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II. — L'utilisation du principe chez les Néo-platoniciens

C'est dans la philosophie platonicienne que se fait jour celle prétention du lîéalisme. La tiicorie exposée dans le Sophislc de la [J.t^ig el^'Jyj, du mélange des idées, laisse entendre que les Idées ont une généalog-ie, qu'elles s'enj^^endrent à partir les unes des autres, de façon à constituer la pluralité des types génériques et spécifiques qui existent antérieurement, en droit et en fait, aux individus transitoires et périssables qui participent à eux.

Il serait intéressant de savoir par quelle dialectique immanente et dans quel ordre les Idées seng-endrent, en allant du genre suprême aux espèces dernières. Le Sophiste, qui touche au problème, ne nous donne sur ce point que d'insuffisants renseignements. Dans ce dialogue, Platon, pour rendre compte de la possibilité des jugements synthétiques, en vient à poser que, parmi les choses, certaines s'excluent, d'autres communiquent entre elles, les plus générales étant participées par toutes les autres ou le plus grand nombre, les plus spéciales par quelques-unes seulement. La dialectique consiste précisément à faire ce départ, qui rend seul possible les jugements synthétiques et permet d'expliquer l'erreur, lorsqu'on assemble deux genres qui ne sont pas mélangeables. C'est pour servir d exemples à cette double conséquence, que Platon introduit méthodiquement les cinq r/cnres du Sophiste : l's'v, le «JTx^t;, le •/.Ivr.fjii, le XXJ-6-J, Vhzpov^. Est-ce à dire qu'il faille voir, dans ces cinq genres, les cinq premiers termes de la hiérarchie descendante des Idées? Cela est indubitable pour Vêtre, le même et Vautre. Les Idées n'existent qu'en tant quelles participent de l'idée à'être; elles ne demeurent invariables et identiques à elles-mêmes (/.aTà -y.'j-y. vSi WTrzJtfoç x.xj ttsc": T^ivro, 2.49 B), qu'en tant quelles participent de l'Idée du même; elles ne se différencient de l'Idée à' être, du m,ème et de toutes les autres Idées, qu'en tant qu'elles participent de l'idée de Vautre. Poser une Idée, c'est inévitablement présupposer l'existence de trois autres Idées : celles de Vyj, du -.xj-ôv et de Vhzpo'j, qui, tout en participant les unes des autres, ne se subsument sous aucun genre commun. Par contre, en ce qui concerne le repos et le

' Sophiste, 254-205.

mouvement, rien n'indique qu'ils se placent, .dans la hiérarchie des Idées, aux quatrième et cinquième rangs. Ce sont deux genres qu'utilise Platon pour montrer la nécessité de poser les trois premiers, et simplement parce qu'il en a déjà parlé, à propos des Eléates, d'Empédocle, d'Heraclite et des amis des Idées. 11 aurait pu, tout aussi bien, se servir de l'un et du multiple, dont il avait été aussi question au sujet des mêmes philosophes'.

Le principe réaliste de la généalogie des choses trouve surtout à s'appliquer dans la philosophie néo-platonicienne, où le monde est engendré, k partir de la première hyposlase, par émanations ou processions successives. Plotin reprend la théorie des Idées, telle que la interprétée Philon le Juif. Avec celui-ci, il considère les Idées comme des puissances intelligibles, contenues dans la seconde hypostase, l'Intelligence, et à l'imitation desquelles les âmes particulières qu'enferme la troisième hypostase, l'Ame du Monde, informent les corps singuliers du monde sensible, dont l'existence dépend d'une dernière émanation, la matière. Plotin, en un langage strictement aristotélicien, distingue ce que le Stagyrite appelait les substances premières et secondes, TrowTat y.xl ds'jzspxt oJct'at, ce que Gilbert de la Porrée dénommera le concretum. et lahstractum, ce que les scolastiques de la grande époque entendront par le suppôt et la nature. A la différence du Stagyrite, et comme le fera Gilbert de la Porrée, Plotin pose une distinction réelle entre l'essence spécifique et la substance individuelle des êtres sensibles. 11 admet l'existence séparée et l'aséité des essences spécifiques qui, dans la seconde hypostase, emportent d'elles-mêmes la plénitude de leur être-. Une fois admise l'existence a parte rei des universaux dans le monde intelligible, on ne peut plus dire que les substances secondes sont moins substances que les premières ? Bien au contraire, elles leur sont antérieures dans l'ordre de l'être et leur servent de fondement. Ce n'est pas Socrate qui fait devenir homme ce qui ne l'était pas avant lui ; mais c'est l'homme universel qui permet à Socrate d'être un homme, car l'homme individuel n'est tel que par participation à l'homme universel.

