I. — CHOIX DU SITE. ACQUISITION
Le choix du site, quand on a toute liberté à cet égard, n'est qu'une affaire de goût; il doit être discuté entre le propriétaire, l'architecte et le paysagiste. Mais il est bien rare que ce choix soit entièrement laissé à l'architecte et au paysagiste; les idées personnelles, le tempérament et le goût des propriétaires entrent forcément en ligne de compte, si même ce site n'est pas tout d'abord désigné par un héritage, des liens de famille, d'intérêts ou de convenances sociales.
Dans ces derniers cas, le rôle du paysagiste consiste à tirer le meilleur parti possible du terrain en obtenant du propriétaire la confiance nécessaire pour l'éclairer sur ses intérêts, tout en tenant compte de ce qui peut être fait et des' économies réalisables. Il faut savoir au besoin modifier
le caractère du site pour le mettre en harmonie avec les goûts de celui qui, en définitive, désire créer une promenade pour sa jouissance personnelle et non pour l'agrément du voisin ou des étrangers dont le jugement est souvent trop intéressé.
Si cependant il est laissé toute latitude par le propriétaire pour le choix de remplacement, on doit rechercher de préférence une exposition au midi, des coteaux boisés, des vallons fertiles et la présence d eaux abondantes, le tout permettant d'obtenir un aspect riant du jardin et des échappées de vues pittoresques, au milieu d'une culture robuste et variée.
Dans le cas d'un vaste domaine, il est clair que l'indication donnée plus haut au sujet de l'exposition ne concerne que la partie avoisinant le château ou l'habitation.
Si le propriétaire intervient, le concours des deux architectes n'est pas à dédaigner — nous ne saurions trop le répéter — pour guider utilement l'acquéreur et discuter les avantages et les inconvénients des acquisitions proposées, l'économie générale du projet à établir, — non seulement en ce qui concerne la répartition des bâtiments et leur construction, mais aussi au sujet des mouvements de terre nécessaires à un vallonnement bien compris, — l'utilité des plantations existantes et la nécessité des plantations à faire.
Malheureusement — et c'est ce qui arrive presque toujours — le bon marché, l'appât du gain, l'amour-propre engagent à dédaigner les conseils judicieux des hommes de métier. On ne les appelle que pour réparer le tort qu'on a eu de mal choisir ; heureux encore si Ton tombe sur un homme de talent et si, malgré tout, on ne l'accuse pas, pour excuser une spéculation fausse ou mai entendue, des dépenses ruineuses qu'entraîne toujours après elle une mauvaise acquisition.
On ne doit pas préférer une propriété bâtie, dénuée de végétation à celle qui serait dépourvue de toute construction, mais abondamment garnie de beaux arbres de belle venue. En quelques mois, on peut élever une construction conforme à ses goûts et appropriée au site, tandis qu'il faut des années pour jouir des plantations d'arbres, si l'on ne ne veut pas les amener à grands frais.
§ II. — PLAN GÉNÉRAL DE L'ÉTAT DE LIEUX. NIVELLEMENT. FIXATION DES POINTS DE VUE
a) Plan de létal des lieux. — Les dispositions architecturales étant arrêtées, qu'elles soient déterminées par la nécessité d'une restauration de propriété existante ou qu'elles constituent une création nouvelle, les emplacements de la construction à édifier et de ses dépendances devront être choisis contradictoirement sur place. Le paysagiste se procurera tout d'abord un plan d'ensemble indiquant exactement l'état des lieux sur lesquels il est appelé à travailler. Ce plan peut être établi au préalable par un géomètre ou relevé par le paysagiste lui-même. 11 devra indiquer les cotes de niveau nécessaires à l'établissement des profils et coupes que réclame un projet bien étudié.
b) Nivellement. — Le nivellement dont nous avons déjà parlé théoriquement est, pratiquement, l'opération qui consiste à coter tous les points de hauteur d'un terrain sur lequel on travaille par rapport à un point déterminé, choisi dans la propriété comme repère. Ce repère sera de préférence le seuil de l'habitation ou, à son défaut, tout autre point appelé à ne pas bouger et susceptible d'être comparé facilement à tous les autres points du projet. Il doit être lui-même repéré par rapport au niveau delà mer. Mais dans le cas où Ton se trouverait dans un endroit dépourvu d'un repère de nivellement général ou si ce repère était trop loin pour qu'on puisse aller le chercher facilement, on donnerait au point choisi pour base de nivellement une cote déterminée approximativement.
