VII. — Critique de la dialectique hégélienne
Le processus dialectique préconisé par Hegel est sophistique et arbitraire. 11 est sophistique, car il débute par un paralogisme. Le fait de poser une certaine notion qui, interprétée en extension, désigne une certaine classe d'objets A, implique, en vertu du principe du tiers-exclu, non pas le fait d'affirmer, mais celui de nier la notion formée par la classe B de tous les objets exclus de A, les classes A et B se partageant l'univers du discours, c'est-à-dire la totalité des choses. C'est donc sophistiquement qu'Hegel et Hamelin, invoquant la corrélation nécessaire dans notre esprit des notions opposées, transforment gratuitement une négation en affirmation, lorsqu'ils prétendent qu'on ne peut poser une notion, sans affîr- ^ler la notion contraire.
En second lieu, la dialecti([ue de Hegel et d'Hamelin est arbitraire. L'opposition des notions contraires n'implique pas l'existence d'une tierce notion, qui les concilie synthétiquement. Etant donné un couple de notions opposées A et B, Hegel et Hamelin ne définissent nulle part une opération logique uniforn^e, qui permette d'en tirer univoquement une troisième notion C, capaljle de les concilier en les absorbant. Il se révèle, à l'examen, que la déduction qu'ils présentent de G est, dans chaque cas, parfaitement arbitraire ; elle est fondée
sur des opérations log-iques diirérentes, ou même, le plus souvent, elle repose sur de vagues analojj^ies ou sur les associations de mots d'un formalisme creux. Il y a à cela une raison péremptoire. La seule opération uniforme que l'on puisse faire subir à deux notions opposées est Vaddilion logique ; mais la notion nouvelle, formée par l'addition de deux notions opposées A et B, est toujours la même, quelle que soit la signification particulière qui s'attache à ces notions : c'est toujours l'univers du discours, comme disent les algébristes de la logique, c'est-à-dire l'ensemble de toutes choses. Supposons que A désigne le mouvement (classe des mobiles), B le repos (classe des corps en repos) : leur addition logique donnera l'ensemble des objets qui sont, soit en mouvement, soit en en repos : c'est-à-dire la totalité des êtres. Il en eût été de même si A avait désigné les corps organiques et B les corps inorganiques, et ainsi de tout autre couple de concejDts contraires.
Pour reprendre les exemples de Hegel, la notion à' Etre ne pose pas celle de Non-Etre, mais l'exclut ; et, si Ion aftirme simultanément l'être et le non-être, ce qui est contradictoire, il n'y a pas de raison pour déclarer que c'est la notion de devenir qui lève cette contradiction, plutôt que celle à' apparence ou àaltérité au sens du Non-Etre platonicien, ou de matière au sens aristotélicien, ou de virtualité an sens leibnizien, etc. On ne voit pas, par ailleurs, pourquoi la notion d'individualité, plutôt que celle deVillimité, lèverait la contradiction du couple antithétique fini et infini; ni pourquoi la notion d'activité, plutôt que celle de réalité, absorbe la dualité suivante : essence et phénomène, principe et conséquence, fonction et force, agent et acte, fond et forme. A cela s'ajoute, chez Hegel, une série d'identifications arbitraires qui font que ses triades de concepts ne s'enchaînent pas à la façon des syllogismes d'un sorite, mais que chacune d'elles part d'un concept nouveau, qui constitue un commencement absolu. Par exemple, pour tirer la qualité du devenir, Hegel troque le devenir contre l'être déterminé^ ; pareillement, il admet, sans plus de justification, que l'individualité est identique à la qualité devenue quantité, alors qu'un bergsonien la ferait consister dans la qualité pure ; que la mesure est identique à l'être
' Kiicyclnpédie des sciences philosophiques, § 89; éd. Lasson, p. ii4.
devenant essence, alors que l'essence de certains êtres, comme les ensembles non-dénombrables, consiste dans le fait pour eux de défier toute mesure ; que l'activité est synonyme de nécessité, alors que, pour beaucoup, elle est synonyme de création spontanée.
La même façon arbitraire de procéder, au g-ré dassociations d'idées capricieuses qu'aucune règle logique ne discipline, caractérise l'effort infructueux d'Hamelin. Admettons que la corrélation nécessaire dans l'esprit des notions opposées soit la loi fondamentale de la pensée, et, par suite, de l'être. La notion opposée à celle de re/a/to/i n'est pas celle de nombre, mais celle de terme ; et il est impossible de comprendre pourquoi la pseudo-opposition de la relation et du nombre appelle comme synthèse la notion de temps. L'opposé du temps n'est pas y espace, mais Vextemporanc ; et le mouvement n'est pas le résultat de leur synthèse, mais de leur rapport. De tout temps on a appelé repos l'opposé du mouvement, et non qualité : ce qui le prouve, c'est que la notion d'altération, considérée par Hamelin comme la synthèse dans laquelle se concilient le mouvement et la qualité, n est pas contradictoire, bien qu elle soit obtenue parla multiplication logique de ces deux concepts, ce qui serait impossible, en vertu du principe de contradiction, si ces deux concepts étaient opposés. Ainsi, dans les exemples d'Hamelin, le concept synthétique résulte tantôt du rapport (mouvement), tantôt de la multiplication logique (altération), des deux termes antithétiques ; le plus souvent même, il ne peut pas être obtenu en fonction deux, à l'aide d'une opération logique déterminée, comme c'est le cas pour le temps, qu'on se flatte à tort de pouvoir dériver des notions de relation et de nombre. En règle générale, ou le couple de notions antithétiques, dont part Hamelin, n'est pas un couple de notions opposées, et alors rien n'empêche qu'une tierce notion puisse en être déduite par une opération logique définie, variable dans chaque cas envisagé ; ou les notions dont il part sont bien véritablement opposées, et alors aucune opération logique déterminée ne permet d'en déduire une ^tierce notion. Le reproche qu'adressait Hegel à Schelling, de tomber dans les fantaisies arbitraires de l'artiste au sujet de la déduction a priori des formes de l'être, mérite de retomber sur lui et sur sa descendance spirituelle.
Cet arbitraire explique que les Hégéliens, dans la déduc-
tion a priori des formes de l'être, soient partis des concepts les plus différents : Hegel, de Y être par soi; Dellinghausen, Rohmer, Werder, George et d'autres, du Néant ou du Zéro ; les Néo-Hégéliens d'Oxford, de r.4/>5oZ«; Hamelin, de la Relation. Il explique aussi que les Hégéliens puissent impunément construire des triades de notions, où le même concept figure dans la triade de l'un à titre de thèse ou d'antithèse, de synthèse dans celle d'un autre, cela, sans que les triades, où figurent un même concept, soient situées au même moment du processus dialectique de la Raison.