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IV. — L'impossibilité des relations externes

En pratiquant dans l'univers sensible des découpures absolues ; en émiettant le monde en une pluralité de substances sans lien entre elles, qui tirent de leur propre fonds la série de leurs attributs essentiels ; en conduisant en un mot à poser en principe l'isolement des objets dû à V autonomie des substances, le Réalisme rend impossible l'existence de relations externes entre les choses.

Si, d'une part, un sujet tire la série des prédicats qui le caractérisent en propre d'une essence une et indivisible ; si la définition de ce sujet exprime cette essence, tout ce qui n'est pas inclus dans sa définition, ou ne s'en déduit pas syllog-istiquement, est exclu par cela même de ce sujet. C'est le cas de toutes les relations qu'un sujet peut soutenir avec d'autres sujets. Boèce, rpii a étudié particulièrement la catégorie de relation, déclare qu'une relation, à la dillerence de ce qui arrive pour toutes les autres catégories dérivées, n'introduit aucune détermination nouvelle dans le sujet qu'elle affecte, n'en modifie pas l'essence*, mais s'y ajoute comme une donnée extrinsèque, extrinsecus accessum. Saint Thomas précise la pensée de Boèce ; il enseigne que l'essence d'une relation ne désigne pas une réalité quidditative, esse liquid, comme toutes les autres catégories, mais qu'elle traduit simplement un rapport entre deux termes esse ad ; elle n'ajoute pas un prédicat nouveau à son sujet d'inhérence, ni ne forme composition avec

* Cf. De Triniliile, V : « Non igiLur dici polest praedicationem relativam quidquam rei de qua dicitur secundum se vel addere, vel minuere, vel mutare. »

lui, mais lui attribue seulement une dénomination extrinsèfjue ^ Les théolog-iens sont partis de là pour justifier rationnellement le dogme de la Trinité. Les trois personnes sont des relations réelles subsistantes, qui, en tant que relations, n'affectent en rien l'unité substantielle de Dieu : « Ita igitur, déclare Boèce, substantia continet unitatem, relatio multiplicat trinitatem"^. » Il résulte de cette théorie ({u'une relation existe en dehors de ses termes : « Relatio qua' habet esse in creatura, liabet aliud esse quam sit esse sui subjecti ; uude est aliquid aliud a suo subjecto^. » Alors surgit le problème métaphysique suivant : en quoi consiste la réalité des relations? ou, transposé en termes logiques : comment les ju(jeinents de relation sont-ils possibles et quel est leur fondement ?

Ce problème, posé par le pluralisme radical auquel aboutit le réalisme ontologique, ne parait susceptible que de recevoir trois sortes de solutions. Ou bien on admet qu'un tel pluralisme correspond à la réalité des choses : les relations, surajoutées ab extra aux choses qui ne les comportent pas, n'ont plus alors qu'une existence mentale, soit dans chaque esprit particulier, soit dans un esprit universel, ce qui revient à admettre, soit Vidéalisme critique de Kant, soit le monisme idéaliste de Gren. Ou bien, reconnaissant que le pluralisme ontologique n'est qu'une apparence due à la transcription conceptuelle du monde, on professe que toutes les choses, que nous concevons originellement commes séparées, s'interpénétrent et fusionnent au sein d'un même être qui est la Réalité ou l'Absolu : c'est le monisme absolu de Bradley. Ou bien, enfin, avouant ce qu'a de nécessairement inadéquat et de forcément schématique le morcellement des êtres opéré par les opérations sélectives et discursives de notre pensée, on cherche la solution des antinomies dialectiques, issues du pluralisme ontologique, dans une consultation plus intime des données immédiates de la perception sensible.

Qu'il n'y ait d'autres solutions possibles au problème de la possibilité des relations externes, c'est ce dont lliistoire de la philosophie témoigne péremptoirement.

' I Seul., disf. 20, q. i, a. i; Qiiodl., g, a. 4. r^ De Trinitale, V; comp. S, Thomas, I' p., q. 18, a. 3. 5 S. Thomas, / Senl.^ dist. 20, q. i, a. i.

