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III. — L impossibilité des actions transitives

Si d'un objet est exclu tout ce qui n'est pas impliqué dans la déiinition de son concept, il devient impossible de comprendre qu'un objet A puisse agir sur un objet B qu'il n'implique pas.

C'est au sujet des rapports de l'àme et du corps, dans la philosophie cartésienne, qu'a éclaté, au XYii*^ siècle, de la façon la plus notoire, cette saillante impossibilité. Aucun des prédicats contenus dans la définition cartésienne de la substance spirituelle n'est impliqué dans celle de la substance matérielle. Dès lors, entre deux substances si transcendantalement dissemblables, comment une action réciproque serait-elle possible ? Ce problème a conduit Malebranche à la théorie des causes occasionnelles, qui, rectifiée chez Leiljniz, est devenue celle de 1 harmonie préétablie. L'harmonie préétablie entre l'àme et le corps n'est, dans la philosophie des monades, qu'un cas particulier de celle qui existe entre les substances. Poussant à ses ultimes conséquences la tendance réaliste et substantialiste, Leibniz en est venu à penser qu'il n'existe que des substances individuelles, des monades sans ouverture ni fenêtre, contenant, une fois pour toutes, ce qui leur arrivera à jamais. Nulle interaction n'est dès lors possible entre les monades, dont chacune suit, en toute indépendance, la loi de son propre développement intérieur.

Au xviii'" siècle, lempirisme anglais, dans Télaboration de la théorie de la causalité, n'échappe pas à l'illusion réaliste dont est victime le rationalisme du continent. De ce que l'existence n'est pas contenue dans la notion d'une créature, les Scolastiques concluaient qu'elle est un caractère adventice, procuré du dehors ab aliô. De ce que le concept de causalité ne figure pas dans la notion de 1 être intrinsèque d'un objet, on ne saurait dire en quoi consiste cette causalité, tant que l'objet n'est pas accompagné de son elTet. C'est l'effet, c'est-àdire quelque chose d'étranger à l'essence de l'objet, qui dote celui-ci de causalité. « Hume, déclare W. James, ramène en conséquence la causalité à un caractère adventice qui n accompagne pas nécessairement les autres attributs de l'objet *», tout comme faisaient les Scolastiques pour l'existence. Mais alors les jugements de causalité perdent leur nécessité : l'uniformité de la succession des phénomènes n'est plus le signe de leur connexion nécessaire. L'apodicité des sciences de la nature est menacée. Kant est parti de là pour rechercher comment celle-là pouvait être sauvegardée contre la critique de Hume. 11 a fait des relations nécessaires, qui lient les phénomènes et les rendent intelligibles, le résultat d'une législation de l'esprit sur la nature. Le réalisme ontologique implique que les objets n'aient en propre d'autres prédicats que ceux contenus dans leur définition, qui les envisage pris en euxmêmes, abstraction faite de leur milieu. Il reste que les relations extérieures soient imposées aux choses, qui ne les comportent pas, par l'esprit qui les appréhende.

C'est en la Métaphysique de Lotze que l'on retrouve, au XIX® siècle, le problème de l'interaction des substances. Il y reçoit une solution qui inaugure celles que les Néo-Hégéliens d'Oxford proposeront pour rendre compte de la possibilité des jugements de relation.

Supposons, dit Lotze, deux êtres distincts a et />, existant indépendamment l'un de 1 autre : est-ce que, en pareil cas, a peut jamais agir sur h? Dire que a agit sur b, c'est dire que de a se détache une influence qui vient trouver b et agit sur lui. La question se trouve alors ramenée à celle-ci : comment l'influence de a peut-elle agir sur b ? Est-ce au moyen d'une autre influence? Alors nous sommes entraînés dans une

• La volonté de croire, chap. ix, p. 289.

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régression à linfini. Gomment, d'autre part, la série des influences interposées entre a et h peut-elle aboutir à coup sûr à b, plutôt qu'à c ou à d, sinon parce que b, d'une façon ou d'une autre, se trouve préfiguré dans la série. Et, quand ces iniluences ont rencontré Z>, comment se fait-il que b y réponde, si /> n'a rien de commun avec elles? La réaction qui s'elîectue en b est une réponse due à la prédisposition de h k subir l'influence de a ; et voilà encore qui semble prouver que la nature de b correspond, d'une façon ou de l'autre, à la nature de a. Il faut donc admettre que a et b ne sont pas si foncièrement distincts qu'on voulait bien le dire. Autrement ils formeraient deux univers, irrémédiablement séparés et incapables de s'influencer mutuellement. Ainsi a et b doivent être impliqués l'un dans l'autre ; ils doivent, par nature, se rapporter l'un à l'autre dès l'origine.

Voici la solution du problème que préconise Lotze. Les choses multiples et indépendantes, qu'une première élaboration intellectuelle des données de la perception sensible conduisent à poser, ne peuvent exister distributivement sous cette forme. Il faut les regarder toutes, si une action réciproque entre elles doit être tenue pour possible, comme les parties interdépendantes d'un seul être M. Le pluralisme ontologique, auquel la transcription conceptuelle de l'expérience conduit tout d'abord, doit faire place ensuite à un monisme, et l'action transitive, inintelligible comme telle, doit s'interpréter comme une opération immanente : « Il ne peut y avoir une pluralité de choses indépendantes les unes des autres ; il faut que tous les éléments, entre lesquels une action mutuelle doit être possible, soient considérés comme les parties d'un seul être véritablement existant. Ce Pluralisme originel de notre manière de concevoir le monde doit faire place à un Monisme, par lequel l'incompréhensible action transitive devient une action immanente*. »

L'étrangeté de la solution de Lotze réside en ceci. Ayant exposé les antinomies dialectiques qui résultent de la transcription conceptuelle du monde, il semble que Lotze n'eût qu à dénoncer cette transcription comme inadéquate, et à trouver la solution de ces pseudo-antinomies dans une confrontation directe avec des données immédiates de la perception

• Lotze, Métaphysique, trad. fr., i883, p. 14t.

