BARON DE CORNILLE
Une quinzaine de jours après, le gentilhomme courait en malle-poste sur la route de Paris.
ZIT
Comme le baron n'avait pas la moindre envie de passer tout l'hiver dans son vieux manoir, où le vent soufflait terriblement par les portes disjointes et les fenêtres mal closes , il s'était décidé à faire sa demande en maringe; mais au seul mot de mariage, la vieille tante avait pris un air grave et sévère qui ne présageait rien de bon.
— Qand ma nièce aura ses vingt-et-un ans accomplis , monsieur le baron , je pourrai songer à la marier, mais pas un jour avant cette époque.
Voilà ce qu'elle avait répondu ; et le baron , qui n'était pas d'humeur à s'enterrer tout vif dans sa maison de campagne , pour l'amour d'une jeune fille , à laquelle il ne pouvait prétendre que dans cinq ou six ans, partit le lendemain même avec toutes ses économies, pour aller rejoindre ses compagnons de libertinage.
Pauline fut très affligée de ce départ, et sa vie monotone devint plus triste encore : pas la moindre distraction, toujours les longues et insupportables visites de trois personnages qui semblaient avair pris racine dans la maison. Du matin au soir il fallait que ia pauvre fille demeurât comme enchaînée auprès de sa tante; assise , quand madame Rougemont voulait
être assise , — debout et marchant par la pluie ou la grande chaleur , lorsqu'il prenait fantaisie à la vieille capricieuse de faire une promenade ou d'aller à l'église. Pauline commençait à connaître l'ennui , ce lent et cruel poison qui dessèche le cœur et glace le cerveau. Elle, si amoureuse autrefois de lecture, elle l'avait prise en dégoût, à force de lire et relire tout haut de stupides volumes jésuitiques en mauvais français.
Et les jours, les mois s'écoulaient sans apporter le moindre changement , le moindre plaisir dans l'uniformité de son existence : elle n'osait plus ouvrir le piano , et n'essayait qu'en tremblant sa voix fraîche et mélodieuse, lorsque madame Rougemont ne pouvait l'entendre.
Chaque fois qu'elle pensait à sa pauvre mère, les larmes coulaient par torrens de ses yeux. Autrefois pourtant sa vie n'était pas riche en plaisirs! ses jours de sortie, .»
2 60 LES PAUASniiS.
la jeune pensionnaire restait à lireauprèsde sa mère qui travaillait à l'aiguille tout en l'écoutant: ou bien eliesallaient faire ensemble un tour de promenade aux Tuileries, au Jardin des Plantes, sur les boulevards, et Pauline revenait toujom's contente et le cœur gai; ses joues étaient plus fraîches, son œil plus vif, et sa brillante imagination se colorait sans cesse de tout ce qu'elle voyait dans ses promenades. Et puis elle ne lisait que des ouvrages , chefs-d'œuvre de style et de pensée , qui développaient son intelligence d'une manière merveilleuse : c'étaient les tragédies de Racine et de Corneille , les comédies de Molière , enfin toute cette grande littérature du grand siècle, qu'il faut lire et méditer continuellement,
Pauline eut pourtant quelques jours de distraction et de bonheur. Elle fit la connaissance d'une jeune personne de son âge, ♦ qui demeurait dans les en virons.Cette jeune
LES PARASITES. 2 fi 1
personne fort bien élevée et parfaitement belle se nommait Eli sa : ses parens l'idolâtraient. Les deux jeunes filles ne tardèrent pas à se lier d'une amitié profonde et sympathique; et chose étrange! madame Rougemont , qui se plaisait généralement à contrarier presque tous les penchans de sa nièce , permit h Pauline d'aller de temps à autre avec Mariane rendre visite à la jolie voisine. Elisa venait aussi fort souvent voir se chère compagne, et toute la journée s'écoulait en causeries charmantes , pleines de gaîté, de candeur et d'esprit. Enfin, au bout d'un mois , on les nommait dans le pays les deux inséparables.
Mais, hélas ! cette union si douce ne fut pas de longue durée! car les plus belles choses ont le pire destin , comme dit notre vieux Malherbes. Élisa devait se marier très prochainement, bien que fort jeune encore et d'une complexion frêle et délicate.
2 0-2 LES PAPxASlTES.
Sa mère, ivre de joie et d'espérance, préparait déjà le trousseau et brodait le voile de mariage , quand la pauvre fille tomba toutà-coup malade et se coucha pour ne plus se relever.
Quelle douleur affreuse pour sa chère Pauline! Elle ne dormait plus, ne mangeait plus, et plongée dans une tristesse morne et profonde elle faisait mal à voir. Car elle n'ignorait pas que ce lit de souffrance où gisait l'infortunée devait être son lit de mort. C'était une phthisie pulmonaire, dont la malheureuse Ëlisa portait le germe dès sa plus tendre enfance, et qui s'était développée tout à coup avec une effrayante rapidité. On s'attendait d'un moment à l'autre à la voir mourir.
La consternation régnait dans tout le pays , car Élisa était généralement aimée. Chaque jour, toutes les jeunes filles du village et des environs venaient demander de
ses nouvelles avee le plus vif intérêt; l'église était pleine de bons paysans qui priaient pour elle. M. Rougemont poussait de gros soupirs , en songeant à sa pauvre petite voisine; Madame Rougemont elle-même ne pouvait se défendre d'une certaine émotion pénible et douloureuse, lorsqu'on parlait d'Élisa. Le vieux cousin Montalbert était le seul qui ne laissât pas échapper le moindre soupir, quand la conversation tombait sur l'infortunée jeune jQUe. Au contraire , il se frottait les mains avec un étrange sourire qui faisait grimacer hideusement son visage , plein de rides et de plis.
— Hé! hé! disait-il, on a beau être jeune! ce n'est pas une raison , pour ne point descendre la garde, tout comme les vieux! Au contraire même, tant qu'on n'a pas soixante» dix ans on a beaucoup moins de chances de vie ! Le tempérament n'est pas encore formé ; l'estomac, la poitrine , le foie , la rate.
2 64 LES PARASITBS.
n'ont pas encore pris l'habitude de fonctionner régulièrement : un rien les détraque. Il n'y a que les vieilles montres qui ne se dérangent pas ! Allons, allons, pourvu qu'il fasse beau le jour de l'enterrement , c'est tout ce que je demande !
Quand il parlait de la sorte, madame Rougemont se mordait les lèvres pour ne point se fâcher ; M. Rougemont faisait entendre un léger claquement de langue en signe de mécontentement; M. le curé souriait d'un air sardonique , et Pauline baissait la tête pour cacher ses larmes.
M. Montalbert ne croyait pourtant pas affliger Pauhne ; il disait tout cela naturellement , sans aucune affectation d'égoïsme ou d'insensibilité : c'était son cœur de pierre qu'il mettait à nu. Peut-être s'il avait cru faire autant de peine à Pauline, aurait-il parlé moins impitoyablement d'une malheureuse jeune fille à l'agonie, car il aimait
Pauline, il Vaimdih aussi tendrement qu'il était capable d'aimer ! Pauline était pour lui pleine de soins , de respects et d'égards ; et le vieux , dans ses momens de bonne humeur, s'oubliait parfois jusqu'à dire qu'il lui ferait un jour du bien.
Élisa était au plus mal ; et, comme celte lente et douloureuse agonie semblait devoir se prolonger plusieurs jours encore , madame Rougemont , dont la tristesse et la compassion étaient presque usées , et qui n'aimait pas à se gêner pour les autres , entra dans la sacristie après la messe pour inviter à dîner madame de Charbois et le Pasteur.
C'était un dimanche. Le receveur de l'Enregistrement avait eu soin de venir, suivant sa coutume, une heure avant qu'on ne se mît à table; puis, après avoir prodigué à la maîtresse de la maison les plus grossières flatteries, entremêlées de fleurs de
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rhétorique , debout , la main droite appuyée sur le maoche de son parapluie , et la gauche sur le marbre de la cheminée, il avait l'air d'examiner curieusement l'Apollon en cuivre doré de la pendule; et plein d'espoir et de crainte , le cœur battant à coups pressés dans la poitrine, il attendait que madame Rougemont lui fît sa demande habituelle. « Où dînez-vous aujourd'hui , M. Robin ? » pour répondre : « Nulle part , madame! »
Enfin , la bienheureuse question résonna mélodieusement aux oreilles de M. Robin , dont les entrailles à jeun commençaient à se plaindre ; mais Thibaut devint pourpre , et ses gros yeux lancèrent des flammes, quand sa maîtresse lui dit de mettre le couvert de M. Robin. Il ne fit aucune réponse , et ses deux lèvres s'allongèrent de trois pouces en avant; mais quand madame Rougemont lut sortie delà salle-à-manger, alors
le vieux Caleb délia sa langue trop longtemps captive, et des torrens d'injures tombèrent sur M. Robin qu'il chargea de malédictions.
— C'est bon ! c'est bon ! murmurait-il en mettant le couvert du receveur avec des mouvemens si brusques, si furieux, qu'il brisa le verre en le posant sur la table. Puis sa colère et ses blasphèmes redoublèrent.
— C'est bon ! c'est bon ! reprit-il en secouant la tête, c'est bon! nous allons voir! tu me le paieras, vieux pique-assiette !