Pour Leibniz, les substances sing-ulières seules on lune réalité objective : tout ce qui est réel est fondé sur une dénomination intrinsèque d'un sujet. Dès lors, les relations externes, en tant que pures dénominations intrinsèques (denominalio pure intrinseca), n'ont pas de réalité objective*. Elles hont qu'une vérité mentale, tirée de la raison suprême qui voit les monades, leurs états et leurs relations'-. Toute vérité est, d'autre part, un jugement analytique ; c'est dire que tout jugement est prédicatif. Les jugements de relation doivent donc se ramener à des jugements de prédication. Pour ce qui est de l'espace et du temps en particulier, Leibniz a toujours cherché à les réduire à des attributs de substances : la position, comme l'antériorité et la postériorité, n'est pour lui qu'un mode d'une chose'^ Ces lignes des Nouveaux Essais résument toute la doctrine : « Quoique les relations soient de l'entendement, elles ne sont pas sans fondement et sans réalité, car le premier entendement est l'origine des choses ; et même la réalité de toutes choses, excepté les substances simples, ne consiste que dans le fondement des perceptions des substances simples^. » Ainsi les relations n'ont qu'une vérité mentale, et la vraie proposition est celle qui attribue un prédicat à Dieu ou à tout autre être qui perçoive la relation. On voit par là comment Leibniz est conduit à édifier une théorie phe'noméniste du temps et de l'espace et à postuler une conscience centrale, une monade supérieure où soient pensées les relations des choses qui n'ont pas de réalité objective.

Il reste que, dans son système, la pluralité des monades semble contradictoire avec cette affirmation, maintes fois répétée, que les agrégats, les multiplicités, tout comme les relations, n'ont qu'une existence mentale. Leibniz avoue lui-même que l'affirmation d'une pluralité de substances est en partie arbitraire^. S'il avait exclu cette part d'arbitraire de son svstème, au risque de s'écarter de lorthodoxie catholique, il fût tombé dans le monisme panps}'chique de Green, de Bradley et de Piovce.

< Phil., V. 20.

» Phil., II, 438.

3 Phil., II. 347.

* Phil., V, i32.

» Phil., II. 232.

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Lotze devait reprendre, au xix* siècle, la théorie leibnizienne en ces termes : « Tous les rapports existent seulement, soit comme idées dans un esprit qui compare, soit comme états internes dans les éléments réels qui, comme nous le disons ordinairement, se trouvent en eux ^ »

La révolution copernicienne de Kant consiste en majeure partie dans le fait d'avoir soutenu que les relations nécessaires, qui lient les phénomènes, sont l'œuvre de l'esprit. Ce qui caractérise, selon l'auteur de la Critique, les données de la sensibilité, c'est leur état de complète dispersion. Ce sont les catégories de l'entendement ([ui unifient le divers de 1 intuition en des synthèses a priori, propres à relier les phénomènes suivant des rapports nécessaires qui les rendent intellig-ibles. Les relations viennent de l'esprit humain : elles ne s'imposent pas aux noumènes, dont le seul office est de fournir, en impressionnant les organes des sens, la matière de la connaissance.

L'accord de la sensibilité avec l'entendement, le rapport entre le monde des phénomènes et celui des noumènes soulèvent^ dans leCriticisme, d'inextricables difficultés, qui devaient conduire à l'idéalisme les successeurs immédiats de Kant.

Les relations, tout aussi bien que leurs termes, dérivent de l'esprit chez Fichte; de l'Absolu chez Schelling, de la dialectique immanente de l'Idée chez Hegel.

Hegel est conduit à prendre, en quelque sorte, le contre-pied du substantialisme ontologique des Scolastiques et de Leibniz. Pour ceux-là, il n'existe que des essences statiques ou des systèmes évolutifs, isolés et clos comme sont les monades, si bien qu'il n'est que faire des rapports dont seuls les termes existent. Pour Hegel, on ne peut poser une idée, sans poser l'idée contraire, puis l'idée synthétique qui lève leur antinomie, et, par suite, sans amorcer le processus;dialectique des fameuses triades qui se mettent à ronger le Cosmos. On ne peut poser un fragment du réel, sans se donner la totalité du réel. Le monde apparaît dès lors comme un système de rapports conceptuels qui s'enchevêtrent, s'impliquent, et se'com mandent mutuellement. C'est ce que W. James appelle le principe hégélien de la totalité: L'Hégélianisme, dit-il, «nie en premier lieu l'existence de natures intrinsèques, susceptibles^de modifications, e^