' Cf. L. nougier, lu Correspondance des cjenres du Sophiste, du Philèbe et du 7"i;iu'e,"ap. Arch. f. Gesch. de PhiL, 1914, P- 3o/|-334. * lUnnéades, V, 6.

LE HÉALISMK 'il M

Que si, quiltant 1 école d'Alexandrie pour celle d'Athènes, nous ouvrons le ('ommenlaire sur la incfaphysUjue dAristotc de Syrianus, nous y trouverons affirmé, d'une façon encore plus expresse, le principe réaliste de \ antériorité ontologique du général à l'égard du spécial et du singulier. Quel est le principal grief que Syrianus formule contre Aristote? C'est d'avoir sacrifié le genre à l'espèce, la dialeclicpie à Tapodictique. A pousser à bout l'argumentation du Slagyrite, on arriverait à ne reconnaitre d'existence substantielle qu'à l'individu seul, désormais le type de l'èlie. Or, bien au contraire, le genre subsiste par lui-même, indépendamment des espèces qu'il contient virtuellement, sans cesser d'être une unité permanente et indivisible ; au lieu que les composés, comme les espèces et les individus, ne subsistent pas à part de leurs éléments. Le genre est plus ])rincipe que l'espèce, l'espèce plus principe (jue l'individu, les espèces et le genre étant des idées exemplaires dans la partie intelligible du NsC; divin. Proclus admet également qu'à la hiérarchie des concepts, par ordre d'extension croissante et de compréhension décroissante, correspond une hiérarchie des formes objectives de 1 être, chaque forme étant principe de celles qui lui sont subordonnées : « L'un, déclare-t-il, quitte les choses le dernier ; avant lui est l'être, avant l'être, la vie et avant la vie, l'intelligence'. »

C'est surtout dans le Liber decausis-, véritable vade-rnecuni du réalisme au Moyen Age, que se trouve affirmé ce principe essentiellement néo-platonicien : Le degré de causalité des principes les uns à l'égard des autres est en raison directe de leur généralité. Par exemple^ l'homme est l'effet de trois causes universelles, pour le moins : l'Etre, la Vie et ]a liaison. La première lui donne l'existence en tant qu'être actuel ; la seconde, la vie en tant qu'être vivant ; la troisième, la raison

' In l'.irmeniil (cité par E, Bréhier, T/Jee du néant et le problème de lorijinc radicule dans le néo-platonisme grec. ap. Rev. Met. et Mor., iQuj, p. 465.)

* lîardeahewcr. Die psetido-aristotelische Schrift « Ueber dus reine Gute)> hekdnnt unter dem .\amen Lihek de «.ausis, Freibur}; i. B., 1882. — On sail que ce célèbre écrit anonyme, tourà tour attribué à Aristote, à Alfarabi, à David de Dinan, à (îiibcrt de la Porrée, n'est autre chose, comme l'a reconnu saint Thomas (Expos itio in lihrum Db caisis, i) qu'un extrait des 209 propositions de l'Elévation théologique de Proclus, ordonné déduclivement à la façon d'Kuclide, et marqué au coin du christianisme par la substitution mérladroite de l'idée de création à celle d'émanation.

en tant quanimal raisonnable. Les deux dernières sont des causes secondes par rapport à la première ; elles peuvent suspendre leurs effets, sans que celui de la première cesse pour cela de s'exercer : un cadavre est encore un être existant. De là, cette proposition qui ouvre le Liber de causis : Oninis causa pvimai'ia plus es( inftuens super causatum suum, quant causa universalis secuncla. hes causes universelles se succèdent dans l'ordre de préséance suivant : La cause première est Dieu, qui est pure Bonté et unité absolue, au-dessus de toute dénomination. Viennent ensuite ÏEtre, Y Intelligence, cause de toutes les intellig-ences particulières, l'Orne ou la Vie, principe de toutes les âmes particulières. Ces causes, comme leurs effets singuliers, proviennent de Dieu par création. L'Etre, en particulier, est la première des choses créées '.prima j'crum creatarum est esse. Toutes les autres tiennent leur être de cet être premier, comme les êtres vivants doivent d'être leur propre principe de mouvement à la Vie première, et les êtres intelligents sont redevables de leur science à l'Intelligence première. C'est la doctrine des hypostases participées de Proclus*, qui coïncide assez maladroitement avec le créationisme.

