‹ Les parasites; roman de moeursChapitre 1 sur 2 · Î-^T^MU · texte numérisé non relu

Î-^T^MU

— Eh bien ! qu'est-ce? dit madame Rougemont, d'unaccent bref et acariâtre, qu'elle prenait presque toujours avec ses inférieurs. Qui vous a permis d'entrer dans mon salon sans frapper, mademoiselle?

— Pardon, madame... j'ai frappé, avant d'ouvrir la porte, répondit d'une voix tremblante une petite fille de douze ou treize ans

qui baissa la tête et devint toute rouge.

— Ainsi donc , mademoiselle , vous me donnez un démenti, répliqua madame Rougemont d'un ton sévère. Ah! ça! je suis donc sourde? .

La petite fille demeurait toujours confuse et la tête penchée, sans dire une parole.

— Allons, allons, petite, reprit madame Rougemont, ne restez pas là comme une perche , et parlez , quand on vous parle ! Pourquoi êtes- vous entrée dans mon salon? Qu'avez-vous à me dire?

— Madame , balbutia timidement la petite fille, dont les joues étaient pourpres comme des coquelicots, je venais vous apporter cette lettre.

En même temps, elle allongeait le bras vers madame Rougemont, et sa main tremblait comme une feuille.

— C'est l'affaire de votre papa, mademoiselle , dit sèchement madame Rouge-

mont en prenant la lettre. Où est-il votre papa? Allons; vite, répondez, mademoiselle Jeannette.

Jeannette était si troublée qu'elle ne put répondre tout de suite ; enfin d'une voix mal assurée elle dit :

— Madame, papa est sorti tout à l'heure avec son fusil ; il a vu passer dans l'avenue un gros lièvre , qu'il est allé tuer pour l'offrir à madame.

— Ta, ta, ta! fit madame Rougemont, avec un claquement de langue, je n'aime point tout cela. J'ai bien le moyen d'acheter des lièvres au marché, quand bon me semble, et...

Une détonation se fit entendi^e : madame Rougemont tressaillit dans son fauteuil.

— C'est insupportable ! dit-elle , insupportable! je n'aime pas les coups de fusil! votre père le sait très bien. Jeannette!

Et l'on entendit dans l'antichambre un

pas lourd et précipité ; la porte du saloji s'ouvrit, et Thibaut, le vieux domestique de madame Rougemont, parut tenant par les pattes un lièvre ensanglanté.

La figure du brave domestique était rayonnante.

— Madame, s'écria-l-il en agitant son trophée , c'est une belle bête ! Ça fera très bien aujourd'hui sur la table de madame.

— Vous savez bien , Thibaut , dit aigrement madame Rougemont, que je vous ai défendu de tirer si près de mes fenêtres ! Il Y a de quoi me donner un anévrisme! vous le savez fort bien ! et je commence à croire que vous avez de mauvaises intentions.

— Moi , madame , repartit le domestique avec un air de surprise chagrine , j'avais seulement l'intention de tuer un lièvre aujourd'hui, et voilà qui se trouve bien; car je n'avais pas de gibier pour mon second plat

LES PAR.VSiTES. 3

(le rôti, et M. le curé, il l'aime beaucoup le gibier.

— M. le curé, lorsqu'il dine chez moi, doit se contenter de ce qu'il y a sur ma table. Au surplus , vous pouviez bien acheter un lièvre au marché , sans me désobéir.

— Ils coulaient quatre francs pièce , madame...

— Eh! que m'importe? interrompit madame Rougemont, n'ai-je donc pas le moyen de payer un lièvre quatre francs, et dix fois plus , si bon me semble?

— Mais, madame...

— Allons, allons, laissez-moi tranquille, et pour Dieu, emportez-moi cette vilaine bête toute pleine de sang , qui va salir mon meuble.

Thibaut regarda son lièvre d'un air piteux , et retourna , le cœur gros , dans la cuisine , où ne sachant à qui s'en prendre , il soulagea toute sa mauvaise humeur sur

la pauvre Louison, qui , depuis quatorze ans de mariage supportait chaque jour de nouvelles bourrades avec une patience angélique. La petite Jeannette se tenait blottie dans un coin de la cuisine, sans faire le moindre bruit, de peur d'attirer sur elle quelque fôclieuse apostrophe.

Quand madame Rougemont fut seule, elle jeta sur la lettre un coup-d'œil, et la froissa dans ses mains avec un mouvement d'impatience , en marmottant : — Encore elle ! toujours la même chose ! Ah ! bon Dieu! quand donc tout cela finira-t-il?

On ne vit jamais une plus étrange femme que madame Pvougemont : elle n'était pas au fond du cœur méchante, c'est-à-dire qu'elle n'eût point fait de mal à quelqu'un , pour le plaisir d'en faire, mais elle avait toute sorte de manies et de passions mesquines et plates. Envieuse, défiante, d'une humeur susceptible et vindicative, elle ne

LES PAHASITES.

manquait pas d'une certaine adresse pour déguiser tant bien que mal le vilain côté de son caractère, soiis une apparence de piété profonde et de générosité, toujours pleines d'ostentation. Cette femme exerçait une espèce de tyrannie domestique, et dans sa maison tout le monde pliait devant elle, son mari comme la petite Jeannette.

Madame Rougemont était petite et maigre; sa taille un peu voûtée indiquait la faiblesse. Une expression de mécontentement ne quittait presque jamais sa figure , et ses gros yeux ternes avaient assez l'air d'un cristal dépoli où rien ne se reflète; ses bras d'une longueur démesurée semblaient vouloir balayer le sol , quand elle marchait. " 11 n'était pas facile de préciser au juste l'âge . de cette dame, car elle ne l'avait jamais dit à personne , pas même à son mari. Cependant, malgré trois ou quatre boucles de cheveux très noirs, qui s'arrondissaient à

l'entour de ses tempes, on aurait pu lui donner, sans crainte d'exagération, soixante ou soixante-cinq ans. Les flatteurs qui dînaient régulièrement trois fois par semaine chez elle, prétendaient que madame Rougemont avait dû être fort jolie ; elle le faisait quelquefois entendre elle-même , mais tout porte à croire qu'elle n'avait jamais eu qu'une de ces physionomies insignifiantes , dont l'on ne peut rien dire, et qui sont bien ou mal, suivant le degré de complaisance et la galanterie des juges.

Quant à sa mise , elle était presque toujours extravagante : en hiver comme en été, madame Rougemont s'enveloppait d'une énorme douillette de satin violet, surmontée d'un grand capuchon sous lequel sa pe- • lite tête disparaissait quelquefois tout entière. Alors, on l'aurait prise pour la sybiUe de Cumes, quand elle marchait d'un pas grave et solennel dans cette espèce de lin-

ceul; et les petits garçons du village, qui l'apercevaient de temps en temps à travers les grilles du parc, la regardaient avec frayeur et se cachaient derrière le mur lorsqu'elle passait.

Madame Rougemont étailmiariée depuis trente ou quarante ans au meilleur homme du monde , au plus pacifique de tous les êtres. Il aimait tendrement sa femme qui n'était pas toujours fort tendre pour lui ; il ne s'aveuglait pourtant pas sur les défauts et les étranges caprices de madame Rougemont, mais comme il n'ambitionnait pas d'autre bonheur que d'avoir la paix et le calme dans son ménage , il cédait presque aveuglément aux bizarres exigences de son intolérante moitié ; et parfois seulement il interposait l'autorité maritale, quand les idées de sa femme étaient par trop déraisonnables. Il y avait une vingtaine d'années à peu près qu'ils habitaient ensemble une

jolie maison de campagne située entre Évreux et Vernon à quelque distance de l'Eure. Cette maison était un vieux château féodal que madame Rougemont avait fait recrépir à la moderne et badigeonner, sans le moindre égard pour cette belle architecture gothique et ces magnifiques teintes brunes que l'âge seul peut donner aux bâtimens.Unedes plus ridicules manies de madame Rougemont, c'était de vouloir faire chaque année des métamorphoses et des embellissemens dans son château ou dans le jardin , et ni l'un ni l'autre n'y gagnaient assurément: tantôt elle appelait des maçons pour jeter bas une tourelle ancienne et pittoresque, qu'elle faisait remplacer par un étage bâti carrément, en plâtre, et le plus trivial du monde ; tantôt elle ordonnait de combler une pièce d'eau ou d'abattre une longue allée d'arbres séculaires ; et la plupart du temps le débonnaire M. Rougemont, après

avoir uq peu disputé , se voyait obligé pour avoir la paix de se conformer aux folles imaginations de sa femme. M. Rougemont se croyait le plus heureux des mortels poiîrvu que tous les matins il pût boire en se levant une énorme jatte de lait chaud, et passer quatre ou cinq heures par jour à pêcher des carpes et des truites, dans un canal très poissonneux qui se trouvait au bout de son parc, et que sa femme le menaçait de faire boucher d'un moment à l'autre.

Maîis il est temps de revenir à madame Rougemont. La lettre que venait d'apporter la petite Jeannette contenait sans doute quelque nouvelle désagréable , car madame Rougemont se pinçait les lèvres en lisant et parlait toute seule avec agitation.

— Oui! oui, disait-elle, je savais très bien qu'on en viendrait là? Ah! madame l'orgueilleuse! Enfin, enfin ! Vous suppliez ! Mais il n'est plus temps! tirez- vous mainte-

naiit d'affaire comme vous pourrez ! je ne suis pas obligée de vous nourrir!

Elle se leva, tira le cordon de la sonnette, et Thibaut parut presque au même instant, car sa maîtresse voulait toujours être sePvie à la minute.

— Madame? dit'il en s'arrêtant tout court dans l'attitude d'un soldat qui attend les ordres de son capitaine.

— Une autre fois, Thibaut, faites moins de tapage en entrant , et ne portez plus de clous à vos souliers. Ce bruit me fait mal aux nerfs.

— Oui, madame, répondit humblement le vieux domestique.. C'est que j'accourais pour arriver plus vite.

— Bien , bien. Puisque vous aimez tant à courir, montez donc tout de suite chez M. Rougemont , et dites-lui que je veux lui parler d'une affaire très importante.

— Oui , madame, j'y cours ; mais je crois

que monsieur est en train de pêcher tout au bout du parc. Si madame veut seulement attendre une couple de minutes, je vais aller le chercher.

— Le n'est pas respectueux en parlant de votre maître, Thibaut, xous pouvez bien dire monsieur. Mais allez! allez donc, allez donc! Comment! vous n'êtes pas encore parti ! faut-il que j'y coure moi-même ! A quoi servent donc, je vous prie, les domestiques !

Elle parlait toute seule, et Thibaut ne pouvait plus entendre cette injuste invective, car il étîit déjà dans le jardin à courir de toutes ses forces. Le brave homme ne semblait pourtant pas taillé pour la course ; il était assez grand et d'une énorme grosseur; sa tête large et carrée lui pesait terriblement sur les épaules, et son ventre était si proéminent que ses genoux venaient le frapper à chaque pas qu'il faisait en cou-

ii LES PARASITES.

rant. Pour arriver plus vite et comme à vol d'oiseau, il franchissait lourdement les plates bandes , et madame Rougemont le suivait des yeux par une croisée , tout en s'impatientant contre la lenteur de son messager poussif.

Tout-à-coup Thibaut s'accroche un pied dans l'anse d'un arrosoir, et va tomber la tête la première au milieu d'un plant de tulipes panachées qu'il écrase impitoyablement.

— Ah! le butor! le lourdaud! l'imbécille! crie madame Piougemont d'une voix aigre et colère. Il ne peut rien fàfte de bien! il est d'une maladresse dégoûtante !

Madame Rougemont , qui n'était pas fort patiente, avait très souvent à la bouche de pareilles épithètes , quand elle réprimandait ses domestiques; mais le vieux Thibaut ne se formalisait point de ce flot d'adjectifs un peu durs, que sa bonne volonté ne méritait

LES PARASITES. i 5

pas. C'était un bon gros Champenois au service de madame Rougemont depuis une trentaine d'années, et qui avait épousé chez elle une bonne grosse paysanne comme lui, rose et joufflue, que madame Rougemont avait tenue autrefois sur les fonts de baptême. L'un et l'autre servaient leur maîtresse avec un zèle à toute épreuve ; et leur dévoûment avait quelque chose d'aveugle et d'irraisonné comme l'instinct des bêtes , comme la tendresse machinale et constante d'un chien pour le maître qui le nourrit. L'humeur douce et gracieuse de Louison contrastait singulièrement avec la rudesse et la sauvagerie de Thibaut, qui n'était souple et docile qu'aux volontés de sa maîtresse ; mais en revanche il était presque toujours d'une impertinence et d'une grossièreté excessives pour les personnes qui venaient habituellement dîner chez madame Rougemont, et qu'il regardait comme

des pique-assiettes et des parasites. Alors il n'était pas d'avanies que le fidèle serviteur leur épargnât, quand il pouvait le faire impunément. Arrivaient-ils par une pluie battante, le cruel Thibaut laissait les pauvres gens frapper et se morfondre à la porte; il faisait la sourde oreille et n'ouvrait qu'au bout d'un quart d'heure, ou bien à table il les torturait de mille petites taquineries dont madame Rougemont ne s'apercevait pas, et qui frappaient au cœur le parasite affamé. Ce vieux domestique était un singulier mélange d'avarice et de générosité , de grandeur d'âme et de bassesse. Pour être utile à sa maîtresse , il n'eût reculé devant aucun sacrifice; mais les gens qu'il n'aimait pas ou qui lui portaient ombrage l'auraient trouvé de bronze, et pour leur sauver la vie, il n'aurait pas seulement allongé le bras , il n'eût certes pas laissé tomber une miette de pain, pour les empêcher de mourir d'inani-

tion. Et chose étrange, par moniens il lui prenait comme une fièvre de générosité, mais seulement pour les pauvres et les animaux. Il ne demandait pas mieux que de rendre service, mais ceux qu'il obligeait devaient être ses inférieurs, ses très humbles subordonnés, et ne pas le considérer comme un domestique. Tous les dimanches une foule de pauvres et d'estropiés venaient demander l'aumône à la grille, et M. Thibaut leur distribuait les restes de la semaine, parmi lesquels se trouvaient parfois d'excellens morceaux; car madame Rougemont voulait qu'on fît bonne chère à sa table. Mais si par malheur quelque pauvre diable en habit noir râpé, au chapeau de castor déchiqueté et sans cordon,venait implorer la faveurde voir uninstanlla pieuse madameRougemont, Thibaut, qui flairait d'une lieue tout solliciteur, lui fermait brusquement la porte au nez, en disant qu'on ne donnait pas Tau-

18 LES PAUASiTES.

Diône aux intrigans, aux freluquets en habit noir.

Cependant Thibaut ne revenait pas, et madame Rougemont perdait patience : elle rouvrait à chaque instant sa lettre et la parcourait de nouveau en marmottant des paroles de mauvaise humeur; mais ce fut bien pis encore, lorsqu'elle aperçut dans le jardin Thibaut revenant tout seul au pas de course!

— Eh bien ! où est-il? cria-t-elle par la fenêtre.

— Au bord... au bord de l'étang, répondit le domestique d'une voix tout essoufflée.

Il courait encore; enfin n'en pouvant plus, il s'arrêta devant la croisée, et, quand il eut un peu repris haleine, il dit au milieu des questions nombreuses dont madame Rougemont l'étourdissait :

— Monsieurest tout là-bas... il pêche des carpes, mais des fameuses, quoi! même que

ça va faire un plat superbe pour monsieur le curé....

— Parle donc vite, insupportable homme!

dit madame Rougemont avec colère, il ne s'agit point de carpe, mais de mon mari! Pourquoi ne vient-il pas quand je l'appelle? tu ne lui as donc pas dit que je l'attendais?

— Au contraire, madame, j'ai dit tout cela, même que je courais si vite que je suis tombé trois fois par terre.

— Allons, tu es un maladroit et de plus un bavard! interrompit madame Rougemont qui tutoyait quelquefois ses domestiques lorsqu'elle était de mauvaise humeur. Il va venir, j'espère?

— Oh ! madame, pas tout de suite ! monsieur tient sa ligne, et comme vous savez, il n'aime pas qu on le dérange quand il pêche la carpe ; même qu'il vient de m'envoyer au diable, et qu'il m'a poussé d'une si jolie façon, ce brave monsieur, que j'ai bien inanquéd'al-

lerfaireun plongeon dansle canal. Il dit donc que ça lui est impossible de venir, parce qu'il guette depuis une bonne heure une carpe grosse comme la cuisse, un monstre de carpe qui a déjà mordu trois fois à l'hameçon, mais sans vouloir se laisser prendre, même que monsieur est d'une fameuse colère contre cette bête.... Mais il finira par l'accrocher.

— Il faut donc que j'aille le chercher moimême ! dit madame Rougemont en secouant la tête; c'est bien! c'est très bien! les hommes sont maintenant d'une galanterie, d'une prévenance!... Mais c'est. égal! j'irai. Mariane, Marianeî cria-t-elle, mes socques, mon châle, mon chapeau, ma douillette ! je vais descendre au jardin.

Madame Rougemont n'avait pas achevé sa phrase, que Mariane était déjà dansle salon, avec tout l'attirail de sa maîtresse.

Qu'on se ligure une grande fille, vieille,

sèch^, jaune et parcheminée, laquelle depuis quinze ou seize ans s'étiole et s'atrophie au service de madame Rougemont qui l'a prise toute petite à l'hospice des En/ans trouvés. Mariane dans sajeunesse était d'une grande douceur de caractère; mais à force d'être grondée par sa maîtresse et d'essuyer les rebuffades du vieux Thibaut qui la voyait d'un œil jaloux, son caractère avait fini par s'aigrir,par devenir maussade et presque insupportable pour tout autre que monsieur et madanîe Rougemont. Plusieurs fois sa maîtresse avait essayé de la marier, mais toujours au moment de publier les bans ou de signer le contrat, un soudain caprice de madame Rougemont faisait manquer le mariage; et la pauvre vieiîle fille, selon toute apparence, devait traîner jusqu'au tombeau le poids de sa virginité, comme un forçat traîne son boulet de fer.

Mariane fit observer à sa maîtresse que

le temps n'était pas humide et qu'elle n'avait pas besoin de mettre des socques ; mais madame Rougemont lui répondit d'un ton sec qu'elle n'aimait pas les conseils.Enfin, après s'être enveloppée d'un grand châle de laine et d'une chaude douillette bien que le soleil fût encore brûlant, elle descendit au jardin et s'achemina d'un pas lent et grave vers le canal.

Elle haussa les épaules d'un air de pitié, en apercevant M. Rougemont dont l'attitude et la physionomie étaient vraiment burlesques. Le brave homme avait sur la tête un bonnet de soie noire à longue mèche ébouriffée; une grosse cravate lui cachait les trois quarts du visage, et sa veste, sans pans, s^ culotte mal boutonnée formaient un ensemble de toilette des plus étranges: ses mollets grêles et revêtus de bas chinés disparaissaient à demi dans de grandes touffes d'herbes aquatiques qui croissaient au boid

du canal. Il tenait une longue ligne dont le bouchon flottait sur l'eau, et sa physionomie où se peignaient tour à tour la crainte et l'espérance passait en un instant de la joie la plus vive à la plus araère douleur. Il avait le cou tendu en avant, et les yeux cloués sur le morceau de liège, qui par momens s'agitait d'une manière convulsive, s'enfonçait brusquement, et remontait presque aussitôt à la surface du canal.

— Est-il possible qu'un homme de votre âge s'amuse à de pareilles niaiseries! dit madame Rougemont en s'approchant du pêcheur avec la solennité d'un fantôme.

Mais le mari n'avait rien entendu ; il était si profondément absorbé dans son occupation favorite qu'un coup de canon tiré à ses oreilles ne l'eût peut-être pas réveillé. A côté du pêcheur se trouvait une grande terrine dans laquelle bondissaient de malheureux poissons blessés qui

rougissaient l'eau de leur saug. On vovait sauteler sur l'herbe de pauvres carpes béantes, dont la bouche et les ouïes s'ouvraient et se fermaient tour à tour comme des soupapes. M. Rougemont ne semblait guère sensible aux tourmens des agonisantes, et ne pensait 'qu'à faire de nouvelles victimes. Autour du liège flottant, se formaient par intervalles des cercles de toutes grandeurs , et l'on voyait le dos argenté du poisson reluire au soleil , quand il sortait la • tête de l'eau pour saisir au vol les petits insectes qui voltigeaient à la surface. — Fort bien ! fort bien , monsieur ! dit madame Rougemont d'une voix aigre et perçante qui fit tressaillir convulsivement le pêcheur. Vous êtes vraiment très aimable! Il faut que je me donne la peine de vous aller chercher moi-même, au risque de gagner une fluxion de poitrine , près de ce canal , dans les herbes mouillées.

LKS PARASITES. 2 5

— Chut! chut! repartit M. Rougemont en faisant avec la main gauche une foule de gestes qui voulaient dire silence \ La voilà ! la voilà! elle vient ! elle mord !

— Ah ça ! mais vous avez perdu la tête ! reprend madame Rougemont. Écoutez-moi donc quand je vous parle ! R s'agit d'une affaire sérieuse.

— n s'agit d'une carpe magnifique ! balbutie M. Rougemont, tout pâle et tout ému. Taisez-vous, ma bonne amie, je vous en conjure!... Ah ! ah ! quel malheur ! la voilà partie! Ah! mon Dieu! un colosse, une carpe, comme je n'en ai jamais vu !

— Vous la rattraperez une autre fois, monsieur Rougemont; mais de grâce, écoutez-moi ! ne me laissez pas m'égosiller en pure perte.

— En pure perte ! Oui, je vous conseille!... C'est moi qui ai fait une perte, ma femme, et vous en êtes cause! Ah! quelle

carpe! mon Dieu! quelle carpe ! Dites, est-, ce que vous ne pouviez pas attendre un moment dans votre salon! j'allais vous y rejoindre ! Ah ! ah ! ah ! c'est déplorable ! Mais voyons , de quoi s'agit-il ? quelle est donc cette affaire si importante , ma bonne amie? car enfin, quand je me désolerais, c'est parfaitement inutile! le malheur est sans remède.

— Je viens de recevoir une lettre de madame Ermann.

— De votre sœur ? interrompit M. Rougemont avec vivacité.

— Oui, de ma sœur, dit sèchement madame Rougemont , en appuyant sur le mot sœur avec une intention marquée. Eh bien ! Dieu la punit ! Je lui disais bien , à la malheureuse femme, que ça finirait ainsi !

— Ah! mon Dieu, que lui est-il donc arrivé ? s'écria M. Rougemont dont la voix devint sourde et voilée.

— Nous allons voir ce que nous avons à faire dans cette conjoncture , répondit-elle froidement. Mais d'abord laissez-là votre ligne et vos poissons ; asseyons-nous , et je vous lirai ce que m'écrit madame Ermann.

M. Rougemont , qui tremblait d'apprendre quelque mauvaise nouvelle , baissa la tête avec tristesse; il donna le bras à sa femme, et tous deux allèrent s'asseoir sur un banc, assez loin du canal.

Madame Rougemont tira de son sac et déploya mystérieusement la lettre de madame Ermann, puis, après avoir toussé plusieurs fois comme un prédicateur qui monte en chaire, elle se mit à lire d'une voix grave, entrecoupée de fréquentes et longues pauses :

« Ma chèue sœur !

— Oui, ma chère sœurl interrompit-elle en branlant la tête ; tous ces grands mots-là ne m éblouiront point! Je n'aime pas les cajoleries , moi !

« Ma chère sœur! quand vous recevrez « cette lettre, je n'existerai plus sans « doute !... Dieu va m'appeler à lui...

— Ah! mon Dieu! s'écria M.Rougemont en levant les mains au ciel , la pauvre chère femme! est- il possible! Quoi! serait-elle morte !

— Non, non! rassurez-vous, mon ami, répliqua madame Rougemont d'un ton bref. Elle se porte tout aussi bien que vous, j'en suis très sûre; mais vous savez que madame ma sœur a toujours aimé les grandes phrases, les mouvemens tragiques, les coups de théâtre. Tout cela, voyez-vous, c'est pour

qu'on ia plaigne ; elle spécule comme d'habitude sur notre sensibilité. Mais je vous dis que je la connais , et que je ne me laisserai plus attendrir sottement.

— Mais enfin...

— Laissez-moi poursuivre ma lecture, mon ami ; après, vous aurez tout le temps de faire vos observations.

« Les p^.édecins ne me cachent plus mon « état; je sais que ma fin est prochaine, et « je ne regrette pas la vie , car depuis long- « temps elle n'est plus qu'un fardeau pour « moi! Grâce à Dieu, je vais être débar- « rassée d'une existence pleine de larmes et « d'amertume!.... vie vais rejoindre le seul « être au monde qui m'ait jamais aimée !

— Pauvre femme! soupira M. Rougemont en essuyant une larme.

— Allons, pas d'enfantillage, mon ami; ne vous laissez pas émouvoir par des phrases qui ne signifient rien. Je lui avais pour-

32 LES PARASrmS.

tant bien défendu de me parler jamais de cet homme , de ce vil débauché qui l'a perdue, ruinée, qui Ta précipitée avec lui dans l'abîme !

Après cette espèce de tirade , elle reprit sa lecture :

« Moi , bientôt je ne souffrirai plus ! je « suis la moins à plaindre!... Mais Pauline, « ma pauvre fille!... qu'est-ce qu'elle de- « viendra!... Hélas! quand je serai morte, « elle n'aura plus sur la terre aucun appui , a excepté vous , ma sœur !.. Oh ! vous n'au- « rez pas le courage de l'abandonner, « n'est-ce pas! Moi, je ne vous demande « rien!... C'est pour elle seule que je vous « implore! Vous savez, ma sœur, que de- « puis bien des années je ne vous ai pas fait « entendre une seule plainte ! J'ai dévoré « mes larmes, j'ai souffert en silence!... O tt ma sœur , je me croirais heureuse , oui <t bien heureuse, si eu mourant j'emportais

« au moins la certitude que ma pauvre fille fit aura son pain de chaque jour ! Mais je « n'ai rien , plus rien ! toutes mes ressour- « ces sont épuisées! Les faibles économie^ « qu'à force de privations j'avais faites « depuis un an, cette longue éternelle ma- « ladie les a bientôt dévorées, et la mo- « dique pension, qui à peine suffisait à <c notre subsistance , va s'éteindre avec oc moi!

