ACTE PREMIER
BARREAU
Encore! Voire fils est un garnement de sept ans; il est nu collège de Melun; bon air, nourriture saine et abondante... et il a l’honneur de me coûter douze cents francs par an... Après?
MADEMOISELLE MOREL
Il est votre fils.
BARREAU
Soit. Aussi, ai-je déjà fait pour sa mère tout ce qui était en mon pouvoir. En vous introduisant dans cette maison, grâce à la protection de mademoiselle de Kerkeradec, la tante du mari de ma nièce, j’ai pressenti que le sacrifice de vos années trouverait sa récompense dans une libéralité posthume du vieux docteur. Vous arriverez infailliblement à l’accomplissement de ce rêve chéri des gouvernantes de vieux garçons : un petit paragraphe testamentaire. Vous le voyez, Virginie, je n’ai jamais cessé d’être votre ami.
MADEMOISELLE MOREL
Vous êtes plus encore, Casimir...
BARREAU
Ne m’appelez donc pas Casimir...
Vous êtes le père...
BARREAU
De votre enfant! puisque c’est convenu. Eh bien, comme ami, il me reste un conseil à vous donner. Usez de la situation qui vous est faite, mais n’en abusez pas. Le docteur de Villiers est un excellent homme; de plus il est veuf, ce qui est encore une vertu; il a le bonheur, en fait de famille, de ne posséder qu’un neveu, lequel est parfaitement brouillé avec son oncle, ce dont je vous fais mon compliment...
MADEMOISELLE MOREL
Que voulez-vous dire ?
BARREAU
Que cet innocent avocat attribue au papa de Villièrs, grâce à des indiscrétions adroitement commises, des droits qu’il n’a pas sur le petit Julien; qu’il flaire, dans ce bambin, un cohéritier gênant, et qu’enfin vous avez eu soin de cultiver cette illusion pour éloigner définitivement le neveu et devenir ainsi tout à fait maîtresse de la position.
MADEMOISELLE MOREL
Ah! Casimir, vous ne me connaissez pas.
BARREAU
Ne m’appelez pas Casimir, je vous en prie ! Mais si, je
vous connais, et c’est pour cela que je vous engage à laisser à ce neveu une part convenable dans l’héritage. Parce que, voyez-vous, Virginie, un testament c’est comme le verre, ça se casse.
MADEMOISELLE MOREL, relevant la tête.
Les morceaux en sont toujours bons.
BARREAU
A la bonne heure 1 voilà parler en personne sensée.
MADEMOISELLE MOREL
Mais notre Julien n’aura donc pas de nom?
BARREAU, finement.
Bah ! il s’appellera peut-être de Villiers... vous en êtes bien capable. Comprenez donc que ma fortune n’est pas encore faite... Je suis dans les affaires. J’ai besoin delà protection deM. de Castelneuf! le comte de Castelneuf!... le mari de ma nièce Valentinel Si je reconnaissais Julien, ce qui ne serait pas pratique, je serais forcé de vous épouser, ce qui serait ridicule! et ma nièce me mettrait à la porte 1 Déplus, je perdrais l’appui de son mari dans ma grande affaire : Société générale des bateaux sous-marins, pour l’exploitation des lacs de naphle del’Asie-Mineure, capital vingt millions; gérant : Casimir Barreau! Attendez au moins que j’aie géré!... Je gérerai si bien qu’un jour... plus tard... à i’beure de la grande liquidation, vous verrez si j’avais des entrailles de père.
MADEMOISELLE MOREL
Ah! Casimir !
BARREAU
Pour Dieu! ne m’appelez pas Casimir! et en attendant... Mais voici le docteur... chut!