La petite Jeannette semblait presque aussi courroucée que son père ; et tous les gestes menaçans de Thibaut, toutes ses paroles, tous ses grondemens sourds, elle les répétait fidèlement , comme un miroir , comme un écho.
— Jeannette! dit le père d'une voix rauque et profonde qui ressemblait à l'aboie-
ment d'un bouledogue, va chercher le pain dur à la cuisine , — il est dans le tiroir de la table.
Il n'eut pas besoin de le dire une seconde fois : Jeannette courut toute joyeuse à la cuisine; elle avait compris l'intention cruelle de son père.
Cependant la cloche sonna bientôt pour ^ le dîner. M. le curé s'empressa d*offrir le bras à la maîtresse du logis; M. Robin s'avança galamment vers Pauline en lui présentant sa main rouge et moite ; mais l'amphytrion femelle se retourna brusquement vers M. Robin en lui faisant signe d'un air impérieux de garder sa main et ses politesses pour madame de Gharbois , qui restait comme oubliée dans un coin du salon et se mordait les lèvres de dépit.
Le receveur de l'Enregistrement sentit couler une sueur froide de tous ses membres, et, saluant madame de Gharbois
d'une manière prétentieuse et gauche , il arrondit son bras et l'offrit à la vieille délaissée qui l'accepta d'un air maussade et dédaigneux : Pauline demeura seule derrière tout le monde. M. Rougemont qui se faisait presque toujours attendre aux heures des repas, n'était point encore descendu de sa chambre ; il achevait de s'habiller.
Au moment où l'on entrait dans la salle-àmanger , le bruit d'une voiture se fit entendre à la grille. C'était l'équipage de M. Montalbert.
— Bon! encore un ! bourdonna Thibaut, prévoyant qu'il aurait à mettre un couvert de supplément. En effet le centenaire parut dans la salle à manger , le sourire sur les lèvres et se frottant les mains.
Thibaut fit une moue hideuse.
— Ah ! mon cher cousin ! dit madame Rougemont en allant à sa rencontre avec empressement , vous êtes vraiment bien ai-
mable ! à la bonne heure vous venez dîner avec nous !
— Eh! certainement, cousine! répondit le centenaire , la figure toute rayonnante. Et, prenant le bras de madame Rougemont, il se dirigea vers la table.
— Hé ! hé ! hé ! dit-il en riant, M. le curé! madamede Gharbois etl'éloquent M. Robin!
à merveille ! Parbleu ! cousine, je ne savais pas trouver aujourd'hui chez vous si nombreuse et si aimable compagnie !
— Vite ! un couvert, Thibaut! dit madame Rougemont à voix basse. Là, près du mien, vite, vite !
— Ouh! ouh! grommela Thibaut en allant prendre un couvert dans le buffet , c'est ennuyeux ça , à la fin ! Ouh ! ouh! faut déranger maintenant toute ma table! Fallait dire ça plus tôt! j'aurais mis la rallonge !
Mais il grognait uniquement pour sa propre satisfaction; il savait très bien qu'on ne
pouvait l'entendre. Enfin le vieillard s'installa dans un bon fauteuil rembourré que madame Rougemont venait de placer ellemême près de sa chaise.
— Bonjour! bonjour, petite, dit M.
Montâlbert en se tournant vers Pauline qui paraissait fort triste. Allons, viens m'embrasser , mon ange.
Pauline se leva pour embrasser le vieillard, qui lui donna deux baisers et une petite lape sur chaque joue, et lui dit en riant par secousses :
— Eh! mabichette, comme tues sérieuse!
on dirait que tu as pleuré? Qu'as-tu donc? J'espère bien que tu n'as pas mal à l'estomac?
— Non, monsieur, répondit-elle d'une voix altérée, je me porte bien ! Plût à Dieu que j'en pusse dire autant de tout le monde!
— Eh! eh! dit le vieux d'un air surpris je ne suis point malade, moi! je me porte
au contraire comme un charme! Va, tu peux être tranquille , ma petite , je vivrai plus long-temps que toi.
M. le curé fit une espèce de grimace goguenarde qui pouvait se traduire à peu près de la sorte : nous verrons ça , mon vieux !
On servit le potage. M. le curé en mangea trois assiettes pleines avec une avidité " gloutonne.
— Il est excellent, Thibaut , votre potage, dit-il en balayant ses lèvres avec le bout de sa langue. Vous en ferez compliment de ma part à votre femme. Elle réussit très bien dans les purées aux croûtons, votre femme.
Les paroles élogieuses du pasteur firent naître un sourire de satisfaction sur la figure sombre du vieux domestique. Il avait un faible pour M. le curé. De tous les convives affamés qui dévoraient madame Rougemont, M. le curé était le seul que Thibaut n'eût
pas en exécration ; car le révérend ministre des autels , en politique habile et profond , commençait toujours par flatter l'amourpropre du vieux grognon ; il l'accablait de compliraens, lui demandait plutôt vingt fois qu'une des nouvelles de sa femme Louison , et le félicitait sur la gentillesse et l'esprit de la petite Jeannette. Et puis il assaisonnait toutes ces cajoleries d'un gros rire pantagruélique et goguenard , qui déridait la maussade physionomie de Thibaut. Enfin seul, peut-être, M. le curé pouvait dire : a j'ai trouvé le chemin de son cœur. »
Quand M. Rougemont arriva dans la salle-à-manger, la soupière n'était plus sur la table. Il n'en fut pas quitte pour manger son potage froid : le pauvre homme essuya fort tranquillement les gronderies de sa femme qui lui dit d'un ton sec et doctoral : « Monsieur Rougemont, il n'est pas du tout conve-
2 74 LtS PAUASITES.
nable de se faire attendre, lorsqu'on a du monde à dîner chez soi. »
M. Robin était placé près de Pauline; et tout en mangeant comme quatre , il trouvait le moyen de glisser entre deux bouchées de viande une figure de rhétorique en l'honneur delajeunefille,quinerécoutaitpasetnemangeait rien. M. Robin souffrait encore d'une gastrite, occasionnée par sa gloutonnerie qui, toujours plus indomptable, menaçait d'éterniser le mal, dont quelques jours d'une diète sévère auraient probablement triomphé.
Ce vorace convive n'avait pas encore entamé le morceau de pain placé devant lui ; il s'était précipité d'abord sur la viande et le vol-au-vent dont les débris s'amoncelaient en pyramide dans son a*ssielte. Enfin, il prit son pain qu'il essaya de rompre avec les doigts , mais il n'y put réussir , tant le morceau était dur et coriace. Alors son vi-
LES PARASITES. 2 7 fi
sage, qui rayonnait , se couvrit tout à coup de ténèbres; une singulière expression de tristesse rembrunit ses traits; puis, se tournant vers Thibaut qui se tenait debout derrière sa maîtresse avec une serviette sous le bras, il lui fit signe de venir et dit à voix basse :
— Thibaut! Thibaut!
Celui-ci fit la sourde oreille et ne bougea point.
— Thibaut ! mon cher Thibaut ! continua le receveur d'un ton presque supphant.
Le vieux Caleb dirigea lentement vers M. Robin un œil plein d'arrogance et d'un superbe dédain.
— Vous m'avez mis du pain rassis , mon cher Thibaut, poursuivit M. Robin tout doucement. Puis, d'une voix encore plus mielleuse :
— Est-ce que vous ne pourriez pas
disposer d'un petit morceau de pain tendre, mon cher Thibaut?
— N'y a plus , répondit sourdement le domestique; puis il courut offrir une assiette blanche à M. le curé,
— Thibaut! du Madère, mon garçon!
dit le curé en levant son verre vide.
Thibaut circula poucla troisième fois autour de la table avec une bouteille de vin de Madère; mais cette fois encore il oublia M. Robin.
— Tout plein ! tout plein ! Thibaut ! dit M. le curé d'une voix forte et vibrante. Je lèverai mon verre quand j'en aurai suffisamment ! Versez , versez ! ne craigniez rien, mon garçon.
— Mon Dieu ! vous ne buvez pas , M. Robin? dit madame Rougemont avec étonnement. Thibaut, offrez du Madère à M.
Robin.
— Il n'en veut pas, madame, répliqua
LKS PÀKASITËS. 277
sournoisement Thibaut, sans se déranger.
M. Robin tressaillit convulsivement de la tête aux pieds, et fut sur le point de s'écrier dans son indignation : « Il en a menti , l'infâme ! ! Je veux du Madère ! Voilà quatre fois qu'il passe derrière moi avec sa bouteille sans m'en offrir ! » mais il n'osa point , la colère de Thibaut était formidable ! Il calcula dans une pensée toutes les conséquences terribles qui pouvaient résulter d'un pareil démenti. C'était bien assez déjà de ne pas être en faveur auprès du tout-puissant domestique! devait-il encore s'en faire un en- ^ nemi déclaré, un ennemi mortel qui trouverait mille et mille occasions de vengeance! Non, non. G'^st pourquoi M. Robin répondit à madame Rougemont d'une voix émue et tremblante, en fermant son verre avec la paume de la main :
— Merci, madame! Vous êtes dix mil-
lions de fois trop bonne !..Mais je n'ose vraiment pas à cause de ma gastrite!... Le Madère est un peu chaud...
— Oui , vous avez peut-être raison , M. Robin, dit madame Rougemont; mais tout à l'heure, j'espère que vous accepterez du vin de Bordeaux? Vous savez que le mien est excellent.