« Vous, ma sœur, vous qui n'avez pas « d'entant, vous qui êtes riche , oh ! je vous <i en conjure , servez de mère à la malheu- « reuse orpheline! Si vous ne lui tendez « pas une main tutélaire , si vous ne l'en- « tourez pas de vos conseils et de votre ff protection , qui veillera sur elle , pauvre « enfant, sans guide et sans expérience?... flc Qui lui donnera des conseils?...

— Oui l oui , des conseils ! dit madame l^ougemont; la fille n'en profiterait pas

5 4 î ES PARASITES.

mieux que la mère ! Je n'aime pas les ingrates , moi !

— Mais cependant, répliqua M. Rougepont avec douceur, Pauline est notre nièce ; et si elle devient orpheline c'est nous qui devons prendre soin d'elle et lui laire achever son éducation. ^

— Voilà justement pourquoi je voulais vous consulter , mon ami ; certainement je n'ai pas le cœur plus dur qu'une autre , au contraire! Je m'ôterais le pain de lahouçhe pour nourrir mon prochain, mais a\^nt tout je veux qu'on soit reconnaissant et qu'on ne s'adresse pas aux gens seulement lorsqu'on a besoin d'eux ! Voilà plus de deux ans que madame ma sœur ne m'avait écrit.

— C'est qu'elle avait peur de vous importuner , la pauvre femme ! dit M. Piouge-* mont avec un soupir. La misère rend timide et défiant; et puis, entre nous soit dit, la

manière dont vous avez répondu à sa dernière lettre n'était pas faite pour l'engager à vous en écrire une seconde. Quant à moi , je n'ai rien à me reprocher dans tout cela ; vous savez que j'étais d'avis de lui faire une petite rente d'une centaine de louis : ce faible sacrifice n'aurait pu nous gêner, et du moins nous n'aurions jamais eu de reproches à nous faire.

— Des reproches! interrompit amèrement madame Rougemont; certes, je ne m'en ferai jamais, car j'ai toujours rempli mon devoir de sœur à l'égard d'une femme imprudente et obstinée, que j'ai fait d'inutiles efforts pour détourner de sa ruine, et qui a voulu se perdre absolument. Toute sa vie n'a été qu'un tissu de maladresses et de sottises! C'est bien heureux vraiment que notre pauvre mère ait succombé avant le funeste mariage de cette malheureuse femme , car elle serait morte désespérée . cette

Lî£S PARASITES*

pauvre mère? Vous savez bien que j'ai fait tout mon possible pour dissuader autrefois ma sœur d'une pareille union qui ne pouvait qu'être fatale : ce colonel Ermann était bien le plus mauvais sujet que la terre ait porté! un joueur! im débauché! un libéral! un homme enfin qui dans toute sa vie n'est pas entré peut-être quatre fois dans une église ! D'ailleurs, quand bien même il n'aurait pas réuni tous les défauts, c'était un militaire ! et qui dit militaire, dit mauvais sujet, impie, joueur, hbertin!

— C'est vrai , ma bonne femme , c'est vrai ! Mais au fond du cœur c'était un brave garçon, ce pauvre d'Ermann, un gaillard toujours prêt à rire , d'une franchise admirable, plein d'esprit! 11 péchait surtout d'une manière merveilleuse! Ah! je n'ai jamais vu personne prendre autant de poissons que lui ! 11 fesait les mouches artificielles avec une adresse!

— Allons, VOUS perdez la tête, M. Piougemont, vous ne rêvez que pêche, carpes et truites! Vous êtes cependant d'un âge raisonnable où de pareils enfantillages ne sont plus de saison.

— Mais, à propos, ma bonne amie, achevez donc cette lettre; voyons un peu'ce qu'elle vous demande , la pauvre femme ! elle vous prie, sans doute, de vous charger delà tutelle de sa filles si la malheureuse enfant devient orpheline?

— Oui, justement; mais je ne veux pas m'engager. D'ailleurs elle est encore de ce monde ! Voilà plus de cinq ou six ans qu'à l'entendre on dirait qu'elle va passer d'un

moment à l'autre Et qui sait? peut-être

qu'elle nous enterrera tous les deux. Mais lisez vous-même la fin de sa lettre, vous qui avez de bons yeux , car son écriture est plus illisible que jamais, et je ne sais pas déchiffrer les grimoires. Elle aurait bien mieux

fait , quand elle était jeune , d'apprendre à écrire d'une manière convenable , au lieu de lire nuit et jour des pièces de théâtre et des romans, qui lui ont exalté l'imagination et l'ont rendue folle.

Madame Rougemont donna la lettre à son nïari en lui montrant du doigt le passage qu'elle avait trouvé illisible; M. Rougemont prit sa loupe et lut ce qui suit :

« Au nom du ciel! ma sœur, a:u nom de « la pieuse et bonne mère que nous pleure rons encore l'une et l'autre, quand je ne « serai plus, prenez sous votre aile la pau- « vre orpheline qui sans vous succombe- « rait à son désespoir! Non, vous ne pouvez € vous imaginer combien cette jeune fille « est bonne et intéressante. C'est un ange ! « Je l'ai retirée de pension il y a deux mois « parce que je n'avais plus le moyen de « subvenir aux frais de son éducation; et « depuis ce temps-là elle continue à s'ins-

« truire elle-même, la pauvre enfant! Elle « passe une partie de ses nuits à lire auprès « de moi l'histoire et l'Écriture sainte; et, « tout à la fois, elle me prodigue les soins

« les plus tendres et les plus vigilans

« Ma sœur, je connais toute la gravité de « mon état, rien au monde ne peut me sauce ver, je n'ai plus qu'une heure peut-être! « Et déjà mes yeux ne distinguent plus « qu'à travers un nuage ce que je vous « écris; mes doigts n'ont plus la force de

« '^^iT ma plume Je ne vous le disais

« pas, mais voici le prêtre qui vient pour « me donner l'extrême-onction; mafiUeest « làtout en pleurs!....

« Encore une fois, soyez la mère de Pau- « line! sans vous elle n'aurait plus qu'à « mourir ! et si vous étiez impitoyable. Dieu 1 vous punirait ! Vous êtes riche, moi je suis « pauvre! pitié, pitié, pour ma fille !

Et plus bas on lisait avec peine ces mots presque illisibles :

« Vous avez été bien dure pour moi, ma « sœur ! Je vous demandais du pain et vous « m'avez refusé; je vous en demande au- « jourd'lîui pour ma fille ! .... Et moi, je vous « pardonne en mourant ! »

— Oh! voilà qui est un peu fort, dit madame Rougemont d'un accent plein de colère ; elle me pardonne ! Ali ! ah ! c'est avec un pareil langage qu'elle espère me toucher en faveur de sa fille! c'est bien, trèsbien; (qu'elle s'arrange, je n'aime pas les ingrats !

— Mais vous avez tort de vous fâcher, ma bonne amie. La pauvre femme est bien à plaindre. Je ne dispas qu'elle soit tout-à-fait irréprochable, mais elle souffre, elle est mourante ! et la douleur rend souvent injuste. D'ailleurs, la fille n'est point responsable des fautes de la mère. Celte chèie

petite est notre nièce, et notre devoir est de la prendre chez nous. Songez, ma bonne amie, à quels dangers de toute sorte elle se verrait exposée , si nous l'abandonnions seule et privée de conseils, sans la moindre ressource, dans ce Paris tout plein de corruption; elle est si jeune et si jolie! On dit que c'est le portrait vivant de sa mère.

— Tant pis, ma foi ! tant pis pour la lille ! répliqua madame Rougemont. J'ai bien peur qu'elle ne ressemble à sa mère de toutes les façons, au moral comme au physique, et qu'elle ne tourne pas mieux.

— Mais c'est à nous, ma bonne amie, à l'empêcher de tourner mal ; nous sommes ses tuteurs naturels.

— Non, non ! La conduite de cette enfant ae me regarde pas, tant qu'elle aura sa mère. A la bonne heure si elle était orpheline ! Alors je ne dis pas; je ferais quelque chose pour elle au risque d'obliger une ingrate

mais enfin sa mère n'est pas morte. Vous ne voyez donc pas que c'est encore une spéculation, un stratagème pour me tirer des larmes et de l'argent! Elle a beau dire quelle est à la mort, je n'en crois rien. Et qui sait? Peut-être, malgré toutes ses jérémiades, n'est-elle pas seulement couchée !

Un son de cloche se fit entendre ; il venait du château.

— C'est une visite, dit madame Rougemont. Ah! c'est probablement le cousin Monlalbert. Venez.

En effet, la cloche sonnait pour annoncer l'arrivée de M. Montalbert. Sa voiture venait d'entrer dans la cour : ce n'était pas un brillant équipage^ bien que M. Montalbert fût très-riche. Qu'on se figure une espèce de vieux carrosse traîné par un long cheval maigre qui baisse la tête, et dont la crinière grise de vieillesse a l'air de vouloir balayer.

la poussière. Le cocher de ce triste équipage est tout ensemble le valet de chambre et le cuisinier de M. Montalbert, car cet opulent vieillard est d'une extrême avarice. C'est tout au plus s'il dépense trois ou quatre mille francs par an, malgré ses quarante mille livres de rente en biens fonds.

M. Montalbert est un homme grand, sec, efflanqué, mais encore vigoureux et bien droitsursesjambes; et pourtant il vient d'entrer dans sa quatre-vingt-dix- seplième année. Son œil vif est ombragé par d'épais sourcils blancsqui donnent à sa physionomie une singulière expression de rudesse; son crâne anguleux et presque entièrement chauve est couronné d'une légère touffe de cheveux blanchâtres qu ihlémôle continuellement avec ses doigts, pour montrer qu'il a des cheveux encore et qu'il n'a pas besoin de porter perruque.

Ce [)ersonnage est le plus grand égoïste

de la terre : voilà près d'un siècle qu'il est au monde, et jamais il n'a donné une larme au malheur des autres ; il a vu tour à tour ses amis, ses parens, ses contemporains descendre dans la tombe, et chaque billet mortuaire l'a fait sourire avec une espèce de volupté. Il est le plus heureux des hommes lorsqu'en lisant le matin son journal il apprend la mort d'une personne qu'il a connue : on dirait que les jours retranchés à la vie des autres doivent augmenter la sienne. Cet homme n'a jamais souffert : c'est un cœur de marbre, un corps de bronze. Il se croit immortel, et vous parle de ce qu'il fera dans trente ou quarante ans.

Bien qu'il ait une trentaine d'années de plus que M. Rougemont, il attend d'un moment à l'jautre la mort de son cousin pour hériter de lui. « C'est une belle succession, dit-il continuellement, qui ne peut m'échapper, car ce pauvre diable de Rougemont n'a

que le souffle ! Il est chétil, accablé de rhumatismes et de goutte, et d'une minute à l'autre un bon catarrhe va remporter. . »

Voilà pourtant le personnage que madame Rougemont cajole et flatte d'une façon toute particulière. Deux ou trois fois par semaine il dîne chez elle, et les meilleurs morceaux, les plus friands, sont toujours pour lui. « Je sème pour recueillir, dit souvent madame Rougemont à son mari; il ne peut guère aller plus d'un an ou deux encore; et comme il a en horreur tous ses autres parens, c'est . à nous que reviendra ^a fortune. »

— Eh, bonjour, mon cher cousin! dit madame Rougemont en l'embrassant avec une singulière affectation de tendresse. Vous êtes bien aimable de venir si matin. Mais en vérité vous avez une mine excellente, vous semblez vous porter à merveille!

— A merveille ! oui c'est le mot! répondit le centenaire en frottant l'une contre

l'autre ses mains osseuses. Vraiment je me sens revivre de jour en jour. Il me semble , pardieu , que je rajeunis, et qu'un sang plus ♦chaud coule dans mes veines! Ah! ils vivront long-temps ceux qui m'enterreront.

— Je l'espère bien , dit madame Rougemont, avec un pincement de lèvres qui prouvait assez clairement que son espérance n'était guère de bon aloi. En effet , je vous trouve un visage de santé qui promet encore un demi-sièclp.

— Un deiîii-siècle! interrompit M.Montalbert assez brusquement. Et pourquoi donc pas un siècle tout entier? Sacrebleu !je suis jeune et gaillard tout comme à vingt ans , et j'ai tes passions de moins ! Ma poitrine et mon estomac fonctionnent à merveille! c'est un plaisir de voir comme je digère. Hé ! hé ! si j'avais trois ou quatre dents de plus je mangerais des cailloux sans ma frjire mal. Mais à propos , où est-il donc ce vieux cou-

sin Rougemont? est-ce qu'il souffre toujours de son rhumatisme?

— Non, non. Il va mieux maintenant grâce au régime que je lui fais suivre ; mais tenez , il vient. Je l'avais envoyé faire un peu de toilette, ne sachant pas au juste quelle visite nous arrivait; et mon pauvre mari est effrayant de malpropreté lorsqu'il revient de sa pêche.

En effet, M. Rougemont venait d'ajuster un peu sa perruque , ordinairement de travers. Il avait mis un habit bleu de ciel, à boutons de métal, une culotte de satin noir, et roulé tant bien que mal à son cou une cravate de mousseline dont la rosette allongeait en avant deux cornes menaçantes.

Les deux cousins échangèrent une poignée de main; et M. Montalbert, qui ne manquait jamais uneoccasion de faire brilleisa force aux dépens des autres , étreignit vigoureusement le poignet de M. Rouge-

LKS PARASITES. 4 9

mont, qui ne put retenir une exclamation de douleur.

— Ah ' ah ! ah ! c'est que j'ai une poigne de fer, dit le vieillard, en se redressant de toute sa hauteur avec un rire éclatant et plein d'orgueil. Parbleu! monsieur mon cousin, je n'aurais qu'à serrer un peu les quatre doigts et le pouce, pour vous broyer la main comme du verre ! Ah ! ah ! la sueur vous coule du front, mon pauvre ami; vous toussez comme un poitrinaire , et pour si peu de chose!

— Pardieu, mon cher, dit M. Rougemont ! en regardant sa main toute rouge encore de l'aflreuse étreinte du centenaire, vous serrez comme un étau.

— Voyez-vous , reprit M. Montalbert tout rayonnant, je ne craindrais pas un jeune homme! C'est que je suis taillé en hercule, moi! Allons, mon vieux Rougemont, luttons un peu en attendant le dîner,

ça nous donnera de l'appétit. Je yous défie à tous les exercices du corps ! Voulez-vous courir dans la grande allée du jardin?

Voyons celui de nous deux qui arrivera le plus vite à la grille du parc.

— Diable, diable, dit M. Rougemontd'un air piteux , je ne suis guère en train aujourd'hui. J'ai toujours un peu de goutte dans l'orteil gauche; mais cependant je cours très-bien quelquefois, et un autre jour nous pourrons lutter.

— Ce cher cousin, s'écria madame Rougemont en souriant d'un air forcé , comme il est robuste ! quel œil de flamme ! ah ! comme on est heureux d'être constitué de la sorte !

— Oui, corbleu, je suis bien constitué! répliqua M. Montalbert d'une voix sonore; mais ce n'est pas tout : si le jarret est bon , le bras est encore meilleur! Vovez-vous cet

oranger? eh bien, je vais l'enlever avec sa caisse à bras tendu.

— Oh ! pour le coup , mon compère , je vous en défie, dit M. Rougemont en secouant la tête d'un air incrédule. Vous avez un amour-propre de tous les diables; mais vous n'avez plus vingt-cinq ans , mon cher, et l'on a furieusement baissé depuis ce temps-là.

— Baissé! cria M. Montaibert, en se cambrant comme un cerceau. Baissé! je n'ai pas seulement perdu une ligne de ma taille! Ah! vous croyez, cousin, que je suis un Pygmée comme vous, et que je n'ai pas de moelle dans les os? Attendez, mille bombes ! attendez , nous allons voir !

Et, se penchant sur la caisse de l'oranger, il saisit d'une main l'arbuste parle milieu, et fit d'incroyables efforts pour le soulever; mais à peine si la caisse bougea, et M. Rougemont partit d'un grand éclat de rire, qui

empourpra les joues du vieillard plein de honte et de colère.

— Ah, vous riez, sacrebleu! Attendez, attendez , dit-il , en redoublant d'efforts ; c'est que je m'y prenais mal tout à l'heure.

— Oh! oh! oh! dit M. Rougemont avec de nouveaux rires ; vous n'êtes pas un Samson , et vous ébranleriez tout aussi facilement la colonne du Philistin.

— Samson, répliqua le vieillard, avec un redoublement de colère. Samson n'était pas mieux bâti que moi; je parie qu'il n'était pas plus musculeux ! Il te sied bien de parler, toi, vieux podagre, qui es moins fort qu'une puce , et que j'enterrerai avant deux ang!

— Ne vous fâchez pas, cousin, dit madame Rougemont d'un ton doucereux. Vous savez que mon cher mari aime à parler pour ne rien dfre. Il ne faut pas lui en vouloir. Mais je vous en prie , cousin, ne vous

obstinez pas à soulever cette caisse.... vous pourriez vous donner une descente, vous rompre un vaisseau dans la poitrine.

— Bah ! bah ! J'en ferais bien d'autres , interrompit M. Montalbert qui se piqua d'honneur, et se penchant en arrière, il roidit son bras de toute sa force et parvint à remuer la caisse.

— Bravo ! bravo ! dit madame Rougemont en frappant des mains; mais tout à coup, M. Montalbert devint très pâle, il lâcha l'arbuste et tomba par terre.

— Ah, mon Dieu ! s'écria madame Rougemont, qui le crut mort d'apoplexie; et vite, elle s'élance vers lui, le prend dans ses bras; mais ne pouvant le soulever de terre , elle crie de toute sa force pour appeler ses domestiques.

Ce n'était pas sans doute un intérêt bien tendre qui occasionnait la terreur de madame Rougemont; mais elle tremblait que

5i ^ LES PARASITES.

son vieuxcousinne mourût sans testament, et que loute la fortune du riche défunt ne s'en allât dispersée entre une douzaine de collatéraux qu'il avait dans le Daupliiné. Les domestiques accoururent.

— Thibaut ! Louison i Mariane ! disait madame Rougemont, des sels, de l'eau de Cologne, du vinaigre ! Ah ! ah ! mon Dieu î

On releva M.. Montalbert, toujours évanoui ; on le porta sur un canapé : madame Rougemont lui frotta les tempes d'eau de Cologne, et bientôt il rouvrit les yeux, la pâleur disparut de ses joues.

— Ah ! mon cousin , cher cousin ! dit madame Rougemont d'une voix dolente en le couvrant de baisers , mon Dieu , revenez à vous ! Ah ! s'il fallait vous perdre, j'en serais inconsolable.

Et pendant ce temps-là, Louison, la bonne Louison, défaisait la cravate du vieillard et déboutonnait sa redingote pour Jui

donner de l'air; M. Rougemont se promenait de long en large en secouant la tête , et sans trop s'émouvoir il marmottait ; « Diable , diable ! voilà ce que c'est que de jouer avec le feu ; on finit par s'y brûler. »

La petite Jeannette se ciamponnait avec un air de curiosité craintive à l'habit de son père, qui soutenait à deux mains la tête du vieillard.

— Il n'est pas mort, madame, murmura Thibaut avec une inflexion de voix boudeuse qui exprimait un certain désappointement; car le vieux domestique détestait cordialement M. Montîilbert , qui ne l'avait jamais gratifié d'un centime, bien qu'il dînât trois fois par semaine à la maison, et fût d'une singulière exigence. En outre, Thibaut, qui prenait toujours les intérêts de sa maîtresse autant qu'elle-même, considérait depuis long-temps le vieux cousin comme une figue trop mûre qui, ne tenant

. s 6 LES PARASITES.

presque plus à la branche , d'un moment à Tautre allait tomber dans la main de madame Rougemont.

Mais cette exclamation de Thibaut, qu'elle fût l'expression d'un sentiment généreux ou sordide , produisit un véritable coup de théâtre.

— Non, pardieu, je ne suis pas mort!

s'écria le vieillard en se redressant tout à coup comme un cadavre au loucher du galvanisme, et promenant sur tous ceux qui l'environnaient des regards flamboyans et terribles.

Thibaut fut le seul qui ne tressaillit point. Madame Rougemont avait perdu la parole et regardait d'un air effaré le vieillard, qui, rajustant sa cravate et sa touffe de cheveux, tâchait de prendre une attitude imposante.

— Ah , mon Dieu ! que vous m'avez fai t j^eur , mon bon cousin , dit madame Rouge

LES PARASITES. o7

mont , qui reprit un peu contenai>^ce. J'ai craint un moment

— Quoi ! quoi donc ! interrompit brusquement M. Montalbert. Ah! je comprends; mais ce n'est pas encore mon tour, cousine. Je n'ai pas un seul instant perdu la tête , ce n'était qu'un léger étourdissement. Oh ! oh ! je vous jure qu'il fera de vieux os, celui de vous qui me verra mourir ! Croyez-moi , chère cousine , ne placez pas en viager sur ma tête , car vous pourriez bien attendre vos fonds jusqu'au jugement dernier !

Madame Rougemont se mordait les lèvres et préparait sans doute quelque réponse amère et piquante ; mais elle crut devoir se contenir, et réfléchit que trente ou quarante mille livres de rente valaient bien la peine d'essuyer quelques rebuffades; quand, selon toutes les probabilités humaines, elle n'avait plus à patienter que peu de temps encore.

Néanmoins, malgré toutes ses cajoleries pour dissiper la mauvaise humeur du vieux cousin, elle ne put effacer l'impression fâcheuse que l'exclamation de Thibaut avait produite dans l'esprit méfiant et rancunier de M. Montalbert. Il demeura sourd aux flatteries de madame Rougemont,etprétexta quelque affaire importante qui l'empêchait de rester à dîner. M. et madame Rougemont firent d'inutiles efforts pour le retenir.

C'est que tout à l'heure on l'avait cru mort; il le savait! On l'avait regardé quelques instans comme un cadavre, et cette pensée, qui n'aurait jamais pu lui venir en tête, l'avait terrifié un moment.

Il remonta dans sa voiture , et retourna sur-le-champ à sa maison de campagne éloignée de trois petites lieues, et qu'il habitait seul depuis un demi-siècle.

Ce jour-là , madame Rougemont fut très préoccupée et reçut moins bien qu'à l'ordi-

naire M. le curé, madame de Charbois et le receveur de l'enregistrement, M. Robin.

Ces trois personnages demeuraient dans les environs et cultivaient singulièrement la société de cette vieille dévote, qui , selon toute apparence, devait survivre à son mari, toujours souffrant et malade. Ils la considéraient comme une riche proie à dé^ vorer.

IT

Quelques jours se passèrent, et madame Rougemont ne répondit pas à la lettre de sa sœur; peut-être avait-elle oublié de le faire, mais ce n'est pas à présumer. Il est certain même que son mari essaya plusieurs fois de lui rafraîchir la mémoire à cet égard, mais elle Ini ferma la bouche par cette froide et sèche réponse : « Je sais très-bien , mon

ami. ce que j'ai à faire. » Depuis une semaineàpeuprèsmadamePiOugemontn'avait pas entendu parler de sa malheureuse sœur, qui sans doute était morte ; ou peut-être l'infortunée avait-elle assez d'orgueil dans son indigence pour ne pasimpiorernne seconde fois la pitié d'une sœur dure et inflexible. Madame Rougemont pourtant n'avait jamais été plus généreuse que depuis un mois; on parlait dans tout le pays de ses libéralités : elle venait de faire habiller à ses frais une foule de pauvres et de petits enfans qui marchaient pieds nus sur les cailloux des chemins ; elle avait rendu trois fois de suite le pain béni , et M. le curé de la paroisse ne manquait pas tous les dimanches de vanter pompeusement du haut de sa chaire la charité merveilleuse et inépuisable de madame Rougemont, modèle de toutes les vertus chrétiennes , et bienfaitrice de la commune. Un jour que les mendians affluaient sui"

LES PARASITES. f. T,

vaut leur habitude à la grille du château, et que le vieux domestique suivi de sa petite Jeannette leur distribuait de gros sous entassés dans une corbeille, et des morceaux de viande et de pain dur, un homme d'une cinquantaine d'années, à figure respectable, et décoré de la Légion-d'H«nneur, pria Thibaut de l'introduire auprès de madame Rougemont.

— Madame est à la messe, dit le domestique; et comme c'est fête carillonnée aujourd'hui, je ne crois pas qu'elle rentre avant midi; mais si monsieur veut l'attendre, il en est bien le maître.

— Je l'attendrai, répondit l'étranger, qui semblait être un ancien militaire. Il faut absolument que je voie madame Rougemont; j'arrive de Paris pour lui parler d'une chose qui l'intéresse beaucoup. Veuillez me conduire dans l'appartement.

— Ah ! monsieur, j'en suis bien fâché.

murmura le vieux domestique d'un ton bourru ; madame a emporté la clé du salon dans son sac. Si vous voulez attendre dans l'antichambre ou sous le vestibule , il y a des chaises.

— C'est bien, dit l'inconnu.

Le vieux Thibaut mentait d'une étrange manière quand il osait dire que sa maîtresse avait emporté la clé du salon ; mais la vérité pure , c'est qu'il venait de frotter consciencieusement le parquet de cette pièce ; et pour tout au monde il n'aurait pas voulu que les bottes sales d'un étranger, qu'il estimait fort peu, ternissent l'éclat de son ouvrage où l'on pouvait se mirer comme dans une glace.

L'étranger alla s'asseoir dans le jardin, sur un banc de pierre adossé au mur de la maison, puis, croisant les bras, penchant la tête, il sembla réfléchir profondément. Sa figure noble et grave respirait la tristesse , et son

LES PARASITES. (>o

front chargé de plis annonçait une extrême préoccupation.

Une heure à-peu-près s'écoula. Enfin, le bruit d'une voiture se fit entendre : c'était le char-à-bancs de madame Rougemont qui revenait de l'église. Bientôt le domestique vint dire en grommelant à l'inconnu que madame Rougemont l'attendait au salon.

