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CONCLUSION

Nous venons de jeter un rapide coup d’œil sur l’en' semble du cadre nosologique humain. Dans cette analyse sommaire, nous nous sommes efforcé de mettre en relief les liens plus ou moins naturels, mais souvent compliqués qui unissent les unes aux autres un grand nombre d’affections morbides. Ces liens d’analogie ou de retentissement réciproques ont paru assez frappants à beaucoup d’observateurs pour faire admettre entre les maladies des rapports de descendances, semblables à ceux qui unissent entre eux les divers membres d’une même famille, et pour suggérer le nom imagé de parentés morbides.

Nous avons été naturellement amené à nous demander la raison de ces ressemblances, et malgré l’imperfection relative des connaissances acquises à cet égard, nous avons pu formuler des conclusions assez précises, pour quelques-unes, au moins, des familles naturelles que nous avons admises.

Le groupement le plus simple résulte de Y unicité du facteur étiologique qui a pu être démontré pour un petit

nombre d’affections, telles, par exemple, que celles qui proviennent du parasitisme de la filaire, du tricophyton (herpès tonsurans circiné, sycosis, professeur Hardy), du microorganisme pathogène deTimpaludisme, etc.; mais que l’on

peut déjà entrevoir pour un grand nombre d’autres, notamment pour plusieurs maladies virulentes : vaccine et variole, etc. Dans ces deux cas, la parenté morbide devient dès lors de Yidentité.

Il en est de même, on peut le supposer avec vraisemblance, pour d’autres groupes d’affections parentes, telles que les différents boutons de Biskra, les divers ulcères des pays chauds, plusieurs affections alimentaires, scorbut et béribéri (. Præger et Plomb), ergotisme, pellagre. Si leurs formes ont été multipliées à l’infini par les médecins, cela tient sans doute à la grande dispersion géographique de ces affections, qui rendait difficile la comparaison rigoureuse des symptômes et des conditions étiologiques observées par les auteurs.

Ici encore il y a plus que parenté, il y a identité , tout au plus peut-on admettre des degrés différents dus à des variations locales, soit dans la virulence, soit dans l’intensité des conditions pathogènes favorables au développement de ces endémies .

Mais pour un grand nombre d’autres groupes morbides, le processus de la parenté devient obscur. Il s’agit surtout ici des maladies générales, désignées depuis longtemps sous le nom de diathèses et aussi des gravides épidémies ou maladies éteintes d’Anglada. Pour expliquer ces parentés morbides, la difficulté est extrême, en faisant abstraction, bien entendu, des grands mots de constitution, ^tempérament , de dégénérescence , etc. qui dissimulent mal notre manque de données précises sur les véritables causes morbides et sur les modifications des facteurs pathogènes.

Qu’il nous soit seulement permis, pour tenter une explication qui puisse satisfaire l’esprit humain, d’emprunter l'hypothèse transformiste . que les naturalistes

ont adoptée aujourd'hui d'une manière à peu près unanime, et de la transporter dans le domaine de la pathologie.

Dans cette théorie séduisante, l’espèce n'est plus immuable, comme le pensaient les anciens naturalistes, tels que Linné, Cuvier, etc. ; mais les différentes formes d’êtres vivants subissent, par suite d'influences multiples, de lentes et successives modifications qui permettent de concevoir, au bout d'un laps de temps considérable, le passage graduel d’une espèce à l'autre, et la production de types nouveaux, différents des types ancestraux qui leur ont donné naissance. Ce n'est là encore, à la vérité, qu'une hypothèse, mais hypothèse que la majorité des faits observés chaque jour tend de plus en plus à confirmer.

Les naturalistes ont différé entre eux dans l'appréciation des influences qui ont amené et amènent encore de nos jours ces transformations insensibles. L’un des plus illustres savants anglais. Darwin, a insisté principalement sur la sélection naturelle assez semblable, sauf la lenteur des procédés, à la sélection artificielle pratiquée par les éleveurs anglais sur les animaux domestiques, et qui a amené la création de types ou races si étranges parmi les pigeons, les bœufs, les porcs, etc. Dans la nature, la sélection s'opérerait grâce au combat pour la vie (struggle for life) dans lequel succombent les races faibles, chassées ou détruites par les types plus vigoureux et mieux doués.