— Oh! j'en accepterai, madame , avec reconnaissance ! repartit vivement M. Robin qui ne put retenir un léger soupir de tristesse, en songeant qu'il venait d'élever désormais entre lui et le vin de Madère une barrière insurmontable; car, pensait-il avec douleur, je ne puis plus me dédire! « je « passerais maintenant pour un ivrogne , « pour un gourmand qui s^st fait un dieu « de son ventre , pour un homme adonné « furieusement aux plaisirs de la table , a. et qui n'ayant jamais su modérer ses pas- « sions , se rue dans les excès les plus bon-
LES PAPxASITES. 271)
« teux , les plus impardonnables , au ris- « que de compromettre son existence !
M. le curé et madame de Charbois ne mangeaient point, ils dévoraient. Les assiettes arrivaient toutes pleines de viandes, de poissons et de légumes devant le pasteur; mais au bout de quelques secondes elles s'en allaient aussi vides, aussi nues que la main d'un mendiant. 11 fallait voir ce respectable ecclésiastique, l'œil ardent, les joues vineuses, et dont la mâchoire faisait un bruit ,de marteaux sur l'enclume, il fallait le voir promenant sa grosse main sale, aux ongles longs et noirs, dans son assiette qu'il raclait et balayait jusque sur les bords avec une croûte de pain ! cette effroyable croûte il la portait sans relâche de sa bouche à son assiette et la suçait plus de trente fois comme une éponge, avant de se résoudre enfin à l'avaler. C'était un horrible speclacle ! Et malheur aux voisins du pieux Gargantua :
les jus, les sauces, les morceaux de viande tombaient de sa fourchette comme d'un goupillon et pleuvaient au hasard sur les manches d'habits et de robes. Son affreuse soutane, qu'il avait retroussée jusqu'à la ceinture, lui tenait heu de serviette, car il avait laissé tomber la sienne qu'il ne songeait pas à ramasser; et l'on voyait l'empreinte grasse de ses doigts reluire sur le noir de cette vieille toge, marbrée de taches, comme une carte géographique. Souvent même il se trompait d'essuie-main, et prenait dans ses distractions gastronomiques le pan d'habit ou la manche du receveur de l'Enregistrement qui lui disait chaque fois avec une douceur craintive :
— Pardon, monsieur le curé, je crois que vous êtes dans l'erreur. C'est ma manche, c'est mon pan d'habit!
Quant à M. Montnlbert, il paraissait avoir fort bon appétit, et mangeait d'une rude fa-
çon pour un homme de quatre-vingt-dix-sept ans passés. Il faisait continuellement l'éloge des ragoûts et de son estomac, qui , certainement, devait être de fer, de bronze, ou d'acier.
— Voyez-vous, monsieur le curé ! disaitil d'un air triomphant, vous ne mangez pas trop mal : l'estomac est passable chez vous! Mais en comparaison de moi, vous n'êtes qu'un mirmidonî Groiriez-vous, mon digne pasteur, qu'il m'est arrivé plus de cent fois dans ma longue vie de manger à moi seul un gigot de mouton tout entier, et que cela passait comme une lettre à la poste? Ah! par exemple, je me suis toujours ménagé sur l'article des liqueurs fortes, et c'est par elles que vous périrez, je vous le prédis ! Vous aimez beaucoup trop les boissons alcooliques.
— Bah! bah! mon cher monsieur, reprenait le saint homme en avalant un grand
verre de vin de Bourgogne, quand on mange bien, il faut boire de même pour dissoudre les alimens ! Je ne connais pas de meilleurs sucs digestifs qu'un bon verre de kirch et de vieux Cognac au dessert! Il n'y a que les petites maîtresses qui refusent un verre de liqueur. Oh! oh! soyez tranquille sur mon compte, M. Montalbert! je vous assure que j'ai l'estomac bon, très bon , et la tête encore meilleure! En ma qualité d'ecclésiastique, je suis forcé de m'observer, de ne boire jamais que ma soif; mais si j'avais moins d'empire sur moi-môme, moucher monsieur, apprenez que sept ou huit bouteilles de vieux Boursos^ne comme celui-ci ne m'effraieraient pas dans un bon dîner !
— Peste! dit M. Montalbert, quel gaillard! Noé lui-même n'était qu'un buveur d'eau, en comparaison de vous !
— Ah ! de grâce, cousin, interrompit madame Kougemont un peu sèchement, ne
LES l>ARASIït;S. 2 85
plaisantons point sur de semblables sujets ! madame de Charboiset M. le curé, moi-même enfin nous en serions tous scandalisés.
— Certainement! ajouta madame deChar.
bois d'un air pincé.
— Quant à moi, j'ose le dire, coùtinua gravement le curé en tendant son verre à Thibaut qui le remplit jusqu'aux bords, je ne crains nullement la comparaison avec Noë! Certes, je sais trop le respect que je dois à ce fameux patriarche, pour vouloir rabaisser son mérite!... Mais franchement, pour le constructeur de l'arche, il n'avait pas la tête forte, et je parie bien que je ne me serais pas grisé comme lui pour une demi-bouteille de vin doux qu'il a bue sans eau!
— Chut! chut! dit madame de Charbois en faisant un signe de tête à M. le curé.
Le brave homme, qui buvait toujours^ commençait à voir tourner la table et les
convives; il était profondément plongé dans les vignes du Seigneur! Mais la capacité merveilleuse de son estomac lui aurait permis d'engloutir encore une fois autant de vin, sans craindre de fâcheuse catastrophe. Sa tête n'était point trèssolide, bien qu'il s'en flattât cependant, mais par bonheur il avait un estomac doublé de fer et de bronze comme celui de M. Montalbert.
Si tout autre que M. le curé se fût permis une semblable diatribe sur le constructeur de l'arche, il eût très probablement encouru la disgrâce de madame Rougemont; mais il avait son franc parler : sa robe noire, sa tonsure et son effronterie faisaient passer une foule de choses, souvent fort inconvenantes, que l'humeur susceptible et fière de madame Rougemont souffrait de lui seul au monde.
— Mais décidément, qu'est-ce que tu as donc, ma jolie petite Pauline? demanda
M. Montalbert. Tu ne manges pas, tu ne dis
rien
— Ah ! répondit, M. Robin d'un air de tristesse officielle, avec un long soupir, je sais bien, moi, d'où naît le silence mélancolique de mademoiselle Pauline ! Sa pauvre jeune compagne....
— Tiens! est-ce qu'elle est morte? interrompit M. Montalbert avec indifférence en suçant une aile de perdrix.
— Non, pas encore, ajouta le curé, mais elle n'en vaut guère mieux. Il est très probable que nous sonnerons les cloches demain ou après demain.
— Oui-dà? reprit M. Montalbert en dépeçant avec sa fourchette et son couteau le blanc de sa perdrix le plus tranquillement du monde. En voilà une qui n'aura pas fait de vieux os. Dix-sept ans, je crois? poursuivit-il en se tournant vers M. Rougemont.
— Mon Dieu oui , tout au plus encore !
dit M. Rougemont avec un soupir. Mais que voulez-vous? nous sommes tous mortels!
— Tous ! tous ! d'accord ; mais plus ou moins cependant ! repartit le vieillard qui ne goûtait guère les paroles consolantes de M. Rougemont. Moi, par exemple, moi qui vous parle , je ne vois pas trop en quoi je suis mortel! Depuis quatre-vingt-dix-sept ans et huit mois que je me porte bien , que diantre! je crois avdir de fameuses chances pour continuer toujours de la sorte !
— Hé ! hé ! hé! dit M. le curé avec une expression de malin plaisir que trahissait malgré lui sa face luxuriante et Rabelaisienne, on se porte bien jusqu'à ce qu'on tombe malade ! on vit jusqu'à tant qu'on meure! Vous savez par cœur l'axiome:
« Contra vim morîis, nullum est medicamentum in kortis. » Eh ! parbleu , mon cimetière est tout plein de gens qui se portaient bien !
— Monsieur le curé ! monsieur le curé , dit madame Rougemont d'une voix tremblante, en laissant retomber sur l'assiette un morceau qu'elle portait à sa bouche; vous nous faites frémir avec une pareille conversation! Allons, Thibaut, offrez du vin à ces messieurs.
Le curé se hâta d'avaler le ibnd de son verre , « car , disait-il , rien n'est plus malsain et plus contraire jjjfestomac qne le mélange des vins. » Alors, Thibaut, prenant une bouteille dans chaque main , fit le tour de la table, en répétant d'une manière presque inintelligible. « Madère ou Bordeaux P
— Bordeaux! s'il vous plaît, dit M. Robin d'une voix flûtée en levant son verre à patte.
Mais le vieux échanson n'eût pas l'air de l'entendre , et s'adressant au curé :
— Madère ou Bordeaux? continua-t-il sourdement.
— Bordeaux et Madère , mon brave Thibaut , répliqua vivement le pasteur.
Et Thibaut s'empressa de remphr les deux verres que lui tendait M. le curé.
— Bord à bord !... bien ! merci ! à votre santé, mon vieux Thibaut! à la santé de Louison et de votre charmante petite Jeannette !
La figure de Thibaut s'épanouit. Il remplit une seconde foi||^ verre que M. le curé venait de boire d'un seul trait.