La maîtresse du logis était majestueusement assise sur un canapé de soie; elle se leva un moment et salua d'un air digne l'étranger qui lui répondit par une profoiide inclination de tête.

— J'ai l'honneur de parler à madame Rougemont? dit-il, avec une politesse froide.

— Oui, monsieur, répondit sèchement madame Rougemont. Et moi pourrais-je savoir à qui j'ai l'honneur de m'adresser?

— Je suis, madame, un vieux soldat; je me nomme Gérard. J'ai servi quatorze ans

SOUS les ordres du colonel Ermann, votre beau frère. J'étais son intime ami.

— Je vous en félicite, monsieur, dit madame Rougemont, en se pinçant les lèvres ; mais si vous avez cru qu'un pareil titre devait, monsieui", vous ménager un meilleur accueil chez moi. je suis fâchée, très-fâchée de vous dire que vous étiez dans une bien grande erreur, monsieur; je n'ai jamais eu le moindre rapport avec le colonel Ermann, et je désire même n'en avoir aucun avec les personnes qui s'intitulent ses amis.

— C'est possible, madame, répondit le militaire avec dignité ; mais soyez sûre que les amis du colonel Ermann ne viennent pas solliciter chez vous un bon accueil. Je viens seulement, madame,. pour vous parler au sujet d'une personne qui vous touche de bien près, la malheureuse veuve de mon ami.

* — Ah ! oui, oui, je sais très bien ce que

IHS PARASITES. 0 7

VOUS allez me dire; elle vous envoie sans doute pour m'apitoyer en sa faveur, pour me demander encore de l'argent ?

— Non, madame, elle ne m'envoie pas, repartit le militaire avec amertume. EUenesait pas même que j'ai quitté Paris pour me rendre auprès de vous. Elle, vous demander de l'argent! ah ! vous ne le croyez pas!... Elle souffre ! elle est malheureuse!.... mais elle' ne vous demande pas l'aumône. C'est moi, madame, c'est moi qui n'ai consulté que mon cœur; je viens vous dire que votre sœur manque de tout, qu'elle est dans la dernière indigence, car il est impossible que vous sachiez combien elle est malheureuse ! Depuis six mois qu'elle est sur un lit de souffrances, sur un lit de mort, l'infortunée n'a pas même de quoi se procurer les médicamens nécessaires et payer le médecin qui la soigne

— Encore une fois, monsieur, interrompit madame Rougemont d'un ton plus aigre,

6 8 LES 1»AIIASITES.

je n'ai pas l'honneur de vous connaître, et je trouve extraordinaire que vous ayez la prétention de m'enseigner mon devoir. Vous avez beau dire, je comprends fort bien que c'est elle qui vous envoie.

— Ce n'est pas elle, je vous le répète, madame, mais la pauvre femme est dans la plus horrible situation qu'on puisse imaginer. Moi, je ne suis pas riche, madame, et mes faibles secours ne suffisent pas ! Madame Ermann,vous devez le savoir, n'a pour toute ressource qu'une modique pension, dont les deux tiers au moins sont absorbés par les dettes de son mari, qu'elle s'est engagée à payer.

— Tant pis! tant pis pour elle! ajouta madame Piougemont avec son accent accoutumé. Pourquoi a-t-elle épousé un joueur, un libertin, un homme peu honorable?...

— Peu honorable ! interrompit vivement le militaire. Madame, contentez-vous d'être

impitoyable, et de refuser un itiorceau de pain à sa veuve, à votre sœur!.... Mais n'insultez pas la mémoire d'un brave homme, dont le seul crime est d'avoir eu des passions trop ardentes, qu'il n'a pas toujours su modérer. Je vous le répète, madame, le colonel Ermann était mon ami, et l'amitié chez moi, est inséparable de l'estime !

— Chacun a sa manière de voir, monsieur; mais pour moi, je ne trouve pas estimable un homme qui n'a jamais fréquenté que les cercles et les maisons de jeu, un homme qui se fait tuer en duel après avoir ruiné sa femme , et laisse des dettes qu'elle ne pourra jamais payer! L'Église nous dit, monsieur, que l'homme qui se bat en duel n'est plus chrétien ! c'est un monstre, c'est un infâme !

— Silence, madame, silence ! cria Gérard d'un accent irrité; si vous n'étiez pas une femme, vos discours outrageans et caloni-

nieux auraient déjà reçu leur châtiment. Il a risqué sa vie dans un duel, madame, et c'est une faute sans doute, une bien grande faute! Il laissait une femme avec un pauvre petit enfant, sans appui, sans ressource! Mais cette faute, ce crime, si vous voulez, sa malheureuse veuve en est-elle coupable?

que vous a-t-elle fait?

— Je voudrais savoir de quel droit vous m'adressez de pareilles questions, monsieur?Ilme semble que je n'ai pas de comptes à vous rendre.

— Mais vous qui êtes si pieuse, madame, ne craignez-vous pas d'en avoir un jour de terribles à rendre devant Dieu?

— C'est bon , c'est bon ; je ne suis pas inquiète, monsieur. Dieu merci! je sais mes devoirs de bonne chrétienne; je me flatte de les remplir exactement , et ce n'est pas un militaire qui me les apprendra. Une fois

LES PARASITES. 7 t

pour toutes, monsieur, les affaires de ma sœur ne me regardent pas.

— Fort bien, madame; je ne vous parlerai donc plus de votre sœur. Mais serez-vous impitoyable aussi pour sa pauvre lille qui va lui fermer les yeux? Que voulez-vous qu'elle devienne cette malheureuse orpheline? Non, madame, non, vous n'aurez pas la cruauté de laisser mourir à l'hôpital ou sur le pavé des rues l'enfant de 'votre

sœur!

— Monsieur ! monsieur ! interrompit madame Rougemont, les yeux brillansde colère. Qu'osez-vous dire? êtes-vous donc venu chez moi pour m'insulter ! Je vais appeler mes gens! Je suis, j'espère, maîtresse de ma fortune, et je ne vous consulterai pas pour en disposer ! Je fais mes charités quand bon me semble , et je ne veux pas qu'on me force la main. Dieu merci , je n'ai pas un cœur de roche : j'aime à faire du

bien aux malheureux, et tous les pauvres de la commune sont là pour le dire !... 3Iais j'ai en horreur l'ingratitude!

— L'ingratitude! Eh ! madame, pour être ingrat il faut devoir quelque chose aux gens; et sur mon honneur, je crois que votre sœur ne vous doit rien du tout. Depuis qu'elle est veuve , madame , elle n'a jamais reçu de vous le plus faible secours , vous le savQ^ bien, madame. 11 en est temps encore ; allons, refléchissez! votre sœur n'a plus qu'un jour peut-être à vivre ; mais au moins vous pourriez adoucir l'amertume de ses derniers instans : promettez-lui de prendre sa fille sous votre protection !....

— Moi ! Dieu m'en garde ! je ne lui dois rieil, monsieur. Elle s'est ruinée , ce n'est pas de ma faute. Allez lui dire, si vous retournez à Paris , qu'elle devrait choisir do meilleurs avocats, de plus polis surtout. Monsieur, ma nièce n'a pas été bien élevée

par sa mère ; elle n'a jamais eu pour moi tous les égards qu'une nièce doit à sa tante ; ses lettres du jour de Tan sont toujours pleines de grands mots qui ne partent pas du cœur. Croyez-bien , monsieur , que s'il me plaisait d'adopter quelque jeune orpheline, je ne serais pas embarrassée le moins du monde pour en trouver de plus tendres et de plus reconnaissantes. Adieu, monsieur, adieu. Je vous prie de vouloir bien m'excuser : c'est aujourd'hui grande fête , et j'ai mes dévotions à faire.

— Madame, répondit gravement Gérard, il est bon d'entendre l'office et de Jïrier Dieu à l'église; mais il aimerait encore mieux vos prières, ce me semble, au chevet de votre sœur mourante. Vous êtes dévote,... mais vous n'avez pas de religion, je suis fâché de vous le dire !

— Quelle insolence ! s'écria madame Hougemont, en tirant avec force le cordon

de la sonnette. Sortez , monsieur , sortez , et ne remettez plus les pieds chez moi !

— Eh bien! puisque vous l'abandonnez, cette pauvre enfant , c'est moi qui lui servirai de père! Je ne suis pas riche , fnais elle aura du pain !

Et, saluant avec froideur madame Rougemont pâle de colère , il sortit du salon , à l'instant même Où Thibaut entrait d'un air menaçant; car le vieux sournois avait tenu son oreille collée derrière la porte pendant la conversation.

Ce soir-là, madame Rougemont fut sombre ^Bt pensive; elle chercha querelle à son mari qui , ne pouvant réussir à la calmer , prit le sage parti de se coucher à neuf heures, pour avoir la paix. Il était facile de voir qu'une pensée pleine de trouble et d'inquiétude préoccupait madame Rougemont. Son cœur, malgré cette couche épaisse d'égoïsme qui l'enveloppait, n'avait pas encore étouffé

entièrement ce germe de sensibilité native que Dieu nous a mis au fond de l'âme, et qui se ranime de temps à autre , même dans le cœur des plus médians. Mais le lendemain et les jours suivans , madame Rougemont trouva bien le moyen de s'étourdir; elle donna de grands dîners, invita beaucoup de monde , et grisa le curé de la paroisse qui, dans sa pieuse ivresse, voulut bénir toute l'assemblée avec un verre de vin de Champagne.

Depuis quelques jours tous les habitans de la maison avaient un air étrange et mystérieux : c'étaient des colloques à voix basse, des chuchotemens continuels; les domestiques allaient et venaient de la cave au grenier ; et Thibaut, dont la physionomie était plus boudeuse que jamais, querellait du matin au soir la pauvre Louison qui ne ré-

pondait rien et fondait en plenrs. Madame de Charbois, l'inséparable compagne de M. lecuré,fesaitde plusfréquentes visites à madame Rougemont; elles avaient ensemble de longs entretiens secrets , auxquels M. Rougemont n'était pas toujours admis. Madame de Charbois paraissait fort contrariée; son nez long et pointu atteignait presque à sa lèvre inférieure, qui s'allongeait plus que de coutume en signe de mécontentement. Enfin, un jour Thibaut, en balayant derrière la porte du salon , entendit comme une altercation entre sa maîtresse et madame de Charbois. Les visites de cette dame cessèrent tout-à-coup pendant plusieurs jours, puis, une certaine froideur sembla régner entre les deux amies, qui jusqu'alors étaient comme inséparables.

Madame de Charbois n'avait guèie plus d'une soixantaine d'années.Elie était grande, avait un joli pied, une jolie main, et l'on

pouvait distinguer encore dans l'arrangement de sa coiffure un certain instinct de coquetterie que l'âge avait dû refroidir, mais qui s'obstinait malgré la vieillesse et les rides. Elle était demeurée fidèle aux anciennes modes du temps de Louis XV ; et ses robes à larges fleurs venaient de .sa grahd'mère : c'étaient des velours autrefois magnifiques, des soieries à ramages, de superbes damas comme on n'en trouve plus maintenant que sur les fauteuils de nos ancêtres; mais toutes ces riches étoffes avaient perdu l'éclat de leurs couleurs; on eût dit ces vieilles décorations fanées qu'on tire du grenier de l'Opéra pour jouer, après douze ou quinze ans de sommeil , quelque merveilleuse partition de Gluck.

Madame de Charbois avait un de ces beaux profils romains que l'âge ne déforme jamais entièrement ; mais sa bouche n'enfermait plus que sept ou huit dents cassées, et

de longues rides sillonnaient ses joues. Cette dame était comme une espèce de problême vivant; elle habitait le pays depuis une vingtaine d'années , et logeait dans le presbytère avec le curé de la paroisse. Une amitié profonde et inaltérable semblait . les unir; et presque jamais on n'apercevait l'un sans l'autre : ils mangeaient ensemble, se promenaient ensemble , allaient faire \ leurs visites toujours ensemble; et pouitant jamais dans le pays aucune mauvaise langue n'avait répandu son venin sur une pareille communauté de ménage. Depuis tant d'années on voyait la même chose, qu'elle paraissait toute naturelle, bien qu'elle fût passablement étrange ; mais en vérité, cette incompréhensible liaison n'avait rien que de fraternel et d'innocent, i'ous les parens de M. le curé étaient morts, il se trouvait seul au monde ; et s'il n'avait pas eu la compagnie de madame de Charbois, qui sait?

peut-être aurait-il pris une femme de chambre jeune et gentille, ce qui certainement n'eût pas été plus orthodoxe.

Madame de Gharbois n'était pas dune humeur fort douce et très accommodante ; elle ne manquait pas même d'un certain esprit caustique et railleur qui la rendait formidable à ceux qu'elle n'aimait pas. Mais toujours ses paroles étaient d'ambroisie et ,de miel pour M. le curé qui la regardait /comme une espèce de mère. Il avait peutêtre une vingtaine d'années de moins qu'elle, et dans les grandes 'circonstances il la^consullait comme un oracle. Gependant , le digne pasteur n'avait pas non plus une douceur de caractère évangélique; pour lui rendre justice , on peut même dire que la colère était son péché de prédilection. Mais il faut bien pardonner quelques mouvemens d'impatience à cet homme bâti en hercule , dont les passions fortes et bril-

8 2 • LES PARASITliS.

lantes, refoulées tant bien que mal sous l'épaisseur de la soutane , s'échappaient quelquefois en orage de colère. Qu'on s'imagine un colosse de cinq pieds huit pouces, de quarante ans à peine , aux formes athlétiques , aux cheveux noirs comme une aile de corbeau, à l'œil vif et plein de flamme , aux lèvres rouges comme du sang : voilà M. le curé.

Lorsqu'on est fabriqué de la sorte, avec^ un tempérament volcanique , en n'est pas créé pour l'antel. Mais , hélas ! les circonstances nous font presque toujours c# que nous sommes, etcertes, M. le curé n'avait pas une ardente vocation pour la soutane; néanmoins, il disait la messe tout comme un autre, prêchait passablement malgré ses distractions continuelles, et s'acquittait de son ministère avec une certaine conscience, sauf qu'il lisait les vêpres un peu trop cou-

raniment, et qu'il en passait quelquefois un bon tiers , lorsqu'il dînait en ville.

On aurait pu trouver sans beaucoup de peine un curé de village plus respectable et mieux pénétré de ses devoirs , mais madame Rougemont aimait si passionnément les hommes d'église, qu'avec une soutanne sur les épaules on était sûr d'être le bien-venu chez elle, et de se mettre immédiatement dans ses bonnes grâces.

■ Il se*passait donc quelque chose d'étrange et d'insolite dans la maison; madame de Charboîs était restée plusieurs jours sans venir et tenait sans doute rigueur à madame Rougemonî. Néanmoins , M. le curé , pour la première fois peut-être depuis dix ans, était venu seul un soir faire avec M. Rougemont la partie de trictrac. Dans toute autre circonstance, madame Rougemont se fût trouvée bien malheureuse de ne pas faire son piquet habituel, mais cette fois elle avait

une occupation plus importante qui l'absorbait tout entière.

On venait de coller du papier neuf dans une petite pièce qui servait comme d'antichambre à l'appartement de madame Rougemont.

Thibaut avait passé de l'encaustique rouge sur le carreau, et, monté sur la brosse dure, il dansait tout en grommelant. Mariane retournait les matelas du lit, enveloppait l'oreiller d'une mousseline, et priait Thibaut de vouloir bien clouer à la mitraille , près du chevet, un crucifix d'éBène avec une grosse touffe de buis bénit. Enfin, il était facile de voir aux préparatifs qu'on fesait dans cette chambre, qu'elle devait très prochainement recevoir un locataire.

M. Robin, le receveur de l'enregistrement, un des convives ordinaires de la maison Rougemont, était plusieurs fois venu dans un même jour , l'air inquiet et préoccupé; et, rôdant près de la cuisine, il

LES PARASITES. S ;i

avait sondé la petite Jeannette, pour savoir la cause de tous ces apprêts; il avait accablé de questions plus ou moins iijsidieuses tous les domestiques les uns après les autres, mais ils fesaient tous la sourde oreille. Thibaut même avait répondu assez mallionnêlement au receveur abasourdi , qu'il ne se mêlait pas des affaires de sa maîtresse et qu'il exécutait les ordres qu'on lui donnait , sans faire d'observations.

Le vieux renard, malgré son impénétrable silence et sa discrétion sournoise, savait mieux que personne l'événement qui se préparait ; et pourtant madame Rougemont ne l'avait pas encore informé de ses intentions. Mais Thibaut, qui de temps à ■^ autre était d'une surdité désespérante lorsqu'on lui demandait un service qu'il h'avait pas envie de rendre , avait une oreille excellente pour entendrai ce qu'on voulait lui cacher. Il ne perdait pas un mot de ce qu'on

disait à table; et très souvent, sous prétexte de ranger les chaises ou d'enlever les toiles d'araignées, iltclouait son oreille aux trous de serrure , et rattachait avec une merveilleuse intelligence toute une conversation à quelques paroles presque insignifiantes, prononcées devant lui par mégarde. On aurait dit souvent qu'il était sorcier , car il devinait tout, lui, gros butor champenois, qui depuis trente ans qu'il était au service de madame Roiigemont n'avait pas encore perdu ses manières de paysan. Lorsqu'il parlait à quelque personnage d'une classe supérieure à la sienne, ou quand sa maîtresse l'interrogeait, il ne pouvait expliquer nettement sa pensée , et ses paroles n'étaient qu'un assemblage confus de mots estropiés et sou- ♦ vent incompréhensibles ; mais dans ses altercations journahères avec sa femme et les autres domestiques, il siexprimait avec une singulière volubilité de langage qui, sans

être élégant, ne manquait pas néanmoins d'une certaine originalité. Enfin , l'on peut dii'e , malgré la trivialité de l'expression , que c'était une espèce d'ours sans poils, apprivoisé.

Ce jour-là le vieux domestique était d'une humeur massacrante ; il allait et venait de la cuisine à la salle à manger, de l'antichambre à la cour, et par moment on le voyait perché sur un petit monticule de gazon, d'où l'on apercevait la grande route; et dans toutes ces courses vagabondes la petite Jeannette suivait son père en haletant , à peu près comme un chien décrit exactement tous les pas de son maître.3Iais Thibaut, qui ordinairement comblait sa fille de caresses, était ce jour-là pour elle d'une brusquerie étrange qui épouvantait quelquefois la pauvre enfant.

Enfin, las de courir et de voyager d'un bout à l'autre de la maison, il s'assit dans la

cuisine sur une chaise de paille auprès de la cheminée ; alors , poussant un gros soupir, il se prit la tète à deux mains et resta comme plongé dans ses réflexions.

Louison s'occupait de faire le dîner, et n'osait pas adresser la parole à son mari de peur d'essuyer quelque nouvelle rebuffade. De temps à autre elle arrosait de jus un superbe gigot qui tournait à la broche, ou bien elle découvrait ses casseroles pour y tremper une cuillère et juger des ragoûts. La petite fille s'était assise |U{^ès de son père sur un escabeau , et jouait avec des châtaignes qu'elle avait ramassées dans le parc : elle en jetait deux en l'air et les recevait alternativement dans sa main; mais par malheur une châtaigne roula dans la cheminée au milieu des tisons, et, l'enfant qui tremblait d'êire punie cacha brusquement ses autres châtaignes dans la poche de son tablier, el

LES PA.RASJTES. 8 9

se mit à caresser la chatte angora le plus hypocritemei^t du monde.

Mais A'oilà soudain qu'une explosion bruyante part de la cheminée; un nuage de cendre et de charbon enveloppe et noircit le gigot; la broche s'arrête un moment comme indécise. Thibaut relève convulsive- W ment la tête, il regarde, et, frappant des pieds, serrant les poings :

— Ghiemie ! maladroite ! pécore ! criet-il à sa femme; vieille bête , tu n'en fais jamais d'autres !

— Mais ce n'est pas ma faute, mon ami, répond la cuisinière d'une voix tremblante, en regardant tour à tour avec terreur le gigot noir de cendre et son mari tout rouge de colère.

— Ce n'est pas ta faute ! c'est la mienne peut-être, vieille paresseuse ! vocifère Thibaut. Voilà ce que c'est que de balayer toutes les ordures dans le feu ! c'est la seconde

fois que la même chose arrive ! Et madame, elle va être joliment contente ^un gigot perdu ! pas de gigot pour monsieur le curé ! Ah ! mon Dieu , comme on est à plaindre d'avoir une femme pareille ! ayez donc des femmes ! Sotte, va! vieille sotte?

La pauvre Louison baissa la tête et se mît à pleurer. La petite Jeannette poussa des ^ gémissemens hypocrites. Alors ce fut un concert bizarre de cris et de sanglots auxquels se mêlaient, comme un orchestre satanique, lesjuremens sourds du père, le bruit perçant de la broche, et le sifflement des casseroles toutes bouillantes sur les fourneaux.

Soudain un violent coup de sonnette se fit entendre. Thibaut reconnut la manière impérieuse et brusque de sa maîtresse ; il courut au salon.

— Thibaut, dit madame Rougemont avec un air solennel et triste, allez immédiatement chez M. le curé, et portez-lui cette let-

LES l'ARASiTES. 9 1

Ire de ma part. Vous lui remettrez ces quatre louis qui seront consacrés à des auniOTies. Demain, Thibaut, tenez-vous prêt avec votre femme et votre fille pour assister au service funèbre qui aura lieu avant neuf heures du matin à la paroisse. Vous serez tous les trois dans un costume décent, en deuil, s'il est possible. Ma sœur vient de mourir; priez Dieu pour elle.

— Que le diable emporte la sœur! pensa Thibaut, dont la mine boudeuse devint plus sombre encore.

TI

Cette mystérieuse et sourde agitation qui régnait depuis quelques jours dans le château provenait d'une lettre que madame Rougemont avait reçue de Paris. Cette lettre portait la signature d'un homme bien respectable, et dont l'estime n'était pas indifférente à l'orgueilleuse madame Rougemont. Elleétaitfière d'être en correspondance avec

M. l'abbé Morel, vicaire de Notre-Dame el prédicateur fort éloquent. Ce bon prêtre jouissait d'une considération universelle; les trois-quarts de ses revenus étaient consacrés toujours à faire des aumônes, et souvent même il se refusait presque le nécessaire pour donner du pain et des secours à de pauvres familles, mourant de froid, mourant de faim dans leurs greniers.

Madame Rougemont qui tenait singulièrement à sa réputation de femme charitable et pieuse , n'aurait pas voulu pour tout au monde la compromettre aux yeux do vénérable ecclésiastique.

Voici, à peu de chose près, la lettre de l'abbé Morel :

« Madame ,

« Je viens remplir auprès de vous un « devoir que je regarde comme sacré.

<T J'ai re(;u hier le dernier soupir de votre

X malheureuse sœur; elle est morte en « chrétienne, avec courage et résigna- « tion. Maintenant, sa pauvre fille n'a plus « de ressource et d'espoir qu'en vous seule « et Dieu , madame ! Je sais que vous êtes « une personne généreuse et charitable , et « que les malheureux qui pleurent n'ont « qu'à venir à vous pour être consolés ! Ce « beau précepte de l'Evangile qui nous or- « donne de faire le bien f>'(^ir l'amour de « Jésus-Christ, vous l'avez toujours prati- « que , madame , et vous ne cherchez que « l'occasion de répandre l'aumône. C'est ^« bien, madame, c'est bien! vous êtes « miséricordieuse, et vous trouverez un « jour la miséricorde.

« Tandis que je vous écris , madame , la « malheureuse orpheline pleure et se la- « mente auprès du corps inanimé de sa '< mère, que le cercueil va bientôt lui ravir. « Pauvre enfant! que deviendrait-elle sans

« VOUS? Sa misère est si profonde! Elle n'a « rien, absolument rien , pas même de quoi « subvenir aux frais de l'enterremenr.

« Comme vous n'étiez pas là, madame, <i j'ai cru devoir faire ce que vous auriez « fait à ma place ; j'ai fourni aux premières « dépenses que réclamait ce doulourçux « événement.

a J'ai su, madame, indirectement, car « votre sœur ji^ jamais fait entendre une « seule plainte ; j'ai su que depuis quelques « années vous aviez cessé de voir madame « Ermann ; mais l'amour fraternel ne s'é- « teint jamais entièrement dans un cœur. ^ « Peut-être votre sœur a-t-elle eu des torts « envers vous; je dois le croire, puisque « vous , si bonne , si charitable et si pieuse , « vous avez pu la regarder long-temps « comme une étrangère. Mais enfin , quel « est celui d'entre nous qui n'a pas commis « de fautes? Il faut pardonner , madame ; le

LKS PARASITES. 9 7

c pardon des offenses, voilà ce qui nous « fait ressembler à Dieu.

« D'ailleurs, elle n'est plus, Finfortunée! « on vient de l'arracher aux embrassemens « de sa fille pour l'envelopper dans un lin- « ceul. Je connais une dame pieuse et res- « peclable, aux soins de laquelle je vais « confier la pauvre orpheline, en attendant « que vous puissiez la recueillir chez vous.

« Non, madame, il est impossible de « voir une jeune fille plus intéressante et « meilleure ! Ah ! si vous pouviez entendre « ses douloureux sanglots , ils vous arra- « cheraient l'âme !

« Vous n'avez pas d'enfaitt, madame; « rendez-lui une mère, et votre bonne ac- « tion trouvera sa récompense dans cette « vie et dans l'autre ! »

Madame Rougemont prit sur-le-champ sa détermination. Elle fit mettre un Ht, une

commode et deux chaises dans une petite chambre qu'elle destinait à Pauline ; et le jour même, elle répondit au bon vicaire :

« Monsieur l'abbé,

« C'est du profond de mon cœur que je

« vous remercie d'avoir bien voulu me rem-

« placer dans cette cruelle circonstance. Ma

« pauvre sœur , pourquoi n' étais-je pas là !

« Si j'avais pu seulement prévoir que le

« malheur fût si prochain ! Mais , hélas ! je

« ne m'en doutais pas le moins du monde.

« Certes, monsieur l'abbé, j'aurais tout

a quitté pour me rendre auprès d'elle, car

« la charité,* c'est le besoin de mon âme!