Mais à cette influence de la sélection naturelle, à laquelle doit rester attaché le nom de darwinisme , s’ajoutent d’autres influences plus puissantes encore. Dès le commencement du siècle, un savant français Lamarck , en étudiant au Muséum de Paris les animaux invertébrés, avait été frappé de l'importance des conditions de milieu (lu-

Boinet. — Les Parentés morbides.

mière, chaleur, humidité, alimentation, etc.) sur le développement des animaux inférieurs, et n’avait pas hésité à proclamer cette influence comme la cause la plus essentielle des lentes modifications des êtres vivants. C’est à la théorie de Lamarck, plus large dans ses vues que celle de Darwin, plus générale dans la conception des causes actives de transformation des êtres, qu’il convient de réserver le nom si universellement connu de transformisme .

Ne semble-t-il pas logique d’admettre que les maladies qui • — certaines du moins, sont en réalité de simples modifications plus ou moins profondes du substratum organique — ont pu aussi évoluer avec l’organisme vivant qui en est le siège, s’adapter comme lui aux nouveaux milieux qui l’entourent ?

Tandis que les unes (lèpres, maladies faméliques, pestes, etc.), ont successivement reculé devant les progrès de l’hygiène pour disparaître sans doute bientôt tout à fait, impuissantes à soutenir la lutte , d’autres, au contraire, se sont pour ainsi dire façonnées aux nouveaux milieux sociaux, et ont subi de profonds changements sous des influences diverses, naturelles ou artificielles.

Les modifications naturelles se font, tantôt dans le sens de l’atténuation (syphilis, variole, lèpre, etc.), tantôt, au contraire, dans le sens d’uneact ivité morbide plus grande (fièvre typhoïde, choléra, fièvre jaune, etc.); mais toujours très lentement comme la sélection naturelle ellemême.

Par contre, les travaux modernes dus à l’école de Pasteur sont, au point de vue de la rapidité des procédés d’atténuation des maladies virulentes, très comparables à la sélection artificielle , si admirablement décrite par Darwin.

Qui n’hésiterait aujourd’hui à reconnaître, si Y on n'était au courant des procédés, le charbon ou la rage dans les affections insignifiantes communiquées au mouton et au chien par l’inoculation des virus charbonneux et rabique artificiellement atténués ?

Ainsi s'expliqueraient, sans doute, beaucoup parentés morbides , en apparence extraordinaires, parce que le processus modificateur, toujours très lent, nous a échappé. Que le type morbide ancestral, au lieu de s'éteindre, continue à se perpétuer à coté des types plus jeunes et modifiés qui en proviennent, comme cela a lieu chez les êtres vivants, il deviendra facile de concevoir l'existence de ces rapprochements morbides qui nous étonnent. On s'expliquera ainsi, par des phénomènes de retours ataviques , le passage d'un type morbide à un autre bien différent en apparence, mais lié au premier par une souche originelle commune.

Mais ces considérations n'ont pas simplement un intérêt

philosophique. Elles permettent de classer dans une même

famille les affections de nature semblable qui réclament le même traitement ; les manifestations du paludisme sont un exemple. Mais, les parentés d'ordre nutritif ont encore plus d’importance.

« Il y a, comme le dit M. Landouzy (1), dans l’étude des biographies complètes de chacun de nos malades, aussi bien que dans l'étude de leur histoire familiale, plus qu'une question de doctrine, bien plus qu'un point de philosophie médicale.

(1) Arthritisme et camptodactylie : distinction de la camptodactylie d’avec la rétraction de l’aponévrose palmaire ; description, fréquence, précocité d’apparition, hérédité de la camptodactylie ; sa fréquence chez la femme ; sa grande valeur comme signe d’arthritisme.