M. Robin , la bouche béante et l'œil stupide, considérait d'un air morne l'impitoyable Thibaut qui circulait toujours avec ses deux bouteilles.
— Thibaut, mon ami! murmura-t-il enfin d'un accent faible et timide, en lui montrant son verre vide.
Thibaut demeura impassible.
— Eh bien! Thibaut, dit madame Rougemont avec sévérité, à quoi pensez-vous
donc? Vous ne voyez pas que le verre de M. Robin est vide ! Allez donc, allez donc! Thibaut reprit, en grommelant, ses deux bouteilles qu'il venait de poser sur le buffet, et les oreilles toutes rouges de colère , il se dirigea lentement vers M. Robin.
— Madère ou Bordeaux ?
— Bordeaux, s'il vous plaît! dit M. Robin, dont le visage consterné s'illumina tout à coup d'une joie indicible.
— Quand on a une gastrique , on ne boit pas de vin , bourdonna Thibaut, en versant quelques gouttes de vin de Madère dans le* verre de M. Robin.
— Mais vous êtes dans l'erreur, mon ami, dit M. Robin déconcerté. Je souhaitais du Bordeaux.
Le domestique ne voulut pas entendre et courut à la cuisine chercher les plats de crème et les entremets sucrés. Le receveur de l'Enregistrement sentit quelques larmes
rouler dans ses yeux; mais en cœur vStoique, en vrai Romain, il se résigna, et but le Madère jusqu'à la dernière goutte en ayant bien soin toutefois d'entourer avec une main son verre , pour que madame Rougemont ne remarquât point la couleur jaune et transparente du breuvage exotique.
— Ma chère demoiselle, dit le curé dont le cerveau plein de vapeurs bachiques commençait depuis quelques minutes à s'enfumer terriblement, croyez-moi , buvez un verre de Rordeaux. C'est un vin qui ne porte pas à la tète. Ruvez, jeune fille, ça vous donnera des couleurs et de la gaîté!
— Non , mademoiselle ne boit pas de vin, répondit mielleusement le receveur. Elle aime mieux la bière.
— Chacun a son goût ! dit le curé d'une voix de Stentor. Je parie néanmoins que mademoiselle Élisa préférerait toute autre chose à la bière. Mais il n'y a pas à dire
mon bel ami! Il faut qu'elle en tate , et bientôt!
Cette aimable et fine plaisanterie de M. le curé fut accompagnée d'un gros rire, qui ne trouva d'écho parmi les convives qu'auprès de M. Montalbert qui s'écria : « Charmant ! charmant! Bravo, monsieur le curé, le calembour est délicieux !
Madame Piougemont se mordit les lèvres avec colère; M. Rougemont ne put s'empêcher de dire : « Ah ! monsieur le curé, c'est trop fort ! »
Soudain un gémissement douloureux se fit entendre... Pauline était évanouie.
ZT
On attribua l'évanouissement de Pauline à l'extrême chaleur qu'il faisait dans la salleà-manger, et la conversation, interrompue un instant , reprit de plus belle.
— Ces jeunes filles ! dit M. Montalbert en haussantles épaules, ça ne mange pas, ça ne boit pas ! je crois , pardieu ! qu elles vivent de l'air du temps. Et l'on s'étonne après
i2»4 LES PARASITES.
cela qu'elles meurent toutes de la poitrine ! C'est comme si l'on trouvait singulier que les feuilles sèches tombent quand le moindre vent souffle. La mort, voyez-vous, c'est le vent ; nous sommes les feuilles , nous ! Tant pis pour les feuilles sèches. Moi , sacrebleu ! je suis encore vert et plein de sève, comme si je n'avais que trente ans ! Tenez , cousin, poursuivit-il en frappant sur l'épaule de M. Rougemont , j'ai vingt-cinq ans déplus que vous, eh bien ! j'aime dix mille fois mieux être dans ma peau que dans la vôtre !
— C'est Ipossible ! répondit M. Rougemont avec un accent de bonhomie. Je crois très fort que vous m'enterrerez.
— Je l'espère bien! interrompit M. Mon-
talbert. ♦
— Quand on a mauvais cœur et bon estomac , dit M. le curé , dont le vin redoublait encore la hardiesse naturelle et la brutale
franchise, on a des chances pour voir la nn du monde.
— Oui! oui, pardieu ! j'ai bon estomac ! reprit M. Montalbert , qui n'avait pas entendu le commencement de la phrase. Jamais rien ne m'a fait mal!
— Pas même la mort de tous ses enfans , continua M. le curé à demi- voix.
— Moi, d'abord, ajouta le centenaire avec un accent de triomphe, j'ai toujours eu pour principe, pour base d'hygiène universelle qu'il faut éviter les émotions , les secousses morales , et porter de la flanelle des pieds à la tête ! Avec ce régime - là , quand on est bien bâti , morbleu ! on altein. drait l'âge de Mathusalem !
— Mathusalem avait, je crois, neuf cents anslorsqu'il est mort, dit le curé en souriant d'une manière tant soit peu satanique. Pour en arriver là , mon cher monsieur , il vous reste encore à faire huit cent trois ans.
— Et je les ferai , cordieu ! ajouta chaleureusement M. Montalbert. En vérité , je ne vois pas trop pourquoi je vivrais moins longtemps que messieurs les patriarches ! Que diantre ! ils n'étaient pas plus vigoureux, mieux établis que moi! J'aurais bien voulu voir Maîhusalem à quatre-vingt-dix-huit ans! Morbleu! je l'aurais défié à tous les exercices du corps, à la lutte , à la course , oui, morbleu! à la course !
M. Rougemont partit d'un grand éclat de rire qlii fut réprimé aussitôt par un chut impérieux et sévère de madame Rougemont, dont la dévotion scrupuleuse était fort scandalisée de voir pour la centième fois Mathusalem sur le tapis.
— Mais sans remonter aux patriarches , poursuivit M. Montaibert, toujours avec le même feu , je vous demande pourquoi je ne ferais point tout comme une foule de gens qui certes n'avaient pas ma force, et qui ont
vécu cent trente , cent* quarante , cent quatre-vingts ans et plus!... Henri Jankins, par exemple, est mort en 1670, à l'âge de soixante-neuf ans , le Hongrois Jean Rovin et sa femme ont vécu l'un cent-soixantedouzeans, et l'autre cent-soixante-quatre! Pierre Zorten, du même pays, avait centquatre-vingt-cinq ans, lorsqu'il est mort en 1724; si le Norvégien HildebergliofF ne fût point tombé de cheval à cent - vingt sept ans, il aurait sans doute poussé beaucoup plus loin!... et tant d'autres encore; que je pourrais vous citer. Eh , mon Dieu î rien n'est plus facile que de vivre ! c'est la chose du monde la plus simple ! Il suffit d'être philosophe et de n'avoir jamais de chagrin. Moi, qui vous parle, diable m'emporte si j'ai versé trente larmes depuis que j'existe! Je ne me souviens pas même d'avoir pleuré ! Ah ! si pourtant ! une fois , une seule fois ! J'avais une migraine épouvantable, et mon
imbécillede valef de chambre me laissa tomber sur la cuisse une cafetière d'eau bouillante ! Ah! ce jour-là par exemple, j'ai souffert le martyre ! mais voilà tout. Depuis je n'ai jamais souffert ; je ne sais vraiment plus ce que c'est que la douleur.
— La douleur du corps,- peut-être? dit M. Piougemont, mais celle de l'âme, vous l'avez éprouvée tout comme un autre, je présume.
— Celle de l'âme? (répéta M. Monîalbert avec une surprise qui n'était pas affectée ; que voulez- vous dire î je ne vous comprends pas, cousin.
— Vous aimiez vos enfans, cousin!... Vos sept enfans que vous avez perdus tour à tour! vous les aimiez, n'est-ce pas !
— Certainement, répondit M. Montalbert avec une effrayante naïveté, quand ils vivaient.
— Mais chaque fois que la mort vous en
LES PARASITES. 2 i) 9
prenait un, continua M. Rougemont d'une voix pleine d'attendrissement, ce devait être comme une part de votre âme qu'elle vous arrachait ! Votre cœur était brisé !...
— Pas du tout, cousin, interrompit vivement M. Montalbert. Ah ! parbleu, j'aurais été fort à plaindre si je n'avais pas eu le cœur plus solide, et qu'il se fût brisé chaque fois que la mort est venue faire un tour dans ma famille. Savez-vous, mon vieux Rougemont, qu'outre mes sept enfans et mes trois femmes successives, j'ai enterré dans ma vie, sans compter père, mère, frères et sœurs, douze tantes, quatorze oncles, vingt-trois cousins et cousines, ce qui fera vingt-cinq, lorsque vous et votre chère femme
— Ah ! c'est trop fort ! interrompit madame Rougemont qui n'était pas très persuadée non plus qu'elle fût mortelle. En vérité, cela passe les bornes!
Et, comme on venait d'achever le dessert ,
500 LES PAllASITES.
elle se leva brusquement de table; M. le curé s'empressa de lui offrir la main, après s'être emparé d'une meringue à la crème dont il se barbouilla toute la figure. Alors M. Robin jetant les yeux à droite et à gauche, bien sûr que Thibaut n'était point là, saisit une poignée de figues et de raisins de Malaga , qu'il cacha promptement dans une poche de son habit. Ensuite il arrondit son bras pour l'offrir à madame de Gharbois, mais trop tard; M. Rougemont l'avait prévenu.