«: Si vous saviez combien je suis heureuse

« quand je puis faire des heureux ! Oh ! je

a vous remercie de me fournir encore une

« occasion de répandre l'aumône pour l'a-

« mour de notre divin Sauveur !

« Si j'avais pu savoir que ma pauvre

« sœur fût si malheureuse, dans une pa- « reille indigence, j'aurais bien trouvé « quelques moyens de la secourir; mais « elle était si fière , si pleine d'amour-pro- « pre ! Elle n'osait pas me dire qu'elle était « pauvre. Enfin, croiriez-vous , monsieur « l'abbé, qu'elle na jamais voulu rien ac- « cepter de moi , et qu'elle a toujours re- « poussé la main que je lui tendais! Vous « sentez bien que malgré ses torts je ne « demandais qu'à lui pardonner; j'aurais « voulu partager avec elle toute ma for- « tune, moi, qui chaque jour de ma vie « distribue l'aumône et les consolations à « des malheureux qui ne sont rien de plus « que mes frères en Jésus Christ. Croiriez- <t vous, monsieur l'abbé, que je nourris « plus de cent-vingt pauvres, sans compter « une foule d'aumônes que je sème partout « sur mon passage ! Mais je suis discrète « dans mes bienfaits, et ne ressemble pas

« à ces personnes charitables par osten- « tation , qui ne peuvent donner une pièce « de monnaie, comme dit l'Évangile de a Saint-31atthieu , sans proclamer leur au- « mône à son de trompe. Dieu merci , j'en- « tends la charité, moi; et j'ose dire que « ma main gauche ne sait jamais ce que « donne ma main droite.

a Je suis désolée qu'il ne soit plus temps fl d'ordonner un convoi de première classe « pourladéfunte;maisjevousprie,monsieur « l'abbé , de vouloir bien faire dire pour le « repos de son âme , à votre paroisse , une « grand'mosse à laquelle assisteront vingt « pauvres ayant tous un crêpe au bras « et le cierge en main. Je désire que l'inté- « rieur de l'église soit tendu en noir , et <f que l'orgue se fasse entendre. Je paierai « tout. J'ai l'honneur de vous envoyer ci- « joints trois billets de mille francs, dont « je vous prie de vouloir bien distribuer le

LES PARASITES. 10 t

« tiers entre les pauvres de la paroisse qui « vous en paraîtront le plus dignes.

« Je vous suis très-obligée de prendre « un si vif intérêt à ma nièce. Elle est bien

< à plaindre, mais je ne l'abandonnerai pas: « je lui servirai de mère, et j'ai tout lieu de « croire qu'elle ne perdra pas au change ; « car , je suis fâchée de le dire, sa mère ne « pensait qu'à des choses frivoles et ne son- « geait guère à l'éducation religieuse de « cette enfant. Mais elle est morte, c'est « Dieu maintenant qui la juge ; que Dieu « lui pardonne comme je le fais!

« Je prie l'excellente dame à qui vous « avez confié ma nièce, de vouloir bien « agréer toute l'expression de ma recon- « naissance ; mais je ne veux pas qu'elle se « gêne plus long-temps. Je suis la tutrice « naturelle de ma nièce , je suis presque « sa mère, et c'est chez moi qu'elle aurait

< dû se rendre immédiatement.

102 LKS PARASITES.

« Je viens de lui i'aire préparer un appar- « tement dans mon château; et ma femme « de chambre, en qui j'ai toute confiance , « partira demain matin pour aller cher- « cher la pauvre orpheline.

« Permettez-moi, monsieur l'abbé, de « vous témoigner encore toute ma gratilu- « de, pour le service éminent que vous m'a- « vez rendu. J'espère bientôt pouvoir vous « exprimer de vive voix ma profonde re- « connaissance. En attendant, je vous prie <i d'agréer l'assurance de la très-haute con- « sidération avec laquelle j'ai l'honneur « d'être, etc., etc. »

Madame Rougemont cacheta sa lettre avec une espèce de licorne en rubis qu'elle nommait ses armes de famille, puis, elle sonna brusquement, et Thibaut parut.

— Thibaut, dit-elle, portez cette lettre à la poste ; vite ! vite! vite !

vu

Mariane était partie la veille pour Paris et devait ramener mademoiselle Ermann; on les attendait dans la journée. Depuis quelques heures înadameRougemont et madame de Charbois s'étaient réconciliées, car cette dernière, dont la gourmandise n'était pas le moindre défaut, commençait à s'apercevoir qu'elle fesait maigre chère depuis une se-

i04 LES PARASITES.

maine, et que c'était vrai ment bouder contre son ventre. Le nuage qui venait de passer un instant sur l'amitié réciproque des vieilles dévotes, était le résultat d'une assez vive discussion qu'elles avaient eue ensemble : peu de jours avant de recevoir la lettre de l'abbé Morel , madame Rougemont avait laissé entrevoir à son amie l'intention de recueillir chez elle et d'adopter Pauline Ermann, dans.le cas où la pauvre enfant deviendrait orpheline. Madame de Gharbois avait manqué de tomber à la renverse de saisissement, à la seule idée qu'une parente, que la nièce de madame Rougemont allait venir au château pour y demeurer. « Quoi! » pensait-elle avec épouvante, « cette petite « fille viendrait s'emparer à nos yeux d'un « héritage qui doit me revenir ainsi qu'à « M. le curé ! oh ! je l'en empêcherai bien ! » Madame Rougemont, par une espèce de malignité cruelle et tracassière, avait pris

plaisir à redoubler les inquiétudes de madame de Cliarbois; et bien qu'elle n'eût pas au fond du cœur une grande envie d'adopter sa nièce, elle avait répondu sèchement à toutes les objections de la vieille, que sa résolution à cet égard était fixe et bien arrêtée. Alors madame de Cliarbois, dans un transport de colère chagrine, n'avait pu retenir quelque parole aigre et venimeuse; la querelle s'était rapidement échauffée, et les deux amies s'étaient jeté à la face quelques bonnes vérités bien mordantes qui les avaient brouillées pour toute une semaine.

Enfin les deux bigotes étaient redevenues les meilleures amies du monde. Elles se promenaient ensemble dans le parc en causant d'une foule de misères triviales, qui font toutes les conversations de province; M. Rougemont, en attendant l'arrivée de sa petite nièce, qu'il était fort impatient d'embrasser, disait-il, péchait, suivant sa coutume, des

carpes et des truites dans son canal. Le vieux Thibaut mettait le couvert et grognait; sa main tremblait de rage en plaçant le verre et la serviette destinés à la nièce de madame Rougemont.

— Bon ! murmurait-il en allongeant ses lèvres en forme de groin. Encore une ! que vient-elle faire chez nous, celle-là? Elle pouvait bien rester avec sa mère !.... Est-ce que nous sommes forcés de la noumr ! C'est ennuyeux, ça, à la fin !

Pendant qu'il grondait de la sorte, un individu entra dans la salle à manger. Ce n'était pas un fashionable, ce n'était pas un paysan, mais une espèce de monsieur, gros et court, en cravate blanche, avec un habit marron, dont les basques avaient l'air de se fuir l'une l'autre et produisaient l'effet le plus étrange et le plus grotesque. Son pantalon de nankin, tout blanc à force dé lessives, était collant, et se relevait près-

que à la hauteur d'un mollet monstrueux, qui descendait large et rond jusqu'à la cheville dans un bas de coton bleu; ses gros pieds se dilataient comme une patte d'oie dans une vaste chaussure grimaçante, don t la semelle armée de clous imitait le bruit d'un marteau sur l'enclume, à chaque pas qu'il fesait. Hiver comme été, par la pluie comme par le soleil, il portait sous le bras un énorme parapluie vert tout rapiécé, qui l'accompagnait fidèlement dans toutes ses visites; à peine l'a vail-il mis dans un endroit qu'il le replaçait dans un autre ; il le déménageait continuellement d'une embrasure de fenêtre pour l'établir au coin de la cheminée, et ce parapluie était son éternelle préoccupation.

On ne saurait imaginer de caricature plus complètement burlesque : une grosse tête àfront bas et plat, garnied'épaischeveux noirs mal taillés, des joues hautes en couleur

108 , LKS PARASITES.

et bourgeonnées, un nez camard, une grande bouche fendue jusqu'aux oreilles, et découvrantde longues dents blanches dont une se dresse en avant comme la défense d'un sanglier. Qu'on ajoute à ce portrait une paire de boucles d'oreilles en or, des mains ton- ^ jours sans gants, toutes rouges, avec des ongles noirs et déchiquetés, et l'on aura dès-lors M. Robin en personne, M. Robin, le receveur de l'Enregistrement et des Domaines. C'est un homme qui n'est jamais sorti du gros bourg qu'il habite depuis quinze ans ; il ne manque pas d'une certaine instruction de collège, mais son grand tort est de vouloir toujours viser à l'esprit, et personne au monde n'est moins sémillant que M. Robin. Son langage est boursoufflé de périphrases, sa bouche abonde en métaphores ; il se croirait deshonoré s'il parlait sans figures de rhétorique. Quand M.Robin veut dire qu'il pleut, alors il fait une des-

cription de tempête, il se met à peindre les vagues de l'Eure ou de la Seine qui s'élèvent en mugissant, et les hauts peupliers que l'ouragan ébranle, avec un accompagnement de tonnerre épouvantable. Les beaux esprits de l'endroit l'ont surnommé \q fleuriste.

Ce personnage est fort bien reçu chez madame Rougemont qui l'estime singulièrement pour sa dévotion profonde et son exactitude à venir faire le piquet deux fois par semaine avec elle. Depuis quinze ans, M. Robin n'a pas manqué une seule fois la grand'messe ou les vêpres ; il accompagne le plain-chant de M. le curé avec une voix sourde et profonde qui ressemble au ronflement d'une contrebasse : aussi, madame Rougemont l'invite à dîner fort souvent ; il dîne chez elle régulièrement tous les vendredis, et fait maigre avec la maîtresse de la maison, tandis que M. Rougemont a le privilège de manger un potage gras

no LES PARASITES.

moyennant une dispense de M. le curé.

M.Robin entra dans la salle à manger avec son paiapluie vert, qui lui servait tout à la fois de canne, de parapluie, de parasol, et d'arme offensive et défensive contse les chiens de berger qui aboyaient de toute leur force quand il venait à passer dans leur voisinage.

Thibaut tourna brusquement la tête au bruit que fesaienl les souliers ferrés du receveur de l'Enregistrement.

— Bon ! encore un ! grogna-t-il entre ses dents, il a flairé le dîner! ce n'est pourtant pas aujourd'hui vendredi.

— Eh, bonjour, bonjour, mon cher Thibaut ! dit M. Robin d'un ton mielleux et caressant. Tout le monde va bien, j'espère ?

— Personne n'est mort depuis hier, répondit le domestique d'un ton boudeur; mais je crois bien que vous ne pourrez pas voir aujourd'hui madame ; elle esten affaire.

— Très bien, très bien , mon cher Thi-

baut, je vous en prie, ne la dérangez pas. Je serais au comble de la douleur, au désespoir, de la troubler dans ses importantes occupations. Je ne vais faire que poser, mon cher Thibaut. Je viens de prolongerma promenade jusqu'aux rives déhcieuses de l'Eure, et je voulais, avant de rentrer dans mon domicile, m'informer de quelle manière votre chère maîtresse avait passé la nuit.

— Elle a été bonne, la nuit, grommela Thibaut; mais c'est la dernière qu'elle passera tranquillement , cette pauvre madame.

— Et comment cela, mon cher Thibaut?

demanda le receveur avec un air de curiosité pateline. J'ai peine à vous comprendre.

— Et moi , je me comprends bien, reprit le domestique , en montrant du doigt un couvert. Elle a bien tort, madame! si elle voulait me croire tout ça n'arriverait pas.

— Eh ! quoi donc, pour l'amour de Dieu, mon cher Thibaut? Vous paraissez bien triste! que vous est-il donc arrivé?

— Elle n'est pas encore arrivée , mais ça ne tardera pas , repartit sourdement le domestique; elle est en route maintenant ; et je parie bien qu'elle va nous tomber sur les épaules avec une faim dévorante, comme si elle n'avait pas mangé depuis huit jours. Us mangent tant ces pique-assiettes qui dînent chez les autres !

— Ah ! oui , dit M. Robin d'un air significatif et mystérieux, je comprends maintenant En effet , j'ai entendu dire que vous

alliez avoir un nouveau commensal.

— Qu'est-ce qui vous parle de commensal? réphqua Thibaut avec brusquerie; je ne sais pas seulement ce que c'est. Parlez comme tout le monde. Je ne comprends pas toutes vos belles phrases , moi!

— Allons, allons , mon cher Thibaut, ne

LES PARASITES. 1 i 5

VOUS fâchez pas ; je voulais seulement vous dire que mademoiselle Pauline Ermann, la nièce de madame Rougemont, doit venir demeurer avec sa tante.

— Fallait donc le dire tout de suite sans passer par trente-six chemins, continua le domestique avec une intonation étrange , qui ressemblait moins à la parole humaine qu'au bourdonnement d'une cloche.

— Eh bien! mon cher Thibaut, que pensez-vous de tout cela ? Êtes- vous content que madame Rougemont ait pris une détermination semblable ?

— Oui , content , ça fait peur ! murmura Thibaut.

— Mais l'arrivée de cette jeune personne va jeter probablement un peu de gaîté dans la maison de sa respectable tante.

— Va jeter, va jeter de l'argent par les fenêtres ! voilà ce que vous feriez bien mieux de dire !

i li LES PARASITES.

— Mais , Thibaut , on prétend que cette jeune personne est supérieurement élevée , qu'elle est charmante sous tous les rapports

— Ça m'est bien égal , interrompit le domestique avec un accent de colère. Nous avions bien besoin d'une petite péronnelle qui voudra faire sa maîtresse dans la maison î

— Mon cher Thibaut , vous avez tort de vous exprimer de la sorte au sujet de mademoiselle Pauhne. Si madame Rougemont vous entendait, j'ai tout lieu de croire qu'elle serait fort mécontente. Je sais pertinemment qu'elle porte à sa nièce un très-vif intérêt; on prétend même qu'elle a manifesté dernièrement l'intention positive de l'adopter. Hein? n'est-ce pas vrai, Thibaut?

vous devez savoir, à peu de chose près , quelles peuvent être les intentions de madame Rougemont à cet égard

LES l'AUASlTES. i I îi

— Je ne m'occupe que de mon ouvrage , répliqua Thibaut; je ne fourre pas le nez dans les affaires des autres.

— Mais enfin , Thibaut, reprit M. Robin d'une voix doucereuse, il est impossible que vous ne sachiez pas quelque chose. Au surplus, je vous demande tout simplement votre opinion. Par exemple, ne croyez-vous pas que si la jeune personne veut bien se conduire, la tante n'aurait aucune répugnance à lui faire un sort , à lui laisser une partie de sa fortune, peut-être même sa fortune tout entière ; car je ne présume pas qu'elle ait d'autre héritier que sa nièce

— Vous feriez bien mieux devons taire, M. Robin , bourdonna Thibaut d'une voix enrouée de colère ; mêlez-vous de ce qui vous regarde, et laissez-moi mettre mon couvert.

— Thibaut, mon cher Thibaut ! balbutia le receveur, en laissant tomber son pjjra-

pluie de saisissement ; vous êtes aujourd'hui d'une susceptibilité!

— Je ne connais pas ça ! murmura le domestique.

— Je veux dire qu'un rien vous fâche » Thibaut.

— ■ C'est vrai, aussi! poursuivit le domestique ; vous êtes drôle, vous, de me dire que cette mauvaise petite chipie aura la fortune de sa tante ! Elle ne lui doit rien , sa tante! C'est bien assez de la prendre chez elle! nos dépenses vont doubler! Ces petites filles , c'est gourmand comme des chattes ; ça mange tout ce que ça trouve ! Il faudra tout mettre sous clé! Comme si on n'avait pas bien assez d'ouvrage ici ! Elle va salir mes parquets !

— Allons, allons, Thibaut, calmez-vous, dit M. Hobin d'un ton protecteur; que diable aussi , comme dit un proverbe excessivement trivial : vous criez avant qu'on ne vous

LES PAUASniiS. 147

éœrche. Mademoiselle Pauline n'est plus une enfant; elle est déjà raisonnable et presque en âge d'être mariée. Vous ne savez donc pas qu'elle a déjà vu seize printemps? Hé, hé, c'est un joli parti !... car nous sommes tous mortels , et quand sa tante

— Il ne manquerait plus que ça! interrompit sourdement Thibaut. Depuis trente ans que nous sommes dans la maison , ça serait un peu dur de voir une petite morveuse nous ôter le pain de la bouche ! Ce n'est pas au moins que j'attende après la mort de ma bonne maîtresse ; bien au contraire , je me ferais tuer pour elle, car je l'aime coAîime le bon Dieu

Il aurait continué long-temps encore sa bourdonnante psalmodie, si le roulement d'une voiture n'était venu brusquement l'interrompre. On entendait foî^t distinctement le bruit des chevaux et les claquemens du fouet. Thibaut demeura soudain

as LES PARASITES.

comme pétrifié , muet, immobile, et presque aussi pâle que la serviette qu'il tenait sous le Lras.

La voiture entra bientôt dans la cour et s'arrêta près du perron.

M. Robin, qui était venu tout exprès pour voir mademoiselle Pauline au débarquer , courut à la fenêtre avec empressement, et colla sa figure vineuse et son gros nez contre les vitres. Thibaut, lui, n'eut pas la force d'aller jusqu'à la croisée; son cœur battait si violemment , ses jambes étaient si faibles qu'il se laissa tomber dans le fauteuil de madame Rougemont.

TIII

Au moment où la voiture entra dans la cour, madame Rougemont revenait de sa promenade avec madame de Charbois , et passait dans l'antichambre.

— C'est ma nièce , dit-elle , avec un air digne et froid. Thibaut ! Thibaut ! poursuivitelle, en voyant dans la salle à manger son domestique anéanti sur un fauteuil; que

faites- VOUS donc là, comme une souche? allez prendre les paquets de ma nièce.

Mais Thibaut demeurait sans voix , sans mouvement, la tête et les mains sur les genoux.

— Eh bien! Thibaut, êtes-vous donc sourd? reprit madame Rougemont d'un ton sec.

Alors Thibaut se releva péniblement, et, poussant un gros soupir , il se dirigea d'un pied lourd et chancelant , vers une porte vitrée qui s'ouvrait sur la cour.

Déjà M. Robin était près de la jeune fille; et, déployant son monstrueux parapluie pour la garantir du soleil, il tenait avec deux doigis une espèce de sac de nuit que le cocher venait de lui remettre; puis, airondissant le bras gauche, il le présentait galamment à mademoiselle Pauline. Quant ii Louisou et Jeannette, elles n'avaient pas bougé de la cuisine pour aller recevoir la nièce de

madame Rougemont ; Thibaut l'avait formellement défendu.

Madame Rougemont alla s'asseoir dans le salon sur un canapé, et madame de Charbois prit un fauteuil à quelque distance. Quand Torpheline parut en grand deuil , accompagnée de M. Robin, le visage de la vieille tante demeura grave, impassible, et ne manifesta point la plus légère émotion.

Aussitôt la pauvre fille se précipite en sanglotant vers madame Rougemont, qu'elle arrose de larmeset tient long- temps pressée contre son cœur.

— Allons, ma nièce, allons ; il faut être raisonnable , dit madame Rougemont avec une inflexion de voix un peu plus douce; cessez de pleurer, mon enfant, les larmes sont inutiles, absolument inutiles! Elles ne vous rendront pas votre mère.

Alors les sanglots de Pauline devinrent

plus douloureux , et ses pleurs coulèrent par torrens.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu! disaitelle, d'une voix étouffée ; ma pauvre bonne mère! Ah! que je suis malheureuse!

— Non pas, non pas, mademoiselle, reprit la tante, avec une intonation plus sèche; vous n'êtes pas malheureuse I II vous reste une bonne tante qui ne vous laissera manquer de rien; et vous devez remercier Dieu qui, dans votre malheur, vous conserve une autre mère pleine de tendresse.

La jeune fille ne cessait pas de gémir, et ses larmes coulaient toujours en abondance.

— Allons, asseyez-vous près de moi, mon enfant , dit madame Rougemont d'une voix qu'elle voulait rendre caressante , et tachez de ne point vous désoler davantage ; car, encore une fois , les pleurs et les gémissemens ne sont d'aucune utilité. D'ailleurs,

mettez-vous bien dans la tête que rien n'arrive ici-bas sans la volonté de Dieu? S'il vous a retiré votre mère, c'était, mon enfant , pour vous apprendre , encore bien jeune, à connaître la douleur; c'était pour vous éprouver! Eh! qui sait, ma chère fille? peut-être, en vous frappant de la sorte, a-l-il voulu faire descendre sur vous les incompréhensibles trésors de sa grâce! Ce que nous déplorons souvent comme un grand malheur, loin de nous être funeste, est quelquefois, au contraire, la plus insigne faveur de la bonté divine! En tous cas, ma chère PauUne, vous êtes maintenant sous la protection d'une tante qui fera pour vous, certainement, bien plus que votre mère elle-même. ,

— Ah ! ma tante , s'écria Pauline en couvrant de pleurs et de baisers les mains de madame Kougemont, si vous saviez comme elle était bonne pour moi, cette pauvre mère !

12 4 LES PAUASITES.

— C'est possible, très possible, ma nièce, répondit un peu sèchement madame Rougemont; mais les enfans prennent quelquefois pour de la bonté ce qui n'est que de la faiblesse. Une bonne mère , qui aime véritablement ses enfans , ne doit pas céder à leurs caprices, mais les plier de bonne heure à l'obéissance, et leur inculquer les principes de morale que notre sainte religion nous enseigne. Oui, Pauline, il faut être sévère avec les jeunes personnes , se faire craindre et surtout se faire obéir.

La pauvre orpheline dont le cœur gros de larmes ne demandait qu'à s'épancher , tressaillit de tout son corps à ces paroles froides et magistrales ; ses pleurs s'arrêtèrent brusquement, elle regarda sa tante, au visage toujours impassible, et sa douleur recommença plus violente.

— Allons, allons, ma chère demoiselle, un peu de courage, dil niadaînc de Char-

bois, en prenant les mains de Pauline avec un air de tendresse officiel; l'Église nous dit qu'il faut avoir de la patience et de la résignation quand Dieu nous frappe. Une bonne chrétienne doit porter sans murmure toutes les croix, qu'il plaît au Seigneur de nous envoyer : que sa volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel, voilà ce qu'il faut toujours se dire. Pesez, mademoiselle, pesez les excellentes paroles que vient de prononcer madame votre tante! Ah! mademoiselle , vous devez bénir le Tout-Puissant qui ne vous prive d'une mère, que pour vous en donner une autre aussi bonne, aussi dévouée, aussi tendre! Oui, mademoiselle, efforcez-vous de reconnaître par une conduite exemplaire la générosité de madame votre tante, qui a l'intention de vous élever comme sa propre fille , et de vous rendre heureuse. Imitez, mademoiselle, imitez votre tante, dont les vertus et la

piété devront toujours vous servir de modèle. Entourez-la de soins et d'amour, cette excellente mère, qui va sacrifier le calme et le repos de sa vie à vous instruire dans notre sainte religion, catholique, apostolique etromaine,afin que vous soyez digne un jour d'être admise parmi les élus , dans la demeure des anges et des bienheureux ! Quand madame de Charbois eut achevé son espèce de sermon, qu'elle avait emprunté sans doute à quelque prône de M. le curé, elle se bourra les narines d'une large prise de tabac, éternua bruyamment, puis, déployant un vaste mouchoir de couleurs, hideux à voir, elle se moucha pendant cinq minutes consécutives sur toutes les gammes. M. Robin se tenait coi dans une embrasure de fenêtre, appuyé d'une mam sur le manche en corne de son parapluie ; et pendant toute la scène il avait jusqu'alors figuré comme une espèce de comparse, sans

LES PARASITES. iSt1

pouvoir placer une seule parole. Mais tandis qu'il s'effaçait de la sorte, muet et presque invisible, il examinait avec ses gros yeux de faïence la jeune fille éplorée, et sa pauvre cervelle était pleine d'ambitieux projets.

Bien qu'il ne fût pas très habile appréciateur du beau sexe, M. Robin ne pouvait toutefois rester insensible aux traits gracieux et délicats de Pauline, à ses yeux bleus d'une angélique douceur , à sa taille svelte et charmante. Elle n'était pas grande, mais si bien proportionnée , d'une si merveilleuse désinvolture que le receveur de l'Enregistrement ne se rappelait pas avoir jamais vu , même dans ses rêves , une plus adorable personne. Ses cheveux , d'un noir d ebène, fesaient mieux ressortir encore la pâleur de son visage , mais il était facile de voir que le chagrin seul avait effacé le coloris de ses joues.

Un quart-d'heure encore s'écoula, pendant lequel madame Rougemont et sa vieille amie firent de la morale à Pauline, qui ne les entendait pas sans doute et leur répondait par des gémissemens entrecoupés, qu'elle s'efforçait en vain de contenir.

Enfin, madame Rougemont sonna Mariane qui parut sur-le-champ.

■— Mariane , dit-elle , vous allez conduire mademoiselle Pauline dans sa chamhre , et vous l'aiderez à faire sa toilette. Allez, ma nièce , allez changer de costume , poursuivit-elle avec solennité, car vous êtes pleine de poussière , et je désire que vous paraissiez à table, avec une mise plus décente; madame de Charbois et M. le curé me font l'honneur de dîner avec moi aujourd'hui. Mais ne soyez pas longue à votre toilette; le temps perdu ne se retrouve pas. Il faut qu'une jeune personne soit toujours propre et bien tenue dans ses ajustemens, mais

LES PARASlTEvS. I2l>

toutefois sans recherche et sans coquetterie. Ainsi, ma chère enfant, ne mettez jamais phis de huit minutes à vous coîftér ; prenez dès aujourd'hui de bonnes habitudes, un bon ph , pour m'épargner la peine de vous répéter cent fois la même chose.

Pauline embrassa, tout en pleurs, madame Rougemont qui lui tendait la joue; puis, après avoir salué madame de Charbois , elle sortit du salon avec Mariajie, Elle n'avait point remarqué M. Robin qui , là voyant se diriger vers la porte, l'attendait au passage avec un luxe infini de salutations respectueuses.

