UN FAUX DÉNOUEMENT. I > I
l'honneur de la pudeur et des préjugés publics. Rappelez-vous combien de précautions iî a prises avant de commencer le récit de son Iliade de maux, et avec quel soin il a établi le droit de faire des confessions, même profitables. Tel peuple veut des dénouements moraux, et tel autre des dénouements consolants. Ainsi les femmes, par exemple, ne veulent pas que les méchants soient récompensés. Que dirait le public de nos théâtres, s'il ne trouvait pas, à la fin du cinquième acte, la catastrophe voulue par la justice, qui rétablit l'équilibre normal, ou plutôt utopique, entre toutes les parties, — cette catastrophe équitable attendue impatiemment pendant quatre longs actes? Bref, je crois que le public n'aime pas les impénitents, et qu'il les considère volontiers comme des insolents. De Quincey a peut-être pensé de même, et il s'est mis en règle. Si ces pages, écrites plus tôt, étaient par hasard tombées sous ses yeux, j'imagine qu'il aurait daigné complaisamment sourire de ma défiance précoce et motivée; en tout cas, je m'appuie sur son texte, si sincère en toute autre occasion et si pénétrant, et je pourrais déjà annoncer ici une certaine troisième prostration devant la noire idole (ce qui implique une deuxième) dont nous aurons à parler plus tard.
Quoi qu'il en soit, voici ce dénouement. Depuis longtemps, l'opium ne faisait plus sentir son empire par des enchantements, mais par des tortures, et ces tortures (ce qui est parfaitement croyable et en accord avec toutes les expériences relatives à la difficulté de rompre de vieilles habitudes, de quelque nature
:j2 LES PARADIS ARTIFICIELS.
qu'elles soient) avaient commencé avec les premiers cfForts pour se débarrasser de ce tyran journalier. Entre deux agonies, l'une venant de l'usage continué, l'autre de l'hygiène interrompue, l'auteur préféra, nous dit-il, celle qui impliquait une chance de délivrance. «Combien prenais- je d'opium à cette époque, je ne saurais le dire; car l'opium dont j'usais avait été acheté par un mien ami, qui plus tard ne voulut pas être remboursé; de sorte que je ne peux pas déterminer quelle quantité j'absorbai dans l'espace d'une année. Je crois néanmoins que j'en prenais très-irrégulièrement, et que je variais la dose de cinquante ou soixante grains à cent cinquante par jour. Mon premier soin fut de la réduire à quarante, à trente, et enfin, aussi souvent que je le pouvais, à douze grains.» Il ajoute que parmi différents spécifiques dont il essaya, le seul dont il tira profit fut la teinture ammoniacale de valériane. Mais à quoi bon (c'est lui qui parle) continuer ce récit de la convalescence et de la guérison? Le but du livre était de montrer le merveilleux pouvoir de l'opium soit pour le plaisir, soit pour la douleur; le livre est donc fini. La morale du récit s'adresse seulement aux mangeurs d'opium. Qu'ils apprennent à trembler, et qu'ils sachent, par cet exemple extraordinaire, que l'on peut, après dix-sept années d'usage et huit années d'abus de l'opium,' renoncer à cette substance. Puissent-ils, ajoute-t-il, développer plus d'énergie dans leurs efforts et atteindre finalement le même succès!
« JérémieTaylor conjecture qu'il est peut-être aussi