* Métaphysi({ue, trad. fr., §. iog,'p. ai3. L. RovGiKR. 26

il nie également les rapports adventices. Lorsque les rapports de ce que nous appelons une chose ont été énoncés, il ne reste aucune place pour une prétendue « nature intrinsè([ue », véritable caput mortiiu/n. Les rapports épuisent toute l'essence de l'objet ; les termes de l'univers ne représentent que des foyers de rapports voisinant avec d'autres foyers, et tous les rapports sont nécessaires... La preuve de tout cela réside dans le principe hégélien de la totalité, qui veut que, si Ion pose une partie isolément, toutes les autres émanent d'elle incontinent, et reproduisent infailliblement l'ensemble... Poser un seul terme, c'est nier tous les autres ; nier tous les autres, c'est se référer à eux ; se référer à eux, c'est commencer à les mettre en scène ; et commencer équivaut, dans la plénitude des temps, à achever*. »

La leçon de l'Hégélianisme ne fut pas perdue pour Green, qui acclimata à Oxford l'idéalisme allemand ^. Alors que Leibniz ne voit, dans la réalité, que des substances, Green n'y voit que des relations, dont il subtilise les termes. Toute connaissance porte sur des relations. La réalité consiste en un système cohérent de relations, car le fait de vérifier certaines relations est le seul critérium de l'objectivité dune représentation. Une sensation, en dehors des relations où elle se trouve engagée, une sensation pure n'existe pas. Les relations ne sont pas données dans les sensations qui ne les comportent pas par définition : elles sont en dehors des termes quelles relient. Elles n'existent que par l'acte d'un esprit qui les pense par comparaison, si bien que, les relations étant la seule réalité elTective, tout le réel est dans la pensée. Si l'on veut éviter le solipsisme, il faut alors avouer un esprit infini et éternel, qui crée la nature en pensant au système de relations permanentes, dont il se distingue. Green aboutit ainsi à un monisme panpsychique. Son esprit universel n'est autre que le moi de l'aperception transcendentale de Kant, démesurément grossi, de façon à réfléchir tout l'univers. Nous nous identifions par notre pensée avec l'esprit infini, notre pensée, individuelle et. transitoire, n'étant que la <( reproduction » dans le temps de / la sienne, qui est universelle et éternelle.

Bradley nie que les relations externes soient possibles.

' De quelques points de /a Pliilosophie hégélienne, ap. /■( Volonté de croire, p. 291.

^ Green, Introduction ta Hume, «874 : Proleqomena In !:thics, i883.

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En effet, ce qui est séparé n'a aucune relation avec rien, car une relation, étant un « trait d'union », ne fait qu^insérer une double séparation, nécessitant, pour être comblée, deux nouveaux intermédiaires, et ainsi de suite h lintini. De plus, comment une relation pourrait-elle venir se plaquer entre deux termes, sans que ceux-ci en soient modifiés : « Si la relation est extérieure aux termes, comment peut-elle être vraie de ces termes^?» Toutes les relations qu'un sujet peut soutenir avec les autres doivent être primitivement impliquées dans sa nature intrinsèque et faire partie de son essence. Il ne peut exister entre deux termes qu'une relation intérieure qui enveloppe ces termes, qui est enveloppée par eux, si bien que ces termes, prolongeant leur être dans la relation, se projettent l'un dans l'autre, se compénètrent et s'identifient dans l'unique réalité qui est l'Absolu. En fin décompte, pour Bradley comme pour Leibniz, les jugements de relation se ramènent à des jugements de prédication, qui reviennent à attribuer un prédicat à la Réalité, considérée comme le seul sujet dernier'^.

Koyce part de la relation qui consiste dans le fait pour un individu B d'être connu par un autre individu A, Cette relation comporte que A et B sont co-impliqués l'un dans l'autre. En effet, supposons qu'il n'en soit pas ainsi ; que A et B soient deux êtres indépendants. Dès lors qu'un rapport s'établit entre eux, ce rapport n'est qu'un troisième terme qui s'ajoute aux deux premiers, et qui ne peut leur être rattaché que par deux autres intermédiaires, et, ainsi de suite, à l'infini. « Un chat regarde bien un roi », dit un proverbe anglais. Si le roi peut exister sans être connu du chat, alors le roi et le chat « ne peuvent avoir aucun caractère commun, ni aucun lien, ni aucune véritable relation ; ils sont séparés l'un de l'autre par des gouffres absolument infranchissables -^j). Cette dépendance entre le chat et le roi, Royce l'interprète dans la sens idéaliste, comme l'indice d'une pensée supérieure qui pose en elle le chat et le roi en tant qu'objets, et qui, en les posant, peut poser n'importe quelle relation à leur sujet, comme le fait pour 1 un d'être connu par l'autre. L'existence d'un

' Appearance and Realily, a' éd., p. 5j5.