— Monsieur Robin , dit la vieille tante en appuyant d'un ton grave ssr le mot monsieur ^ je vous prie en grâce de ne point saluer ma nièce avec une affectation pareille; songez qu'elle est encore fort jeune, et qu'une inclination de tête est bien suffisante; on ne

salue plusieurs fois que les grandes personnes. Il faut bien se garder de laisser voir aux enfans qu'on s'occupe d'eux; on leur rendrait un fort mauvais service , car ils sont déjà bien assez disposés à se croire d'importans personnages.

M. Robin s'inclina profondément trois ou quatre fois de suite, et promit de se conformer aux intentions de madame Rougemont, qui ne pouvait avoir tort en pareille matière; car elle avait, disait-il, un sentiment parfait des convenances.

— Où dînez- vous aujourd'hui , monsieur Robin ? demanda madame Rougemont.

— Mais nulle part, madame , balbutia

le receveur en rougissant jusqu'aux oreilles.

— En ce cas, vous me ferez l'honneur de vouloir bien dîner avec nous; vous aurez la compagnie de M. le curé et de cette bonne madame de Char bois. Vous acceptez , j'espèie.

— Oh! madame, répondit M. Robin en cachant son parapluie sous le piano, comment n'accepterais-je pas une si aimable invitation! Je suis trop flatté, madame, trop orgueilleux de l'honneur que vous daignez me faire !... j'accepte, madame, avec empressement, l'heureuse occasion qui .m'est fournie de lier plus intime connaissance avec mademoiselle Pauline Ermann, qui me paraît une jeune personne accomplie sous tous les rapports, d'une grâce, d'une beauté

— Je vous en prie, monsieur Robin interrompit froidement la vieille tante, en se mordant le bout des lèvres ; pas un mot de toutes ces choses-là en présence de ma nièce : les compîimens donnent de l'amour-propre aux jeunes personnes, et je n'aime pasqu'on leur en fasse, vous le savez, surtout quand il s'agitde leur figure. Rien n'est plus dangereux ,

VOUS dis-je; ii n'en faut pas davantage pour exalter leur imagination. Que Pauline soit pieuse, docile et modeste, cela vaut beaucoup mieux que la beauté : alors je serai la première, peut-être, à lui faire des complimens. M. Robin s'inclina jusqu'à terre en balbutiant quelques mots d'excuse, et s'embarrassa dans une période enjolivée de fioritures et d'ngrémens oratoires, laquelle se terminait par un éloge pompeux de madame Rougemont. Il souhaitait bien ardemment que la nièce pût ressembler un jour sous tous les rapports à sa vénérable tante, et qu'elle devînt le plus ferme pilier de notre sainte Église et la consolation des pauvres affligés.

L'orateur allait s'engager dans une autre phrase plus ronflante encore, quand la voix claire et sonnante de M. le curé se fit entendre.

La porte du salon s'ouvrit, et le bedeau de la paroisse annonça M. le curé; le révérend père n'avait point d'autre domes- - tique.

Les entrailles du sainthomme avaienthorreur du vide, et comme il était fort bien avec Thibaut, la cloche sonna presque aussitôt • le dîner.

Quand M. Rougemont revint de la pêche et qu'il apprit l'arrivée de Pauline, il oublia bien vite carpes et brochets, et courut embrasser l'orpheline avec effusion. Le brave homme était d'un naturel bon et sensible; et, bien que son cœur se fût un peu racorni sous l'influence desséchante de la plus égoïste des femmes, il redevenait généreux et

15fi I ES PARASITES.

compatissant à la vue des misères d'autrui. Tandis qu'il mêlait ses larmes à celles de Pauline et la couvrait de baisers paternels, madame Rougemont impatientée le tira par la manche, en lui disant à l'oreille qu'une pareille scène était peu convenable en présence d'étrangers.

Après le dîner on se promena dans le jardin jusqu'au moment où la fraîcheur du soir commença de faire éternuer madame de Charbois. Madame Rougemont s'appuyait au bras de sa nièce, et l'interrogeait sur l'Évangile etleCatéchisme; la pauvre enfant toute absorbée dans sa douleur, répondait distraitement aux questions de sa tante, qui lui disait d'un tonsévère ; « Pauline, «( je vois avec peine qu'on a fort néghgé votre V» éducation religieuse. Une jeune personne « de votre âge devrait savoir au moins son t catéchisme, et ne pas iguoier les fonde- « mens do noire sainte religion. >-

LKS PARASITES. IS7

Pauline, accablée par la fatigue du voyage et les émotions douloureuses de la journée, avait grand besoin de repos; mais elle fut obligée d'attendre pour aller se mettre au lit, que madame Rougemont eût achevé ses trois parties de piquet. Enfin, dix heures sonnèrent, et M. le curé regagna son presbytère avec madame de Gharbois et le bedeau qui les précédait une lanterne à la main.

Pauline ne put fermer l'œil et passa presque toute la nuit à pleurer. Enfin, après de longues heures d'insomnie, elle s'endormait de fatigue, quand madame Rougemont vint lui dire qu'il fallait s'habiller sur-le-champ pour aller à la messe. L'air était vif, une abondante rosée tombait encore, et Pauline s'enrhuma, en traversant une longue avenue de * tilleuls pour se rendre à l'église. Plusieurs fois madame Rougemont, qui épiait tous les mouvemens de sa

Î3S LES PAIIASITES.

îîière, lui recommanda sévèrement de suivre la messe avec plus d'attention, et de tousser d'une manière moins bruyante dans la mai- §pn du Seigneur.

Trois semaines se passèrent, et le chagrin de Pauline semblait un peu se calmer; elle soupirait bien encore et sentait de grosses larmes rouler dans ses yeux, en songeant à cette bonne mère qu'elle avait perdue. « Ah! « pensait-elle, quelle différence, entre ma <i pauvre mère et ma tante, qui me parle tou- « jours avec un ton sévère, comme si elle « était fâchée contre moi ! » Mais, à cet âge, le cœur enferme une telle surabondance de vie et d'impressions fugitives, que la douleur s'en échappe d'un seul coup et n'y laisse pas des traces bien profondes; à cet âge, le rire et les pleurs se mêlent, et le seul besoin qu'on éprouve c'est la distraction et la gaîté. Bientôt sesjoues reprirent leurs fraîches couleurs, et la jeune lille ne répandit plus de lar-

mes qu'aux amères observations de sa tante.

M. le curé et madame de Charbois venaient toujours régulièrement trois fois par Semaine au château ; et Pauline essuyait les fades complimens et les périodes emphatiques de M. Robin, pendant que M. Rougemont jouait au trictrac avec le pasteur, et que la vieille tante se livrait tout entière aux délices du piquet.

Un soir que M. le curé et sa compagne venaient de sortir du château, ils furent surpris en chemin par une forte averse. Le bras vigoureux du saint homme pouvait à peine résister à la violence du vent, qui voulait emporter le parapluie; et pour comble de malheur, la lanterne du bedeau s'éteignit au milieu de l'obscurité profonde.

— Saperlotte! dit le curé, en reployant son parapluie désormais inutile, et retroussant à deux mains sa vieille soutane qui traînait dans la boue ; on n'y voit pas ! il fait

I i ft LES PARASITES.

noir comme dans un Ibur! Eh bien ! maudit butor, tu viens d'éteindre ta lanterne ! nous allons nous rompre le cou, maintenant !

— Dame ! monsieur le curé, ce n'est pas ma faute, répondit le bedeau ; cette pauvre lanterne fait depuis trop long-temps le service; elle est toute démantibulée, et quand il pleut, dame ! elle s'éteint. Il faut en acheter une autre.

— Et de l'argent, Briquet! de l'argent! répondit le curé, en as-tu? Moi, d'abord, je suis le plus gueux de tous mes paroissiens, je n'ai plus le sou ! La quête ne va pas!

— En effet, c'est pitoyable ! ajouta douloureusement madame de Charbois ; les riches ne donnent plus : je n'ai fait dimanche dernier que dix-neuf sous.

— Et moi , seulement huit sous ! repartit le bedeau, avec tristesse ; car je ne compte pas un boulon d'habit que j'ai trouvé dans le fond de ma bourse! J'ai du malheur! c'est

LES VAKASITES. 441

la troisième fois que ça m'arrive , et je commence à soupçonner nn petit scélérat de collégien de me jouer ce tour.

— Pour moi , je ne serais pas fort surpris que cette polissonnerie fût l'ouvrage de ce vieux fesse-Mathieu de Montalbert , qui est impie comme l'anté-Christ! observa le curé.

— Ces bourgeois , continua le bedeau , faiit que ça meure, pour que ça donne queuqu'chose! ... Et ^a ne meurt pas souvent!

Il est bon de savoir que ce personnage , de même que la triple Hécate, exerçait trois fonctions bien distinctes : il était fossoyeur, bedeau et factotum de M. le* curé. Quelquefois il abandonnait seâ fourneaux et le rôti qui tournait à la broche, pour aller creuser une tombe ou sonner la cloche des morts; il ne se donnait pas même la peine de changer de costume en changeant de métier , et n'endossait la capote rouge de bedeau que les dimanches et fêtes à la grand'messe.

La pluie tombait moins fort , mais l'eau remplissait les ornières , et deux fois le soulier gauche de M. le curé s'embourba dans la terre glaise. Cependant, le brave homme prenait son mal en patience et cheminait sans rien dire; quand, tout-à-coup, madame deCharbois s'arrêta. pour éternuer quatre ou cinq fois de suite.

— Je m'enrhume , dit-elle , au milieu d'un grand bruit de mouchoir et d'éternûment.

— Ah ! ma chère amie , soupira le curé , quand donc serons-nous assez riches pour avoir une jolie petite carriole qui nous ramènera le soir au presbytère sans être mouillés jusqu'aux os! '

— La carriole se fait bien attendre, monsieur le curé, répliqua tristement madame de Gharbois; tout cela prend une mauvaise tournure! On ne peut vraiment plus compter sur rien. Dites! cette madame Rougemont n'est-elle pas incroyable? Du jour au

lendemain , elle change d'idée : c'est une vraie girouette! Qui aurait dit, il y a trois semaines, que cette pptite fille allait venir au château? Non, voyez- vous, monsieur le curé , cette femme-là n'est pas franche; elle nous fait toutes sortes d'amitiés et de cajoleries , mais ce n'est que du vent ! cette femme-là n'aime qu'elle. Vous rappelezvous comme, elle nous disait encore le mois passé , que nous étions ses meilleurs amis , qu'elle ne voulait rien faire sans nous consulter, qu'elle avait pleine confiance dans notre sagesse et nos bons conseils! Eh bien! elle n'a pas voulu me croire : elle s'est affublée de sa nièce , et je suis persuadée qu'elle nous voit maintenant le soir avec moins de plaisir ! C'est une femme si capricieuse ! Voilà qu'elle veut déjà faire apprendre le piquet à cette petite, afin de pouvoir se passer de nous! Je n'aime pas non plus ce

petit monsieur de Cornille; ce petit fat, qui

s'est impatronisé malgré nous dans la maison ! Ce jeune homme-là nous fera du tort. — Oh ! pour celui-là , ma chère amie , il n'est pas bien dangereux ; madame Rougemont n'a pas grand plaisir à le voir : elle le souffre, voilà tout. D'ailleurs il ne vient ici que fort rarement, il est presque toujours à Paris , et passe tout au plus deux ou trois mois de l'année dans son mauvais petit manoir en ruines, quand il n'a plus le sou. C'est un jeune drôle qui ne pense qu'à s'amuser, et certes il ne doit pas trouver beaucoup d'agrément dans la maison Rougemont. 11 a en horreur le piquet... Tenez , je suis bien sûr que si nous voulions nous entendre tous les deux , ma chère amie , nous le ferions bientôt déguerpir. Un soir qu'il viendra , trouvez un prétexte quelconque pour ne pas jouer au piquet, et laissez-le faire deux bonnes parties en huit rois avec madame Rougemont ; vous verrez, vous verrez!

il restera quinze jours au moins sans reparaître. Quant à moi , ce n'est pas ce petit gentillâtre qui me tourmente, mais la nièce, la nièce! De loin, elle n'était pas à craindre; aujourd'hui, c'est différent! Je ne vous cache pas qu elle me fait peur. Toutefois, ma chère amie , il ne faut pas encore nous désespérer ; madame Rougemont se lasse bien vite des figures qu'elle voit tous les jours, et je parie qu'avant six mois elle sera terriblement fatiguée de sa nièce.

— - Quand bien même elle en serait fatiguée, reprit madame de Charbois, il faudra bien qu'elle la garde , maintenant que cette enfant est orpheline.

— Bah ! bah ! ma chère amie , avec douze ou quinze cents francs de pension , elle sera toujours à même de s'en débarrasser; et quinze cents francs de rente , c'est ma foi très joli pour cette petite qui certainement n'aurait pas eu deux liards de sa tante, si

14 6 LES TAIUSiTES.

madame Ermann n'était pas morte. Non, non, décidément, je crois que cette nièce-là n'est pas si dangereuse qu'on peut l'imaginer ; madame Rougernont ne l'aime pas beaucoup plus qu'elle n'aimait la veu^e Jj^rmann. Nous avons eu l'an dernier bien d'autres sujets d'inquiétude ! J'ai vu le moment où cette femme inconcevable allait se réconcilier avec sa sœur; et sans vous, ma chère amie, sans vos bons conseils, je ne sais pas trop ce qui serait arrivé! Mais vous avez déployé dans toute cette affaire une adresse , une habileté !...

— J'ai agi suivant ma conscience , monsieur le curé, dit madame de Gharbois gravement; j'ai cru devoir prendre chaudement les intérêts d'une ancienne amie comme madame Rougernont. N'était-ce point une folie? elle voulait se dépouiller pour la veuve Ermann de cent quatre-vingt mille francs, dont leur père a, je crois, avantagé

madame Rougemont qu'il aimait beaucoup mieux que l'autre. La pauvre femme n'avaitelle pas des remords!., comme si elle n'était pas légitime propriétaire de cet argent! Il est vrai qu'elle n'avait plus son parfait bon sens et que la goutte faisait de terribles progrès vers l'estomac! Vous l'aviez administrée le matin....

— Il faut que cette femme-là ait l'âme chevillée dans le corps ! interrompit le curé.

— Oui , oui , c'est une nature sèche , reprit madame de Gharbois. Mais comme je vous disais tout-à-l'heure , elle a fini par se rendre à mes raisons; je suis parvenue à lui faire comprendre que dans l'intérêt des pauvres et de la religion elle devait conserver tout son patrimoine , sans rien en dis- . . traire pour une sœur qui dissiperait encore en folles et scandaleuses dépenses une somme, qu'on pouvait employer saintement. Ah ! monsieur le curé , Dieu qui lit dans les

14 8 LES PARASiTRS.

cœurs sait que mon intention était pure..,. La paroisse est si pauvre ! le gouvernement rétribue si mal les ministres du culte! il laisse tomber les églises en ruines! La nôtre aurait besoin d'être recrépie de fond en comble; la pluie traverse le toit; l'autel de la vierge est dans un état pitoyable ! il faudrait le repeindre du haut en bas , car la dorure et le vernis tombent par écailles aussi larges que la main. Cette madame Rougemont ne fait jamais les choses qu'à moitié, elle avait promis un devani en marbre pour mon autel de la vierge; et les trois paires de flambeaux magnifiques qu'elle a donnés après sa grande maladie ne font que rendre encore plus choquante la pauvreté , de ma chapelle.

— C'est vrai ! c'est vrai ! dit le curé avec tristesse ; notre église a l'air d'une véritable grange , et tous les dimanches je manque de me rompre le cou en montant dans ma

LES PARASITES. iiO

chaire : il faut escalader trois marches brisées où je me suis déjà donné plusieurs entorses. Mais à la rigueur tout cela pourrait encore aller; ce n'est pas de mon église que je me plains, car je n'y suis pas toujours fourré du matin au soir. Lorsqu'il fait trop froid ou que le vent souffle par les vitraux cassés , j'en suis quitte pour dire la messe un peu plus vite , à t'anglaise ; mais ce qui me désole, c'est mon presbytère ! ilest épouvantable! c'est un nid à rats. Un papier qui tombe en loques, des cheminées qui fument, un mobilier vermoulu qui ne vaut pas trois livres dix sous!.... Ah! ma chère amie, quel Te Deumje chanterai quand il nous arrivera quelque bonne succession d'Amérique, Si j'avais seulement dans mon portefeuille une vingtaine de billets de banque, de la grosse espèce, comme j'achèterais tout de suite lamaisondeM.Bordier!... A la bonne heure au moins, voilà ce qu'on appelle

une maison! du parquet dans toutes les pièces, des glaces ! et puis un jardin comme on n'en voit plus depuis le paradis terrestre !

— Et quels jolis meubles! ajouta madame de Charbois en soupiraiit : commode, fauteuils, armoires, tout en acajou ! des tapis de haute laine où lé pied s'enfonce comme dans l'herbe.

— Avec la différence que c'est beaucoup plus chaud , interrompit le curé. Nous serions là , ma chère , comme un roi et une reine! Mais diable! il faudrait vingt mille francs !... M. Bordier me la donnerait à moi pour ce prix-là : nous ferions, je vous jure , un Fameux marché, madame de Charbois !

Mais encore, il faut vingt mille francs 1

— Et vingt mille francs ne se trouveiu pas sous le pied d'un cheval, monsieur le curé !

— A qui le dites-vous, ma chère! Pour-

LES PARASITES. 1 fi t

tant si madame Rougemont voulait nous faire une petite avance, ça ne la générait pas beaucoup, et j'abandonnerais tout le reste à

la nièce

— Non pas , non pas, s'il vous plaît, M. le curé ! nous avons bien nos droits tout comme la nièce! Ce n'est pas que je souhaite la mort de cette pauvre madame Rougemont; c'est mon ancienne amie , et malgré son humeur bizarre je l'aime comme une vraie sœur ! Mais enfin , comme on dit , nous sommes tous mortels, et la bonne dame n'est pas jeune Certes, depuis une

douzaine d'années que je viens faire trois fois par semaine sa partie de piquet, je crois bien avoir quelques droits ! Je vous le demande un peu , M J6 curé , que deviendrait madame Rougemont, sans nous; toute seule avec son mari? Elle s'ennuierait à la mort ! et certainement la tristesse abrégerait son existence. Oh! non, non, il est impossible

loâ LES PARASITES.

qu'elle nous oublie!.... Ce serait la plus noire ingratitude! Sur qui désormais pourrait-on compter?

— Prenez garde, madame, via un grand ti'ou plein d'eau, cria le fossoyeur Briquet, pataugeant dans un bourbier; tournez à gauche !

Enfin, après un voyage assez pénible, entremêlé d'une foule de petits accidens plus ou moins désagréables, M. le curé et madame de Charbois arrivèrent chez eux, tout mouillés et couverts de boue.

Pendant que l'honnête curé et sa vieille compagne se communiquaient ainsi leurs craintes et leurs inquiétudes au sujet de Pau. line Ermann,une autre scène du même genre se passait dans la cuisine de madame Rougemont entre Thibaut et sa femme. Ils étaient assis l'un à côté de l'autre, en face de la cheminée où fumait encore un reste de tison; la

1S4 LES l'AKASITES.

petite Jeannette, qui tombaitde sommeil, faisait néanmoins tout son possible pour tenir ses yeux ouverts ou plutôt ses oreilles afin de ne pas laisser échapper un seul mot de la conversation : on ne pouvait rien cacher à cet enfant sournois et curieux,

— C'est fini ! disait Thibaut en fumant sa pipe d'un air boudeur, elle ne s'en ira

plus d'ici ! Elle va tenir chez nous comme

une vieille tache ! Ouh ! c'est ennuyeux, ça ! Gomme si la dépense n'était pas déjà bien assez forte ! Celte petite fille-là, elle mange plus qu'un homme !

— 11 m'a pourtant semblé qu'elle ne mangeaitjiresque rien à table, répondit Louison avec douceur. La pauvre enfant est si déhcate !

— Il lui faudrait des ortolans, murmura Thibaut d'une voix sépulchrale; mais on lui en souhaite.

—Mon ami, tu ne l'aime pas, cette pauvre

petite! Elle est pourtant douce comme un agneau; on ne s'aperçoit pas seulement qu'elle est dans la maison.

— Oui, oui, c'est toi qui dis ça! parce que tu ne bouges pas de ta cuisine, et que tu n'as jamais su compter! Pourvu que ta broche tourne, le reste t'est bien égal ! ce n'est pas toi qui paies ! Mais je vois les comptes, moi ! c'est abominable ! Toutes les semaines, des quarante livres de viandes !... et puis le sucre! il faut voir comme il va, le sucre !... d'un train de poste, quoi! Ces petites filles, ça ne vit que de sucre et de friandises I Elle ruinera sa pauvre tante î

— Mais en vérité tu n'es pas raisonnable, mon ami, dit la cuisinière; tu ne le plains pas quand M. le curé dîne à la maison, lui qui dévore; et cette pauvre enfant qui mange comme un oiseau....

— Oh! M. le curé, c'est autre chose, interrompit brusquement Thibaut en soufflant

une large bouffée de tabac; celui-là, à la bonneheure,jerestime, c'est un bon enfant! Il a toujours quelque chose d'aimable à dire- Non, ça m'est égal quand il vient! Il boit comme un trou; mais ça ne me fait pas de peine, parce que c'est un brave homme ! II ne manque jamais de me dire : « Thibaut, comment se porte cette bonne Louison? et la petite? Elle vous fera de l'honneur, cette enfant-là, mon cher Thibaut. » Au moins on sert avec plaisir des gens comme ça ! on leur verse du vin de bon cœur ! Mais ces petites péronnelles, ça vous parle toujours comme à des chiens ! ça veut commander.. Thibaut une assiette! Thibaut par-ci, Thibaut par-là ! Ouh ! depuis trente ans de service , j'espère que c'est un peu dur, de se voir faire la loi par une morveuse !

— Mais, Thibaut, tues injuste! elle le parle toujours poliment.

— Elle n'a pas seulement l'air de faire

ntteiîtion à moi , marmotta le domestique ; elle ne me demande jamais comment je me porte, et ne dit rien d'aimable à Jeannette. C'est une orgueilleuse, elle ne parle pas.

— Mais que veux-tu q|k||le te dise, mon ami? la pauvre enfant est si triste! Tu ne songes donc pas qu'elle vient de perdre sa mère !

— Qu'elle vient de perdre sa mère, répéta sourdement Thibaut, ce n'est pas bien sûr ! Vois-tu, c'est peut-être un prétexte pour nous mettre une bouche de plus dans la maison ! Ma pauvre maîtresse, on la gruge de tous côtés ! on la prend pour une bonne vache à lait. Elle veut toujoursavoir à sa table des pique-assiettes qui lui mangent ses bons dîners, comme si elle ne pouvait pas les manger toute seule avec son mari, bien plus tranquillement et sans faire autant de dépenses. Ça me fend le cœur! on profite de ce qu'elle est trop bonne, cette pauvre da-

me! elle se laisse manger la laine sur le dos! Ils ont tous une faim d'enragés, comme s'ils avaient jeûné depuis huit jours! Je ne dis pas ça pour M. le curé, mais pour ce Robin!... ce vieu||Ja[^re qui ne me donne pas seulement d'étrennes ! Et ce que j'en dis, ce n'est pas pour l'intérêt! il aurait beau me donner vingt francs au jour de l'an, ça serait lout de même! Moi, je ne tiens pas à l'argent, mais j'aime ma maîtresse. On n'est pas domestique depuis trente ans dans la même maison sans s'attacher. Et puis tous les jours un nouveau pique-assiette! Je parie que nous allons avoir encore dimanche ce petit bonhomme à moustaches qui ne refuse jamais de vin et qui ne sait pas dire merci.

— Mais voilà déjà bien long-temps que M. le baron de Corniîle n'est venu dîner, mon ami. On ne peut vraiment pas dire qu'il vient trop souvent.

— C'est ennuyeux! grogna Thibaut, tu

prends toujours le parti des autres ! tu es toujours pour ceux qui dînent.

— Dame! il faut bien, mon ami. Si j'étais continuellement à me plaindre comme loi, je n'en serais guère plus avancée, et mon ouvrage ne se ferait pas.

— Tu es une bête, toi, répliqua Thibaut avec colère; je te dis que c'est ennuyeux d'avoir toujours une tablée comme ça! Il faut que j'ajoute la rallonge, et souvent à l'heure du dîner, quand mon couvert est mis. Mais cette petite chipie, qu'est-ce qu'elle est venue faire chez nous? Je ne suis qu'un domestique, mais je donnerais quinze francs de ma poche pour la voir à tous les diables! c'est pas que je lui souhaite du mal, mais elle va coûter de l'argent à sa tante! Il ne suffit pas de la nourrir, il fout encore l'habiller des pieds à la tête, l'entretenir de robes, de chapeaux, de souliers !

— Mais enfin, mon ami, qu'est-ce que

tout cela peut te faire? Tu as bien tort, Yraiment, de te rendre malheureux pour de pareilles choses. Ce n'est pas ton argent qu'on dépense.

— Non , mais c'est l'argent de ma maîtresse ! bourdonna- t-il en rallumant sa pipe qui venait de s'éteindre; cette petite-fillelà aurait bien mieux fait de rester dans son pays. Je n'aime pas les intrus !

— Mais c'est la nièce de madame Rougemont , Thibaut.

— La nièce! la nièce ! murmura Thibaut ; ce n'est pas une raison pour venir s'installer chez les autres ! Elle va cajoler sa tante , nous faire du tort ! Vois-tu, je m'y connais, moi!... Elle vient pour hériter !... Elle aura tout, et nous rien ! Cette pauvre maîtresse , tu sens bien que je voudrais la voir aller jusqu'à cent ans, comme ce vieux avare de Monlalbert ! Ce n'est pas pour me vanter, mais je me jetterais dans la rivière avec

toute ma famille, pour cette pauvre dame ! ... Mais , enfin , on ne peut pas vivre toujours, et sitôt qu elle aura les yeux fermés, je parie que la nièce va faire maison nette, et nous renvoyer tout nus, si elle peut. Après trente ans de service , c'est un peu dur !

