VIII. — L'échec de lentreprise rationaliste
L'entreprise des Rationalistes de reconstruire le monde a priori, en vertu du principe réaliste de la généalogie des choses, à l'aide d'une dialectique synthétique et progressive posant des concepts de plus en plus déterminés, est inéluctablement vouée au paralogisme et à l'insuccès.
Elle est Avouée au paralogisme, car elle ne peut éviter celui de l'argument ontologique : le passage illicite du concept à l'objet. Tant qu'il s'agit de concepts, il n'est question que d'existence logique et de propositions hypothétiques, l'extension dun concept étant formée de toutes les propositions hvpothétiques où il figure à titre d'attribut de la conséquence, et sa compréhension étant formée de toutes les propositions hypothétiques où il figure à titre d'attribut de l'hypothèse. Or, on a beau combiner de toutes les façons possibles des propositions hypothétiques, on n'en déduira jamais un jugement assertorique d'existence; on a beau assembler des existences loo-iques, c'est-à-dire de simples possibilités, on n'obtiendra jamais un être réel. Il faudra toujours en venir à un jugement d'existence ou de vérité, qui ne peut se conclure a priori, tel que : la représentation que nous offrons du monde est conforme à la réalité. Dira-t-on que Tllégélianisme échappe à cette accusation, parce qu'il admet l'identité de la pensée et de l'être ? Mais il faut- démontrer cette identité, et on ne pourra le faire qu'en commettant le paralogisme dénoncé. Ou bien, il faudra la poser à titre de simple postulat ; et voilà que la raison, dans son entreprise de tout justifier, débutera par un acte de foi irrationnel. Entre ces deux inconvénients, le pre-
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mier a paru à Hegel moins grave que le second : il a réhabilité la preuve ontologique.
L'entreprise rationaliste est de plus vouée au paralogisme. En effet, les concepts ne peuvent se déduire, soit par division dichotomique, comme dans la dialectique de Platon, soit par thèse, antithèse ou synthèse, comme dans la dialectique de Hegel, d'un concept premier qiii serait le genre suprême sous lequel toutes les autres notions seraient régulièrement subsumées ; pas plus que d'une notion première, dont la déficience appellerait toutes les autres notions pour combler ses lacunes et épuiser sa contradiction interne. Les notions ne s'entresuivent pas, à partir d'une seule d'entre elles, dans un ordre linéaire, mais elles forment un réseau ramifié : il faut donc choisir un système de plusieurs notions premières pour en déduire toutes les autres, et il existe une infinité de systèmes possibles tous équivalents. C'est ce qu'ont méconnu les Hégéliens qui, s'essayant à dresser le tableau des catégories de l'esprit humain, ont prétendu établir par là la liste des formes les plus générales de l'être, dans leur ordre absolu d'apparition.
Mais surtout l'entreprise rationaliste est vouée à l'échec, parce que le principe réaliste sur lequel, elle repose est manifestement erroné. Les objets concrets ne sont pas obteuus par un emboîtement successif de formes, de plus en plus différenciées, correspondant à des universaux de plus en plus déterminés; et cela, entre autres raisons, parce qu'un concept, si riche qu^en soit la compréhension, n'est jamais l'équivalent exact de l'objet auquel il s'applique. En vain les réalistes du Moven A^e discernaient-ils dans un minéral trois sortes d'essences surajoutées les unes aux autres : la forma corporeifatis, qui fait qu'un minéral occupe une partie de l'espace ; les formée élémentaires^ qui sont les essences des quatre élém.ents; la forma mixtionis. qui est l'essence du mixte formé par le mélange, en proportions variables, des quatre élér ments; en vain, comme Henri de Gand, distinguaient-ils dans un être vivant, en vertu du principe réaliste tôt sunt esse quoi essentiœ, trois sortes de matières auxquelles se surajoutent les formes substantielles, génériques et spécifiques. Pour atteindre l'individu dans sa profusion infinie, il leur fallait recourir à un principe d'individuation, irréductible à toute transcription conceptuelle, qui mesure l'écart entre ce que les déterminations conceptuelles peuvent appréhender delà
réalité et ce qui leur échappera à tout jamais : la qualité pure et le devenir sous ses formes les plus mobiles, les plus fuyantes, les plus évanescentes; les données immédiates d'une conscience saisie dans sa naïveté première et le courant de la conscience, ovi les états psychologiques se transposent les uns dans les autres par altération insensible; Vélan vital, c'est-à-dire la lente incubation des formes organiques, réploiement de leur virtualité, leur développement par dilîérenciation progressive ; les transformations incessantes des objets, dues à l'action des forces incidentes et aux réactions qu'elles provoquent; la prodigieuse complexité du plus petit fragment de matière homogène, par suite de la structure corpusculaire des corps; le frémissement des systèmes autour de leurs configurations les plus probables et la fluctuation des grandeurs physiques autour de leurs sommes ou de leurs moyennes, comme eiïets de Tagitation intestine des molécules. En présence du monde, pris en son abondance, en sa dispersion, en son incohérence, en sa confusion, en sa luxuriance dj-^onisiaque, en sa réalité pathétique et douloureuse, où l'erreur est toujours aux aguets de la vérité, le mal aux prises avec le bien, où la sottise bafoue la sagesse, les systèmes rationalistes, pondérés, mesurés, guindés, bien compartis et harmonieusement concertés, parfaitement intelligibles de tous points, où il n'y a finalement place que pour le rationnel et l'optimisme métaphysique, ressemblent aussi peu à leur modèle, c[\ie\ Ecole d'Athènes, aux lignes bien arrêtées, aupurdessin géométrique, ne ressemble à un paysage romantique, hérissé d'accidents, plein de fonds fuyants et d'horizons perdus.