- Logic, I, chap. ii, p. 49. 5o, 66. — ('oinp, Russell, /.1 Philosophie Je Leibniz, p. i3.

3 Royce, The World and the rndividiial, t. I. p. i3i-i32.

rapport entre deux termes, d'une relation entre deux sujets, nous met donc en présence d'un esprit supérieur qui les connaît tous les deux ; d'un esprit omniscient, dont la pensée est la seule vérité et la seule réalité : « Le monde est réel en et pour une pensée qui embrasse tout, qui connaît tout, une pensée universelle pour laquelle est toute relation et toute vérité 1.» V existence réelle consiste pour nous a être tels que l'esprit absolu nous pense et nous connaît, c'est-à-dire à exister en ne faisant qu'un avec toutes les autres choses et à posséder tout ce qu'implique, dans son intégralité, l'idée de notre moi. En même temps qu'une existence réelle, identique à l'idée que l'Esprit absolu a de nous, nous avons une existence apparente, qui consiste en la propre représentation, partielle et fragmentaire, que nous avons de nous-même, chacun de nous s'apparaissant à lui-même à part des autres.

Bref, si l'on donne une signification réaliste à la transcription conceptuelle du monde, on pulvérise celui-là en une multiplicité d'êtres indépendants, sans lien entre eux, ce qui fait écrire à Rovce : « La chaîne du réaliste est une chaîne formée d'anneaux irrémédiablement séparés^.» On ne peut plus, dès lors, poser de relations entre les êtres, à moins de supposer que, distincts en apparence, ils se compénètrent en réalité, de sorte que chaque chose soit présente à chacune de toutes les autres en un seul tout, qui est l'Absolu bradle^^en ; ou encore, à moins de faire intervenir un esprit absolu, éternel, qui, tel un deus ex machina, intervient d'en haut pour joindre par la pensée ce que le réalisme a disjoint, comme dans la conception de Green, perfectionnée par Royce. Ainsi, pour s'afTranchir des antinomies dialectiques du pluralisme ontologique, on en arrive à postuler un Absolu, où se résolvent les contractions dont le fini et le multiple sont infectés.

V. — L'impossibilité de déduire du monisme idéaliste la multiplicité des apparences.

Nous avons vu que le rationalisme classique, en tant qu'il admet le principe existentiel du maximum, achoppe devant ce problème : comment le supérieur peut-il engendrer V in férieur?

' Ueli'jious aspects of Philosophij, p. 38o. - Tlie World and ihe Individual, I, p. 543.

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Semblable difficulté surgit avec le monisme idéaliste, lorsqu'il s'agit d'expliquer comment de l'Absolu, qui est unique, peut sortir la multiplicité des phénomènes. Il ne suffit pas, à l'instar des Eléates, d'opposer, comme le fait Bradley, la réalité et les apparences, ou comme Green, le point de vue éternel et le point de vue temporel; il faut expliquer comment s'opère le passage d'un de ces termes à l'autre. Green n'explique point comment le principe spirituel peut simultanément être éternel et temporel; et il se voit forcé d'avouer f[ue ces deux aspects de la conscience, rélernel et l'humain, « ne peuvent être compris dans une conception unique* ». Bradley n'explique point comment l'Absolu « transmute » les apparences en réalité, c'est-à-dire comment les termes, qui paraissent séparés en tant que phénomènes, arrivent à ne faire qu'un dans l'intimité des choses-. Royce n'explique pas, si nous existons à titre d objets pensés par l'Absolu, comment nous pouvons vivre séparément et nous penser autrement f[u"il nous pense, c'est-à-dire exister pour nous autrement que nous n'existons pour lui. Des consciences différentes et jiarticulières existent dans l'éternel champ de conscience de l'Absolu; et, en vertu des principes mêmes de l'idéalisme pour qui exister signifie être perçu, il faut bien que ces consciences soient distinctes les unes des autres, puisque chacune perçoit une réalité différente.

Les idéalistes anglo-saxons, Bradley en particulier, ont relevé avec beaucoup de perspicacité les antinomies dialectiques issues de l'h^-postase des concepts; mais ils se sont fourvoyés en tournant le dos à l'expérience sensible, pour chercher la solution de ces antinomies dans une réalité absolue, à partir de laquelle il est impossible de déduire la profusion des phénomènes, si bien que l'Absolu apparaît comme pragmatiquement inutile.

