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VII. — La preuve ontologique exposée par Descartes

Saint Anselme prétend déduire lexistence de Dieu d'une simple définition nominale. Descartes tente de le faire en partant d'une définition réelle. Il reconnaît la nécessité, signalée par Duns Scot, de montrer que la notion de Dieu, défini comme l'être souverainement parfait, est possible. Sur ce point, il a g-rand soin de distinguer son argument de celui de saint Anselme, dans sa réponse aux Objections de, Gatérus.

C'est dans la ///'' Méditation que Descartes prétend établir, par la voie suivante, que la notion de Dieu n'est pas contradictoire.

I. Il part du principe : ^4 toute idée claire et distincte correspond une essence réelle, c'est-à-dire une nature, immuable et éternelle, qui n'est pas fictive, comme les idées forgées par mon imagination, qui ne dépend en aucune façon de mon esprit, mais dont les propriétés s'imposent à moi de toute la force du principe de contradiction : c'est l'exemplarisme platonicien. Par exemple, lorsque j'imagine la notion de triangle, qui est claire et distincte comme toutes les notions géométriques, « encore qu'il n'y ait p&ut-être, en aucun lieu du monde hors de ma pensée, une telle figure, et qu'il n'y en ait jamais eu. il ne laisse pas, néanmoins, d'y avoir une certaine nature, ou forme, ou essence déterminée de cette figure, laquelle est immuable et éternelle, que je n'ai point inventée, qui ne dépend en aucune façon de mon esprit, comme il paraît de ce que l'on peut démontrer diverses propriétés de ce triangle, à savoir que ses trois angles sont égaux à deux droits... et autres semblables, lesquelles maintenant, soit que je le veuille, ou non, je reconnais très clairement et très évidement être en lui, encore que je n'y aie pensé auparavant en aucune façon ' n .

II, Descartes distingue l'existence possible et l'existence nécessaire. Il admet que « l'existence jiossible est contenue dans la notion ou dans l'idée de toutes les choses que nous concevons clairement et distinctement- ». En cela. Descartes

» V' Médi talion, LX, 5i.

* Réponses aux premières objections; C. I, Sgo.

se conforme à la tradition des Scolastiques qui définissaient l'essence : une nature en tant qu'elle est susceptible d'exister. C'est poar cela que les idées fictives ou négatives n'atteignent aucune essence.

III. Il suflît alors de montrer que l'idée de Dieu, définie comme l'être souverainement parfait et infini, est une idée clarre et distincte. C'est ce que Descartes fait en ces termes : « L'idée de cet être souverainement parfait et infini est entièrement vraie : car encore que, peut-être, l'on puisse feindre qu'un tel être n'existe point, on ne peut pas feindre, néanmoins, que son idée ne me représente rien de réel, comme j'ai tantôt dit de l'idée du froid. Cette même idée est aussi fort claire et fort distincte, puisque tout ce que mon esprit conçoit clairement et distinctement de réel et de A'rai, et qui contient en soi quelque perfection, est enfermé et contenu tout entier dans cette idée *. »

Ainsi Descartes, avant de formuler l'argument ontologique, s'efforce à établir que la notion de Dieu est possible. Il était donc foncièrement injuste le reproche que lui adressaient les auteurs des Secondes Objections, déclarant que, de l'argument de Descartes « il ne s'ensuit pas que Dieu existe en effet, mais seulement qu'il doit exister, si sa nature est possible ou ne répugne point"-». Tout aussi immérité est le même grief, sous la plume de Leibniz : (( J accorde donc que c'est une démonstration, mais imparfaite, qui demande ou suppose une vérité, qui mérite d'être encore démontrée. Car on suppose tacitement que Dieu, ou bien l'être parfait, est possible. Si ce point était encore démontré comme il faut, on pourrait dire que l'existence de Dieu serait démontrée géométriquement a /)rior/. Et cela montre ce que j'ai déjà dit, qu'on ne peut raisonner parfaitement sur des idées, qu'en connaissant leur possibilité, à quoi les Géomètres ont pris garde, mais pas assez les Cartésiens-^. »

Par contre, on peut se demander ce que vaut la démonstration de Descartes.

Le principe dont il part n'a de sens que dans l'hypothèse réaliste. Cette hypothèse est particulièrement malaisée à

< ///• Méditation, IX. 36. - // Objections, C. I, 407.