Aussi rien n'égale la téméraire présomption des Rationalistes, néo-platoniciens ou hégéliens, dans leur tentative de reconstruire intégralement a pi'ioriVêlre le plus concret, 1 individu conscient et agissant, sinon leur farouche mépris des démentis de l'expérience. Posant dogmatiquement, comme Hegel, que tout ce qui est réel est rationnel, n'admettant d'autre mesure de létre que ce qui leur paraît intelligible, ils en viennent à nier l'importance ou la réalité de ce qui rebute l'effort de leur dialectique : « Le monde étoile, écrit Hegel, n'a pas pour la raison le même intérêt que pour le sentiment : c'est un infini négatif, le théâtre d'une diremption abstraite, où le hasard exerce sur les rapports une influence essentielle.
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Le système solaire seul est rationnel. L'action par laquelle se remplit l'espace éclate en une multitude infinie de corps. C'est une sorte d'exanthème delà lumière, qui n'est pas plus admirable pour le philosophe qu'une éruption de peau ou un vil essaim de mouches ^ » Un disciple de Hegel, après avoir célébré la connaissance du « général, de l'immuable et du seul véritable », et lavoir placée bien au-dessus de la connaissance « du particulier, du sensible et de l'éphémère », ajoute que, si nous reprochons à la philosophie d'être incapable de faire pousser un seul brin d'herbe, ou même de nous expliquer comment il pousse, il faut répondre qu'une question de celle espèce est, non au-dessus, mais au-dessous de la connaissance, et que le fait de n'y pouvoir répondre ne constitue pas une imperfection "-.
IX. — L'aboutissement logique du Rationalisme: l'idéalisme magique de Novalis.
L'aveu de l'impuissance du philosophe rationaliste à faire pousser le moindre brin d'herbe est plus falal à 1 Hégélianisme que ne le croit son trop ardent zélateur. Si la pensée est l'essence des choses, si les choses sont des complexes de notions, on ne comprend pas pourquoi notre propre pensée, en reproduisant pour son compte, subjectivement, la dialectique immanente de l'Idée absolue, n'a pas pour résultat de recréer ainsi le monde chaque fois. Est-ce le fait de prendre réflexivement conscience en nous de son processus qui fait perdre à la pensée sa vertu créatrice? Car, on ne voit pas pourquoi le même processus dialectique, accompli par le même sujet, la pensée, est créatrice dans un cas, et simplement reproductrice de ce qui est créé dans un autre.
L'idéalisme absolu de Hegel devrait, pour être conséquent, se doubler d'un idéalisme subjectif. 11 devrait reconnaître à notre esprit la capacité de créer le monde, chaque fois qu il le pense, de façon à vérifier à la lettre le mot de Schelling : « philosopher sur la nature, c'est créer la nature )>, — sans qu'il soit, toutefois, requis d'ajouter, avec jFichte, (jue supprimer notre esprit serait supprimer le monde,
' Encyclopédie deslsciencex philusophiques, § 268, Zusalz.| : Michelet. Œuvres d'Hegel, VII, i5. — Comp. W. Wallace. Prole(jomenA to Jlegel, 2* éd., 1894, p. 28-29.