VI. — La solution des antinomies par le retour au monde de l'expérience pure.

La véritable solution est à rechercher dans un sens diamétralement opposé, dans le retour au monde innocent de

1 Prolegomena to Elhics, § 63.

* Cf. S. Schiller, Eluiles sur l'Humanisme, p. 363.

l'expérience pure, avant que la pensée abstraite n'y vienne pratiquer ses découpures absolues. Replongeons-nous dans le flux des phénomènes et les apories, nées du morcellement conceptuel des choses, s'évanouiront. Chaque objet, envisagé comme un complexe stable de sensations, nous paraîtra engagé dans un riche contexte de relations externes, de dépendances fonctionnelles, qui le circonviennent de toutes parts, et qui sont données dans la perception sensible, au même titre que les sensations. Les sensations ne sont pas pareilles à des atomes disjoints, sans rapport entre eux, comme l'imaginent les associationnistes anglais. « A examiner concrètement la vie sensible, déclare James, il est impossible de ne pas reconnaître que les relations de toute sorte : temps, espace, différence, ressemblance, changement, mesure, cause, etc., font partie intégrante du flux des sensations, tout autant que les sensations elles-mêmes; et pareillement impossible de ne pas voir que les relations conjonctives font partie de ce flux tout aussi réellement que les relations disjonctives^. »

La conception de l'univers à laquelle aboutit l'expérience, issue d'une élaboration scientifique de données immédiates de la perception sensible, n'est ni le pluralisme intégral du réalisme, ni le monisme absolu des idéalistes anglo-saxons ; c'est un pluralisme relatif. Si tout était interdépendant, si toute chose était présente à chacune, la science ne serait pas. Le moindre objet présenterait une telle complexité, le moindre phénomène dépendrait d'un nombre si extravagant de paramètres, qu'ils défieraient toute analyse. Si tout était irrémédiablement disjoint, la science serait tout aussi compromise. La connaissance d'un canton de l'Univers ne nous servirait en riea à prévoir ce qui se passe dans les autres. Or, l'expérience nous révèle qu'il existe dans l'Univers et des rapports de conjonction, et des rapports de disjonction, des systèmes pratiquement clos et des systèmes liés, et non pas uniquement, comme l'insinue le réalisme, des rapports disjonctifs et des svstèmes isolés. L'étude scientiiique des phénomènes est possible, parce qae l'évolution de chaque processus phénoménal dépend des variations concomitantes d'un nombre "de circonstances extrêmement petit à l'égard de toutes celles

'■ la Philosophie de l'expèriznce, Irad, l"r., p. 2Gb.

qui ne varient pas. Allant plus loin, l'analyse expérimentale parvient à décomposer les phénomènes complexes, tels qu'ils se présentent g-lobalement à nos sens, lmi leurs facteurs sim[)les : elle parvient à isoler des couples de grandeurs élémentaires et à découvrir la loi de leur dépendance fonctionnelle. L'expérience nous révèle, d'autre part, qu'il existe dans le Cosmos des systèmes pratiquement isolés, relativement à la façon dont s'y comportent certaines catégories de phénomènes. Par exemple, la Terre est un système pratiquement isolé k l'égard de la chute des graves, mais non à l'égard des marées: pareillement, l'atome est, sous le rapport des échanges de chaleur, un système isolé comme s'il était entouré d une enveloppe parfaitement adialhermane ; au lieu que, sous le rapport des fonctions chimiques, il se trouve engagé dans des arcliitectures moléculaires où il perd son individualité. Les rapports de conjonction ou de disjonction, qui relient ou séparent les phénomènes, ont une réalité objective et non purement mentale : ce sont les lois de la nature, induites de l'observation, qui sont contenues dans les données mêmes de la perception sensible.

Ainsi, la réalité ne se contracte pas dans un Al)solu, inaccessible et stérile; elle ne se disperse pas, sans retour, dans une pluralité de substances isolées : elle réside dans les données immédiates de la conscience, dans le flux des sensations, dans le monde concret de la perception extérieure.

Si les idéalistes se détournent avec mépris d'une telle solution, c'est que, depuis Heraclite et les Eléates, la connaissance sensible leur paraît entachée d'un double vice rédhibitoire : les sensations ne respectent pas les conditions d'invariance de la pensée logique; elles sont, de plus, subjectives, si bien que le sensualisme nous enferme dans le solipsisme.

Ces deux reproches sont également injustifiés.