Toute la soirée, le pasteur fut d'une gaîté convulsive ; il fit des calembours , des jeux de mots détestables qu'il accompagnait chaque fois d'un gros rire de béatitude. Il ne laissa point échapper une occasion de mortifier M. Montalbert qu'il avait en horreur; car ce vieillard était d'une lésinerie sans pareille et d'une irréligion presque voltairienne : il n'avait jamais rendu le pain bénit, et quand il allait passer un quart-d'heure
à l'office pour se distraire, jamais il ne donnait un liard à la quête pour Tentretien de l'église.
— Ce vieux ladre ! dit le curé à madame de Charbois en regagnant le presbytère, ce vieux Harpagon, il a beau se croire une vie de rechange, tôt ou tard je l'aurai dans mon cimetière!
M. le curé se trompait rarement dans ses présages funèbres, il était comme les oiseaux de nuit. Deux jours après, son cuisinier-bedeau sonnait la cloche des morts, et toutes les jeunes filles du village suivaient le cercueil de la pauvre Élisa. Le désespoir do Pauline fut si violent qu'elle tomba sur-le champ malade et ne put se rendre au convoi de sa malheureuse amie. Ses larmes ne tarissaient pas; jour et nuit elle sanglotait, et ne voulait prendre aucune nourriture. Enfin, la voyant inconsolable, madame Rougemont, qui jugeait des autres par elle-même, lui dit
qu'une pareille douleur n'était pas naturelle, et devenait ridicule à force d'exagération.
— Puisque vous donnez tant de larmes à une étrangère, que feriez-vous donc, Pauline, si vous aviez le malheur de perdre une tante qui vous tient lieu de mère ? Je n'aime point l'affectation, ma nièce ! je n'aime point l'affectation !
Une semaine environ s'écoula. Un jour que M. le curé et sa compagne étaient venus faire une visite à madame Rougemont, le pasteur se trouva seul en tête à tête avec Pauline, tandis que M. Piougemont était à la pêche et que les deux vieilles dames causaient mystérieusement ensemble, suivant leur habitude.
— Eh bien ! ma chère demoiselle, dit le curé d'un ton doucereux en s'asseyanl dans une bergère à côté de Pauline, vous avez donc laissé mourir votre pauvre amie?
Pauline voulut répondre, mais sa voix s'éteignit dans les sanglots.
— Allons, allons, allons, mademoiselle, ne vous désolez pas ainsi ! que diantre ! il ne faut pas toujours pleurer!... D'ailleurs, voyez -vous bien, la jeune défunte est beaucoup moins à plaindre que vous ne pensez. Elle est très probablement dans le ciel avec les anges! et puis, en vérité nous lui avons fait un convoi magnifique.
Puis, comme Pauline penchaitdouloureusement la lête, et demeurait silencieuse, le curé s'empressa de lui faire une description pompeuse du service funèbre.
— C'était, ma foi ! superbe ! figurez-vous, ma chère demoiselle, que toutes les jeunes filles du canton suivaient le cercueil, recouvert d'une belle nappe damassée, éblouissante de blancheur et semée de larmes d'argent, de roses, d'immortelles et de fleurs
d'oranger. Ah ! je peux dire que la fille d'un prince n'aurait pas été plus choyée! Il y avait au moins deux cents robes blanches à la file les unes des autres, chantant le De profundis et plusieurs cantiques parfaitement choisis. Mon cimetière fourmillait de monde ! Je suis vraiment fâché que vous n'ayez pu venir aux obsèques ; vous auriez tenu un coin du poêle!... Mais comment! comment ! vous pleurez à chaudes larmes ! Ah ! mon Dieu ! mais vous avez tort ! Je vous répète que votre jeune amie est maintenant dans le séjour des élus ! elle est morte comme une sainte ! elle ne souffre plus enfin, et c'est bien quelque chose ! Seulement je trouve singulier que son papa ait voulu à toute force jeter le bouquet de fleurs d'oranger et le voile nuptial dans la fosse! un voile brodé magnifique, qui valait bien cent cinquante francs, à ce que dit madame de Charbois ! Justement notre statue de la vierge n'a pas
de voile, et celui-là aurait fait admirable ment son affaire !
Pauline souffrait le martyre pendant cette funèbre amplification ; heureusement la cloche sonna le dîner, et délivra la pauvre fille des persécutions du pasteur qui trouva pourtant le moyen de lui dire encore :
— Parbleu ' mademoiselle , je ne vous conseille pas de mourir, car c'est vraiment fort inutile, mais enfin s'il vous prenait fantaisie d'aller rejoindre votre chère compagne, vous seriez beaucoup mieux enterrée ici que partout ailleurs : je vous traiterais en ami, et vous auriez un petit convoi délicieux !
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M. Robin était plus obséquieux et plus empressé que jamais auprès de madame Rougemont; il flattait servilement toutes les idées , tous les caprices de la vieille dévote, <*
même les plus absurdes ; il ne trouvait point dans le Dictionnaire de l'Académie assez de termes emphatiques pour célébrer la haute et profonde sagesse de la pieuse madame
Rougemont. Tous les jours il se levait dès l'aurore pour escorter madame Rougemont à l'église avec une charge de Paroissiens et d'Eucologes, car elle n'allait jamais à l'office, sans emporter toute une bibliothèque de livres de messe. Mais, tout en cajolant son amphitryon femelle, comme il nommait quelquefois madame Rougemont , l'habile receveur tâchait de s'attirer les bonnes grâces de Pauline et lui prodiguait des flots d'encens et d'adulation ; enfin, il lui faisait la cour à sa manière. Parfois il se trouvait dans une position délicate et fort embarrassante quand madame Rougemont adressait à Pauline des admonestations peu maternelles : alors, ne sachant quel parti prendre ni sous quel drapeau se ranger, le fonctionnaire se posait en médiateur et s'efforçait de calmer l'orage; puis, afin de ne pas blesser l'orgueil irascible de la vieille tante et ménager en même-temps l'amour-propre de
la nièce, il donnait raison à l'une et à l'autre, mais tout bas, en chuchotant.
C'est que M. Robin nourrissait d'ambitieux désirs et de hautes espérances qui pouvaient fort bien se réaliser, s'il continuait de mener sa barque habilement !
Un jour, madame Rougemont vit chez ime vieille chanoinesse, qui venait de louer une maison de campagne dans le voisinage, un fort beau perroquet, dont les ailes grises étaient frangées d'écarlate : sa tète blanche avait l'air d'être poudrée et secouait parfois une poussière argentée et fine qui s'attachait aux habits. Ce magnifique oiseau, que messieurs les naturalistes ont baptisé du nom de perroquet-meunier, faisait les délices de la vieille chanoinesse qu'il s'amusipit à becqueter du matin au soir et caressait amoureusement avec sa huppe enfarinée.
Madame Rougemont fut émerveillée de ce volatile dont le ramage épouvantable au-
rait fait blasphémer un sourd. Dès-lors elle ne rêvaplusque perroquet-meunier. C'était là son désir, sa pensée du jour et de la nuit, son idée fixe : elle aurait donné quinze louis pour avoir tout de suite un perroquet-meunier, absolument conforme à celui de la chanoinesse.
Enfin ce caprice étrange devint si impérieux qu'elle résolut d'aller à Paris pour se procurer un perroquet semblable qu'elle voulait choisir elle-même; lorsqu'un matin le receveur de l'Enregistrement entra dans le salon, en grande toilette , et la figure toute rayonnante de joie. Il avait le bras gauche tendu en avant; et sur le dos de sa main se cambrait majestueusement un perroquet énorme.
— Gri^nd Dieu, c'est un meunier! s'écrie madame Rougemont qui, dans un transport difficile à peindre, laisse tomber sa tapisserie et son aiguille pour courir au-devant de M. Robin. Celui-ci fait un signe de tête affir-
LES PARASITES. 3 1 i
matif, et la salue d'un air triomphant. — Oui, madame, c'est un meunier, et de plus votre esclave très humble et très heureux, dès ce moment ! répond le receveur avec un ton de galanterie burlesque. Il arrive du Sénégal pour vous servir et vous adorer, madame? Dès qu'il a su que sa compagnie vous pouvait être agréable il s'est hâté de se faire prendre ! il est venu de lui-même dans le filet de l'oiseleur ! Oui, madame, c'est à vous seule qu'il veut bien sacrifier sa liberté ; c*est à vous enfin qu'il vole à tire d'ailes! Et puis, il est parfaitement élevé, dressé, façonné, j'ose même dire initié à tous les secrets de la politesse! Vous pouvez sans frayeur l'accueillir sur l'une de vos blanches mains: c'est un oiseau de bonnes et décentes manières!
Madame Rougemont était si transportée de joie qu'elle demeurait en contemplation devant l'oiseau du Sénégal, sans pouvoir té-
5 12 LES rARASlTi:S.
moigner sa reconnaissance à M. Robin.
— Oh! madame, reprit le receveur en caressant le dos velouté de son perroquet, bannissez toute crainte; vous pouvez le prendre sans danger, il ne mord point. Madame, permettez-moi de le transvaser de ma main sur la vôtre ! Certes, il ne perdra pas au change, le petit coquin!