— Bah ! bah ! Thibaut, tu te fourres dans la tête des idées qui n'ont pas le sens commun. Je prie le bon Dieu pour qu'il nous conserve encore bien long-temps notre chère maîtresse , mais , si nous avions le malheur de la perdre , je suis bien sûre que ses vieux domestiques ne seraient pas oubliés dans son testament. Cette bonne maîtresse , elle nous l'a répété , j'espère , assez de fois, qu'elle songerait à nous, à l'établissement de notre fille.

— Allons, c'est assez bavarder, interrompit Thibaut en secouant sa pipe vide; il est tenips d'aller se coucher. Mais, vois-tu, c'est

fini! je n'aurai plus de repos dans cette m aison.

Il tira la manche de Jeannette, qui fit semblant de se réveiller en sursaut et se mit à bâiller en se frottant les yeux.

— Dors , ma petite , dors à ton aise , dit le père , en la prenant dans ses bras avec la tendresse d'un ours qui lèche ses petits ; et lui collant un gros baiser sur la joue, il monta l'escalier de bois qui menait à sa chambre, précédé de Louison portant la chandelle.

Thibaut nourrissait contre Pauline une espèce de rancune sourde, qui s'exhalait de temps à autre en bourdonnemens d'injures que par bonheur elle n'entendait pas.

La petite Jeannette faisait comme son père et se modelait sur lui ; elle répondait même encore plus grossièrement à Pauline, et l'épiait du matin au soir. Louison, au con-

' traire, bien loin de partager l'aversion de Thibaut, parlait toujours à la jeune orpheline avec douceur et prévenance : alors Thibaut grondait sa femme et lui prodiguait les dénominations les moins amicales. Malgré l'humeur acariâtre et brusque du vieux domestique , ce n'était pas un méchant homme; il avait même assez bon cœur de temps en temps ; mais il était profondément rancunier et d'un orgueil stupide. Il se trouvait cruellement humilié de servir à table un autre que son maître ou sa maîtresse; et ses yeux lançaient des flammes , quand il donnait une assiette à Pauline, à la petite morveuse, comme il l'appelait. Pour Mariane, elle parlait assez poliment à sa jeune maîtresse, mais parfois elle prenait le ton raide et sentencieux de madame Rougemont. Quand la vieille tante semblait de bonne humeur avec sa nièce , Mariane était plus doucereuse; mais dès que le visage de

LES l'AilASIÏES. 165

madame ilougemoiit se rembrunissait, la tigure et la voix de sa femme de chambre devenaient tout-à-coup maussades et grondeuses. Alors elle était presque insupportable.

Thibaut ne perdait aucune occasion de tourmenter la pauvre enfant ; il la contrariait par mille petites taquineries sournoises, dont elle ne pouvait pas se plaindre, et qu'elle dévorait en silence : c'étaient comme autant de coups d'épingle. Pauline, de même que toutes les jeunes personnes qui se développent, avait souvent fort peu d'appétitaux heures des repas ; elle restait des journées entières sans manger, pour ainsi dire. Mais parfois eUe éprouvait loul-à-coup le besoin de prendre quelque nourriture. Thibaut s'en aperçut. A lors il cacha toutes les clefs des buffets, des armoires, et la petite Jeannette eut l'ordre de surveiller les moindres gestes de Pauline. Ce nouveau Caleb avait si fort

«6<J LKS PAKASITES.

à cœur les intérêts de sa maîtresse , il portait si loin l'économie, qu'un verre d'eau sucrée, bu entre les repas, lui semblait une prodigalité folle , une débauche , un crime impardonnable.

Tous les matins à six heures Pauline devait être levée pour accompagner sa tante à la messe. En revenant de l'église , mad? me Rougemont faisait de la tapisserie jusqu'au dînei-, pendant que sa nièce lisait à haute et intelligible voix des livres de dévotion qui pour la plupart n'étaient pas écrits en français : dignes chefs-d' œuvre de cette bande noire qui plantait alors par toute la France ses croix de mission gigantesques , et parcourait les campagnes en vendant sa pacotille de chapelets et de misérables ouvrages tout gonflés de superstition et de barbarismes.

La gène extrême de madame Ermann l'avait forcée d'interrompre l'éducation

brillante nJais.eîûOore inacHfevée !ia^^sa ïillè^. Pauline avait de grandes dîsposit^ns pour la musique , elle ôhantaif avec âilie , et touchait passablement du piano',' Isiétit, qu'elle n'^û.t encore que cinq ou six mois d'étude. En outre elle avait beaucojip 1(1 pour son âge, mais seulement des ouvrage de haute littérature et d'histoire qui ,doin d'exalter sa jeune et vive imagination, ne taisaient que développer so^iesprit et ses facultés heureuses. Elle trouvait du bonheur à s'instruire. ' ' V ' • f.>^V

Mais sa tpnte.lui défendit^x^pressément ce genre de lecture ; elle confisqua tous les livres qui formaient la petite bibliothèque de Pauline , et lui donna en place sept ou huit volumes insipides, dont le meilleur était une histoire de France élémentaire , par demande^^ ^.ar réponses. Boileau , Racine, Corneille, et tOuS les grands auteurs du grand siècle furent inis sousclef dans une

4 68 ^ .-.LES PAKASITLS. ?^'

armoire, et madame Rougelnônt leur substitua des livres d'église de toute espèce , eucologes, paroissiens, semaines de Pâques, retraites pendant le carême , des Assomptions, des Pentecôtes, enfin autant de volumes que l'almanach contient de fêtes religieuses dans l'année. Au bout de quinze jours Pauline avait pris en dégoût la leç ture.

Une lois , pendant l'absence de sa tante , elle ouvrit le piano et voulut jouer de souvenir une contredanse qu'elle affectionnait; mais ses doigts posaient à peine sur le clavier, que madame Rougemont entra brusquement et lui commanda de fermer le piano.

— Occupez- vous de choses plus importantes, mademoiselle! dit-elle avec sévérité. Apprenez d'abord parcœurlé saint Évangile; ensuite nous verrons ce qu'il faudra faire. Quant à la musique , je vous dispense de

l'étudier : c'est un art de pur agrément et qui n'est pas nécessaire aux jeunes personnes. A votre âge on ne doit songer qu'à bien remplir tous ses devoirs de religion.

La pauvre enfant tremblait au momdre mot de sa tante, comme une écolière devant sa maîtresse de pension qui ne cherche du matin au soir qu'à la trouver en défaut et la gronde souvent par habitude. Quand Pauline , au milieu de ces dures et continuelles réprimandes, laissait échapper le nom de sa mère avec un torrent de larmes, madame Rougemont lui disait d'une voix aigre:

— Pauhne , rien n'est plus désagréable que de voir toujours pleurer ! Vous parlez continuellement de votre mère, comme si vous n'étiez pas contente de ce que je fais pour vous! Enfin, vous avez l'air de vous plaindre, et cela n'est pas honnête, ni res-

peclueux. Sans doute il est Ibrt naturel qu'une fille regrette sa mère, mais on ne peutpas toujours pleurer. On floitretenir ses lî»rmes, quand on se trouve devant le monde. Je vous demande un peu quel beau tapage cela ferait , si dans un salon , par exemple , tous ceux qui ont quelques sujets de tristesse poussaient des cris et des lamentations! On ne s'entendrait plus. D'ailleurs, il est bon de vous dire, Pauline , que si vous faites bien de regretter votre mère, vous auriez tort de l'imiter : certes, ce n'est point un modèle à suivre. Elle aimait beaucoup trop le plaisir et n'avait point assez de religion. Mainte et mainte fois j'ai cru devoir lui faire à cet égard , en bonne sœur , des

observations sérieuses Elle a toujours

méprisé mes conseils ! Vous , Pauline , tâchez de les suivre un peu mieux , pour me récompenser des soins que je vous prodigue , et des sacrifices que j'ai déjà faits pour

VOUS. Songez que M. l'abbé Morel m'écrit fort souvent pour me demander si je suis contente de vous, Pauline.

Pauline se fût trouvée bien malheureuse, sans la tendresse paternelle de M. Rougemont qui l'aimait comme sa fille. Quand madame Rougemont grondait Pauline ou lui parlait durement, l'excellent oncle avait toujours quelque bonne et caressante parole pour consoler la pauvre enfant, et sécher une larme au bord de sa paupière. Aussi la vieille tante disait-elle avec aigreur que M. Rougemont gâtait sa nièce, et qu'il ferait beaucoup mieux de s'occuper des truites et des brochets.

Depuis l'arrivée de Pauline , le baron de Gornille, jeune et superbe gentillâtre qui demeurait à deux ou trois milles du château , faisait à madame Rougemont de fréquentes visites, et redoublait pour elle de prévenance et de galanterie. Quand il

venait, Pauline trouvait la soirée moins longue et ne s'ennuyait plus ; mais le jeune baron de Gornilie s'étant vu plusieurs fois contraint de siéger trois heures de suite à la table de piquet, par indisposition subite de madame de Charbois, devint beaucoup plus rare et ne fit plus ses visites que pendant le jour, j^adame Rougemont le reçut alors assez froidement, et le pria de vouloir bien venir désormais dans la soirée.

— L'éducation de ma nièce m'absorbe tout entière , dit-elle ; je passe la journée à l'instruire, et j'éloigne d'elle autant que possible toutes les distractions qui pourraient la détourner de son travail. Elle est fort ignorante pour son âge, et je veux qu'elle répare le temps perdu.

Le baron de Gorniile avait de fortes raisons pour ménager l'humeur susceptible et rancunière de la vieille tante. 11 revint donc faire de temps à autre la partie de pi-

LKS PARASITES. 17 3

quel, et lâcha de bâiller le moins possible.

C'était le jour de Pâques. Pauline devait communier avec sa tante qui l'avait éveillée à cinq heures du matin pour lui faire une espèce de sermon sur l'Eucharistie. Le maigre et les jeûnes du carême avaient exténué la pauvre enfant, qui n'était pas d'une forte complexion.

Enfin on partit pour l'église. 11 faisait un temps magnifique, et madame Rougemont cheminait lentement, appuyée sur le bras de sa nièce qui portait l'ombrelle. Thibaut marchait derrière avec deux paroissiens dans chaque main ; et l'on apercevait à cinquante pas en avant M. Rougemont qui, tenant son chapeau en l'air à six pouces de sa tête pour se garantir d'un soleil trop ardent, hâtait le pas et commençait à gravir l'éminence que dominait l'église. M. Rougemont était marguiilier de la paroisse et craignait toujours d'arriver trop tard à l'office : aussi

le dimanche se donnait-il à peine le temps d'avaler une grande jatte de lait pour son déjeûner; il entrait presque toujours dans 1 église un quart-d'heure avant sa femme.

On ne voyait partout que paysans et paysannes endimanchés , avec leurs beaux habit s et leurs belles robes de fête : l'église était pleine de monde . et l'on distinguait , au milieu de la foule campagnarde, les chapeaux à plumes des élégantes du pays qui cherchaient à s'éclipser les unes les autres, et rivalisaient de toilettes et de ridicule. M. Montalbert était venu pour se distraire un moment.

Enfin la messe commença. M.le curé avait mis pour la première fois une étole magnifique, toute reluisante d'or,que madame Rougemont venait de l ui donner. M. Rougemont , installé dans son banc de marguillier, chantait à pleine voix le gloria in excelsis ; madame Rougemont et sa nièce étaient placées

Les parasites. 17s

à la gauche de l'autel, dans une espèce d'avaiu-scène réservée pour la famille.

Les enfansdu chœur beuglaient d'une effroyable manière; et la voix du curé se mêlait tant bien que mal au saint charivari, pendant que le bedeau sonnait la cloche et s'interrompait de temps en temps pour humer une prise de tabac. Déjà M. Montalbert commençait à bâiller : tout à coup il se fait un grand bruit de chaises, un grand bruit d éperons!.... tout le monde regarde, Pauline elle-même ne peut se défendre d'un mouvement de curiosité ; elle lève les yeux de son livre.

— Voulez -vous bien lire votre messe, Pauhne, dit madame Rougemont en lançant un regard sévère à sa nièce. Songez que vous allez tout à l'heure vous présenter à la sainte table !

Pauline baissa la tête , et se hâta de tourner un feuillet de son paroissien; mais quoi-

176 LES PAUASITES.

qu'elle fût très pieuse , une curiosité presque irrésistible ramena plusieurs fois encore ses yeux vers le personnage , dont l'entrée dans l'église venait de produire une espèce de sensation.

Ce personnage était M. le baron de Cor* nille : toutes les jolies villageoises en raffolaient ; car le galant baron avait toujours quelquechose d'insolemment aimable à leur dire : tantôt il ne tarissait pas en coraplimens sur leur costume qu'il trouvait délicieux et plein d'élégance; tantôt, les éblouissant de grandes phrases pompeuses qu'elles ne comprenaient pas, il jurait par sa baronnie de Cornille que le soleil était beaucoup moins brillant que leurs yeux. On assurait dans le pays que par malheur il ne se bornait pas aux complimens, et que plus d'une jeune imprudente, fascinée par de belles promesses, et trop crédule aux men-

songes dorés du noble séducteur , avait eu lieu de se repentir.

Le baron de Cornille est ce qu'on appelle un joli cavalier ; il n'a guère plus de cinq pieds deux pouces , mais ses gentilles vassales, comme il nomme ordinairement les jeunes paysannes des environs , admirent sa taille fine et bien prise , sa figure vermeille et régulière, ses petites moustaches noires, et de jeunes favoris lustrés et Irisottans qui encadrent son visage ; mais ce qui les émerveille surtout et leur fai|i tourner la tête , c'est la coiffure à grosses boucles ondoyantes qu'il arrose tous les matins d'une huile parfumée, et ses pantalons toujours à la dernière mode , ses gilets de coupe bizarre et de couleur éblouissante , ses bottes étroites et vernies qui font mieux ressortir la déhcatesse d'un pied mignon; puis enfin cet air de haute assurance, cette

i 1 8 LES PARASITES.

tête fière et droite, ce grand bruit d'éperons qui Tannonce de loin !

Le baron de Cornille avait alors vingttrois ou vingt-quatre ans. Il n'étai* pas riche — cinq ou six mille livres de rente à peine. — Aussi , malgré son aversion pour la vie de campagne, passait-il les trois quarts de l'année dans un vieux château patrimonial qu'il ne faisait point réparer, et dont chaque hiver emportait quelque chose. Pendant ses trois mois de séjour à Paris , il dépensait les deux tiers au moins de son revenu ^^ dîners, en maîtresses , en excès de tout genre; il jouait à la roulette, au creps, à l'écarté, perdait, gagnait tour à tour, et quand ses trois ou quatre mille francs étaient mangés, il retournait dans son manoir, la bourse et l'estomac délabrés, pour faire de nouvelles économies.

Ce jeune homme était d'une fort bonne famille, mais ses prétentions à la haute aris-

tocratie le rendaient souvent très ridicule. C'était un de ces petits hobereaux qu'on rencontre encore en province , et qui, pour avoir quelque vieille masure féodale, quelque vieille armoirie de famille, s'imaginent que leur noblesse vaut celle des Condé, des Larochefoucauld , des Montmorency.

Alexandre de €ornille avait eu le malheur de perdre, fort jeune, son père et sa mère ; presque au sortir du collège , il avait joui de ses revenus , et s'était lié avec de jeunes et riches libertins , qui passaient leur vie au Rocher de Cancale et dans les maisons de jeu. On peut dire néanmoins qu'il ne manquait pas d'une certaine pruckacc , d'un certain empire sur lui-même , qui l'empêchait presque toujours de faire de trop grosses sottises ; et depuis cinq ans qu'il était maître absolu de sa fortune, elle n'avait guère diminué que d'un tiers. Il comptait bien , suivant son expression favorite ,

i 8 0 LES PARASITES.

sur les écus de l'hymen , pour réparer les brèches que Bacchus et l'Amour avaient faites à son patrimoine, mais, comme il ne fréquentait guère à Paris la bonne société et figurait plutôt qu'ailleurs dans les salons de Frascati , on ne s'empressait pas de lui jeter à la tête les jeunes et riches héritières. C'était du reste un bon garçon dans toute la force du terme : ses amis* venaient passer de temps en temps huit ou quinze jours à sa campagne, monter ses chevaux , boire son vin , tuer son gibier ; et toujours ils étaient les bienvenus. Le baron avait aux alentours de son château plusieurs étangs fort poissonneux, où M. Rougemont allait pêcher de magnifiques anguilles : aussi profest^itïl une haute estime pour le petit genfff homme, dont madame Rougemont semblait beaucoup moins entichée.

— Je n'aime pas son genre , disait-elle quelquefois à son mari , quand le brave

0 LES PAUASITES. 181

liomme lui demandait la permission d'inviter à dîner le baron de Cornille.

Le noble fashionable entra donc dans l'église ; tous les regards étaient dirigés sur lui. Il alla se placer près de l'enceinte où se tenait la famille Rougemont. Il salua gracieusement la tante et la nièce : Pauline lui répondit par un^aimable inclination de tête, accompagnée d'un sourire ; quant à madame Rougemont , elle ne bougea pas , rien ne lui semblait plus inconvenant que de saluer dans une église.

— Ma foi! pensait le hobereau, en lorgnant Pauline avec un binocle d'écaillé, festonné de perles, et suspendu à son cou par une chaîne d'or magnitique , elle n'est pas si mal! Une jolie taille! de grands yeux bleus! un teint de rose et de lys, comme dit M. Robin! Diable! diable, si la tante voulait me donner avec tout cela douze ou quinze

mille livres de renies, je ne me ferais pas tirer l'oreille !

L'arrivée du baron de Cornille était une bonne fortune pour M. Montaîbert , que l'ennui commençait à gagner terriblement. Il n'attendit pas même la fin du Gloria in excelsis, pour aller prendre une chaise près du jeune élégant, dont la conversation leste et sémillante lui plaisait presque autant qu'un roman de Crébillon. Mais le baron de Cornille répondit à peine aux questions multipliées du vieillard; sa pensée était, comme ses yeux, attachée sur Pauline Ermann, qui regardait elle-même du côté de M. de Cornille , chaque fois qu'elle tournait une page.

— Pauline ! Pauline , marmottait sévèrement la tante, suivez donc mieux l'oflice. Vous oubliez que vous êtes dans le temple du Seigneur !

Pendant ce temps-là, M. le curé chantait à s'é[)oumonner, la cloche sonnait toujours.

et les paysans accompagnaient tout ce vacarme d'une manière atroce et discordante.

— Que diantre ! mon jeune ami , qui lor- " gnez-vous donc comme cela? dit M. Montalbert avec un sourire malicieux. Ah ! ah ! vous faites les yeux doux aux griseltes? Vous êtes un gaillard! ^

— Non , non , je ne m'occupe pas des paysannes, répondit le gentilhomme d'un air fat et dédaigneux. Il y a quelqu'un ici qui m'intéresse beaucoup plus.

— r- Ah 1 ah ! ah ! Dieu me pardonne ! reprit le vieillard, c'est mademoiselle Pauline que vous examinez de la sorte. Elle est gentille, ma foi! très gentille ! et dans un an ou deux, elle fera, je vous jure, une bien jolie petite femme.

— Oui, vraiment ! dit'le baron qui ne savait pas cacher un instant sa manière de penser, et qui parlait avec une liberté franche et parfois cynique ; je l'épouserais vo-

LES PA^RÂSITES.

lontiers, moi ! si la tante voulait y mettre un peu du sien! Vous devez savoir ça, vous qui êtes de la famille, M. Montalbert? Qu'est-ce qu'elle donne en mariage à sa nièce, madame . Rougemont?

— La table et le logement! répliqua M. Montalbgrt. Mais, pardieu! mon jeune ami, vous êtes un bon garçon, un gaillard! et quand cette petite fille-là sera sous ma tutelle, je vous la donne!

— Comment, sous votre tutelle ? M. Montalbert, demanda le baron d'un air étonne.

— Oui, oui ; c'est-à-dire après l'oncle et la tante, mon jeune ami. Vous sentez bien que je n'aurais pas le cœur de laisser la pauvre petite au beau milieu de la rue ! Je la prendrai chez moi , pour lui faire un sort.

Le baron de Cornille regardait M. Montalbert, sans paraître le comprendre ; il crut un moment que le vieux satyre plaisantait.

— Latante,r(mtinuaM. Montalbert après

iè

avoir compté sur ses doigts, peut avoir vingt cinq mille livres de rente en bien fonds, la fortune du vieux Rougeraont y comprise.

Eh bien ! moi là-dessus je garde dix ou douze mille livres de rente, et j'abandonne le reste à la petite, en la mariant; pourvu néanmoins qu'il soit clairement stipulé dans le contrat de mariage que, la petite venant à mourir, toute cette fortune me reviendra; c'est bien juste. Dites, mon jeune ami, la chose pourra-t-elle vous arranger comme cela?

— Mais parfaitement, répondit le baron qui ne put réprimer un sourire tant soit peu goguenard. Seulement, je crains d'attendre beaucoup trop long-temps, monsieur Montalbert; et les jeunes personnes, comme vous savez, sont des roses qui se fanent vite ! Moi, d'abord je vous en préviens, je n'aime pas les vieilles femmes !

— Et vous avez bien raison, dit M. Montalbert dont les yeux pétillaient, les vieilles

femmes sont laides, bossues, bigotes ! elles sont insoutenables! à la bonne heure, les vieillards ! Oh ! rien n'est plus beau qu'un vieillard, bien frais, bien conservé, comme moi, par exemple! Ce n'est point cette beau té fade , insipide, efféminée, dont vous êtes si fiers, vous autres jeunes gens!... ces joues roses, ces cheveux noirs ou blonds sans caractère, ces figures d'anges bouffis, mais une beauté grave et maie, un large et noble front qui n'est pas enterré dans une forêt de cheveux, une physionomie expressive et marquée; les rides même , quand elles soi^^ien distribuées, ne font que rendre une tête plus imposante.

Et comme le vieillard élevait un peu haut la voix, madame Rougemont se tourna vers lui d'un air scandahsé; M. le curé s'interrompit au milieu d'un verset, pour crier chut! et soudain le bedeau frappa les dalles avec le manche de sa hallebarde rouillée.

M. Montalbert garda quelque temps le silence.

Mais , après avoir dégusté une prise de tabac pendant cinq minutes, il se pencha vers le baron et lui dit à l'oreille :

— C'est convenu, mon cher. Dès que la tante ira faire un somme dans le cimetière de la paroisse, je vous donne la petite Pauline avec deux cent quarante mille francs de dot : et ça ne peut tarder beaucoup ! Elle et son mari n'ont pas, je suis bien sûr, plus de quinze ou dix-huit mois dans le ventre. Tout ce que je puis faire pour eux, c'est de leur donner encore deux ans. L'estomac de la tante ne vaut pas le diable î il ne faut plus qu'un accès de goutte : la poitrine de l'oncle ne fonctionne plus, tous les jours un nouveau catarrhe ! Patientez, jeune homme, patientez !

— Le vieux fou ! pensa le baron qui toussa long-temps dans son mouchoir pour com-

188 LEb PARASITES.

primer ses éclats de rire. 11 parle sérieusement, Dieu me pardonne!

Le curé lançait à chaque instant des re gards furieux sur M. Montai bert ; il grouimelait tout en disant sa messe : plusieurs fois même il fut sur le point d'éclater et de lui dire que la maison de Dieu n'était pasr une foire, mais sa colère se contint. Madame Rougemont observait continuellement Pauline, et la poussait du coude chaque fois que la jeune fille détournait les yeux de son paroissien. En face de madame Rougemont, à la droite de l'autel, on voyait M. Robin agenouillé sur les dalles : son chapeau et son parapluie vert étaient posés derrière lui sur une chaise; et le pieux receveur se frappait la poitrine comme un pécheur contrit.

— Tenez, Pauline, disait à voix basse madame Rougemont, regardez M. Robin, quelle ferveur, quelle componction! Imitez-le, si vous pouvez! C'est un homme pieux, celui-là !

Enfin le curé monla en chaire, pour débiter son prône. Il jeta, en passant, un regard sombre et venimeux à M. Montalbert. Le bedeau , empaqueté dans son manteau rouge, alla prendre contre un pilier une longue perche couronnée d'un éteignoir; et le nez en l'air il se mit en devoir d'éteindre les six chandeliers de l'autel, qu'il ne voulait pas laisser brûler pendant tout le prône. Mais, par malheur, sa vue était si courte et sa main si tremblotante, que malgré les lunettes qui lui serraient le bout du nez, il ne parvenait à placer l'éteignoir sur la mèche d'un flambeau qu'après cinq minutes de travail et de tâtonnemens; et le bonhomme parlait tout seul comme un aveugle qui ne trouve pas son chemin, et pestait tour à tour contre l'éteignoir et les chandehers.

Le curé annonça d'abord qu'il allait prêcher sur la plus grande fête de l'Église , sur la fête de Pâques; puis, s'interrompant tout à

4v)0 LES PARASITES.

coup dans son exorde, il se mit à fulminer comme un prophète contre l'impiété des gens qui causent à l'église et prennent du tabac pour tuer le temps; ensuite, retournant à la fête de Pâques au moyen d'une transition fort inattendue, il fit un long panégyrique des vertus chrétiennes de madame Rougemont.

Mais, dans ses plus beaux mouvemens oratoires, l'Isaïe de village s'arrêtait quelquefois brusquement pour crier: <t Silence ! silence! Bedeau, faites donc taire les enfans! A la porte les enfans qui crient! Qu'on ne se mouche donc pas si fort , je ne m'entends plus! »

Tous les genres d'éloquence venaient se confondre dans le sermon du pasteur : il passait continuellement d'une période emphatique et sonore au style burlesque ; et par momens on aurait cru entendre un de ces prédicateurs du quinzième siècle, qui

mariaient l'Évaiigite au langage des halles. Mais le triomphe de M. le curé, c'étaient les descriptions terribles du purgatoire et de l'enfer : un frisson d'épouvante courait dans son auditoire villageois , et M. Montalbert secouait la tête en riant d'un air incrédule et moqueur.