Leçon clinique de la Charité, 27 octobre 1885, par L. Landouzy: inédite, analysée au Journal de médecine et de chirurgie pratique , novembre 1885, p. 435 et com. écrite.

Dans ce travail de synthèse appuyé sur une longue et minutieuse analyse, nous n’avons pas seulement groupé des faits curieux, nous n’avons pas seulement marqué leur succession logique et affirmé leur filiation étroite. En déterminant chez un même individu ou chez les membres d’une même famille la parenté d’états morbides en apparence confus et disparates, nous avons aussi fait œuvre de pratique médicale. Nous avons reconnu, comme on le fait à l’État civil, la personnalité de nos clients, nous avons, sur des pièces authentiques (camptodactylie précédant, accompagnant ou suivant toute une série de troubles fonctionnels ou organiques similaires), établi leur tempérament morbide, nous avons affirmé leur qualité d’arthritiques. Nous avons fait œuvre de pratique médicale, puisque nous avons appris ce que vaut chacun de nos malades, ce qu’il est, d’où il \ient et où il va. Non seulement nous avons appris à voir clair dans le présent de nos clients, non seulement nous avons pu, à leur grande stupéfaction, reconstituer leur passé pathologique, mais encore, lisant dans leur avenir, nous osons prévoir ce qu’ils vaudront demain, quand ils seront envahis par quelque infection (syphilis, tuberculose, blennorrhagie, etc., etc.) ou qu’ils traverseront une des étapes — crise de fluxion viscérale ou cutanée, de lithiase hépatique ou rénale, d’arthropathies — dont est semée la carrière arthritique qu’il leur reste à parcourir.

Par l’étude de ces parentés morbides, nous faisons tant et si bien œuvre de pratique médicale, que la constatation de chacune des maladies passées, présentes et futures subies par l’un de nos clients, vise plus haut et plus loin que notre client lui-même. La constatation sériée de chacune de ses maladies retrouve son utilité et son application dans sa progéniture et dans toute sa descendance.

Informés, instruits des antécédents personnels et héréditaires de nos clients, nous avons le pouvoir de présager (hérédité habituelle de la camptodactylie) ce que seront leurs enfants : l'hérédité, homologue ou hétérologue, s’affirmera si bien chez ceux-ci que nous pourrons, nous médecins, mieux que quiconque, reconstituer l’état civil des familles. A nos yeux de médecins, — je vous l’ai montré par maints tableaux de famille — l’adage pater est quem morbi filiorum demonstrant, présentera plus de certitudes et offrira plus de garanties que l’axiome fameux du droit romain : pater est quem nuptiæ demonstrant.

C’est donc bien faire acte de praticien que de chercher à appliquer les doctrines sur les parentés morbides -.jamais visées médicales ne seront plus utilitaires puisque le clinicien imbu de semblables croyances sera en mesure :

De faire, sur chacun de ses malades, un diagnostic complet, c’est-à-dire pathogénique, là où avec d’autres méthodes et d’autres préoccupations, il n’aurait abouti qu’à un diagnostic symptomatologique ;

De faire un pronostic à triple portée, uu pronostic visant d’abord le présent et l’avenir de son malade, visant ensuite sa descendance ;

De faire acte de véritable thérapeute, puisqu’il entreprend autant contre la diathèse que contre chacune des affections qu’elle engendre;

D’introduire dans les préoccupations des familles, la sélection, dont les premiers âges seuls de la médecine humaine semblent s’être souciés, et dont l’art vétérinaire a su tirer tant et de si grands partis ;

De faire œuvre d’hygiéniste, en s’efforçant, par l’emploi combiné des agents bromatologiques et pharmaceutiques, autant que par l’éducation physique scientifiquement conduite, d’empêcher, d’atténuer ou de retarder l’ap-

parition des accidents diathésiques tant chez son malade que chez ses descendants ;

De remplir, dans sa grande et complète acception, son rôle de médecin, dont le devoir est de conserver non seulement la santé des individus, mais encore d’accroître la vitalité des familles et de l’espèce . »

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