— Et vous m'en faites cadeau, mon cher monsieur Robin ! ajouta vivement madame Rougemont.
Puis elle voulut prendre à deux mains l'oiseau grave et sourcilleux , qui fit un cri terrible en ouvrant un large bec.
— Ah! mon Dieu ! mais il n'est pas doux, monsieur Robin ! dit madame Rougemont effrayée. C'est une bête féroce !
— Madame, il est d'une angélique douceur, répondit M- Robin en grattant du bout de l'ongle le crâne emplumé du monstre qui fermait à demi les yeux de plaisir. Seule-
LES PAllASlTES. 3 13
ment il faut quelques précautions ingénieuses pour s'en emparer. Il faut bien se garder, par exemple, de lui tirer la queue, madame ; car c'est apparemment son endroit sensible! et je me suis laissé dire qu'il pourrait fort bien alors (je parle de l'oiseau), vous couper le doigt ou même vous crever un œil avec la pointe recourbée de son bec. Pour le prendre, vous n'avez tout bonnement qu'à lui présenter l'index, la main ou le bras, à volonté, et ce volatile industrieux viendra s'y poser de lui-même, avec la douceur et l'obéissance d'un agneau.
Après quelques hésitations craintives, madame Rougemont eut enfin le courage d'offrir une main tremblante au perroquetmeunier qui ne tarda pas à venir s'y placer docilement. Alors, elle est au comble de l'ivresse : elle appelle son mari, Pauline, Mariane et tous les domestiques, pour leur faire admirer cette huitième merveille du monde!
Thibant seul demeura triste et morne à la Tue du perroquet : l'installation d'un nouvel hôte dans la maison lui portait ombrage. Il calcula dans une seconde tout le surcroît de besogne, d'embarras et de dépenses que ce parasite d'une autre espèce allait occasionner; les graines, les miettes de pain, les saletés innombrables que le vilain oiseau répandrait continuellement sur les parquets cirés et frottés.
— C'est ennuyeux ! bourdonna-t-il en retournant à sa cuisine, ces bêtes-là, ça mange comme un homme ! Ouh ! ouh ! encore une bouche de plus !
Madame Rouge mont fit confectionner immédiatement un perchoir en bois des îles pour son perroquet, et pendant plusieurs jours elle lui consacra toutes ses pensées, tous ses momens ; elle n'eut plus d'autre affection. A vant de se mettre à table, elle faisait placer le perchoir à côté d'elle, et l'oi-
seau chéri devint bientôt si familier, si téméraire, qu'il prit des libertés extrêmes et descendit fort souvent de son bâton pour faire un tour de promenade sur la nappe et manger dans l'assiette même de sa maîtresse, à la grande mortification de Thibaut qui, n'osant pas grommeler, refoulait toute sa mauvaise humeur au fond de son âme impénétrable.
Madame de Gharbois ne put se défendre d'un secret mouvement de jalousie et de haine contre ce nouveau favori, qui l'avait presque supplantée une semaine entière dans les bonnes grâces de madame Rougemont; mais elle dissimula très habilement et crut devoir prendre patience, sachant fort bien que la vieille capricieuse se lasserait prorapîement de son oiseau bavard, elle qui n'aimait pas huit jours de suite la même chose.
Mais cependant huit jours se passèrent, et
ô 1 (i LES PARASITES.
la tendresse de madame Rougemont pour son idole, loin de se refroidir, devenait au contraire plus vive et plus ardente. Elle restait presque toute la journée comme en extase devant son perroquet, dont la voix criarde et glapissante faisait retentir le salon pendant que Pauline s'enrouait à lire des ouvrages de piété; et le soir, quand madame Rougemont allait se coucher, on remontait le perchoir et l'oiseau dans une petite pièce qui précédait l'appartement de M. et madame Rougemont. Cette chambre n'était plus celle de Pauline qui logeait à l'autre extrémité du corridor : la vieille tante, toujours inquiète, toujours défiante, avait pour maxime qu'on ne dort jamais bien près de son héritiei'.
Cette femme étrange s'imaginait perpétuellement qu'on cherchait à l'assassiner ; c'était bien la plus ombrageuse des créaturcs. Personne au monde ne se trouvait à
LUS PARASITES. rs i 7
l'abri de ses noirs soupçons; elle était parfois tentée de craindre son mari, quand elle souffrait un peu de l'estomac, et que M. Rougemônt insistait pour lui faire boire un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange, qu'il avait préparé lui-même. Néanmoins leurs chambres étaient contigues et se communiquaient par une porte.
Bien que ses domestiques lui donnassent chaque jour de nouvelles preuves d'attachement et de fidélité, elle ne laissait pas de croire qu'ils étaient fort capables les uns et les autres de l'empoisonner, pour avoir plus vite leur part dans la succession.
Aussi , quand sa pauvre tête fermentait pleine de ces lugubres idées, madame Rougemont frissonnait, toute pâle, au moindre bruit dans les persiennes, au moindre craquement de meubles; elle ne voyait partout que voleurs, assassins, brigands, et ne se couchait pas, sans avoir minutieusement
regardé sous le lit, derrière les rideaux, et dans toutes les armoires. La nuit, bien souvent elle s'éveillait en sursaut, épouvantée par des rêves sinistres; et d'une voix presque éteinte elle appelait son mari qui venait en chemise, avec une lumière à la main, faire une perquisition nouvelle dans la chambre. Une fois déshabillée, madame Rougemont fermait les trois serrures de sa porte et la verrouillait; néanmoins, malgré ces précautions, elle se gardait bien de confier à Mariane la clef de la première chambre, où logeait le perroquet-meunier.
Quelquefois M. Rougemont plaisantait sur les folles terreurs de sa femme, et s'émancipait jusqu'à dire qu'elle était vraiment comique avec toutes ces chimères ; mais elle lui coupait sèchement la parole, et répondait en secouant la tête :
— C'est bon ! c'est bon ! vous verrez si je
LES PARASITES. 5 l^T
suis folle! vous verrez, monsieur Rougemont !
Le brave homme lisait habituellement tout haut le journal à sa femme, et ce qui les intéressait le plus l'un et l'autre, c'étaient les événemens sinistres dont les dernières colonnes sont toujours remplies. Un soir d'hiver, que les deux époux étaient assis devant le feu, et que M. Rougemont faisait la lecture du Journal de Paris, parmi les nombreux assassinats qui foisonnaient dans la lugubre feuille un surtout produisit une impression terrible et profonde sur madame Rougemont. L'article était conçu en ces termes :
— On écrit de Rhodez :
« Un crime horrible commis avec des cir- « constances atroces vient de jeter la terreur « dans nos campagnes.
3*0 LliS PARASITES.
<r Madame de Vignol, qui demeurait dece puis plusieurs années dans une maison « charmante située sur les bords de l'Avey- « ron, a été trouvée morte dans son lit. On « a constaté sur le cadavre dix-neuf coups « de poignard. Cette dame que l'on disait « fort riche vivait seule avec un domesti- « que et une femme de chambre, qui ont « disparu l'un et l'autre. Le bruit court que « plusieurs personnes fort connues se trou - « vent compromises dans cette affaire. On « soupçonnait d'abord le domestique et la « femme de chambre d'avoir assassiné leur « maîtresse pour la voler, mais les armoires « n'ont pas été forcées; on n'a pas même en- « levé une montre et quelques bijoux d'un « grand prix qui étaient placés sur un nieu- « ble auprès de la victime.
« Au moment oîi nous écrivons ces 11-
« gnes, nous apprenons que la femme de
« chambre de madame de Vignol vient d'é-
« tre retrouvée dans l'Aveyron ; le cadavre « portait au cou des marques de strangula- « tion évidentes.
« La police est à la recherche des cou- « pables; on dit qu'un mandat d'amener « vient d'être lancé contre le baron de *** « neveu de madame de Vignol. »
Pendant cette lecture, madame Piougemont était pâle et regardait Pauline d'une étrange manière.
— Eh bien ! mademoiselle, vous avez entendu ! dit-elle d'une voix sourde et un peu tremblante. Qu'est-ce que vous dites de cela?
— Oh! c'^t épouvantable, ma tante ! répondit Pauline encore émue de celte lugubre histoire; mais je n'en doute pas, les coupables seront punis tôt ou tard!
— Tôt ou tard, ajouta sèchement madame z. I. ai
Rougeniont, oui ! mais en attendant, la malheureuse femme n'en est pas moins assassinée! Eh bien! mon mari, qu'en pensezvous? hein! Dites-moi, suis-je foUe d'avoir peur et d'être prudente? Sans toutes les précautions, que je prends bien malgré vous, nous serions peut-être assassinés depuis long-temps ! Nous demeurons dans un endroit fort désert, et l'on n'est jamais sûr des gens qui vous entourent !
— Bah ! ma chère amie, réphqua M. Rougemont avec cahne, n'avons-nous pas d'excellens domestiques, d'une lidéhté à toute épreuve, et qui se feraient tuer mille fois pour nous, si l'on voulait nous faire du mal?