" Pliil., IV, 293 et suiv.

entendre dans le Cartésianisme. Que sont ces natures vraies et immuables qui me résistent et ne dépendent aucunement de mon esprit ? Descartes répond que ce sont des idées de Dieu. Mais cette réponse, il n'a pas le droit de la faire, sous risque de cercle vicieux, puisque lexistence de Dieu est en question. Il n'a surtout pas le droit de la faire, lorsqu'il s'agit de l'essence divine : il ne peut expliquer la vérité et, par suite, la réalité (ens et veruni convcrtuntur de cette essence par l'existence de Dieu qui la pense, pour dériver ensuite l'existence même de Dieu de la réalité de son essence. Lorsqu'il répond à Catérus que son argument diffère de celui de saint Anselme en ce qu'il porte, non sur le nom de Dieu, mais sur (( la nature A^raie et immuable de Dieu* », il est impossible de concevoir en quoi pourrait bien consister la vérité ou la réalité de cette essence, si Dieu n'existait pas. Poser que 1 essence de Dieu est vraie, c'est poser ipso facto que Dieu existe.

Dira-t-on que tout ce que Descartes veut signifier, lorsqu'il parle de « natures vraies et éternelles », c'est que les idées qui leur correspondent sont exemptes de contradiction^ parce quelles sont claires et distinctes ? Mais il ne suffit pas qu'une idée soit claire et distincte pour ne pas être contradictoire. Leibniz va le montrer, en citant l'exemple du nombre entier plus grand que tous les autres nombres entiers, ou du mouvement le plus rapide.

Enfin, qu'est-ce au juste qu'une idée claire et distincte? C'est une idée dont on perçoit distinctement un à un tous les éléments et dont on discerne distinctement qu'ils sont compatibles. Or, précisément, tel n'est pas le cas de la notion d'infini : « Ceci ne laisse pas d'être vrai, avoue Descartes, encore que je ne comprenne pas l'infini, ou même qu'il se rencontre en Dieu une infinité de choses que je ne puis comprendre, ni peut-être atteindre aucunement par la pensée-. » De même, il a beau dire que les idées des perfections qui rentrent dans la notion de DieU sont des idées positives, correspondant à des choses réelles, dont chacune est clairement et distinctement conçue : il ne suit pas de là qu'elles soient compossibles. Descartes n'est donc pas parvenu, encore

* Réponses aux premières Objections. C. I, SSg. »///• Méditation, 27; IX, 37.

qu'il en ait eu le ferme propos, à prouver que la notion d'un être souverainement parfait, c'est-à-dire d'un être qui a toutes les perfections, n'est pas contradictoire.

L'argument ontologique, mis en forme par Descartes, s'administre ainsi :

Le concept de Dieu est celui dun être qui a toutes les perfections par définition ;

Or, l'existence est une perfection ;

Donc, Dieu existe.

Le paralogisme consiste à passer de l'ordre conceptuel à l'ordre réel : tout ce que l'on peut conclure, c'est que le concept de Dieu est le concept d'un être qui existe par définition.

Le passage de l'idée d'un être qui existe en vertu de sa définition à la position hors de l'esprit de l'existence de cet être, Descartes prétend le légitimer, dans les Réponses aux Secondes Objections, en faisant appel au principe suivant, majeure d'un nouveau syllogisme :

« Dire que quelque attribut est contenu dans la nature ou dans le concept d'une chose, c'est le même que de dire que cet attribut est vrai de cette chose, et qu'on peut assurer qu'il, est en elle.

« Or est-il que l'existence nécessaire est contenue dans la nature ou dans le concept de Dieu [en vertu du syllogisme précédent].

(( Donc il est vrai de dire que l'existence nécessaire est en Dieu, ou bien que Dieu existe '. »

Nous répondrons que la majeure est inadmissible. Pour être en droit d'affirmer d'un objet les attributà contenus dans la compréhension de son concept, il faut avoir établi au préalable que cet objet existe effectivement. Pour être en droit d'affirmer de Dieu ce qui est vrai de son concept, il faut avoir établi au préalable qu'un êti;e existe effectivement, qui réponde à la définition de ce concept.

En résumé. Descartes a bien vu la nécessité de prouver que la notion de Dieu n'est pas contradictoire, mais il n'y est pas parvenu. Il a cru alors pouvoir déduire de ce que l'existence nécessaire est contenue dans la notion de Dieu, que Dieu existe en effet, commettant en cela le paralogisme ontologique.

' Réponses aux deuxièmes Objections, C I, 460-461.

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