurait dire sérieusement qu'il fait nuit quand il fait jour^. »
De l'égalité naturelle des hommes et de la nécessité des principes de la morale, les juristes de l'Ecole du Droit naturel issue de la Réforme : x\lthusius, Grotius, Selten, Pufendorf, Cumberland, Heineccius, Leibniz, Wolf, Burlamaqui, Vattel, Barbe vrac, déduisent les droits naturels des individus et des peuples.
La nécessité et l'universalité des principes de la morale, que la raison nous révèle comme étant des vérités éternelles, entraînent, ainsi que le fait remarquer Wolf, l'existence d'obligations semblables et de droits identiques pour tous les hommes, en tant qu'ils sont naturellement égaux. Ces droits sont naturels « parce qu'ils dériventde la nature de l'homme», c'est-à-dire de sa condition d'être raisonnable, capable de moralité et de sociabilité. « Gomme tels, ces droits sont, au même titre que les obligations, inhérents à la nature de chaque homme : chacun jouit des mêmes droits, et tous acquièrent le droit de résister à quiconque veut leur porter atteinte : l'égalité de tous et la communauté primitive sont de droit naturel : chacun est obligé de contribuer à la perfection de l'autre ^ » Ce qui est vrai pour les individus particuliers, l'est aussi pour les nations : « Puisque les hommes sont naturellement égaux, déclare Vattel, et que leurs droits et leurs obligations sont les mêmes, comme venant également de la nature, les nations, composées d'hommes et considérées comme autant de personnes libres qui vivent ensemble dans la nature,
« Principes de morale, liv. H; Œuvres, Paris, 1797.1. X, p. 25i.
* Code de la ^atare, 1705, éd. DoUéans (Coll. des Econ. et des Réf. soc. (le la France), p. aS, note.
' Babeuf, la Doctrine des égaux, extraits des œuvres complètes, par A, Thomas (Bibliothèque socialiste), p. 83.
• Wo\i,Instilutionesjaris nulur:eel genliam, 1748, liv. I, chap. 1 et cliap. m.