— Oui ! oui ! peut-être !... c'est possible ! interrompit madame Rougemont d'un air qui trahissait quelque arrière-pensée. Ils sont fidèles! je ne dis pas non ! je veux bien le croire. Mais ils ne sont pas seuls ici!... On a vu des serviteurs long-temps fidèles et dé-
voués se laisser tout-à-coup séduire, à force d'argent, par des personnes qui ont intérêt à votre mort... Oui! oui, cela s'est vu, et se voit tous les jours, continua-t-elle en lançant un regard de travers à Pauline, qui brodait un voile pour la Sainte Vierge. Par exemple, cette pauvre madame de Vignol se croyait bien sûre d'un ancien domestique, et pourtant... cet homme s'est laissé corrompre par le neveu !
•—Oh! ma tante, s'écria Pauline avec chaleur, c'est impossible ! Non, vous ne pouvez avoir une pareille idée! Un neveu!.. Oh ! c'est comme si vous disiez qu'un fils peut assassiner sa mère !
— Allons, allons, ne faites pas l'innocente, Pauline, repartit madame Rougemont en secouant la tête avec une expression de physionomie indéfinissable ; vous savez trèsbien que cela se voit tous les jours! Et, certes, les neveux et les nièces en général
ne sont pas très scrupuleux quand ils espèrent avoir la succession de leur tante; mais ils se trompent bien souvent, ma nièce, et tel qui assassine pour hériter est parfois bien attrapé à l'ouverture du testament!
— Mon Dieu ! mais de quel air vous me dites cela, ma tante, répondit craintivement Pauline, qui ne put s'empêcher de baisser les yeux devant le regard scrutateur et fixe de madame Rougemont,
— Oui, oui, baissez les yeux, mademoiselle, vous faites bien peut-être, car vous êtes une petite hypocrite!
— Oh ! ma femme ! ma femme ! vous êtes injuste à son égard, interrompit M. Rougemont d'un accent plein de reproche.
— Injuste! non, non, monsieur, je sais fort bien ce que je fais et ce que je dis, et j'ai mes raisons, à moi connues!... En attendant, ma nièce, n'oubliez pas que celui ou celle qui compte sur les souliers d'un
mort s'expose à marcher pieds nus. Voilà !
Pauline sentit son cœur se gonfler d'amertume et de larmes, bien qu'elle ne pût s'expliquer entièrement ce que sa tante voulait dire. Elle ne fit aucune réponse et tomba dans une profonde rêverie.
Madame Rougemont ne parla plus de toute la soirée; son visage exprimait la préoccupation et l'inquiétude, et par moment elle tressaillait. Enfin, elle se lève brusquement, sonne sa femme de chambre, puis, après avoir reçu très froidement le baiser de Pauline, elle monte dans sa chambre à coucher, avec son mari.
Quand Mariane fut partie, madame Rougemont s'empressa d'aller fermer à double tour la porte de la première pièce et de mettre tous les verroux ; ensuite, elle prit un flambeau et regarda suivant son habitude derrière les rideaux et sous le lit.
— En vérité, ma chère amie, vous per-
52 fi LES PARASITES.
(lez la tête ! dit M. Rougemont , enveloppé dans sa robe de nuit, et nouant son bonnet de colon avec un large ruban bleu dont la rosette lui tombait sur le nez, je vous trouve chaque jour plus étrange et plus impressionnable ! vous apercevez des voleurs partout : Dieu, me pardonne! vous aurez bientôt peur de cette pauvre enfant qui est douce et bonne comme un angei....
— Ta, ta, ta ! interrompit madame Rougemont avec aigreur, vous êtes d'une crédulité vous!., ça fait pitié ! Quant à moi, je ne me fie nullement aux apparences ! on y est trop souvent trompé!... Tenez! voyezvous? Je m'y connais en physionomie, et ma nièce n'est pas franche, non, non, elle n'est pas franche!...
— Ma femme ! ma femme!...
— Encore une fois, je m'y connais, et plus que vous! Cette petite-là s'imagine, j'en suis bien sure, qu'après moi, elle sera riche !
et pourra faire un. beau mariage avec ma fortune qu'elle convoite !...
— Mais ma chère amie, vous lui supposezlà des idées qu'elle n'a pas, qu'elle n'aura jamais ! je vous répète que cette jeune fille vous aime, qu'elle vous regarde comme une mère, et qu'elle est pleine de reconnaissance. . '
— La reconnaissance, bah! bah! fiezvous-y ! Vous ne savez donc pas ce que l'intérêt, la soif de l'or, sont capables de faire commettre!... Il est si facile de se procurer du poison, des poudres qui ne laissent aucune trace!... Ah ! c'est à faire frémir!... Je ne sais pas , mais il me semble que notre cuisinière est très-bien avec ma nièce!... beaucoup trop bien peut-être !
— Quoi 1 voudriez-vous donc, ma chère amie, qu'elle fût pour cette pauvre enfant aussi dure, aussi bourrue que cet original
de Thibaut que je suis obligé de gronder tous les jours à cause de ses brutalités !
— Et vous avez grand tort, répliqua vivement madame Rougemont. Thibaut est un homme sur lequel jepuis compter au moins ! c'est peut-êlre le seul...
— Et moi donc? ma bonne amie, dit en riant M. Rougemont, est-ce que je commence à vous devenir suspect ? par hasard?..
— Allons, allons, pas de mauvaises plaisanteries, monsieur Rougemont; je ne les aime pas, quand je parle sérieusement. En attendant, j'ai mes raisons, et je ne veux pas que ma nièce mette les pieds dans la cuisine; ce n'est point sa place.
— Voyons, voyons, pas de colère ! calmez-vous, ma bonne amie, et dormez bien-
M. Rougemont lui souhaita le bonsoir, puis il alla dans sa chambre avec une bougie.
— Ne fermez pas celte porto, dit madame Rougemont; car si j'appelais, vous dormez
si fort que vous ne m'entendriez point, et qu'on aurait le temps de m'égorger dix fois avant que vous fussiez seulement éveillé! Vos pistolets sont toujours bien chargés, n'est-ce pas?
— Oui, oui, et mon espingole aussi, répondit M. Rougemont avec un éclat de rire; ainsi dormez bien tranquillement, nous sommes en état de soutenir un siège.
Un quart d'heure après, il n'y avait plus de lumière dans la chambre de M. Rougemont qui ronflait de toute sa force. Madame Rougemont ne dormait pas encore, et son imagination bouillonnait, pleine de terreurs funèbres : la clarté pâle de la veilleuse tremblait sur les rideaux et le plafond, où se découpaient de noires silhouettes. Madame Rougemont avait beau se retourner en tout sens, elle ne pouvait trouver le sommeil, et le battement de ses artères l'épouvantait.
Chaque fois que la pendule sonnait les
heures, le timbre métallique faisait tressaillir madame Rougemont qui tout-à-coup se dressait effarée sur son séant, et promenait par toute la chambre un œil fixe et troublé. Enfin, après trois heures de brûlante insomnie, elle commençait à s'assoupir : le silence était profond , et l'on n'aurait pu entendre quelesronflemens sourds de M. Rougemont endormi, et l'oscillation monotone du balancier.
Soudain madame Rougemont s'éveille en sursaut : elle écoute, elle regarde, rien ! La mèche de la veilleuse pétillait dans l'huile, et ne répandait qu'une lueur faible et vacillante. Madame Rougemont, appuyée sur une main, est toujours sur son séant; elle retient son haleine et prête la plus grande attention. Elle frissonne, car un bruitétrange se fait entendre derrière la porte verrouillée. C'est comme le bruit d'une serrure qu'on lime avec précaution.
LKS PARASITES. 5 5 I
Elle veut crier, appeler au secours, mais sa voix meurt ; et puis elle réfléchit dans son trouble que si elle appelle, les brigands enfonceront la porte aussitôt, pour la poignarder elle et son mari. Cependant le bruit continue ; par momens il est plus clair, plus distinct, et ressemble au grincement d'une tenaille contre du fer, puis soudain le bruit cesse, et reprend an bout de quelques secondes.
La malheureuse femme demeure immobile et froide comme du marbre ; son cœur seul bondit avec violence et se gonfle dans sa poitrine comme pour la briser ; ses dents claquent. Alors, malgré sa terreur elle se lève tout doucement, et pâle, grelottante, s'en va presque à tâtons dans la chambre de son mari !
— Monsieur Rougemont! dit-elle d'une voix sourde et faible, monsieur Rouge-
mont?... Mais celui-ci n'entend pas; il dort profondément.
— Monsieur Rougemont, continue-t-elle en s'approchant de son mari qu'elle secoue avec force, levez-vous ! vite ! vite !
Le dormeur s'éveille brusquement, et sentant une main froide contre son visage, il pousse un cri de frayeur et se jette à bas de son lit; car le brave homme, bien qu'il fût moins impressionnable que sa femme, n'était guère plus belliqueux dansl'occasion, et tenait fort à sa peau.
— Nous sommes perdus ! dit madame Rougemont d'un accent plein d'effroi. On force la serrure de ma porte ! Ils sont plusieurs! je les ai entendus marcher!
— Ah ! mon Dieu ! répond le mari, c'est vous, ma chère! Vous m'avez fait une peur! Que diantre! aussi, réveiller les gens de la sorte ! sans lumière encore !
— Venez! vite! vite!... prenez vos ai-
mes!., vos poignards, vos pistolets!.. Ah! mon Dieu ! Entendez-vous ! entendez-vous ?
— Oui, ma foi! dit M. Rougemont,avec un tremblement dans tous les membres, c'est à votre porte !