Il existe, dans le flux des sensations, des invarianls. qui sont ce qu'il y a de fixe dans la variation des sensations en fonction du temps, ou en fonction les unes des autres : ce sont des in,va/-iants fonclionnels qui ne sont autres que les lois de la nature. Il existe, d'autre part, des invariants statiques qui sont de deux sortes : de nature abstraite, comme le volume, la masse, l'énergie dans certaines catégories de transformations physico-chimiques; ou de nature concrète, comme

l'électron, l'atome, la molécule dans les systèmes matériels. Il existe enfin des substances singulières, construites en série sur le même type, invariantes relativement au concept abstrait de leur classe, comme les espèces minérales et les espèces organiques. La. science a pour but la recherche et l'étude des invariants statiques et fonctionnels qu'emportent les données de la perception sensible.

Le reproche, appliqué à l'empirisme, de conduire au soliptisme, n'est pas davantage mérité. Admettons l'entière subjecsivité de nos sensations. Il n'en resterait pas moins que leurs relations peuvent être objectives, c'est-à-dire les mêmes pour tous, et cela suffit pour que la science soit possible. « La science, déclare Poincaré, est un système de relations... C'est dans les relations seulement que l'objectivité doit être cherchée ; il serait vain de la chercher dans les êtres considérés comme isolés les uns des autres ^ » Il y a plus. La théorie des qualités premières et des qualités secondes, qui implique l'existence de deux sortes de sensations, les sensations objectives et les sensations subjectives, n'est pas morte sous les attaques de Berkeley. Nous n'avons aucun motif sérieux pour penser que les sensations de forme géométrique, fournies par notre vue et notre organe explorateur tactilo- musculaire, ne soient pas objectives, c'est-à-dire ne soient pas les mêmes pour des témoins placés dans les mêmes conditions d'observation initiales. En effet, à l'égard de ces sensations, les arguments sceptiques, tirés de la contradiction de nos différents sens, ne valent pas. Le bâton dans l'eau apparaît brisé à notre vue et droit à notre toucher; mais la contradiction entre ces deux témoignages n'existe que pour celui qui ne connaît pas les lois de la réfraction de la lumière. Il y a pour les sensations de forme géométrique fournies par la vue, un ensemble de lois immuables, les lois de l'Optique, qui permettent de les concilier, dans chaque cas particulier, avec les sensations de forme géométrique fournies par le tact à l'occasion des mêmes objets; ces mêmes lois permettent également d'accorder entre elles les images rétiniennes qu'ont d'un même objet plusieurs observateurs différemment placés.

L'importance capitale, dans le processus de la connaissance, des sensations de forme géométrique ne tient pas seulement à

' La Valeur de la. Science, p. 266.

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leur objectivité. Elle tient encore aux circonstances suivantes. On peut directement disserter de ces sensations dans le langage de l'algèbre, parce que l'on peut définir d'emblée, au sujet des grandeurs spatiales, la notion d'addition , ce qu'il est impossible de faire au sujet des qualités. Or, l'expérience nous révèle que toute variation qualitative dans l'univers s'accompagne d'un changement quantitatif concomitant, qui se ramène toujours à une déformation, comme la dilatation linéaire des corps sous l'action de la chaleur, ou au déplacement d'un corps à l'égard de ceux qui l'entourent, comme lattraction ou la répulsion de deux sphères électrisées, c'est-à-dire, dans les deux cas, à une variation de la figure constituée par un corps ou un assemblage de corps. Cette concomitance est interprétée, dans l'hypothèse du Mécanisme, comme l'indice que tout doit finalement se ramener, dans la nature, à la figure et au mouvement. Quoi qu'il en soit, deux choses demeurent acquises : i" à toute variation qualitative, et subjective en tant que telle, correspond un changement quantitatif, et objectif en tant que tel; 2° en faisant correspondre, à l'aide de dispositifs appropriés, aux divers degrés d'intensité d'une variation qualitative les divers états de grandeur d'un changement quantitatif concomitant, on peut appliquer à tous les phénomènes de la nature le bénéfice de la mathématique universelle. G est ce qui faisait dire à Le Dantec que le progrès scientifique consiste dans la substitution progressive du canton des formes géométriques aux autres cantons sensoriels, et encore qu'il n'y a de scientifique que ce qui est mesurable.

L'existence d'invariants fonctionnels et statiques dans le flux des phénomènes sensibles; la possibilité d'étudier ceux-ci quantitativement, grâce à l'objectivité des sensations de forme géométrique et à cette circonstance qu'à toute variation qualitative est lié un changement quantitatif concomitant, sauvegardent la possibilité de la science et permettent de s'aiTranchir, par un retour au monde de l'expérience pure, des antinomies dialectiques nées de l'interprétation réaliste de la transcription conceptuelle des choses.

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