Tout en passant sous silence les différentes méthodes de nivellement qui doivent obligatoirement faire partie du bagage théorique du paysagiste, nous préconisons le nivellement par quadrillage, lorsqu'il est possible, et, à son défaut et même de préférence, le tracé sur le terrain des lignes de profils, leur nivellement et le raccordement avec ces profils des points utiles situés en dehors de leur passage.
c) Fixation des points de vue et objets divers. — Tous les objets importants — ruisseaux, étangs, lacs, massifs, bois ou forêt — existants devront être également portés sur le plan d'ensemble, de même que les arbres remarquables à conserver, les points saillants qui doivent être mis en
relief et ceux qui doivent être cachés, les points de vue extérieurs et même intérieurs s'il en existe, des notes sur la topographie des environs. On y repérera les sondages exécutés ; on y indiquera les recherches faites sur lanature des eaux et tous les renseignements qu'on aura pu recueillir des cultivateurs ou des gens du pays, de façon à connaître aussi exactement que possible la nature du sol et son irrigation.
Nous n'indiquons pas les méthodes diverses employées pour le lever de plan, les annotations, etc., ces connaissances étant des notions élémentaires et primordiales nécessaires à tous ceux qui veulent s'occuper d'architecture paysagiste.
§ III. — ÉTUDE DU PROJET : PROFILS, COUPES ET ÉLÉVATIONS, VUES, PERSPECTIVES, DEVIS
a) Etablissement du projet. Plan. — Le point de départ de tout projet sérieux est le plan du terrain établi dans les conditions indiquées ci-dessus ; ce n'est, en effet, qu'avec un plan constitué avec tous ces détails qu'il est possible d'examiner, de discuter et de raisonner les changements et les améliorations que peuvent faire naître l'étude du site, la nature du sol et sa plus ou moins grande richesse en eau. Ce n'est qu'avec son aide et avec celle des points de nivellement choisis pour constituer les profils et coupes, que l'artiste peut se rendre compte des modifications à faire subir au sol, soit pour les vallonnements, soit pour les plantations; qu'il peut établir ses études, les modeler, les coordonner, pour les fondre ensuite dans un projet définitif constituant un nouveau plan d'ensemble. Ce dernier sera d'autant plus sérieusement étudié que le premier aura été consciencieusement établi.
b) Nécessité de l'établissement d'un plan. — La nécessité de l'établissement de ce plan général est indiscutable, même pour le jardin le plus modeste, car un artiste aussi habile, aussi capable qu'il soit de combiner sans aucune retouche l'ensemble et les détails d'une composition, aura besoin, pour se faire comprendre des autres et avant exécution, de fixer ses idées soit sur le terrain, soit sur le papier. Ce qui peut se faire directement sur le terrain pour un petit jardin de ville n'est plus admissible dès que le jardin à créer est de quelque étendue.
11 faut toujours se méfier de ceux qui, se basant sur des précédents faciles,
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tracent des allées sans plan, abattent des arbres et ouvrent des percées sans programme et sans esprit de suite, tout simplement parce qu'il faut une percée pour constituer un point de vue ; de ceux qui ne raisonnent pas l'économie d'un projet sous le rapport des déblais et des remblais ; mais qui décrètent sur place un déblai parce qu'il existe une bosse, un remblai parce qu'il y a un trou- Quel moyen plus sûr qu'un plan général de projet a-t-on de se rendre compte de son tracé, de l'ensemble de sa composition, des changements utiles qu'elle peut comporter après en avoir examiné la possibilité de l'exécution sur place ; de reconnaître et de préciser les dépenses y afférentes ; de les restreindre au besoin en les effectuant en plusieurs années, avec la certitude que chaque année de travail concourra à un résultat final prévu et voulu ; quel autre moyen peut-on trouver pour fixer ses idées et les étudier? 11 n'a que ceux — et ils sont trop nombreux — qui ne savent pas établir un plan et qui ne savent ni le comprendre ni le faire comprendre aux autres qui peuvent prétendre le contraire. Ceux-là ne sont pas des architectes paysagistes et le propriétaire qui tombe en de telles mains peut être certain du résultat négatif et dispendieux qui l'attend.
c) Profils, coupes, élévations. — Les profilset coupes du sol existant doivent être établis avant même de se livrer à l'étude de tout tracé, car ils servent d'indication pour le passage des grandes allées et pour la détermination raisonnable des déblais et des remblais. Nous disons « raisonnable », car il est difficile d'admettre qu'on veuille faire passer quand même une allée à un endroit où ce passage nécessiterait des déblais ou des remblais considérables, alorsqu'enla déplaçant de quelques mètres, on peut économiser cette main-d'œuvre qui pourra être reportée plus utilement sur autre chose.