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sensible. C'est ce que devaient faire, en présence des mêmes antinomies, William James et M. Bergson. Bien au contraire, tournant résolument le dos à l'expérience et cherchant la solution des antinomies, dues aux intempérances du réalisme ontologique, dans son excès même, Lotze en vient à poser un Absolu, dans lequel se résolvent, en un accord parfait, toutes les dissonances nées du morcellement conceptuel des choses. C'est la voie que suivront, sur son exemple, les néo-hégéliens d'Oxford, Green, les deux Caird, Bradley et le plus célèbre des idéalistes américains, Josiah Royce. Mais cette voie, en méconnaissant les données de la perception, achemine à une nouA'elle impasse : comment de l'Absolu, qui est l'unique réalité, peut-on déduire la multiplicité et la profusion des apparences phénoménales ?

Pour résoudre l'aporie de Lotze, il suffît de retourner aux données de la perception sensible, interprétées à la lumière des découvertes scientifiques. Nous verrons alors que la paroi . rigide, dont le concept entoure l'objet, n'est qu'une membrane perméable, ù travers laquelle a lieu l'incessante endosmose de l'objet et de son milieu. Nous verrons, filtrant à travers cette membrane, s'éployer en dehors le rayonnement des lignes de force ou s'épandre les ondes de diverse nature, qui, se propageant de proche en proche, de façon à balayer tout l'espace, vont exercer une action et déterminer une réaction sur les objets environnants. Ici, toutefois, le conceptualisme soulève un nouveau problème.

On a coutume de poser en antithèse la matière et l'énergie et de refuser à l'énergie tout ce qui est inclus dans la définition du concept de la matière. La matière seule serait douée de masse, de poids en proportion de sa structure ; l'énergie n'aurait ni inertie, ni pesanteur, ni structure. Dès lors, étant donnés deux corps matériels en présence, on comprend bien que l'un agisse sur l'autre par le choc, mais non à distance par rayonnement. Comment peut-on concevoir, en effet, qu'un agent impondérable, incorpoi-el, non spatialement représentable, puisse s'appliquer à un corps massif, inerte, doué de. figure et agir sur lui au point de le déformer ou de le mouvoir? Gomment, pour préciser les idées, une radiation lumineuse, si elle est dénuée de masse, peut-elle exercer une répulsion sur la source qui l'émet dans une seule direction et une propulsion sur le corps opaque qui l'absorbe, comme

si elle représentait une quantité de mouvement : comment peut-elle, en d'autres termes, se comporter, si elle est privée d'inertie, comme un projectile matériel qui exerce une pression de recul sur larme à feu qui le lance et une action balistique sur l'obstacle qui le reçoit? C est le problème métaphysique de l'interaction de l'énergie et de la matière, analogue, en la physique contemporaine, à celui de l'interaction de l'âme et du corps, en la pliilosophie cartésienne.

Nous avons montré ailleurs ' comment ce pseudo-problème est issu de notre tendance à hypostasier nos concepts et à prendre pour réelles les distinctions de notre esprit. « Une catégorie de pseudo-problèmes, écrivions-nous, dérive de la transformation mentale d une simple analogie en identité absolue, ou d'une différence partielle en contraste total. Ayant constaté certaines dissemblances entre deux ordres de phénomènes, nous refusons délibérément aux uns tout ce que nous vérifions appartenir aux autres; et, dans cette antithèse parfaite, l'esprit goûte une satisfaction de symétrie. Nous tenons éette démarcation radicale pour l'équivalent de la réalité. Venons-nous à réfléchir alors à ce que les phénomènes, ainsi diamétralement opposés, interagissent les uns sur les autres, le scandale de la possibilité d'une telle interaction outrage notre entendement : comment des agents absolument hétérogènes peuvent-ils composer entre eux et mutuellement s'influencer? Ayant posé en fait, par exemple, que la matière seule est douée de masse, de poids en proportion et de figure, et que la force ou l'énergie ne possède ni inertie, ni pesanteur, ni structure, le problème suivant surgit inévitablement : comment un agent impondérable peut-il s'appliquer et agir sur un corps pondérable, massif et inerte, au point de le déformer ou de lui communiquer une impulsion ? Notre esprit se refuse à le concevoir, en vertu de l'adage leibnizien : causam aequat effecius, et notre imagination se récuse à se le figurer. De même nature, et issu de la même origine, est le problème des rapports de l'esprit et du corps. »

Les découvertes physiques récentes, qui ont conduit Einstein à la Théorie de la Relativité et Max Plank à la

* L. Rougier, la Malérialisalion de l'énergie, Paris. 1919. p. 1-2.

Théorie des Quanta, montrent que ces deux entités, la matière et l'énergie, sont communément douées des propriétés qui expliquent leur interaction : l'énergie est douée d'inertie, de poids et de structure comme la matière. Dès lors, un rayonnement représente une certaine quantité d'inertie et devient proprement assimilable à un projectile matériel. L'irritant problème de l'action de l'impondérable sur le pondérable s'évanouit alors comme un pseudo-problème.

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