Et traîné pour ainsi dire à la remorque par madame Rougemont, il entre à moitié nu dans la chambre de sa femme.
On n'entendait plus de frottement contre la serrure, mais comme un bruit de pas dans la chambre voisine.
— Il faut appeler! dit M. Rougemont en saisissant le cordon de la sonnette, Thibaut viendra tout de suite !
— Non, non, malheureux! n'en faites rien! répondit vivement madame R.ougemont en lui retenant le bras de toutes ses forces. Avant que Thibaut soit au milieu du corridor, nous serions massacrés! D'ailleurs, comment ferait-il pour entrer dans la première chambre? Vous savez bien qu'il n'a
pas la clef, et que les verroux sont mis.
— N'importe ! dit M. Rougemont blanc comme sa chemise, quand les voleurs entendront venir quelqu'un , ils prendront la fuite? Je vais sonner à tour de bras et tirer un coup de pistolet pour leur faire peur !
— Non, non, non ! Qui vous dit que nos domestiques ne sont pas d'intelligence avec les brigands !!.. Oui! le jardinier peut-être !
Tout ce colloque se faisait à voix basse, avec la plus grande précipitation.
— Ah! bon Dieu! Nous sommes perdus !
s'écrie madame Rougemont en se cramponnant à la chemise de son mari, car le pauvre homme n'avait pas même songé dans son épouvante à s'envelopper d'une robe de chambre. Voilà le bruit qui recommence! le bruit des limes et des tenailles !.. Ah ! c'est fait de nous! ils crochètent la serrure ! vite ! vile! barricadons-nous! la serrure ne tient
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plus qu'à une vis! Poussons la commode contre la porte ! vite ! vite !
— Oui ! dit M. Rougemont presque fou de terreur.
Quoique vieux et faible, il trouva des forces grâce à la peur, qui fait quelquefois accomplir des prodiges.
Pendant que sa femme poussait convulsivement la commode d'un côté, il la soulevait de l'autre, et la traînait péniblement vers la porte ; quand le meuble fut au milieu de la chambre, ils réunirent tous deux leurs efforts sur un même point, et la commode alla heurter le battant de la porte.
— Maintenant des fauteuils ! s'écrie madame ^taigemont hors d'elle-même, des fauteuils ! des livres sur la commode ! Oui vos in-folio ! la porte s'ouvre en dedans , par bonheur! nous aurons le temps d'appeler au secours.
Et voilà qu'en moins de cinq minutes
presque toute la bibliothèque de M. Rougemont, les chaises, les fauteuils, étaient pêlemêle, entassés les uns sur les autres; ensuite ils mirent le lit contre la commode, et des meubles sur le lit!
— Du courage, ma femme, du courage !
disait M. Rougemont, essoufflé, et suant à grosses gouttes malgré la frayeur qui l'assiégeait. Armons-nous! armons-nous !
Puis, courant à sa chambre, il en sortit presque immédiatement avec une paire de pistolets dans une main, et dans l'autre une espingole.
— Tenez , madame Rougemont , dit-il, prenez l'espingole et faites mordre la poussière au premier qui entrera. (^
— Non, non, pas d'espingole! cria sa femme en reculant d'horreur à la vue de cette arme bourrée jusqu'à la gueule.
— Il faut de la présence d'esprit dans les niomens critiques, poursuivit M. Rouge-
mont ! alors seulement on connaît l'homme! Maintenant, sonnez, madame Rougemont, sonnez de toutes vos forces! Criez au voleur* à l'assassin!
— Non, aujeu ! monsieur Rougemont, car on ne viendrait pas!... Au feu! au feu! au feu!
Et les cris de madame Rougemont étaient accompagnés de coups de sonnette épouvantables qui retentissaient comme un beffroi dans toute la maison ! Les domestiques accoururent sur-le-champ , pleins de frayeur, mais ils trouvèrent la première porte fermée en dedans. Elle était solide, bien garnie de ferrures , et pour l'enfoncer il aurait fallu prendre un maillet. Cependant M. Rougemont avait ouvert une fenêtre qui donnait sur la cour , et continuait de crier au feu! Thibaut, qui était descendu précipitamment pour chercher une hache, entendit la voix de son maître!
— Me voilà! monsieur! me voilà, dit le domestique d une voix de stentor, soyez tranquille, je viens à votre secours. Je prends la hache.
— Une échelle, Thibaut, une échelle!
vite! vite!
Déjà Thibaut avait appliqué une échelle contre la muraille, et montait les degrés, une lanterne à la main, et sa hache sur l'épaule.
-r- Non, Thibaut, reste en bas, dît M. Rougemont, tiens ferme l'échelle!., ma femme va descendre, et puis moi ensuite!...
Madame Rougemont, à quil'eflroi donnait de l'énergie et des forces, descendit la première les tremblans échelons, entortillée dans un peignoir; son mari se hâta de la suivre, en chemise, les jambes et les pieds nus.
Ils avaient complètement oublié l'un et l'autre qu'ils étaient dans le plus simple ap' pareil.
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— Je ne voi.4 pas de fumée, dit le vieux domestique, eu étant respectueusement son bonnet de coton devant sa maîtresse.
— Thibaut! Thibaut! mur mura- t-elle à demie suffoquée par l'émotion, il y a des voleurs là-haut!
— Comment ça, des voleurs ! répliqua Thibaut.
— Des voleurs! oui, dans l'antichambre... où couchait ma nièce!.. Ils sont plusieurs!.. Nous avons manqué d'être égorgés! Ils y sont encore I
— Et dire qu'il n'y a pas ici le moindre gendarme ! ajouta M. Rougemont en se tordant les mains.
— N'y a pas besoin de gendarme ! vociféra Thibaut en brandissant sa hache, et courant versl'escaher. Je m'en vais les rendre honnêtes gens, moi !
— Non, non, ditmadanie Kougemont, appelons du monde!..
— Voilà le jardinier, reprit Thibaut! A moi, Bertrand ! va prendre mon fusil pour tuer des voleurs.
— J'ai le mien, répond le jardinier.
Tous les habitans de la maison étaient sur pied : on voyait des flambeaux allumés qui allaient et venaient d'un bout de la cour à l'autre. Hommes et femmes arrivaient armés, les uns de fourches, les autres de couteaux et de bâtons ; la petite Jeannette ellemême tenait une pelle à feu qu'elle avait prise dans la cuisine.
Pendant ce temps-là, le fils du jardinier courait chercher les gendarmes à une bonne heue de pays.
— Ils sont encore dans la chambre ! dit M. Rougemont, car la fenêtre n'a pas été ouverte !
— A moins qu'ils ne soient remontés par la cheminée, ce qui est fort possible ! ajouta
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madame Rougemont qui s'apercevait enfin de sa presque nudité.
— Ouvrez ! cria M. Rougemont qui se tenait prudemment éloigné de la porte! ouvrez tout de suite ! ou vous êtes morts !
Thibaut n'attendait qu'un signe de sa maîtresse pour enfoncer la porte à coups de hache.
— Une fois, deux fois, dit M. Rougemont dont la voix tremblotait. Vous ne voulez pas vous rendre! Ouvrez! ou je brise la porte, et je ne fais quartier à personne.
L'injonction menaçante de M. Rougemont ne produisit pas le moindre effet.
— Une fois, deux fois, reprit-il en s'éloignant davantage encore, deux fois, trois fois!., pas de réponse!.. Allons, Thibaut!
Au même instant un coup de hache fit tomber la porte en deux morceaux.
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— Tue! tueî pas de quartier! crie madame Rougemont en s'abritant derrière son mari et Pauline.
Thibaut et le jardinier pénètrent seuls dans la chambre.
Madame Rougemont, toute frémissante et pâle, s'attendaità quelque détonation d'arme à feu, à quelque sortie meurtrière et désespéj'ée, mais rien ne troubla le silence profond, rien que les pas lourds de Thibaut et du jardinier qui exploraient la chambre dans tous les coins et recoins.
— Il n'y a personne, madame, dit sourdement Thibaut, appuyé sur le manche de sa hache comme un licteur romain.
— Cc)mment! personne! repartit madame Rougemont du fond du corridor ! regardez bien, dans ia grande armoire, derrière les rideaux, dans la cheminée!
— .l'ai visité partout, madanïe,b()utdoiiiia
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le domestique ; je n'ai trouvé dans la chambre que votre perroquet-meunier qui était tombé de son bâton, et qui frappait comme un sourd avec son bec contre la porte et le verrou d'en bas. C'est probablement cette vilaine bête-là qui vous a fait peur cette nuit
— Vous êtes un imbécile, Thibaut, interrompit madame Rougemont d'un air piqué.
Je vous dis, moi, qu'ils étaient au moins quatre!.. Si vous étiez venu plus tôt, ils n'auraient pas eu le temps de s'enfuir par la cheminée.
— C'est égal! grommelaThibauten jetant un coup-d'œil sinistre au perroquet, et lui montrant le poing, je déteste ce gueux d'oiseari-là ! il salit mes parquets, et me cause toujours des désagrémens ! Ouh ! c'est ennuyeux, ça!
— Dès demain- Thibaut, dit madame Rou-
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gemoiitd'un accent impérieux» je veux qu'on mette des barreaux de fer dans toutes mes cheminées.
FIN DU PREîllER VOLUME.
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Lacroix, Jules Les parasites