Au furet à mesure qu'on étudie le projet, on doit en porter les points de passage sur les profils et coupes et établir immédiatement la ligne du projet.
11 faut que tous les profils d'une même étude aient, comme nous l'avons dit, le même plan de comparaison ; les déblais seront teintés en jaune et les remblais en rouge.
Si on fait une coupe de détail d'un point du profil, on indique sur ce
dernier l'endroit exact de la coupe et on le repère sur une ligne parallèle à l'horizontale sur laquelle on écrit : (voir coupe...).
On ne doit arrêter définitivement la ligne de projet que lorsqu'on est arrivé à équilibrer raisonnablement les déblais avec les remblais (excepté dans le cas spécial où il n'y aurait que des déblais ou des remblais) et à avoir des mouvements se raccordant bien entre eux et raccordant entre elles les diverses percées et points de vue, en donnant assez de relief aux massifs et en permettant des plantations avec bombements assez importants aux bifurcations d'allées qu'on doit cacher, tout en laissant dégagées, aux endroits voulus et nécessaires, leurs courbes gracieuses.
Pour arriver à ce résultat, il faut ne pas oublier de compléter les profils en long par une seconde série de profils coupant normalement les premiers et appelés profils en travers. Sur ceux-ci, on reportera tous lès détails du projet fournis par les premiers et on arrivera ainsi à se rendre compte si les détails de vallonnements ou autres, établis séparément sur les profils en long, se raccordent entre eux sans jarrets, sans flèches ni bosses inadmissibles.
Les profils et coupes se complètent par des élévations, de même qu'on doit, le plus souvent, joindre au plan une vue perspective qui permette de faire saisir par l'image ce que l'on veut arriver à rendre.
Un plan bien étudié peut souvent se passer de vue perspective, mais celle-ci ne saurait remplacer le plan qui lui sert de base. Un plan général peut également se compléter par une maquette.
d) Devis et estimation. — La question la plus épineuse est celle des dépenses et, de même que la nécessité d'un plan général n'est pas discutable, celle d'une estimation de la dépense aussi exacte que possible ou devis général ne l'est pas davantage. Un architecte paysagiste sérieux et soucieux de son métier doit éclairer nettement et catégoriquement sou client sur l'économie de son projet et sur la dépense à faire pour le réaliser. 11 est vrai qu'on peut souvent manquer une affaire en indiquant un chiffre de dépenses exactes à 10 p. 100 près, alors qu'en donnant des prix fictifs, on est sûr de l'engager et souvent de la mener jusqu'au bout, malgré l'augmentation des frais qui résulte de l'exécution Mais c'est là une façon de procéder contre laquelle on ne saurait trop protester.
Le devis est intimement lié à l'économie d'un projet. Les dépenses qui
sont à y porter doivent être chapitrées en suivant Tordre adopté pour l'exécution des travaux, et la meilleure méthode consiste à procéder par élimination, en commençant par les déblais et les remblais pour finir par les semis et les sablages, après avoir passé parles règlements et les plantations.
Les chapitres d'un devis sérieux ainsi établi doivent se décomposer de la façon suivante :
1° Terrassements et empierrements, comprenant déblais, remblais, retroussementset emploi en remblai de terre végétale; blocage des allées, cylindrage.
2° Jardinage. Règlement général des vallonnements et des bombements après déblais et remblais; défonce et défrichement avant remblai en terre végétale ; labour après plantations et remblais en terre végétale ; semis.
3° Travaux divers. Cimentage, rocaillage, pièces d'eau, etc. Drainage, canalisations.