Cependant , malgré les exclamations furibondes de l'orateur et les menaces du bedeau, la voix plaintive et criarde des petits enfans continuait à se faire entendre; et le curé suspendait son torrent d'éloquence , pour frapper du pied dans sa chaire, et montrer le poing aux nourrices. Ses yeux lançaient des éclairs.

Enfin , les cris , les vagissemens , les plaintes redoublèrent avec tant de violence et d'opiniâtreté que le pasteur descendit furieux de sa chaire , et saisit par le bras une pauvre femme qui ne pouvait réussir à calmer son enfant.

lî)2 LES PARASITES.

— Sortez ! sortez ! dit-il e-ii grinçant des dents, malheureuse femme, qui troublez les cérémonies de l'Église î

— Mais, ce n'est pas ma faute, M. le curé! répondit la mère d'une voix suppliante, ce pauvre innocent crie, parce qu'il a mal à ses quenottes! Il fait ses

dents! l

— Qu'il aille les faire à la porte ! interrompit le curé d'un accent terrible. Allons , bedeau , chassez-moi cette femme !

Puis, r-emontant au pas de course dans sa chaire , il reprit d'une voix tonnante :

— Notre Seigneur a dit : « Sinite parvulos veuille ad me, — Laissez les petits enfans venir à moi — D mais cela ne regarde pas du tout les marmots en nourrice. Nous ne sommes pas ici dans l'enfer , pour qu'il y ait des pleurs et des grincemens de dents!

Nous disions donc, quand ce petit drôle m'a fait sortir de mon caractère évangéli^ue , et

qui plus est, de ma chaire, — que Notre Seigneur est ressuscité le troisième jour d'entre les morts ^

Il partit de là pour faire une sortie vigoureuse contre les Juifs qui ont crucifié Notre Seigneur , et termina sa pieuse imprécation , en disant que la paroisse était bien pauvre , et que s'il avait seulement dix louis dans sa poche il se chargerait d'acheter pour l'éghse un morceau de la vraie croix, qu'on lui céderait à hon compte , et qui attirerait sur toute la commune un orage de grâces et de bénédictions.

— Nous prierons , continua-t-il , pour sa majesté le roi Louis XVllI qui a chassé l'usurpateur et qui ne peut chasser la goutte; nous prierons pour l'âme de Nicolas Bontems qui a donné le saint ciboire et ie devant en marbre du Maître-autel ; nous prierons pour l'âme de Mathurine Crochin; bienfaitrice de cette paroisse et morte en odeur

1 9 i LES PARASITES.

de sainteté, l'an 1786, après avoir fait badigeonner l'église du haut en bas. (Il n'y paraît plus guère maintenant, mes frères, ajouta-t-il en secouant la tête d'un air triste, l'église est dans un état pitoyable!) Mais nous prierons surtout pour la conservation des jours de l'excellente madame Rougemont , qui a donné les six chandeliers magnifiques dont l'autel est décoré, et qui se propose dé faire établir à ses frais dans la paroisse un buffet d'orgue, chose absolument nécessaire pour former l'oreille de mes en fans de chœur, qui chantent faux comme des jetons.

En attendant, mes frères, nous allons tout à l'heure faire une petite quête pour le buffet d'orgue.

Quand M. le curé eut fini son prône , il retourna majestueusement à l'autel; et le bedeau, qui venait de casser un verre à ses lunettes, manqua de jeter par terre un chan-

délier qu'il voulait rallumer sans besicles. — Maladroit! tu n'en fais jamais d'autres! marmotta le curé , dont la mauvaise humeur ne cherchait qu'un prétexte pour éclater; puis il continua l'office; mais sa voix était pâteuse, enrouée, on l'entendait à peine. Il avait tant crié, chanté , grondé, qu'une toux opiniâtre lui raclait la gorge; une soif brûlante le dévorait. Enfin l'enfant de chœur apprêta la burette , fort heureusement pour le curé qni sentait sa langue se coller à son palais desséché : cette vue lui rendit un peu de courage. L'enfant de chœur, petit espiègle aux joues couleur de cerise , à l'œil vif et spirituel , emplissait ordinairement la burette de vin pur, et n'y versait que deux ou trois gouttes d'eau , seulement pour la forme, — car M. le curé n'aimait pas les mélanges; mais ce jour-là, soit que le petit drôle eût une distraction , soit qu'il voulût faire une ma-

lice au pasteur altéré, il ne mit presque pas de vin dans la burette et la remplit d'eau jusqu'aux bords.

— Assez! assez, polisson ! dit vivement le curé.

Mais il n'était plus temps, le vase débordait î

— Polisson, tu me le paieras !

M. le curé n'en put dire davantage ; le vase de sa colère débordait aussi. L'enfant Irie chœur vit bien que l'affaire était sérieuse, et se mit à trembler de tout son corps.

Le moment de la quête arriva. Le curé marchait en avant , une grosse bourse de velours rouge à la main; venait ensuite madame Rougemont , avec une bourse verte ornée de broderies en fils d'or , puis jnademoiselle Ermann toute confuse, avec unpjat en vermeil dans sa main tremblante, puis enfin le bedeau tenant avec trois doigts une horrible assiette enétain qui servait proba-

LLS PARASITES. i9^

blement de plat à barbe, lorsqu'il rasait M^ le curé. C'était comme une procession.

— Pour l'entretien de l'église , disait le curé.

— Pour les pauvres, continuait madame Rougemont.

Pauline ne disait rien et présentait son plat en vermeil, d'un air timide et troublé.

— Pour le buffet d'orgue ! reprenait le bedeau d'une voix sonore , accompagnée du^ retentissement de sa vieille hallebarde.

En passant près de M. Montalbert , le curé lui tendit sa bourse ; mais le vieux singe, comme le nommait M. le curé , n'eut pas l'air de s'en apercevoir et prit très gravement une prise de tabac. Le baron de Gornillè fut beaucoup plus généreux ; il mit une pièce de quinze sous dans la bourse rouge. Puis, quand la vieille tante vint lui présenter sa bourse verte , le fashionable y

laissa tomber une pièce de cinq francs qu'il tenait avec le pouce et l'index , pour la faire voir : en même temps il salua profondément madame Rougemont qui l'honora d'un sourire presque aimable. Ce fut ensuite le tour de Pauline : elle devint toute rouge et baissa les yeux en s'approchant du baron, qui fit sonner contre le plat de vermeil une pièce de quarante sous toute neuve. La jolie quêteuse le remercia par une jjévérence pleine de trouble.

— Pour le buffet d'orgue, s'il vous plait ! cria le bedeau en allongeant son plat sous le nez du baron, qui rejeta vivement la tête en arrière. M. de Gornille ne lui donna qu'un sou. t

Ensuite le bedeau fit le tour de l'église avec une corbeille pleine de pain bénit, haché si menu qu'il était presque insaisissable

et tombait en miettes au toucher. Parmi toute cette poussière de brioche apparaissaient néanmoins quelques rares portions un peu moins friables , qu'il avait rangées en dessus avec beaucoup de symétrie pour les offrir aux personnages importans de la paroisse : les atomes de pain bénit étaient pour la foule sans nom ; et quand les enfans et les femmes de paysans voulaient prendre à la fois plusieurs miettes , l'impitoyable bedeau leur faisait bien lâcher prise , et rejetait les morceauxdans la corbeille, au fond de laquelle il plongeait sa main rouge et suante pour mêler toute cette pâte glutineuse.

Le baron de Gornille attendit la famille Rougemont à la sortie de l'église ; puis , après avoir adressé mille et mille complimens flatteurs à la vieille tante , il engagea tout de suite la conversation avec Pauline

qui lui parut fort bien disposée pour lui. Madame Rougemont était si ravie de la générosité du baron , et la pièce de cent sous avait produit sur elle un si merveilleux effet , qu'elle l'invita fort gracieusement à venir manger l'agneau et le jambon pascal, avec M. le curé, madame de Charboif et le pieux receveur de l'Enregistrement, M. de Cornille se garda bien de refuser.

Cependant le curé, bouillant de vengeance et de colère , était rentré dans la sacristie avec son enfant de chœur pâle et tremblant ; il ferma brusquement la porte à double tour , et l'on entendit bien longtemps un h^uit sonore et sec, entremêlé de gémissemens et de paroles suppliantes , qu'étouffait par intervalles une voix rauque et furieuse. Ce n'était rien qu'une correction paternelle, administrée par le saint homme au petit téméraire, qui mangea du

pain noir pendant huit jours , et ne but que de l'eau , pour en avoir mis dans le vin de M. le curé.

ZII

Plusieurs mois s'étaient déjà éccmlés depuis que Pauline avait perdu sa mère; les larmes n'obscurcissaient plus que rarement ses beaux yeux bleus où le sourire étincelait parfois. Le fond de son caractère candide , c'était la gaîté naïve et l'enjouement; mais la pauvre jeune fille menait une vie bien triste et bien monotone dans la maison

de sa lante. Jamais la moindre distraction ! toute la journée les mômes lectures, le même travail insipide en tête à tête avec madame Rougemont ; tous les soirs trois ou quatre personnes , toujours les mêmes , M. le curé, madame de Char bois et M. Robin. De temps à au're cependant le baron de Gornille venait faire la partie de piquet , et pour complaire à la vieille tan-te il s'immolait d'assez bonne grâce. Ces jours-là on aurait pu remarquer un sourire de bonheur sur le visage de Pauline; ses joues étaient plus roses, ses yeux plus vifs, une expression de joie indéfinissable éclatait dans toutes ses paroles comme dans sa charmante physionomie.

C'est qu' elle trouvait le baron de Cornille si gai , si aim tble ! 11 avait toujours quelque histoire originale et piquante pour animer la conversaticm el neutraliser l'en-

dormante et lourde phraséologie de M. Robin.

Le jeune baron n'était pourtant pas un homme spirituel ; mais il possédait une assurance imperturbable , un front d'airain , et disait au hasard tout ce qui lui passait par la tête, les choses les plus folles , souvent même les plus inconvenantes. Il enveloppait tout ce creux et plat bavardage dans une espèce de jargon fashionable , qui fascinait la naïve simplicité de Pauline. Gomme il se proclamait de l'ancien régime, et faisait chorus avec madame Rougemont pour crier à l'impiété du siècle et pour anathématiser tous les hommes du côté gauche qu'il nommait tour à tour libéraux , bonapartistes et sans-culotles , la vieille dame était pour lui très indulgente , et ne se formalisait pas des gaillardises un peu mondaines qu'il jetait quelquefois à travers une conversation dévote.

Mais ce qui surtout lui avait concilie l'estime de madame Rougemont, c'est une espèce de petit scapulaire bénit qu'il portait en l'honneur du révérend chef de l'ordre des Jésuites : la sainte compagnie se réorganisait déjà sourdement , bien qu'elle n'osât point encore lever la tête ; et le scapulaire ou le cilice étaient les signes de ralliement dans celte franc-maçonnerie souterraine qui étendait ses ramifications d'un bout de la France à l'autre. Du reste ce pieux emblème n'empêchait pas le petit gentilhomme de fréquenter les maisons de jeu et de libertinage : c'était l'être du monde le plus incompréhensible et le plus hétérogène ; on le voyait porfois le matin à confesse, et le soir à Frascati;\\ passait de la sainte Table au Rocher de Cancale avec une merveilleuse facilité : toute sa vie enfin n'était qu'une perpétuelle contradiction. Depuis sa huitième jusqu'à sa

rhétorique inclusivement il avait presque toujours été le dernier de sa classe ; et son ignorance tenait du prodige. En fait de géographie et d'histoire, il n'en savait guère plus qu'un enfant au raaillot , et vous aurait soutenu gravement que Vienne est la capitale de la Suisse, et qu'Henri IV vivait du temps de Jésus-Christ; Maltebrun lui-même et M. Guizot en personne n'auraient pu réussir à le persuader du contraire. Aux yeux des ignorans et des sots M. de Cornille se posait en homme fort instruit , car il parlait à tort et à travers politique, chimie, physique, littérature, et donnait son opinion d'un air tranchant et fat. Il avait rapporté du collège sept ou huit citations latines qu'il estropiait horriblement , et qu'à tout propos il vous lançait à la tète, pour faire voir qu'il savait le latin comme un autre. Néanmoins, malgré sa réputation de

bon enfant il était passablenient querelleur et n'entendait pas du tout la plaisanterie ; son adresse au pistolet et à l'épée lavait rendu fort susceptible , et pour la moindre chose il voulait se battre en duel.

Depuis que Pauline habitait la maison de sa tante, elle n'avait point vu d'autre jeune homme que le baron de GornUle; et la simple et candide enfant s'était laissée éblouir par les fastueuses paroles et les brillans dehors du gentillâtre. 11 montait supérieurement à cheval, ne parlait que de meutes, d'équipages, de haras, et sa tournure parisienne contrastait si étrangement avec la mise campagnarde et grotesque de M. Robin, que le jeune fashionable apparaissait comme un type d'élégance et de grâce aux yeux de Pauline enthousiasmée.

Et puis, quand il venait le soir, M. de Cornille était pour elle si galant, si plein

de prévenances et d'attentions délicates ! Il s' occu^^ii lij'^lle toute la soirée et lui débitait mille niaiseries charmantes, malgré les regards ihqiri^^ de madame Rougemontet Iesroups-4 œil jaloux et furieux du receveur de l'Enregistrement.

Quand Pauline avait lu à haute voix pendant deulvo^V^HS heures V Imitation de Je sM5-CArïsi ou l'évangile du prochain dimanche, elle o.btenait quelquefois de sa tante la permission, d'i\ller faire un tour de promenade dans le jardin. Alors elle s armait d'un léger fdet de gaxe, et courait poursuivre les papillon^,«^ji(2S insectes bourdonnant au soleil : c'était là son unique plaisir, sa plus douce récréation.

Un jour donc que Pauline, son filet à la

main, et coiffée d'un petit chapeau de paille

à rubans roses, courait dans une allée pleine

de fleurs après un beau papillon, dont les

ailes changeantes se coloraient tour à tour X. I. w.

d'or et d'azur aux rayons d'un soleil masnifique, — elle arriva toute haletante au bout d'une avenue plantée de grands arbres.

Cette avenue donnait sur la campagne et se terminait par une espèce de $aut-de-loiip assez peu large, mais qui avait bien dix ou douze pieds de profondeur. Au fond de ce trou croissaient pêle-mêle une foule d'arbustes épineux et de plantes sauvages , qui d'en haut semblaient des serpens de toutes couleurs, entrelacés. Ce lieu le plus solitaire du parc inspirait à Pauhneune sorte de répugnance vague et superstitieuse; elle évitait presque toujours d'y passer, etmarchait plus vite quand elle s'y trouvait seule. Quelquefois pourtant le vol d'un papillon fugitif l'attirait jusqu'au bord du saut-de-loup,maisellen'osait plonger les yeux dans cet horrible iouillis d'herbes et de ronces, au fond desquelles résonnaient du matin au soir le coassementdes

LES PAUASITKS. 2 1 1

grenouilles et la plainte monotone des crapauds. Le papillon venait de s'envoler dans la campagne , et Pauline regagnait précipitamment le jardin, quand elle entend le galop d'un cheval et retourne vivement la tête. C'est le baron de Cornille qui vient à bride abattue sur un beau cheval anglais : iln'est plus qn'à vingt ou trente pas du fossé qui le sépare de Pauline , et l'intrépide cavalier ne ralentit pas encore l'impétuosité de sa course; au contraire, il appuie la cravache à l'épaule de son cheval , et lui serre les flancs avec ses talons éperonnés.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! il va se tuer ! s'écrie Pauline avec un geste d'épouvante.

Aussitôt le cavalier s'arrête comme par enchantement à trois ou quatre lignes du précipice.

— Bonjour, mademoiselle, dit le baron en la saluant avec grâce; puis, arrondissant

2 f '2 LES PARASITES.

le poignet d'une manière presque imperceptible, il fait reculer son cheval de trois pas égaux, et le ramène en caracolant. Pauline demeure un instant muette et comme en contemplation devant l'agilité merveilleuse du cavalier, qui semble ne faire qu'un avec son noble quadrupède.

— Saluez, saluez mademoiselle Pauline!

reprit le baron en faisant lever et baisser alternativement la tête souple et docile de son cheval qu'il récompense d'un grand coup de cravache sur la croupe. Enfin, charmante jeune fille! nymphe de ces bois, continua-t-il avec une inflexion de voix mélancolique, enfin vousm'apparaissez! De loin je vous ai prise pour une déesse! etvera incessu patuit dea, comme dit Homère dans ses Géorgiques ! Ce qui signifie, mademoiselle, qu'on reconnaît tout de suite les gens comme il faut à la démarche, et surtout à l'aristocratie du pied! Le votre, parole d'hon-

neur, est le plus mignon que j'aie vu de ma vie, oui, parole d'honneur, sans même en excepter un seul dans tout le faubourg Saint- Germain.

Les joues de Pauline se couvrirent d'une extrême rougeur.

— Oui ! foi de gentilhomme ! poursuivit le baron de Cornille en éperonnant son cheval qui lançait des ruades et se cabrait, pendant que le maître ferme en selle, la tête haute et fière comme s'il eût craint de perdre une seule ligne de sa petite taille, lui tenait la bride courte et serrée, — oui, foi de gentilhomme! vous êtes rose et fraîche comme l'aurore au printemps , aurora aurorœ auroram sur rcsa rosœ qui est la première déclinaison. A la bonne heure, mademoiselle ! vous reprenez votre joli teint, les couleurs de l'innocente et fraîche adolescence! Ah! mademoiselle, comme toutes

2 i i LES PARASITES.

les filles (les environs enragent de vous voir si vermeille et si jolie !

— C'est bien mal, monsieur, de vous moquer de moi, balbutia Pauline dont l'incarnat devint plus vif. En même temps elle souriait d'un air embarrassé.

— Moi ! me moquer de vous, mademoiselle ! cria le baron en se frappant la poitrine d'un grand coup de poing, foi de gentilhomme! je me brûlerais plutôt la cervelle! Je ne vous dis pas seulement le quart de ce que je pense, ni la millième partie des éloges que vous méritez!... Aussi vrai, mademoiselle, que ma Beisy, cavale anglaise demisang, va franchir ce fossé.

Et, ramenant en arrière la nerveuse et souple encolure de son cheval, il lui rendit soudain toutes les rênes et 1^'enleva d'un (x)up d'éperon.

Pauline, effrayée, poussa un grand cri...

Ï.ES PAlUSilLS. 2 19

niais quand les gens me déplaisent , je commence par leur appliquer une paire de soufflets ; et je suis bien sûr que vous feriez la même chose à ma place.

— Oh ! non , monsieur , je vous le jure! car je ne suis pas du tout querelleuse !

— Ni moi non plus , foi de gentilhomme! Je ne chercherais pas dispute à une mouche. Mais voyez-vous, mademoiselle , il y a des circonstances oii l'honneur se trouve piqué au vif! Par exemple, mademoiselle, vous êtes au spectacle, au balcon de l'Opéra, je suppose! Vous sortez un instant pour aller voir madame la comtesse une telle dans sa loge, et quand vous revenez au balcon , votre place est prise ! « Monsieur , dites-vous très poliment , j'en suis bien fâché, mais vous occupez ma place. J'avais mis un gant beurre-frais sur la banquette; il est tombé apparemment. Ayez donc la bonté , l'extrême bonté de me rendre ma

220 LKS PARASITES.

place. M. l'impertinent vous répond qu'il ne bougera pas, qu'il n'a pas vu de gant. Alors, comme vous pensez, la discussion peu à peu s'échauffe ; on échange deux ou trois mots piquans, et vous êtes obligé, absolument obligé d'administrer une paire de soufflets au malotru !... et puis, le lendemain malin il faut aller se couper la gorge au Bois de Boulogne , ou s'envoyer du plomb dans la tète. Je vous assure, mademoiselle, foi de gentilhomme ! que je suis doux comme une fille avec les gens qui me plaisent, mais pour les autres , je suis pire qu'un diable ! Et ce Robin, par exemple, ce Robin-Mouton qui a les ongles noirs et ne met pas de gants, je prévois qu'un beau jour, s'il a le malheur de m'échauffer les oreilles ; je lui couperai les siennes ! teneo lupum auribus. Mademoiselle, teneo lupum! — Mon Dieu! vous lui en voulez donc bien, à ce pauvre M. Robin! dit Pauline avec

un air de compassion malicieuse. Qu'esl-ce qu'il vous a donc fait ?

— Rien du tout ! et c'est bien heureux pour lui ! répliqua le baron en secouant la tête d'une manière menaçante, car je le cravacherais comme l'Automédon, ce lourdaud, ce manant , ce plat roturier aux mains sales, qui devrait se montrer pour de l'argent dans les foires , comme une bête curieuse !

— Oh! monsieur! monsieur, que vous êtes caustique! dit Pauline en riant aux éclats , et fort peu scandalisée d'entendre comparer M. Robin à une bête curieuse; car elle éprouvait pour le pauvre receveur une espèce d'antipathie instinctive qu'elle ne pouvait pas définir.

— C'est un cuistre! s'écria le baron en sautant par-dessus la tête de son cheval , sans lâcher la bride.

— Ah ! monsieur , toujours des imprudences ! Vous auriez pu vous tuer !

•l'Ii LES PARASITES.

— Pas le moins du monde, répondit gravement M. de Cornille , en attachant son cheval à un arbre ; il faut se donner un peu d'exercice, mademoiselle, pour empêcher la taille de grossir et les vaisseaux de s'engorger. Mais à propos , de quoi parlions-nous donc tout à l'heure? Ah! j'y suis ! loquebamur de M. Robin -Mouton , de ce gros malpropre qui a toujours l'air d'un cuisinier endimanché !

Et le baron marchait en se dandinant à côté de Pauline, qui baissait la tête et n'osait le regarder. De temps à autre , le gentilhomme s'arrêtait tout court pour fouetter l'air avec sa cravache , quand il voyait un papillon ou une mouche voler ; ou bien il se fustigeait le bas des jambes , et bondissait comme unchevalrétifqui ne veut pas avancer malgré les coups d'éperons et de cravache.

— Ce monsieur Robin ! Dominus Robi- »m« , continua-t-il, vous ne croiriez pas, ma-

demoiselle , qu'il me prend quelquefois des envies de lui casser le manche de son parapluie vert sur les épaules !

— Si ma lante vous entendait , monsieur! dit Pauline en riant, elle ne vous le pardonnerait pas, car elle aime beaucoup M. Robin.

— Aussi je me contiens devant madame Rougemont , et ce n'est pas sans peine , je vous jure! car le bras me démange quand je vois ce monstre-là vous regarder avec ses yeux de faïence , et se pencher sur vous en parlant, comme pour vous dévorer ! Mais ce qui m'exaspère encore davantage , c'est lorsqu'il vous offre sa main calleuse, rouge et sans gant pour vous conduire dans la salle à manger ! Oh ! alors, je n'y tiens plus, et j'éprouve une tentation presque irrésistible de lui asséner au beau milieu du museau le plus fameux coup de poing , qu'on ait jamais donné depuis la création du monde l'an six mille et tant !

—Vous faites très bien de ne pas céder à la tentation, monsieur, répondit Pauline avec un nouvel accès d'hilarité. Ma tante serait dans le cas de vous appeler en duel pour venger son cher M. Robin.

— Soyez tranquille, soyez tranquille , mademoiselle ! Je ne salirai pas mes gants jaune glacé contre les joues mucilagineuses de ce portefaix. Le malheureux n'a jamais touché de sa vie un pistolet ou une épée, et je ne pourrais seulement pas lui offrir satisfaction les armes à la main. Parbleu ! mademoiselle, il faut convenir que vous n'êtes pas dans une société fort divertissante ! Madame Rougemont est une femme des plus respectables ; mais elle n'est pas gaie avec son éternelle partie de piquet.

— Monsieur, je suis heureuse auprès de ma tante, interrompit chaleureusement Pauline; je l'aime de toute mon âme !

— Ça n'empêche pas , mademoiselle !

C'est comme moi , je possède un grand-oncle que je vénère, que je respecte, mais qui m'ennuie à mourir, si j'ose m'exprimer ainsi, ut ità dicam !

— Monsieur...

— Eh bien ! si vous voulez , ne parlons plus de madame Rougemont; je dirai, pour vous plaire, qu'elle est très amusante, excessivement gaie ! Mais , avec la meilleure volonté du monde, je ne puis vraiment pas dire la même chose de M. et madame le curé...

— Oh ! monsieur, interrompit Pauline en riant.

— C'est un lapsus linguœ^ reprit gravement le baron, je voulais dire M. le curé et madame de Charbois. L'un traîne partout une effroyable odeur de soutane mouillée qui soulève le cœur , l'autre est une vieille radoteuse qui fait toujours de la morale, et se mouche avec un bruit désespérant. Mais

le plus insupportable, c'est encore M. Piobin , avec ses phrases longues d'une aune , et ses fleurs de rhétorique , qui ne sentent pas du tout le jasmin ou la rose , rosa rosœ. Pauvre jeune fille, o puellalie vous plains, foi de gentilhomme ! car vous devez vous ennuyer comme une morte dans la maison de votre respectable tante. Au moins, si de temps en temps elle donnait des bals !

— On dit que c'est bien amusant, le bal ! ajouta Pauline avec un soupir involontaire.

— Quoi! mademoiselle, est-ce que vous n'y avez jamais été?

— Jamais, monsieur!

— Oh ! mais alors vous ne connaissez rien! absolument rien! répliqua vivement le baron. Vous êtes innocente comme un enfant au berceau. Le bal, mais c'est délicieux, c'est enivrant ! c'est magnifique ! Partout des fleurs! des lumières! des diamans! Et puis des femmes ! Oh! des femmes décolle-

LES PARASITES. 22 t

tées, mademoiselle, décolletées !... Mais par» don, c'est encore un lapsus linguœ : Je voulais dire que les femmes ne mettent pas de robe montante pour aller au bal. Ah! mademoiselle , pulchra , pulchrissima virgo ! comme dit Horace , il faut décidément que madame votre tante vous mène à Paris cet hiver. Je me charge, moi, de vous procurer une invitation de bal pour tous les soirs, et je vousferai danser, gambader, valser? Vous aimez la valse, n'est-ce pas?

