VIII. — La preuve ontologique exposée par Leibniz
Leibniz reproche à Descartes, en premier lieu, de n'avoir pas établi que l'idée de Dieu est possible. En second lieu, il lui reproche d'être parti de l'idée de l'être qui a toutes les perfections, pour en inférer qu'il a l'existence, alors que, comme Gassendi l'avait montré, l'existence n'est pas un attribut et par suite n'est pas une perfection : l'existence n'ajoute rien à la richesse intrinsèque du possible, elle ne fait que l'actualiser hors de ses causes. Abandonnant l'idée de perfection, il faut, pour établir l'argument ontologique, partir dune autre définition nominale de Dieu : de celle des Pères de lEglise et des Thomistes qui définissent Dieu l'être nécessaire, l'être par soi, celui dont l'essence implique l'existence. Leibniz accorde alors à Descartes qu'une fois la possibilité de la notion de Dieu établie, on peut déduire de la définition précédente l'existence même de Dieu, à l'aide d'un svllos^isme concluant.
On s'attend là-dessus à voir Leibniz administrer la preuve de la possibilité de l'idée de Dieu, en partant de la définition qu il a posée : Deus est ens^ de cujus essentia est existentia. Il n'en est rien. Dans l'unique tentative qu'il ait faite à cet égard, Leibniz définit Dieu comme le sujet de toutes les idées simples; il conclut alors que cette idée est possible, si l'on peut établir que toutes les idées simples sont compossibles : or, c'est ce qui résulte, selon lui, de ce que, étant toutes disparates, ces idées ne sauraient interférer et, par suite, se contredire. La preuve se résume ainsi : Dieu est possible, si ses attributs sont compatibles : mais ses attributs ne sont autres que les idées simples qui ne peuvent se contredire en vertu de la raison précédente : « Je soutiens que toutes les formes simples sont compatibles entre elles. C'est une proposition dont je ne saurais bien donner la démonstration sans expliquer au long les fondements de la caractéristique. Mais si elle est accordée, il s'ensuit que la nature de Dieu, qui enferme toutes les formes simples absolument prises, est possible. Or, nous avons prouvé ci-dessus que Dieu est^ pourvu qu'il soit possible. Donc il existe, ce qu'il fallait démontrer'. »
» Phil, IV, 296.
En réalité, cette preuve de la possibilité de Dieu n'est nullement satisfaisante . Le postulat sur lequel elle repose est inacceptable. Si toutes les idées simples sont conciliables, toutes les idées complexes qui en dérivent sont compatibles et on ne peut comprendre quelles puissent être contradictoires ou s'exclure naturellement. Mais alors tous les possibles sont compossibles, tous sont également réalisés, et notre monde n'est pas le meilleur des mondes possibles, en vertu d'un choix de convenance et de beauté. Leibniz ne s'embarrasse pas autrement de cette difficulté ; il s'avoue simplement incapable d'expliquer l'incompatibilité de tous les possibles, étant donné que toutes les idées simples sont conciliables : « Illud tamen adhuc hominibus ignotum est, unde oriatur incompossibilitas diversorum, seu qui fîeri possit ut diversci' essentiœ invicem pugnant, cum omnes termini pure positivi videantur esse compatibiles inter se*. »
En second lieu, la définition que Leibniz donne de Dieu n'est nullement justifiée et l'on ne saisit pas son rapport avec celle dont il part pour mettre en forme son argument : Deus esi ens. de cujus essentia est existentia.
11 est vrai que si Leibniz avait puisé chez les géomètres ce juste enseignement, que la rigueur logique oblige de ne se servir d'une définition qu'après l'avoir fait suivre du postulat ou du théorème de l'existence de son objet, il avait aussi tiré de l'exemple des Commentateurs d'Euclide, l'idéal d un ordre déductif absolument achevé, où toutes les notions seraient définies et où toutes les propositions seraient démontrées. « C'est une des maximes de ma philosophie, répétait-il, qu'il faut démontrer les axiomes"-. » Démontrer un axiome, c'est pour lui le ramener à une proposition identique, en substituant la définition au défini, en vertu du principe de la substitution des équivalents.
Il semble que, sans s'inquiéter davantage de la condition qu'il requérait si àprement des Cartésiens d'après l'exemple des géomètres, Leibniz n'ait eu souci que de s'inspirer de cette nouvelle méthode dans l'économie de la preuve ontologique qu'il se plaît à exposer.
' Phil.. VII, 195.
* Xouv, Essais, I, c. m.
Il pose 1 identité qu'il y a à exister par essence et à exister nécessairement. L'argument se développe ainsi :
Ens, de cujus essentia est existentia, necessario exhtU ;
Deus est ens, de cujus essentia est existentia;
Ergo Deus necessario existit.
Alors que Descartes ne pouvait passer de la perfection de Dieu à son existence que par un jugement synthétique, Leibniz estime qu'il passe de la définition de Dieu à son existence en vertu d'un jugement analytique.
Mais cela n'est pas. Aucun étre^ fùt-il Dieu même, n'existe par simple définition. Tout ce que Leibniz peut conclure, c'est que Dieu est la notion d'un être qui existe nécessairement; mais il ne suit pas qu'un tel être existe en effet. En vain argumente-t-il que Dieu est lêtre qui doit exister du fait de sa simple possibilité, si bien que, sitôt quil est possible, il existe. Nous répondrons que la possibilité logique d'une notion n'est garante ni de la possibilité physique de son objet, ni a fortiori de son existence effective. Par exemple, la notion d'un mouvement plus rapide que celui de la lumière n'a rien de contradictoire dans les termes : or, d'après la physique moderne, un tel mouvement est physiquement impossible. L existence de courants magnétiques est, d'après le principe de symétrie formulé par Curie, logiquement et physiquement possible : on n'en a pas encore constaté la réalité.