4° Plantations. Ce chapitre peut comprendre la fourniture des plantes et la main-d'œuvre de plantations réunies, ou on peut y comprendre séparément les achats et la main-d'œuvre. Dans ce dernier cas, on doit mettre la main-d'œuvre de plantation dans le chapitre jardinage et les fournitures dans le chapitre ci-après.
5° Fournitures diverses, avec, comme sous-détails, le titre des différentes fournitures nécessaires.
Les prix de base d'un devis sont généralement fournis par les séries locales, s'il en existe, ou par la série en usage à Paris (série de la Société centrale des Architectes, ou Série des Architectes paysagistes), en tenant compte des écarts dans la main-d'œuvre et dans les fournitures. Ces séries indiquent ordinairement les prix élémentaires ou de base, et les prix composés comprenant les faux frais, les bénéfices et les intérêts d'avance de fonds.
e) Exécution des travaux. — Les travaux peuvent s'exécuter en régie ou à l'entreprise.
On entend par « travaux en régie » ceux faits à la journée sous la direction de l'architecte et dont le propriétaire solde directement les dépenses. Ce mode est surtout usité lorsque le propriétaire désire employer des gens du pays et pouvoir suspendre les travaux à volonté.
Lorsqu'on se trouve en face d'un propriétaire dont les idées ne sont pas très arrêtées, il a de plus l'avantage de permettre toutes les modifications possibles aux premières dispositions et d'arriver à l'exécution d'un travail sans crainte de malfaçon. Mais il a comme inconvénients l'imprévu des dépenses — les ouvriers travaillant peu — la lenteur de l'exécution et l'entraînement aux frais toujours plus facile dans les travaux en régie que dans ceux à l'entreprise où tout doit être prévu.
Les travaux « à l'entreprise » sont ceux exécutés par entrepreneur sur devis ou forfaits établis au préalable. Ils sont de beaucoup les plus avantageux, lorsqu'on a la bonne fortune de tomber sur un entrepreneur consciencieux, connaissant son métier et ne laissant aucune surprise ni sur les dépenses, ni sur les résultats du travail.
On devrait appliquer dans les travaux en régie les prix élémentaires donnés par les séries, augmentés des faux frais et des intérêts cf'avance de fonds suivant le cas, et les prix composés dans les travaux à l'entreprise ; mais la pratique nous a démontré qu'il était toujours préférable d'établir l'estimation des travaux à exécuter suivant les prix composés, quitte à escompter, dans le résumé des dépenses, un tant pour 100 correspondant aux avantages susceptibles d'être réalisés avec l'un ou l'autre mode d'exécution.
Le prix total d'application pour un article se compose des prix des différents sous-détails des travaux que comporte cet article.
Prenons comme exemple les déblais : ils comprennent comme sousdétails :
1° La fouille, dont le prix varie suivant la nature du sol et suivant qu'elle est en tranchée à une certaine profondeur ou qu'elle est faite à ciel ouvert dans la masse.
2° Le jet sur berge, s'il y a tranchée ou trou simplement ; le chargement remplace le jet si la fouille est normale.
3° Le chargement soit en brouette, soit sur wagons, soit dans des tombereaux suivant le mode de transport adopté.
4° Le transport en brouette ou en tombereau ou en wagon.
A la brouette, le transport se compte par relais de 30 mètres sur terrain horizontal et de 15 mètres sur rampe.
Au tombereau et au wagonnet, il se compte par relais de 100 mètres.
5° Le régalage.
C'est le résumé de ces sous-détails, dont chacun a un prix qui lui est propre, qui constitue le prix applicable pour les déblais.
f) État de plantation. — Le devis se complète toujours par un dossier de plantation qui doit comprendre :
Un plan de plantations portant les massifs existants, les emplacements des massifs nouveaux et des groupes d'isolés.
Un état descriptif, repéré sur ce plan par des chiffres ou des lettres, avec l'indication des surfaces à planter, de la composition des massifs, du nombre des végétaux à y employer, la formation et la composition des groupes d'isolés et des isolés, les essences et les quantités de végétaux employés, s'il y a lieu, pour compléter les plantations existantes.
La rédaction de ces états de plantations exige des connaissances spéciales que rien ne saurait suppléer. Il est indispensable que le paysagiste soit de longue date familiarisé avec les végétaux qu'il est appelé à employer et un parc ou un jardin abandonné à la fantaisie d'une personne ne connaissant pas les plantes sera toujours manqué.