— C'est une question à laquelle je ne puis répondre, monsieur, dit Pauline avec un sourire mélancolique, je n'ai jamais valsé, et je ne valserai pas encore cet hiver! .. Je vous jure que je n'ai point le cœur à la danse.

Et sa voix s'altéra tout à coup ; une larme vint au bord de ses paupières.

— Mon Dieu ! mademoiselle , vous pleurez!

— Ma pauvre mère! continua Pauline en

soupirant. Ah ! d'ici à bien long-temps , monsieur, je ne pourrai songer au plaisir, je vous assure.

— Ah! oui, oui, oui! c'est tout simple ! répondit M. de Cornille, en poussant un gros soupir et s'époussetant les jambes avec sa crsYache. Vous avez fait là une fameuse par .: . ^ -^ perdidisti ! J'en sais quelque chose , mci ! Oiitind ma pauvre mère est morte il y a six ans , je suis resté presque tout un hiver sans danser. Il est vrai que j'allais le plus souvent possible au spectacle pour me distraire! Mais que diantre! mademoiselle, on ne peut pas toujours pleurer: il faut se faire une raison, comme dit M. Robin; et dans trois ou quatre mois, il me semble que vous pourrez très bien danser une petite contredanse de temps en temps. Mais , qu'est-ce que vous avez donc mademoiselle? comme vousparaissez émue!

Pauline venait d'apercevoir au bout de

LF.S PAUASÏTES. 2 29

l'allée la petite Jeannette , qui, à demi-cacliée derrière un buisson d'aubépine, la regardait avec une expression de malice diabolique.

— Pardon, monsieur, pardon,... balbutia Pauline en changeant de couleur, je crois avoir entendu la cloche du dîner... Je ne voudrais pas faire attendre...

Et s'enfonçant aussitôt dans une petite allée tournante , elle laissa M. de Cornille , immobile et muet de surprise.

— Ces mijaurées-là sonl bien csLpi^^ ses ! murmura-t-il en sautant ?e do^, u, son cheval.

Le soir, madame Rougemont dit à sa nièce d'un ton grave et sévère :

— Pauline , on vous a vu dans le parc avec un jeune homme ! Quel était donc ce jeune homme?

Ce disant, elle interrogeait Pauline d'un regard fixe et scrutateur.

La jeune fille ne put s'empêcher de baisser les yeux ; et toute pale elle répondit :

— C'était 31. le baron de Cornille.

— Bien ! très bien ! dit sèchement la vieille tante; je voulais voir si vous me diriez la vérité. Mais, écoutez-moi, Pauline ; à l'avenir, je vous défends expressément de causer avec ce jeune homme, en mon absence. Vous avez fait, mademoiselle, une chose fort inconvenante, et qui montre que vous n'avez pas été bien élevée !

zii:

Une nouvelle attaque de goutte, assez violente, retint madame Rougemont plusieurs jours dans sa chaise longue ; et M. Robin , M. le curé et madame de Charbois redoublèrent d'assiduités et de cajoleries. Le révérend père, qui avait quelques notions de médecine, comprenait fort bien que l'existence de madame Rougemont ne pouvait traîner

4 3a - LES PARASITES.

loDg-temps encore : « Patience ! disait-il à sa vieille compagne, je l'attends à l'extrêmeonction pour lui dire trois ou quatre mots en notre faveur. » M. Robin, lui, n'enfermait pas dans les replis de son cœur de si orgueilleuses espérances, d'aussi hautes prétentions que le porte-soutane; il voulait tout simplement se ménager un petit coin dans le testament de la vieille et manger de bons dîners en attendant.Quant à M. Montalbert, malgré ses quatre-vingt-dixsept ans passés , il regardait comme devant lui revenir tôt ou tard la fortune de M. et madame Rougemont; très sérieusement il se croyait immortel. Mais de son côté, madame Rougemont dévorait déjà en idée les grands biens du centenaire qu'elle accablait de caresses et de prévenances. Au milieu de tout ce conflit d'intérêts divers qui se croisaient l'un l'autre et s'enchevêtraient sourdement, le vieux Thibaut, qui espérait

avoir la plus grosse part dans le gâteau, était le seul peut-être qui ne désirât point la mort de sa maîtresse.

Enfin la santé de madame Rougemont se rétablit un peu, et les parties de piquet recommencèrent de plus belle. Le baron de Cornille était fort assidu auprès de la vieille tante qui n'avait plus la moindre prévention contre lui; elle trouvait seulement qu'il parlait trop et mesurait bien peu ses expressions , qui n'étaient pas toujours parfaitement chastes et de bonne compagnie. Toutes les extravagances et les fanfaronnades du baron enchantaient Pauline , qui, n'ayant jamais vu le monde, prenait ce flux de paroles oiseuses et ces manières bruyantes et dégagées pour le suprême bon ton de la haute société parisienne. D'ailleurs, quand bien même elle eût remarqué les ridicules de ce jeune fat, une jolie figure à moustaches noires et luisantes, une mise

toujours élégante et distinguée, en fallait-il davantage aux yeux d'une jeune personne simple et naïve pour compenser quelques légers défauts , et tourner une faible tète de quinze ou seize ans !

M. Robin , qui trouvait Pauline fort à son goût et qui se promettait bien de faire tout son possible pour l'épouser, tâchait de nuire au baron de Cornille dans l'esprit de la vieille tante; et malgré sa lourde épaisseur physique et morale, il ne manquait pas au besoin d'une certaine adresse hypocrite et plate qui souvent portait coup. Cette espèce de rustre connaissait à fond le caractère bizarre et presque insaisissable de madame Rougemont; il flattait servilement toutes les idées , tous les caprices de la vieille dévote , dont il partageait, du moins en apparence, les préjugés étroits et mesquins. L'horreur du baron de Cornille pour M. Robin devenait de jour en jour plus

LES PAUASiTES. 2 3,>

forte : il ne pouvait plus adresser une parole à mademoiselle Ermann sans avoir pour auditeur l'insupportable fonctionnaire qui venait s'installer chaque soir à côté de Pauline, et l'écrasait du poids de ses métaphores louangeuses. Quelquefois M. Robin , pour humilier la profonde ignorance du baron, tâchait de l'embarrasser dans une foule de questions insidieuses sur l'histoire et la géographie, mais le gentilhomme, conservant un aplomb imperturbable lui jetait à la tête pour toute réponse une poignée de mots latins, horriblement déligurés, ou des lambeaux de Virgile et d'Ovide, des éclats d'hémistiches brisés , rompus , tordus, qui pleuvaient comme une grèle de balles et de boulets. Dans cette mitraille de barbarismes , de solécismes et d'anachronismes,il brouillait tous les noms, tous les pays, tous les temps, confondait Horace et Boileau, Homère et Virgile , Annibal et le chevalier

2 3 6 LES PAUASITES.

Bayard,la bataille de Marengo et celle de Marathon. Il ne voulait jamais convenir de ses bévues, au contraire, il les soutenait avec plus de force , d'insolence et d'opiniâtreté; et grâce à la chaleureuse volubihté de son langage , à l'impudence extraordinaire de ses assertions , il finissait par foudroyer la pesante phraséologie de M. Robin, que Pauline considérait toujours comme battu. Plusieurs fois le baron fut au moment de faire à Pauline une véritable dédaralion d'amour; mais n'osant encore demander lu jeune fille en mariage à madame Ko î?<^emonC de peur d'essuyer un refus, il prci^ ne rien brusquer dans une affaire si importan . , afin d'agir à coup sûr, dès que l'occasion lui semblerait favorable. D'ailleurs il n'était pas fâché d'attendre encore un ou deux ans avant de se marier; saliberté déjeune homme lui paraissait une bonne chose qu'il fallait faire durer le plus long-temps possible.

comnie le plaisir : néanmoins , sans être ^erdûment amoureux de Pauline, un certain charme le retenait auprès d'elle ; et bien que ses amis le rappelassent de toutes leurs forces, il ne pouvait se résoudre à quitter la ampagne pour retourner à Paris, oii les bioyans plaisirs de l'hiver ramenaient le beau monde en foule. Chaque jour il recevait lettre sur lettre, plus pressantes les unes que les autres ; et, flottant dans une irrésolution continuelle, il différait toujours son départ. Parmi toutes ces lettres, voici la seule qu'il eut la patience de lire jusqu'au bout, car elle était de son meilleur ami, Gustave de Frémeuil, gentilhomme et libertin comme lui : •

« Que diantre! mon cher Alexandre; « tu t'oublies ! que fais-îu donc dans le « respectable château de tes ancêtres?...

2 58 LES Ï'ARASITES.

« au milieu des hiboux et des chauve- <i souris! foi de gentilhomme, tu vas û « couvrir d'un ridicule ineffaçable ! Songe « que maintenant Paris est superbe ! c'est « un bruit d'équipage à ne plus s'entendre ! « Et puis les chevaux anglais, les jolies fem- « mes, les pièces nouvelles! Viens donc, <r viens donc! Ah! mon pauvre Alexandre , « tu baisses d'une manière affreuse ! Il est « impossible de s'encroûter davantage! Je « te le dem ande un peu, est-ce qu'un homme « de bonne compagnie doit moisir encore « au miheu des champs et des feuilles mor- « tes, quand les Bouffes ont déjà donné huit « représentations ! Mon cher , figure-toi « que madame Pasta est juagnifique, est « sublime ! Mais à quoi bon te parler de ma- « dame Pasta et de tous les rossignols d'ï- « talie! ... toi qui chantes faux comme un co- « saque, et n'es guère plus musicien qu'un « agent de change !

LES l>ARASnES. 2 5 0

« Je te dirai donc, mon cher, pour t'en- <t gager à prendre bien vite la poste, que ta «t brune andalouse, ta Camilla, est revenue «. la semaine passée d'Angleterre, plus <ï belle et plus resplendissante que jamais ! « Elle a fait à Londres de magnifiques af- « faires, et ramène en laisse un petit chien <t griffon tout blanc, avec un gros milord <i tout rouge ! Le dernier vaut son pesant <t d'or; il n'a guère, à ce que l'on prétend, f( que six ou sept mille livres sterling de «ï rentes, c'est fort gentil ! Je t'avertis , ô le « plus aimable des barons, que la sirène an- « dalouse est, comme toujours , enveloppée «i d'un nuage d'encens ! on tombe en foule « à ses genoux, et si tu n'arrives pas à vol « d'oiseau, je connais un certain gaillard t qui va faire ton intérim, et que tu ne pour- (i ras plus déloger. Je n'aurais pas cru, vrai- « ment, Camilla si bonne fille! elle est toud jours folle de toi, malgré ta félonie et ton

â40 LES PARASITES.

« ingratitude : elle veut bien te donner en- <i core huit jours de grâce, après lesquels, « si tu ne viens pas implorer ton pardon à « ses pieds , elle disposera de son cœur ! elle « a dit son cœur !

« Mais Camilla n'est point la seule, je te « jure, qui soit dans les meilleures disposi- « tions à ton égard ! Il y en a vingt autres, « moins brunes, mais tout aussi appétis- « s^T^tes, qui parlent de toi. Et nos amis, « cruel Baron ! nos bons, nos fidèles amis! « ils tendent vers loi leurs mains supplian- <£ tes, ils t'implorent! tu leurs manques « horriblement ! Sans toi, volage, il n'y a «. pas d'orgie possible! c'est absolument i comme un dîner sans vin de Champagne. « Mais à propos d'orgies, ô délicieux baron, « tu sais l'épouvantable et magnifique sa- « turnale que nous avons ruminée, médi- « tée, combinée tous les deux, une certaine '( nuit en buvant du punch ; eh bien ! notre

« plan vient d'être adopté, mon cher, à l'u- « nanimité! on le trouve sublime et pour « l'exécuter, on n'attend plus que toi !

« Voilà ce que nous avons décidé : nous « serons quinze, pas plusl tous de bons a garçons, de bons vivans! à trois cents « francs par tête, sans compter les hors- « d'œuvre et les caprices du moment. Nous « avons déjà retenu trois naïades, deux si- « rênes, cinq amadryades, cinq autres di- « vinités de fantaisie, toutes charmantes et « de fort bonne maison. Chacun de nous, <t comme tu vois, aura sa déesse pour le 1 servir à table, ce qui est vraiment très « commode et d'excellente compagnie : on «r n'en faisait pas d'autre sotis la Régence!

« Tous nos amis sont revenus de leurs « terres avec de belles économies ; nous au- « rons de quoi nous amuser comme des « bienheureux cet hiver, si toutefois, mon « cher baron, tu n'as pas éparpillé ton ar-

« gent à droite et à gauche, dans les mains « rouges des grisettes campagnardes, que « tu paies généralement vingt fois plus « qu'elles ne valent. ' Garde-toi bien par « exemple d'offrir encore douze louis à la « plus belle fille du village, comme je t'ai « vu faire l'an dernier. Elle pourrait fort « bien maintenant te prendre au mot ! tu « es ma foi, très heureux qu'elle t'ait donné « une paire de soufflets. Ces gaillardes-là ne <r sont pas tousles jours si vertueuses! Viens, « cher ami , nous soupirons tous après toi ! a P.'S. J'oubliais de te dire que j'ai ga- « gné hier deux mille francs à Frascati. « Diable m'emporte ! je commence à croire « tout de bon qu'il y a vraiment des calculs « arithmétiques pour bien jouer à la rou- « lette! Je te ferai part de mes découvertes... a mais viens, viens, viens ! »

Le baron de Cornille fut au moment de

retenir une place dans la malle-poste, pour le soir même , afin de s'épargner la peine de répondre à son ami ; car il ne connaissait pas de plus affreux supplice que l'obligation d'écrire une lettre : mais, réfléchissant qu'il n'était pas encore assez maître du cœur impressionnable et mobile de Pauline, pour risquer une absence pendant laquelle M. Robin ne manquerait pas de faire jouer toutes ses batteries, il jugea sage et politique de ne pas lever le siège et d'attendre un résultat définitif. Il prit donc une plume, eu bâillant, une plume à peine fendue et qui ne marquait pas ; puis, après l'avoir taillée tant bien que mal avec une lame de poignard, car il ne trouvait plus son canif, un coude appuyé nonchalamment sur la table, la tête dans sa main, il se mit à écrire cinq ou six pages, toutes noires de pâtés d'encre et presque indéchiffrables. Les voici :

« Chevalier, tu m'en écris bien long!

« Pour la peine, je vais te répondre, et « c'est une fameuse preuve d'amitié que je « te donne là , car vois- tu , mon cher , vingt « cinq lieues au grand*galop ne me fatiguent « pas tant que vingt-cinq lignes d'écriture! « Et puis , décidément , nous autres , gen- « tilshommes, ce .n'est pas notre métier , « la plume ! A propos , la mienne est défi testable, elle bave, elle crache , absolu- « ment comme une vieille femme! te soute viens-tu qu'en pension, c'est toujours toi « qui me taillais mes plumes? Bon ! encore « un pâté ! Attends, attends un peu que je « la fende, et je reprends notre couversa- « tion. Chevalier, je commence par te dire « que je ne courtise pas du tout les griset- « tes de village : nous visons beaucoup « plus haut pour le moment! Mais, patien- « ce , tu sauras la fin tout à l'heure.

a Parbleu ! mon cher ami , tu crois donc « qi«i c'est pour m'amuser que je reste

« dans mes terres ! Non , pas le moins du « monde! et dix heures à peu près sur « douze je m'ennuie presque autant qu'un « mort. La nuit , oh ! la nuit , je ne rêve que « Frascati, Rocher de Cancate, jeu, bom- « bance, orgie de loute espèce! Mais le « diable, c'est qu'il faut que je mette à « présent de l'eau dans mon vin ! car je « baisse comme tu dis, oh ! je baisse ! L'es- « tomac me tiraille d'une manière atroce , « les poumons ne battent plus que d'une « aile , et la bourse, Chevalier, ah! la bour- < se est encore plus malade! J ai déjà « fait une furieuse brèche au capital , et le « trou menace de s'élargir terriblement. Je « suis un farceur, un mauvais sujet comme « vous ; mais toutes les farces du monde ne <t m'empêchent pas de savoir compter, ti- « meo Vanaosl C'est-à-dire, je crains de <r faire des bêtises et je n'ai pas envie de me « ruiner. Je parierais dix mille francs contre

•2 4 6 «flES PARASITES.

« vingt-cinq louis que je ne ferai pas de « vieux os, mais que diantre ! j'ai très pro- « Jiablement encore huit ou dix ans dans « le ventre , et jusqu'au dernier moment « je veux boire du Champagne et du Laf- « fitte! Tout de bon, il faut que je tâche « de me faire un peu sage; j'ai dans la tête « un certain plan de réforme !...Pa! exem- « pie , je renonce au creps , c'est une in- « vention diabolique ! Décidément la rou- « lette vaut mieux. Ah! mon brave cheva- « lier, j'aime à jouer un jeu d'enfer, à jeter « l'or à pleines mains sur le tapis, mais je « suis vraiment trop malheureux! Chaque « soir , Frascati m'arrache un lambeau de « moi-même! timeo Danaos ! Eh bien!

« mon cher , tu ne sais pas? je mitonne un <r mariage! Tu vas rire! C'est drôle, mais « c'est pourtant vrai. Je parie que tu ne « peux guère t'imaginer Alexandre, baron « de Gornille , avec une femme sous le

« bras ! une femme légitime, bien entendu ! Cl Oui , chevalier , je suis maintenant « comme ^cAi//e aux pieds d'Omphale;je « file, mon ami, je file! La beauté, la « vertu, l'innocence m'enchaînent à.leurs « genoux! C'est que, vois-tu, chevalier, « à tout prendre, une jeune et fraîche per- « sonne jie seize ans, à l'âme vierge et pu- « dibonde , qui rougit et baisse les yeux au « moindre mot un peu leste, une jolie petite « mignonne de la sorte a bien son mérite « et vaut certainement toutes les brunes et « blondes odalisques du la rue du Helder , «Isans'même en excepter mon andalouse à Œ tout crin , la superbe Gamilla ! Cependant « ne t'avise pas de lui faire cette confidence ! « Diable! diable, ménage -moi un port «I dans la tempête : que je sache ou rentrer « mes vaisseaux, œquoreas navis jactata « per undas ; et puis la gaillarde est vraiment « terrible, quand elle se fâche Alors

« ce n'est plus une femme , c'est une lionne «c de Russie. — Timeo Danaos !

« Mais je bavarde-là comme une vieille « femme ! Foi de gentilhomme, n'est-ce pas « singulier? maintenant que ma plume est « bien fendue, j'écrirais jusqu'à demain « matin sans me fatiguer : ce qui me coûte « dans une lettre, ce n'est guère que la pre- « mière page , les autres vont toutes seules. « Je te disais donc que je rumine un ma- « riage : voilà mon plan, mon projet, ma « tactique. Figure-toi d'abord que je suis « au mieux avec madame Rougemont ; M.

« le curé commence à trouver que je suis a fort aimable.... Mais diantre ! je te parle « de madame Rougemont, et tu ne la con- « nais,, je présume, ni d'Eve ni d'Adam! « Tu sauras, mon cher, que parmi les hi- « boux , les chauve-souris et les corbeaux « dont tu me parles , il y en a quatre plus « ravissans les uns que les autres, et que je

a nommerai M. et madame Rougemont, M.

« le curé et madame de Gharbois , ou plu- « tôt, par abréviation, monsieur et madame « le curé, car ils logent ensemble, ils man- « gent ensemble , ils sont inséparables, ils <r ne font qu'un!... Mais je commence par <r le personnage important, par madame « Rougemont. Pour une vieille femme, sè- « clie, bête, acariâtre, bigote, elle est exces- « sivement aimable , c'est une espèce d'Eu- « cologe en chair et en os. Cette vieille est la « femme d'un vieux , d'un brave homme « qui pêche des carpes et des truites depuis « le 1^"^ janvier jusqu'au 31 décembre; ex- « cellente ganache , honnête perruque , qui « a du sang de mouton dans les veines, et « que madame Rougemont met au pain sec « et fouette de temps en temps, je pariei

« Cette vieille bique-là peut avoir vingt- « cinq ou trente mille livres de rente; sa « maison est belle, sa table fort bien servie.

« Elle n'a pas d'enfant , rien qu'une nièce , « mais une jolie petite nièce, rose, gaie, « rieuse , qui m'aime déjà passionnément. « Mais j'ai des procédés , de la délicatesse , « et je ne veux pas abuser de l'innocence! « Pourtant je suis presque amoureux , et « je me sens capable d'aimer à la folie, dès «c que cette vieille magicienne m'offrira sa 1 nièce avec une légère dot de trois cents « miHe francs, et même un peu moins... je « prends encore , pourvu que la tante s'en- « gage à mourir avant dix ans , pour nous « laisser toute sa fortune. Mais voilà juste- « ment le hic ! hic, hœc, hoc, le grand point! « la difficulté? Cette vieille guenuche a » toujours sa maison pleine de pique- « assiettes, de flaire-cuisines, qui mangent « comme cent mille hommes et qui ne fe- < raient qu'une bouchée des trente mille « livres de rentes. Ces gens-là viennent « faire tous les soirs la partie de piquet

« chez madame Rougemont; ils y dînent « trois fois par semaines , ils la cajolent , et a n'attendent, pour se jeter sur le testac ment , comme des loups affamés , que le I dernier hoquet de la vieille. Je t'assure « que M. et madame le curé sont de fiers « matois, de vrais renards, pour l'astuce « comme pour l'odeur : par les temps de « pluie surtout, la soutane de M. le curé « dégage un fumet pestilentiel; on suivrait le « saint homme à la piste. Mais j'oubliais de « mentionner M. Robin, véritable homme < sauvage, ou plutôt singe habillé dont le « collet gras fait horreur; iî a des pieds « d*éléphant, un gros parapluie vert en « guise de badine, des souliers à clous, et « des ongles noirs comme les griffes du « diable. Eh bien ! tu ne croirais pas , che- « valier, que ce monstre-là est mon rival et « qu'il fait la cour à mademoiselle Pauline « (à propos elle se nomme Pauhne). Tu

« sens bien qu'il a presque autant de chance «i pour plaire, qu'une araignée; la petite « recule sa chaise avec dégoût, chaque « fois qu'il s'en approche; mais le cuistre a est dans les bonnes grâces de la tante « qui pourrait bien lui donner un coup « d'épaule!... Ah! si j'en étais sûr, je lui « donnerais toujours en attendant vingt- « cinq coups de pied au derrière pour le « rappeler à l'ordre! Je le forcerais bien à « se battre , je le tueiais ! Mais ce Robin-là « n'est qu'un Robin - Mouton , un cuistre « qu'on bâtonne et qui fait le .gros dos , « voilà tout!

« Tu vois , chevalier , que je suis là dans « une ménagerie d'animaux fort peu diver- « tissans ; et tu penses bien que si je n'avais « pas l'espoir qui me fait patienter , il y a a beau temps que je les aurais envoyés à « tous les diables pour vous aller rejoindre « à Paris, dans la capitale du monde civi-

« lise. Par bonheur j'ai dans ma manche un « drôle de corps qui peut m 'être fort utile : « c'est un vieux roué de quatre-vingt-dix- € huit ans, une espèce de Mathusalem qui « s'imagine très sérieusement qu'il vivra « usquè ad vitam œtemam. Cet original-là « veut hériter de tout le monde , des jeu-

< nés comme des vieux , de moi enfin ! Il a « pourtant près de quarante milles livres «i de rentes. Le vieux fou va crever d'un « jour à l'autre et toute sa fortune passera « très probablement à son cousin M. Rou- « gemont qui n'est pas trop sohde non plus. « Une fois l'oncle et la tante dans le trou, « Pauline demeure seule héritière ! et puis « je me vois à la tête de soixante ou quatre- « vingt mille livres de rente '.Alors, alors,

< quelles bombances ! quels torrents d'ex- ^ « ces! J'aurai dix chevaux dans meâécu-

« rieSj ou plutôt dans mes haras! et quelles « orgies nous ferons , chevaher ! Du matin

« au soir et du soir au matin des fleuves de « Champagne et de Sauterne couleront « chez moi pour mes amis les bons enfans! « Mais, chevalier , il faut bien mener ma « barque , je t'assure ! il faut que je défi ploie une adresse vraiment diplomati- « qUe, afin de ne pas effaroucher la tante, « qui, pour une vieille rosse poussive, est " « encore terriblement ombrageuse et revê- » che. C'est un vrai fagot d épines ; on ne « sait jamais par quel bout la prendre. Je « n'ose pas lui faire encore d'ouverture, « car elle est si bizarre et si quinteuse « qu'elle pourrait fort bien me répondre « non avec sa petite voix sèche; et quand une « fois elle a dit wow, je sais qu'on a grand'- « peine à lui faire dire oui. Il faut que je ^^c: tâche de m'insinuer encore mieux dans « ses bonnes grâces ; trop de précipitation « pourrait tout faire manquer. Mon sca- « pulaire a déjà produit le meilleur effet !

« Elle aime tant Todeur de sacristie ! Si j'o- « sais, foi de gentilhomme, je porterais « chasuble et tonsure pour achever plus « promptement la conquête de cette vieille « fée Carabosse. Ah ! chevalier , porte un « scapulaire, je te le conseille! c'est un palet liatifqui fait pardonner bien des fredai- « nés : d'ailleurs ils deviennent fort à la « mode ; cela ne gêne pas le moins du mon- « de , et peut servir beaucoup dans Tocca- « sion.

« Cependant, chevalier, avertis les bons « enfans que je ne tarderai pas à venir leur « donner ma bénédiction. Dès que mes af- « faires seront en bon train, pardieu ! je < prends la poste et je vole dans vos bras!.. « et puis, mes braves, je vous défie à tous « les excès possibles, femmes, chevaux, « Champagne, etc.

« Mais en voilà , j*espère , diablement « long pour un gaillard qui n'écrit pas

256 LES i»ARA£ITES.

« trente lignes dans son année! Aussi, je « tombe de fatigue et je vais faire trois ou « quatre lieues au grand galop , pour me « dégourdir un peu les jambes.

« Dis à Gamilla, que c'est une bonne « fille, et que je lui suis trcs ûdèle y Jidelis « fideliovy passif Jtdelicissimus.

« Pour le coup , j'ai fini ! teneo lupum au- « ribus. »

Tuus amicus Alexander

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