A l'orée de la scolastique latine, Gilbert de la Porrée (1070- 1 154), évêque de Poitiers, reprend pour son compte le principe du réalisme néo-platonicien : L'oindre généalogique et le degré de causalité des principes est en raison directe de leur généralité. Dans ses Commentaires sur Bocce, les similitudes sur ce point entre Proclus et lui sont si nombreuses qu'on a pu les interpréter comme une preuve de l'attribution du Liber de causis à l'évêque de Poitiers, conformément à la suscription d'un très ancien manuscrit de Bruges"^.

Le premier principe est Dieu, l'Etre par excellence, dont l'essence est infiniment simple. De lui procède toute une hiérarchie descendante de formes, dont l'importance décroît avec la généralité. Ce sont d'abord les formes secondes, telles que l'Etre, l'Intelligence, l'Ame et la Vie ; et, pour le monde matériel, le Feu, l'Air, la Terre et l'Eau. Immobiles, incorruptibles et éternelles, ces formes sont les idées exemplaires de celles qui, comme autant de copies et d'images,

1 Comp. Proclus, VElévation théologique, éd. Ambr. Firmin-Didot, in 4», p. 70 : Ilâv t6 Otio tûv ôsuTepr.iv iiapaYOïxôvov, /.al àivo twv TCpoxiptov zal aÔTUOTepiov TtapâfîTai (j.£i;^6v(i); â^' iî)v y.at -ol SsOtepa 7:apr,y£xo.

^ Cf. Berthaud, Gilherl de la Porrée, Poitiers, 1892.

LE RÉALISMC 413

informent la matière des êtres se^ibles. Ces dernières (formai nativre), engendrées par les archétypes, sont conting-entes et périssables. Elles se divisent en deux catégories : les formes génériques ou spécifiques et les formes strictement individuelles.

En vertu du principe précédemment énoncé, l'être, issu de la cause première qui est Dieu, descend, par lintermédiaire des formes secondes et des formes premières, génériques et spéciliqucs, jusqu'aux formes individuelles. Ce ne sont pas les formes génériques et spécilif[ues qui existent dans et par les individus, bien ([u'elles subsistent en eux; mais ce sont les individus concrets ([ui existent dans et par les formes abstraites : non rhum;inité par Socrate, mais Socrate par l'humanité. En se servant du langage propre à Boèce, ce n'est plus la subsistance, oJ(7t«a-tç, qui existe par la substance ; c'est la substance, 'jzia-y.nu, qui existe par la subsistance.

Gilbert part de ces prémisses pour interpréter la célèbre formule de Boèce : diversum est esse et id ffuod est. Boèce traduit par là VahalW'tc des créatures. A la dilïerence du créateur, celles-là n'existent pas (esse) par essence (id qiiod est), c'est-à-dire nécessairement, mais dune façon contingente, par participation à l'Etre suprême. Glosant cette formule, les Scolastiques du xiu* siècle, en particulier saint Thomas, l'interprétèrent comme désignant la distinction ontologique réelle de l'essence et de 1 existence chez la créature : son essence n'implique pas son acte d'exister, qui lui est communiqué ab alto, comme un accident surajouté du dehors. Là n'est pas l'interprétation à laquelle s'arrête Gilbert de la Porrée. Pour lui id quod est désigne la substance ou l'individu subsistant, et esse (qu'il transpose généralement en id cjuo est) désigne ce par quoi existe la substance, c'est-à-dire la subsistance : Diversum est esse, id est subsistentia quseest in subsistente, et id quod est, id est subsistons in quo est subsistentia, ut corporalitas et corpus, /lumanitas et homo^ . La formule de Boèce traduit donc, selon lui, la distinction ontologique et réelle de l'essence individuelle et de l'essence spécifique, de ce qu'il appelle le concretum et Yabstractum. L'abstiait est le principe du concret, étant une réalité supérieure et antécédente, d'où cette seconde formule : Erffo cum dicitur diversum est esse et

» p. J,.. t. LXn'. col. i3i8.

id quod est, secundum iheologicos quidem intelligidir, esse, id quod est principium, id quod est vero, illud quod est ex principio.

Le principe réaliste des Néo-platoniciens, que lévêque de Poitiers devait appliquer au dogme de la Trinité d'une sorte à ne point accommoder l'orthodoxie de saint Bernard, prend donc chez lui la forme suivante, particulièrement suggestive : Vabstrait est le principe ou la cause du concret, parce qu'il précède le concret dans l'ordre hiérarchique et logique des concepts, qui reproduit l'ordre généalogique et ontologique des choses.

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